La romance de l'amoureuse Altisidore (page 487).]

Pendant que le majordome parlait, Sancho regardait avec attention

plusieurs grandes lettres tracées sur le mur; mais comme il ne savait

pas lire, il demanda ce que signifiaient ces peintures.

On lui répondit: Seigneur, elles marquent le jour où vous êtes entré en

fonction, et voici en quels termes: Aujourd'hui, tel jour et tel an, le

seigneur don Sancho Panza a pris possession de cette île; puisse-t-il en

jouir longues années!

Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda le gouverneur.

Votre Seigneurie, répondit le majordome; jamais aucun Panza n'a occupé

la place où vous êtes.

Eh bien, sachez, mon ami, reprit Sancho, que je ne porte point le don;

que jamais personne de ma famille ne l'a porté; je m'appelle Sancho

Panza tout court; Panza s'appelait mon aïeul, et tous mes aïeux se sont

appelés Panza sans don ni seigneurie. Au reste, Dieu m'entend; et si ce

gouvernement dure seulement quatre jours, je prétends dissiper tous ces

DON comme autant de moustiques importuns. Maintenant, qu'on me fasse

telle question qu'on voudra, et je répondrai du mieux que je pourrai,

sans m'inquiéter que le peuple s'afflige ou qu'il se réjouisse de ma

venue.

Au même instant, on vit entrer dans la salle deux hommes, l'un vêtu en

paysan, et l'autre qu'aux ciseaux qu'il tenait à la main on reconnut

pour un tailleur: Seigneur gouverneur, dit le dernier, ce paysan et moi

nous sommes devant Votre Grâce pour le fait que voici: cet homme est

venu il y a peu de jours à ma boutique (car, sauf votre respect et celui

de la compagnie, je suis maître tailleur juré), et, me mettant un coupon

de drap entre les mains, il me dit: Seigneur, y a-t-il là assez d'étoffe

pour faire un chaperon? Je mesurai l'étoffe, et lui répondis qu'elle

suffisait amplement. Fondé sur sa propre malice, et sur la mauvaise

opinion qu'en général on a des tailleurs, il s'imagina sans doute que

j'avais envie de lui voler une partie de son drap, et il me dit de bien

regarder s'il n'y avait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa

pensée, et je lui répondis que oui; mais lui, toujours poursuivant sa

méchante intention, me demanda si l'on ne pourrait pas en faire

davantage; je répondis affirmativement, et il fut convenu entre nous que

je lui en livrerais cinq; maintenant que la besogne est achevée, il me

refuse mon salaire et veut me faire payer son drap, ou que je le lui

rende.

Tout cela est-il vrai? demanda Sancho au paysan.

Oui, seigneur, répondit celui-ci; mais ordonnez, je vous prie, qu'il

montre les chaperons qu'il m'a faits.

Les voici, repartit le tailleur, qui, tirant la main de dessous son

manteau, montra au bout de ses cinq doigts cinq petits chaperons, en

disant: Voici les chaperons que cet homme m'a demandés, et sur mon Dieu

et ma conscience, si je n'y ai employé toute l'étoffe, je m'en rapporte

à l'examen des experts!

Tout le monde se mit à rire en voyant ce nombre de chaperons. Quant à

Sancho, il resta quelque temps à rêver: Ce procès-là, dit-il, ne me

semble pas demander un long examen, voici donc ma sentence: Le paysan

perdra son drap, et le tailleur sa façon; que les chaperons soient

livrés aux prisonniers, et qu'il ne soit plus question de cette affaire.

On fit ce que venait d'ordonner le gouverneur, devant lequel parurent

ensuite deux vieillards, dont l'un avait pour bâton une tige de roseau;

celui qui était sans bâton dit à Sancho: Seigneur, il y a quelque temps

je prêtai à cet homme dix écus d'or pour lui faire plaisir et lui rendre

service, à condition qu'il me les remettrait dès que je lui en ferais la

demande. Depuis lors bien des jours se sont passés sans que je lui aie

rien réclamé, mais quand j'ai vu qu'il ne songeait point à s'acquitter,

je lui ai redemandé plusieurs fois mon argent; et maintenant

non-seulement il ne veut pas me payer, mais il nie la dette, disant que

je ne lui ai rien prêté, ou que si je lui ai fait un prêt, il me l'a

rendu. Comme je n'ai point de témoins de mon côté, ni lui du sien, je

prie Votre Grâce de lui déférer le serment; alors s'il jure qu'il m'a

rendu mon argent, je le tiens quitte.

