DE LA PLUS ÉTONNANTE AVENTURE QU'AIT JAMAIS RENCONTRÉE AUCUN CHEVALIER
ERRANT, ET DE LAQUELLE DON QUICHOTTE VINT A BOUT A PEU DE FRAIS
L'herbe sur laquelle nous sommes assis, dit Sancho, me paraît si fraîche
et si drue, qu'il doit y avoir ici près quelque ruisseau; aussi je crois
qu'en cherchant un peu, nous trouverons de quoi apaiser cette soif qui
nous tourmente, et qui me semble plus cruelle encore que la faim.
Don Quichotte fut de cet avis; prenant Rossinante par la bride, et
Sancho son âne par le licou, après lui avoir mis sur le dos les restes
du souper, ils commencèrent à marcher en tâtonnant, parce que
l'obscurité était si grande qu'ils ne pouvaient rien distinguer. Ils
n'eurent pas fait deux cents pas, qu'ils entendirent un grand bruit,
pareil à celui d'une cascade qui tomberait du haut d'un rocher. Ce bruit
leur causa d'abord bien de la joie; mais en écoutant de quel côté il
pouvait venir, ils entendirent un autre bruit qui leur parut beaucoup
moins agréable que le premier, surtout à Sancho, naturellement très
poltron. C'étaient de grands coups sourds frappés en cadence avec un
cliquetis de ferrailles et de chaînes qui, joint au bruit affreux du
torrent, aurait terrifié tout autre que notre héros.
[Illustration: Don Quichotte lui cria de se rendre (p. 82).]
La nuit, comme je l'ai dit, était fort obscure, et le hasard les avait
conduits sous de grands arbres, dont un vent frais agitait les feuilles
et les branches; si bien que l'obscurité, le bruit de l'eau, le murmure
du feuillage, et ces grands coups qui ne cessaient de retentir, tout
cela semblait fait pour inspirer la terreur, d'autant plus qu'ils ne
savaient pas où ils étaient et que le jour tardait à paraître. Mais,
loin de s'épouvanter, l'intrépide don Quichotte sauta sur Rossinante, et
embrassant son écu: Ami Sancho, lui dit-il, apprends que le ciel m'a
fait naître en ce maudit siècle de fer pour ramener l'âge d'or; à moi
sont réservées les grandes actions et les périlleuses aventures; c'est
moi, je te le répète, qui dois faire oublier les chevaliers de la Table
ronde, les douze pairs de France, les neuf preux, les Olivantes, les
Belianis, les Platir, les Phébus, et tous les chevaliers errants des
temps passés. Remarque, cher et fidèle écuyer, les ténèbres de cette
nuit et son profond silence; écoute le bruit sourd et confus de ces
arbres, l'effroyable vacarme de cette eau qui semble tomber des
montagnes de la Lune, et ces coups redoublés qui déchirent nos oreilles:
une seule de ces choses suffirait pour étonner le dieu Mars lui-même. Eh
bien, tout cela n'est qu'un aiguillon pour mon courage, et déjà le coeur
me bondit dans la poitrine du désir d'affronter cette aventure, toute
périlleuse qu'elle s'annonce. Serre donc un peu les sangles à
Rossinante, et reste en la garde de Dieu. Tu m'attendras ici pendant
trois jours, au bout desquels, si tu ne me vois pas revenir, tu pourras
t'en retourner à notre village; après quoi tu te rendras au Toboso afin
de dire à la sans pareille Dulcinée que le chevalier son esclave a péri
pour avoir voulu entreprendre des choses qui pussent le rendre digne
d'elle.
