Pendant que le majordome parlait, Sancho regardait avec attention
plusieurs grandes lettres tracées sur le mur; mais comme il ne savait
pas lire, il demanda ce que signifiaient ces peintures.
On lui répondit: Seigneur, elles marquent le jour où vous êtes entré en
fonction, et voici en quels termes: Aujourd'hui, tel jour et tel an, le
seigneur don Sancho Panza a pris possession de cette île; puisse-t-il en
jouir longues années!
Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda le gouverneur.
Votre Seigneurie, répondit le majordome; jamais aucun Panza n'a occupé
la place où vous êtes.
Eh bien, sachez, mon ami, reprit Sancho, que je ne porte point le don;
que jamais personne de ma famille ne l'a porté; je m'appelle Sancho
Panza tout court; Panza s'appelait mon aïeul, et tous mes aïeux se sont
appelés Panza sans don ni seigneurie. Au reste, Dieu m'entend; et si ce
gouvernement dure seulement quatre jours, je prétends dissiper tous ces
DON comme autant de moustiques importuns. Maintenant, qu'on me fasse
telle question qu'on voudra, et je répondrai du mieux que je pourrai,
sans m'inquiéter que le peuple s'afflige ou qu'il se réjouisse de ma
venue.
Au même instant, on vit entrer dans la salle deux hommes, l'un vêtu en
paysan, et l'autre qu'aux ciseaux qu'il tenait à la main on reconnut
pour un tailleur: Seigneur gouverneur, dit le dernier, ce paysan et moi
nous sommes devant Votre Grâce pour le fait que voici: cet homme est
venu il y a peu de jours à ma boutique (car, sauf votre respect et celui
de la compagnie, je suis maître tailleur juré), et, me mettant un coupon
de drap entre les mains, il me dit: Seigneur, y a-t-il là assez d'étoffe
pour faire un chaperon? Je mesurai l'étoffe, et lui répondis qu'elle
suffisait amplement. Fondé sur sa propre malice, et sur la mauvaise
opinion qu'en général on a des tailleurs, il s'imagina sans doute que
j'avais envie de lui voler une partie de son drap, et il me dit de bien
regarder s'il n'y avait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa
pensée, et je lui répondis que oui; mais lui, toujours poursuivant sa
méchante intention, me demanda si l'on ne pourrait pas en faire
davantage; je répondis affirmativement, et il fut convenu entre nous que
je lui en livrerais cinq; maintenant que la besogne est achevée, il me
refuse mon salaire et veut me faire payer son drap, ou que je le lui
rende.
Tout cela est-il vrai? demanda Sancho au paysan.
Oui, seigneur, répondit celui-ci; mais ordonnez, je vous prie, qu'il
montre les chaperons qu'il m'a faits.
Les voici, repartit le tailleur, qui, tirant la main de dessous son
manteau, montra au bout de ses cinq doigts cinq petits chaperons, en
disant: Voici les chaperons que cet homme m'a demandés, et sur mon Dieu
et ma conscience, si je n'y ai employé toute l'étoffe, je m'en rapporte
à l'examen des experts!
Tout le monde se mit à rire en voyant ce nombre de chaperons. Quant à
Sancho, il resta quelque temps à rêver: Ce procès-là, dit-il, ne me
semble pas demander un long examen, voici donc ma sentence: Le paysan
perdra son drap, et le tailleur sa façon; que les chaperons soient
livrés aux prisonniers, et qu'il ne soit plus question de cette affaire.
On fit ce que venait d'ordonner le gouverneur, devant lequel parurent
ensuite deux vieillards, dont l'un avait pour bâton une tige de roseau;
celui qui était sans bâton dit à Sancho: Seigneur, il y a quelque temps
je prêtai à cet homme dix écus d'or pour lui faire plaisir et lui rendre
service, à condition qu'il me les remettrait dès que je lui en ferais la
demande. Depuis lors bien des jours se sont passés sans que je lui aie
rien réclamé, mais quand j'ai vu qu'il ne songeait point à s'acquitter,
je lui ai redemandé plusieurs fois mon argent; et maintenant
non-seulement il ne veut pas me payer, mais il nie la dette, disant que
je ne lui ai rien prêté, ou que si je lui ai fait un prêt, il me l'a
rendu. Comme je n'ai point de témoins de mon côté, ni lui du sien, je
prie Votre Grâce de lui déférer le serment; alors s'il jure qu'il m'a
rendu mon argent, je le tiens quitte.