Qu'avez-vous à répondre à cela, bonhomme? dit Sancho.

Seigneur, répondit le vieillard au bâton, je confesse qu'il m'a prêté

dix écus; et puisqu'il s'en rapporte à mon serment, je suis prêt à

jurer que je les lui ai bien et loyalement restitués.

Le gouverneur lui ordonna de lever la main; alors le vieillard passant

son bâton à son adversaire, comme s'il en eût été embarrassé, étendit la

main sur la croix, suivant la coutume d'Espagne, et dit: J'avoue avoir

reçu des mains de cet homme les dix écus d'or, mais je jure que je les

lui ai remis, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les réclame

une seconde fois.

Là-dessus, le créancier répliqua que puisque son débiteur jurait, il

fallait qu'il dît la vérité, le sachant homme de bien et bon chrétien,

et que dorénavant il ne lui réclamerait plus rien. Le débiteur

s'inclina, reprit son bâton, et sortit de l'audience.

Sancho, considérant la résignation du demandeur, tandis que l'autre s'en

allait sans plus de façon, pencha la tête sur sa poitrine, puis tout

d'un coup, se mordant le bout du doigt, il fit rappeler le vieillard qui

déjà avait disparu. Au bout de quelque temps on le ramena.

Donnez-moi votre bâton, brave homme, lui dit Sancho.

Le voilà, seigneur, répondit le vieillard.

Sancho le prit, et le tendant à l'autre vieillard: Allez avec Dieu, lui

dit-il, vous êtes payé maintenant.

Qui! moi! seigneur, répondit celui-ci; est-ce que ce roseau vaut dix

écus d'or?

Oui, oui, répliqua le gouverneur, il les vaut, ou je suis le plus grand

sot du monde, et on verra tout à l'heure si je m'entends en fait de

gouvernement. Qu'on rompe le bâton, ajouta-t-il.

Le bâton fut rompu, et dans l'intérieur on trouva dix écus d'or. Tous

les assistants demeurèrent émerveillés et il n'y en eut pas un seul qui

ne regardât le seigneur gouverneur comme un nouveau Salomon. On lui

demanda d'où il avait conjecturé que les écus d'or étaient dans le

bâton: C'est, répondit-il, parce que j'ai vu que celui qui le portait

l'avait mis sans nécessité entre les mains de sa partie adverse, pendant

qu'il jurait, et qu'il l'avait repris aussitôt après, ce qui m'a donné à

penser qu'il n'aurait pas juré si affirmativement sans être sûr de son

fait. De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion: que ceux qui

sont appelés à gouverner encore qu'ils soient simples, Dieu quelquefois

leur fait la grâce de les diriger dans leurs jugements.

Finalement les vieillards se retirèrent, l'un remboursé, l'autre confus,

et les spectateurs restèrent dans l'admiration. Celui qui avait charge

d'enregistrer les faits et gestes de Sancho ne savait plus, après cela,

s'il devait le tenir pour fou ou pour sage.

Cette affaire terminée, une femme entra dans l'audience, traînant à deux

mains un homme vêtu en riche éleveur de bétail. Justice! s'écriait-elle,

justice, seigneur gouverneur; si on ne me la fait sur la terre, j'irai

la chercher dans le ciel. Ce manant m'a surprise seule au milieu des

champs, et s'est servi de mon corps comme d'une guenille; ah!

malheureuse que je suis! il m'a dérobé ce que j'avais défendu pendant

vingt-cinq ans contre Mores et chrétiens, nationaux et étrangers.

C'était bien la peine de me conserver jusqu'à ce jour intacte comme la

salamandre dans le feu, pour que ce malotru vînt mettre sur moi ses

sales mains.