En entendant son maître parler de la sorte, Sancho se mit à pleurer:
Seigneur, lui dit-il, pourquoi Votre Grâce veut-elle s'engager dans une
si périlleuse aventure? Il est nuit noire, on ne nous voit point: nous
pouvons donc quitter le chemin et éviter ce danger. Comme personne ne
sera témoin de notre retraite, personne ne pourra nous accuser de
poltronnerie. J'ai souvent entendu dire à notre curé, que vous
connaissez bien: «Celui qui cherche le péril, y périra»; ainsi
gardez-vous de tenter Dieu en vous jetant dans une aventure dont un
miracle pourrait seul nous tirer. Ne vous suffit-il pas que le ciel vous
ait garanti d'être berné comme moi, et qu'il vous ait donné pleine
victoire sur les gens qui accompagnaient ce défunt? Mais si tout cela ne
peut toucher votre coeur, que du moins il s'attendrisse en pensant qu'à
peine m'aurez-vous abandonné, la peur livrera mon âme à qui voudra la
prendre. J'ai quitté mon pays, j'ai laissé ma femme et mes enfants pour
suivre Votre Grâce, espérant y gagner et non y perdre; mais, comme on
dit, convoitise rompt le sac; elle a détruit mes espérances, car c'est
au moment où j'allais mettre la main sur cette île que vous m'avez
promise tant de fois, que vous voulez m'abandonner dans un lieu si
éloigné du commerce des hommes. Pour l'amour de Dieu, mon cher maître,
n'ayez pas cette cruauté, et si vous voulez absolument entreprendre
cette maudite aventure, attendez jusqu'au matin. D'après ce que j'ai
appris étant berger, il n'y a guère plus de trois heures d'ici à l'aube;
en effet, la bouche de la Petite Ourse[40] dépasse la tête de la croix,
et elle marque minuit à la ligne du bras gauche.
[40] Les bergers espagnols appellent la constellation de la Petite
Ourse _la bocina_ (le clairon).
Comment vois-tu cela? dit don Quichotte; la nuit est si obscure qu'on
n'aperçoit pas une seule étoile dans tout le ciel.
C'est vrai, répondit Sancho; mais la peur a de bons yeux, et d'ailleurs
il est facile de connaître qu'il n'y a pas loin d'ici au jour.
Qu'il vienne tôt ou qu'il vienne tard, reprit don Quichotte, il ne sera
pas dit que des prières et des larmes m'auront empêché de faire mon
devoir de chevalier. Ainsi, Sancho, toutes tes paroles sont inutiles. Le
ciel, qui m'a mis au coeur le dessein d'affronter cette formidable
aventure, saura m'en tirer, ou prendra soin de toi après ma mort. Sangle
Rossinante, et attends-moi; je te promets de revenir bientôt, mort ou
vif.
Sancho, voyant l'inébranlable résolution de son maître, et que ses
prières et ses larmes n'y pouvaient rien, prit le parti d'user d'adresse
afin de l'obliger malgré lui d'attendre le jour; pour cela, avant de
serrer les sangles à Rossinante, il lui lia, sans faire semblant de
rien, les jambes de derrière avec le licou de son âne, de façon que
lorsque don Quichotte voulut partir, son cheval, au lieu d'aller en
avant, ne faisait que sauter. Eh bien, seigneur, lui dit Sancho
satisfait du succès de sa ruse, vous voyez que le ciel est de mon côté,
il ne veut pas que Rossinante bouge d'ici. Si vous vous obstinez à
tourmenter cette pauvre bête, elle ne fera que regimber contre
l'aiguillon, et mettre la fortune en mauvaise humeur.
Don Quichotte enrageait; mais voyant que plus il piquait Rossinante,
moins il le faisait avancer, il prit le parti d'attendre le jour ou le
bon vouloir de son cheval, sans qu'un seul instant il lui vînt à
l'esprit que ce pût être là un tour de son écuyer. Puisque Rossinante ne
veut pas bouger de place, dit-il, il faut bien me résigner à attendre
l'aube, quelque regret que j'en aie.
Et qu'y a-t-il de si fâcheux? reprit Sancho; pendant ce temps, je ferai
des contes à Votre Grâce, et je m'engage à lui en fournir jusqu'au jour,
à moins qu'elle n'aime mieux mettre pied à terre, et dormir sur le
gazon, à la manière des chevaliers errants. Demain vous en serez plus
reposé, et mieux en état d'entreprendre cette aventure qui vous attend.
Moi, dormir! moi, mettre pied à terre! s'écria don Quichotte; suis-je
donc un de ces chevaliers qui reposent quand il s'agit de combattre?
Dors, dors, toi qui es né pour dormir, ou fais ce que tu voudras: pour
moi, je connais mon devoir.
Ne vous fâchez point, mon cher seigneur, reprit Sancho; je dis cela sans
mauvaise intention; puis s'approchant, il mit une main sur le devant de
la selle de son maître, porta l'autre sur l'arçon de derrière, en sorte
qu'il lui embrassait la cuisse gauche et s'y tenait cramponné, tant lui
causaient de peur ces grands coups qui ne discontinuaient pas.
