COMMENT LE GRAND SANCHO PRIT POSSESSION DE SON ILE ET DE LA MANIÈRE DONT
IL GOUVERNA
O toi qui parcours incessamment l'un et l'autre hémisphère, flambeau du
beau monde, oeil du ciel, aimable auteur du balancement des cruches à
rafraîchir[115]; Phoebus par ici, Tymbrius par là, archer d'un côté,
médecin de l'autre, père de la poésie, inventeur de la musique; toi qui
tous les jours te lèves et ne te couches jamais, c'est à toi que je
m'adresse, ô Soleil! avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, afin
que tu illumines l'obscurité de mon esprit, et que tu me donnes la force
de raconter de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; car
sans toi je me sens troublé, faible, abattu.
[115] En Espagne, pour rafraîchir l'eau pendant l'été, on place dans
un courant d'air des cruches nommées _alcarazas_.
Or donc, notre gouverneur, avec tout son cortége, arriva bientôt dans un
bourg d'environ mille habitants, qui était un des meilleurs de la
dépendance du duc. On lui dit que c'était l'île Barataria, soit que le
bourg s'appelât Baratorio, soit pour exprimer combien peu lui en coûtait
le gouvernement, _barato_, signifiant bon marché. Sitôt qu'il fut arrivé
aux portes du bourg, qui était entouré de bonnes murailles, les notables
sortirent à sa rencontre, on sonna les cloches, et au milieu de
l'allégresse générale on le conduisit en grande pompe à la cathédrale;
puis, après avoir rendu grâces à Dieu, on lui présenta les clefs, et on
l'installa comme gouverneur perpétuel de l'île Barataria. Le costume, la
barbe, la taille épaisse et raccourcie du nouveau gouverneur surprirent
tout le monde, ceux qui n'étaient pas dans la confidence, comme ceux
qui avaient le mot de l'énigme. Bref, au sortir de l'église, on le mena
dans la salle d'audience, et quand il se fut assis comme juge souverain,
le majordome du duc lui dit: Seigneur gouverneur, c'est une ancienne
coutume dans cette île que celui qui vient en prendre possession soit
tenu, pour mettre en lumière la solidité de son jugement, de résoudre
une question difficile, afin que, par sa réponse, le peuple sache s'il a
lieu de se réjouir ou de s'attrister de sa venue.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.