Reste à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains sales ou non;

puis se tournant vers le paysan, il lui demanda ce qu'il avait à

répondre à la plainte de cette femme.

Seigneur, répondit l'homme tout ému, je suis un pauvre berger, éleveur

de bêtes à soies. Ce matin comme je sortais de ce bourg où j'étais venu,

sauf votre respect, vendre quatre cochons, que j'ai même donnés à bon

marché, afin de pouvoir payer la taille, j'ai rencontré cette duègne sur

mon chemin. Le diable, qui se fourre partout, nous a fait folâtrer

ensemble; je n'ai point fait le difficile, ni elle la renchérie; mais

du reste, seigneur, je lui ai bien payé ce qui lui était dû. Cependant

cette enragée m'a traîné jusqu'ici, prétendant que je lui ai fait

violence; mais elle ment par le serment que j'en fais et que je suis

prêt à faire. Voilà toute la vérité, sans qu'il y manque un fil.

Avez-vous de l'argent sur vous, mon ami? demanda le gouverneur.

Seigneur, j'ai environ vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir,

répondit le paysan.

Donnez telle qu'elle est votre bourse à la plaignante, répliqua le

gouverneur.

Le pauvre diable obéit tout tremblant, la femme prit la bourse, après

s'être bien assurée toutefois que c'était de la monnaie d'argent qu'elle

contenait; et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur

gouverneur, qui prenait ainsi la défense des pauvres orphelines, elle

sortit toute joyeuse de l'audience.

Elle était à peine dehors que Sancho dit au berger, dont le coeur et les

yeux s'en allaient après la bourse: Mon ami, courez après cette femme,

reprenez-lui votre bourse de gré ou de force, et revenez tous deux ici.

Notre homme n'était ni sot ni sourd; il partit comme un éclair pour

exécuter les ordres du gouverneur, et pendant que les spectateurs

étaient en suspens, attendant la fin de l'affaire, le berger et la femme

revinrent cramponnés l'un à l'autre, elle sa jupe retroussée tenant la

bourse entre ses jambes, lui faisant tous ses efforts pour la reprendre;

mais il n'y avait pas moyen, tant cette femme la défendait bien.

Justice, criait-elle de toute sa force, justice! Voyez, seigneur, voyez

l'effronterie de ce vaurien, qui, au milieu de la rue et devant tout le

monde, veut me reprendre la bourse que Votre Grâce m'a fait donner.

Et vous l'a-t-il ôtée? demanda Sancho.

Otée! répliqua-t-elle, oh! il m'arracherait plutôt la vie; je ne suis

pas si sotte, il faudrait me jeter d'autres chats à la gorge, que ce

nigaud répugnant. Ni marteau, ni tenaille, ni ciseau, ni maillet, ne me

feraient lâcher prise; on m'arracherait plutôt l'âme du milieu des

chairs.

Je confesse que je suis rendu, dit le paysan, et qu'elle est plus forte

que moi; et il la laissa aller.

Donnez cette bourse, chaste et vaillante héroïne, dit le gouverneur. La

femme la donna aussitôt, et Sancho l'ayant prise la rendit au laboureur,

en disant à la plaignante: Ma soeur, si vous vous étiez défendue ce

matin avec autant de force et de courage que vous venez de défendre

cette bourse, dix hommes réunis n'auraient jamais été capables de vous

violenter. Allons, tirez au large, dévergondée, enjôleuse, et de vos

jours n'approchez de cette île ni de six lieues à la ronde, sous peine

de deux cents coups de fouet.

La femme s'en fut tête baissée et maugréant. Mon ami, dit le gouverneur

au paysan, allez-vous-en avec votre argent; et si vous ne voulez le

perdre, abstenez-vous à l'avenir de folâtrer avec personne.

Le bonhomme remercia comme il put et sortit, laissant chacun stupéfait

de la sagesse du nouveau gouverneur. Tous ces détails, recueillis par

son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait

avec impatience.

Mais laissons ici le bon Sancho, et retournons à son maître, encore tout

agité des plaintes d'Altisidore.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 205 / 301 题