Qu'avez-vous à répondre à cela, bonhomme? dit Sancho.
Seigneur, répondit le vieillard au bâton, je confesse qu'il m'a prêté
dix écus; et puisqu'il s'en rapporte à mon serment, je suis prêt à
jurer que je les lui ai bien et loyalement restitués.
Le gouverneur lui ordonna de lever la main; alors le vieillard passant
son bâton à son adversaire, comme s'il en eût été embarrassé, étendit la
main sur la croix, suivant la coutume d'Espagne, et dit: J'avoue avoir
reçu des mains de cet homme les dix écus d'or, mais je jure que je les
lui ai remis, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les réclame
une seconde fois.
Là-dessus, le créancier répliqua que puisque son débiteur jurait, il
fallait qu'il dît la vérité, le sachant homme de bien et bon chrétien,
et que dorénavant il ne lui réclamerait plus rien. Le débiteur
s'inclina, reprit son bâton, et sortit de l'audience.
Sancho, considérant la résignation du demandeur, tandis que l'autre s'en
allait sans plus de façon, pencha la tête sur sa poitrine, puis tout
d'un coup, se mordant le bout du doigt, il fit rappeler le vieillard qui
déjà avait disparu. Au bout de quelque temps on le ramena.
Donnez-moi votre bâton, brave homme, lui dit Sancho.
Le voilà, seigneur, répondit le vieillard.
Sancho le prit, et le tendant à l'autre vieillard: Allez avec Dieu, lui
dit-il, vous êtes payé maintenant.
Qui! moi! seigneur, répondit celui-ci; est-ce que ce roseau vaut dix
écus d'or?
Oui, oui, répliqua le gouverneur, il les vaut, ou je suis le plus grand
sot du monde, et on verra tout à l'heure si je m'entends en fait de
gouvernement. Qu'on rompe le bâton, ajouta-t-il.
Le bâton fut rompu, et dans l'intérieur on trouva dix écus d'or. Tous
les assistants demeurèrent émerveillés et il n'y en eut pas un seul qui
ne regardât le seigneur gouverneur comme un nouveau Salomon. On lui
demanda d'où il avait conjecturé que les écus d'or étaient dans le
bâton: C'est, répondit-il, parce que j'ai vu que celui qui le portait
l'avait mis sans nécessité entre les mains de sa partie adverse, pendant
qu'il jurait, et qu'il l'avait repris aussitôt après, ce qui m'a donné à
penser qu'il n'aurait pas juré si affirmativement sans être sûr de son
fait. De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion: que ceux qui
sont appelés à gouverner encore qu'ils soient simples, Dieu quelquefois
leur fait la grâce de les diriger dans leurs jugements.
Finalement les vieillards se retirèrent, l'un remboursé, l'autre confus,
et les spectateurs restèrent dans l'admiration. Celui qui avait charge
d'enregistrer les faits et gestes de Sancho ne savait plus, après cela,
s'il devait le tenir pour fou ou pour sage.
Cette affaire terminée, une femme entra dans l'audience, traînant à deux
mains un homme vêtu en riche éleveur de bétail. Justice! s'écriait-elle,
justice, seigneur gouverneur; si on ne me la fait sur la terre, j'irai
la chercher dans le ciel. Ce manant m'a surprise seule au milieu des
champs, et s'est servi de mon corps comme d'une guenille; ah!
malheureuse que je suis! il m'a dérobé ce que j'avais défendu pendant
vingt-cinq ans contre Mores et chrétiens, nationaux et étrangers.
C'était bien la peine de me conserver jusqu'à ce jour intacte comme la
salamandre dans le feu, pour que ce malotru vînt mettre sur moi ses
sales mains.