Fais-moi quelque conte, lui dit don Quichotte, pour me distraire en
attendant.
Je le ferais de bon coeur, répondit Sancho, si ce bruit ne m'ôtait la
parole. Cependant je vais tâcher de vous conter une histoire, la
meilleure peut-être que vous ayez jamais entendue, si je la puis
retrouver, et qu'on me la laisse conter en liberté. Or, écoutez bien; je
vais commencer.
Un jour il y avait ce qu'il y avait, que le bien qui vient soit pour
tout le monde, et le mal pour qui va le chercher. Remarquez, je vous
prie, seigneur, que les anciens ne commençaient pas leurs contes au
hasard comme nous le faisons aujourd'hui. Ce que je viens de vous dire
est une sentence de Caton, le censureur romain, qui dit que le mal est
pour celui qui va le chercher: cela vient fort à propos pour avertir
Votre Grâce de se tenir tranquille, et de ne pas aller chercher le mal,
mais au contraire de prendre une autre route, puisque personne ne nous
force de suivre celle-ci, où l'on dirait que tous les diables nous
attendent.
Poursuis ton conte, repartit don Quichotte, et laisse-moi le choix du
chemin que nous devons prendre.
Je dis donc, reprit Sancho, qu'en un certain endroit de l'Estramadure il
y avait un berger chevrier, c'est-à-dire qui gardait des chèvres,
lequel berger ou chevrier, dit le conte, s'appelait Lopez Ruys, et ce
berger Lopez Ruys était amoureux d'une bergère nommée la Toralva,
laquelle bergère nommée la Toralva était fille d'un riche pasteur qui
avait un grand troupeau, lequel riche pasteur, qui avait un grand
troupeau.....
Si tu t'y prends de cette façon, interrompit don Quichotte, et que tu
répètes toujours deux fois la même chose, tu ne finiras de longtemps;
conte ton histoire en homme d'esprit, sinon je te dispense d'achever.
Toutes les nouvelles se content ainsi en nos veillées, reprit Sancho, et
je ne sais point conter d'une autre façon; trouvez bon, s'il vous plaît,
que je n'invente pas de nouvelles coutumes.
Conte donc à ta fantaisie, dit don Quichotte, puisque mon mauvais sort
veut que je sois forcé de t'écouter.
Eh bien, vous saurez, mon cher maître, continua Sancho, que ce berger
était amoureux, comme je l'ai dit, de la bergère Toralva, créature
joufflue et rebondie, fort difficile à gouverner et qui tenait un peu de
l'homme, car elle avait de la barbe au menton, si bien que je crois la
voir encore.
Tu l'as donc connue? demanda don Quichotte.
Point du tout, répondit Sancho; mais celui de qui je tiens le conte m'a
dit qu'il en était si certain, que lorsque je le ferais à d'autres je
pouvais jurer hardiment que je l'avais vue. Or donc, les jours allant et
venant, le diable, qui ne dort point et qui se fourre partout, fit si
bien que l'amour du berger pour la bergère se changea en haine, et la
cause en fut, disaient les mauvaises langues, une bonne quantité de
petites jalousies que lui donnait la Toralva, et qui passaient la
plaisanterie. Depuis lors, la haine du berger en vint à ce point qu'il
ne pouvait plus souffrir la bergère; aussi, pour ne pas la voir, il lui
prit fantaisie de s'en aller si loin qu'il n'en entendît jamais parler.
Mais dès qu'elle se vit dédaignée de Lopez Ruys, la Toralva se mit tout
à coup à l'aimer et cent fois plus que celui-ci n'avait jamais fait.
Voilà bien le naturel des femmes, interrompit don Quichotte; elles
dédaignent qui les aime, et elles aiment qui les dédaigne. Continue.
Il arriva donc, reprit Sancho, que le berger partit, poussant ses
chèvres devant lui, et s'acheminant par les plaines de l'Estramadure,
droit vers le royaume de Portugal. La Toralva, ayant appris cela, se mit
à sa poursuite. Elle le suivait de loin, pieds nus, un bourdon à la
main, et portant à son cou un petit sac, où il y avait, à ce qu'on
prétend, un morceau de miroir, la moitié d'un peigne, avec une petite
boîte de fard pour le visage. Mais il y avait ce qu'il y avait, peu
importe quant à présent.