Reste à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains sales ou non;
puis se tournant vers le paysan, il lui demanda ce qu'il avait à
répondre à la plainte de cette femme.
Seigneur, répondit l'homme tout ému, je suis un pauvre berger, éleveur
de bêtes à soies. Ce matin comme je sortais de ce bourg où j'étais venu,
sauf votre respect, vendre quatre cochons, que j'ai même donnés à bon
marché, afin de pouvoir payer la taille, j'ai rencontré cette duègne sur
mon chemin. Le diable, qui se fourre partout, nous a fait folâtrer
ensemble; je n'ai point fait le difficile, ni elle la renchérie; mais
du reste, seigneur, je lui ai bien payé ce qui lui était dû. Cependant
cette enragée m'a traîné jusqu'ici, prétendant que je lui ai fait
violence; mais elle ment par le serment que j'en fais et que je suis
prêt à faire. Voilà toute la vérité, sans qu'il y manque un fil.
Avez-vous de l'argent sur vous, mon ami? demanda le gouverneur.
Seigneur, j'ai environ vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir,
répondit le paysan.
Donnez telle qu'elle est votre bourse à la plaignante, répliqua le
gouverneur.
Le pauvre diable obéit tout tremblant, la femme prit la bourse, après
s'être bien assurée toutefois que c'était de la monnaie d'argent qu'elle
contenait; et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur
gouverneur, qui prenait ainsi la défense des pauvres orphelines, elle
sortit toute joyeuse de l'audience.
Elle était à peine dehors que Sancho dit au berger, dont le coeur et les
yeux s'en allaient après la bourse: Mon ami, courez après cette femme,
reprenez-lui votre bourse de gré ou de force, et revenez tous deux ici.
Notre homme n'était ni sot ni sourd; il partit comme un éclair pour
exécuter les ordres du gouverneur, et pendant que les spectateurs
étaient en suspens, attendant la fin de l'affaire, le berger et la femme
revinrent cramponnés l'un à l'autre, elle sa jupe retroussée tenant la
bourse entre ses jambes, lui faisant tous ses efforts pour la reprendre;
mais il n'y avait pas moyen, tant cette femme la défendait bien.
Justice, criait-elle de toute sa force, justice! Voyez, seigneur, voyez
l'effronterie de ce vaurien, qui, au milieu de la rue et devant tout le
monde, veut me reprendre la bourse que Votre Grâce m'a fait donner.
Et vous l'a-t-il ôtée? demanda Sancho.
Otée! répliqua-t-elle, oh! il m'arracherait plutôt la vie; je ne suis
pas si sotte, il faudrait me jeter d'autres chats à la gorge, que ce
nigaud répugnant. Ni marteau, ni tenaille, ni ciseau, ni maillet, ne me
feraient lâcher prise; on m'arracherait plutôt l'âme du milieu des
chairs.
Je confesse que je suis rendu, dit le paysan, et qu'elle est plus forte
que moi; et il la laissa aller.
Donnez cette bourse, chaste et vaillante héroïne, dit le gouverneur. La
femme la donna aussitôt, et Sancho l'ayant prise la rendit au laboureur,
en disant à la plaignante: Ma soeur, si vous vous étiez défendue ce
matin avec autant de force et de courage que vous venez de défendre
cette bourse, dix hommes réunis n'auraient jamais été capables de vous
violenter. Allons, tirez au large, dévergondée, enjôleuse, et de vos
jours n'approchez de cette île ni de six lieues à la ronde, sous peine
de deux cents coups de fouet.
La femme s'en fut tête baissée et maugréant. Mon ami, dit le gouverneur
au paysan, allez-vous-en avec votre argent; et si vous ne voulez le
perdre, abstenez-vous à l'avenir de folâtrer avec personne.
Le bonhomme remercia comme il put et sortit, laissant chacun stupéfait
de la sagesse du nouveau gouverneur. Tous ces détails, recueillis par
son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait
avec impatience.
Mais laissons ici le bon Sancho, et retournons à son maître, encore tout
agité des plaintes d'Altisidore.