Finalement, le berger arriva avec ses chèvres sur le bord du Guadiana, à
l'endroit où le fleuve sortait presque de son lit. Du côté où il était,
il n'y avait ni barque, ni batelier, ni personne pour le passer lui et
son troupeau, ce dont il mourait d'angoisse, parce qu'il sentait la
Toralva sur ses talons, et qu'elle l'aurait fait enrager avec ses
prières et ses larmes. En regardant de tous côtés, il aperçut un pêcheur
qui avait un tout petit bateau, mais si petit qu'il ne pouvait contenir
qu'un homme et une chèvre. Comme il n'y avait pas à balancer, il fait
marché avec lui pour le passer ainsi que ses trois cents chèvres. Le
pêcheur amène le bateau, et passe une chèvre; il revient et en passe une
autre; il revient encore et en passe une troisième. Que Votre Grâce
veuille bien faire attention au nombre de chèvres qu'il passait sur
l'autre rive; car s'il vous en échappe une seule, je ne réponds de rien,
et mon histoire s'arrêtera tout net. Or, la rive, de ce côté, était
glissante et escarpée, ce qui faisait que le pêcheur mettait beaucoup de
temps à chaque voyage. Avec tout cela, il allait toujours, passait une
chèvre, puis une autre, et une autre encore.
Que ne dis-tu qu'il les passa toutes, interrompit don Quichotte, sans le
faire aller et venir de la sorte! tu n'auras pas achevé demain de
passer tes chèvres.
Combien Votre Grâce croit-elle qu'il y en a de passées à cette heure?
demanda Sancho.
Et qui diable le saurait? répondit don Quichotte: penses-tu que j'y aie
pris garde?
Eh bien, voilà ce que j'avais prévu, reprit Sancho; vous n'avez pas
voulu compter, et voilà mon conte fini; il n'y a plus moyen de
continuer.
Est-il donc si nécessaire, dit don Quichotte, de savoir le compte des
chèvres qui sont passées, que s'il en manque une tu ne puisses continuer
ton récit?
Oui, seigneur, répondit Sancho; et du moment que je vous ai demandé
combien il y avait de chèvres passées, et que vous avez répondu que vous
n'en saviez rien, dès ce moment j'ai oublié tout ce qui me restait à
dire, et par ma foi, c'est grand dommage, car c'était le meilleur.
Ton histoire est donc finie? dit don Quichotte.
Aussi finie que la vie de ma mère, reprit Sancho.
En vérité, Sancho, continua notre chevalier, voilà bien le plus étrange
conte, et la plus bizarre manière de raconter qu'il soit possible
d'imaginer. Mais qu'attendre de ton esprit? ce vacarme continuel t'aura
sans doute brouillé la cervelle?
Cela se pourrait, répondit Sancho; mais quant au conte, je sais qu'il
finit toujours là où manque le compte des chèvres.
Qu'il finisse où il pourra, dit don Quichotte; voyons maintenant si mon
cheval voudra marcher; et il se mit à repiquer Rossinante qui se remit à
faire des sauts, mais sans bouger de place, tant il était bien attaché.
En ce moment, soit que la fraîcheur du matin commençât à se faire
sentir, soit que Sancho eût mangé la veille quelque chose de laxatif,
soit plutôt que la nature opérât toute seule, notre écuyer se sentit
pressé d'un fardeau dont il était malaisé qu'un autre le soulageât; mais
le pauvre diable avait si grand'peur, qu'il n'osait s'éloigner tant soit
peu. Il lui fallait pourtant apporter remède à un mal que chaque minute
de retard rendait plus incommode; aussi, pour tout concilier, il retira
doucement la main droite dont il tenait l'arçon de la selle de son
maître, et se mettant à son aise du mieux qu'il put, il détacha
l'aiguillette qui retenait ses chausses, lesquelles tombant sur ses
talons lui restèrent aux pieds comme des entraves; ensuite il releva sa
chemise, et mit à l'air les deux moitiés d'un objet qui n'était pas de
mince encolure. Cela fait, il crut avoir achevé le plus difficile; mais
quand il voulut essayer le reste, serrant les dents, pliant les épaules
et retenant son haleine, il ne put s'empêcher de produire certain bruit
dont le son était fort différent de celui qui les importunait depuis si
longtemps.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.