Fais-moi quelque conte, lui dit don Quichotte (p. 87).]

Qu'est-ce que j'entends? demanda brusquement don Quichotte.

Je ne sais, seigneur, répondit Sancho. Vous verrez que ce sera quelque

nouvelle diablerie, car les aventures ne commencent jamais pour peu.

Notre héros s'en étant heureusement tenu là, Sancho fit une nouvelle

tentative, qui cette fois eut un succès tel que sans avoir causé le

moindre bruit il se trouva délivré du plus lourd fardeau qu'il eût porté

de sa vie. Mais comme don Quichotte n'avait pas le sens de l'odorat

moins délicat que celui de l'ouïe, et que d'ailleurs Sancho était à son

côté, certaines vapeurs montant presque en ligne droite ne manquèrent

pas de lui révéler ce qui se passait. A peine en fut-il frappé, que se

serrant le nez avec les doigts: Sancho, lui dit-il, il me semble que tu

as grand'peur.

Cela se peut, répondit Sancho, et pourquoi Votre Grâce s'en

aperçoit-elle plutôt à cette heure qu'auparavant.

C'est, reprit notre chevalier, que tu ne sentais pas si fort, et ce

n'est pas l'ambre que tu sens.

Peut-être bien, dit Sancho, mais ce n'est pas ma faute; aussi pourquoi

me tenir à pareille heure dans un lieu comme celui-ci?

Éloigne-toi de trois ou quatre pas, reprit don Quichotte, et désormais

fais attention à ta personne et à ce que tu dois à la mienne; je vois

bien que la trop grande familiarité dont j'use avec toi est cause de ce

manque de respect.

Je gagerais, répliqua Sancho, que Votre Grâce s'imagine que j'ai fait

quelque chose qui ne doit pas se faire.

Assez, assez, repartit don Quichotte; il n'est pas bon d'appuyer

là-dessus.

Ce fut en ces entretiens et autres semblables que notre chevalier et son

écuyer passèrent la nuit. Dès que ce dernier vit le jour prêt à poindre,

il releva ses chausses, et délia doucement les jambes de Rossinante,

qui, se sentant libre, se mit à frapper plusieurs fois la terre des

pieds de devant; quant à des courbettes, c'était pour lui fruit défendu.

Son maître, le voyant en état de marcher, en conçut le présage qu'il

était temps de commencer cette grande aventure.

Le jour achevait de paraître, et alors les objets pouvant se distinguer,

don Quichotte vit qu'il était dans un bois de châtaigniers, mais

toujours sans pouvoir deviner d'où venait ce bruit qui ne cessait point.

Sans plus tarder, il résolut d'en aller reconnaître la cause; et faisant

sentir l'éperon à Rossinante pour achever de l'éveiller, il dit encore

une fois adieu à son écuyer, en lui réitérant l'ordre de l'attendre

pendant trois jours, et, s'il tardait davantage, de tenir pour certain

qu'il avait perdu la vie en affrontant ce terrible danger, il lui répéta

ce qu'il devait aller dire de sa part à sa dame Dulcinée; enfin il

ajouta que pour ce qui était du payement de ses gages, il ne s'en mît

point en peine, parce qu'avant de partir de sa maison il y avait pourvu

par son testament. Mais, continua-t-il, s'il plaît à Dieu que je sorte

sain et sauf de cette périlleuse affaire et que les enchanteurs ne s'en

mêlent point, sois bien assuré, mon enfant, que le moins que tu puisses

espérer, c'est l'île que je t'ai promise.

A ce discours, Sancho se mit à pleurer, jurant à son maître qu'il était

prêt à le suivre dans cette maudite aventure, dût-il n'en jamais

revenir. Ces pleurs et cette honorable résolution, qui montrent que

Sancho était bien né et tout au moins vieux chrétien, dit l'auteur de

cette histoire, attendrirent si fort don Quichotte, que pour ne pas

laisser paraître de faiblesse, il marcha sur-le-champ du côté où

l'appelait le bruit de ces grands coups; et Sancho le suivit à pied,

tirant par le licou son âne; éternel compagnon de sa mauvaise fortune.

Après avoir marché quelque temps, ils arrivèrent dans un pré bordé de

rochers, du haut desquels tombait le torrent qu'ils avaient d'abord

entendu. Au pied de ces rochers se trouvaient quelques mauvaises

cabanes, plutôt semblables à des masures qu'à des habitations, et là ils

commencèrent à reconnaître d'où venaient ces coups qui ne

discontinuaient point. Tant de bruit, et si proche, parut troubler

Rossinante; mais notre chevalier, le flattant de la main et de la voix,

s'approcha peu à peu des masures, se recommandant de toute son âme à sa

dame Dulcinée, la suppliant de lui être en aide et priant Dieu de ne

point l'oublier. Quant à Sancho, il n'avait garde de s'éloigner de son

maître, et, le cou tendu, il regardait entre les jambes de Rossinante,

s'efforçant de découvrir ce qui lui causait tant de peur. A peine

eurent-ils fait encore cent pas, qu'ayant dépassé une pointe de rocher,

ils virent enfin d'où venait tout ce tintamarre qui les tenait dans de

si étranges alarmes. Que cette découverte, lecteur, ne te cause ni

regret ni dépit: c'était tout simplement six marteaux à foulon, qui

n'avaient pas cessé de battre depuis la veille.

A cette vue, don Quichotte resta muet. Sancho le regarda, et le vit la

tête baissée sur la poitrine comme un homme confus et consterné. Don

Quichotte à son tour regarda Sancho, et, lui voyant les deux joues

enflées comme un homme qui crève d'envie de rire, il ne put, malgré son

désappointement, s'empêcher de commencer lui-même: de sorte que

l'écuyer, ravi que son maître eût donné le signal, laissa partir sa

gaieté, et cela d'une façon si démesurée, qu'il fut obligé de se serrer

les côtes avec les poings pour n'en pas suffoquer. Quatre fois il

s'arrêta, et quatre fois il recommença avec la même force; mais, ce qui

acheva de faire perdre patience à don Quichotte, ce fut lorsque Sancho

alla se planter devant lui, et en le contrefaisant d'un air goguenard,

lui dit: «Apprends, ami Sancho, que le ciel m'a fait naître pour ramener

l'âge d'or dans ce maudit siècle de fer: à moi sont réservées les

grandes actions et les périlleuses aventures.....» et il allait

continuer de plus belle, quand notre chevalier, trop en colère pour

souffrir que son écuyer plaisantât si librement, lève sa lance, et lui

en applique sur les épaules deux coups tels que s'ils lui fussent aussi

bien tombés sur la tête, il se trouvait dispensé de payer ses gages, si

ce n'est à ses héritiers.

Sancho, voyant le mauvais succès de ses plaisanteries et craignant que

son maître ne recommençât, lui dit avec une contenance humble et d'un

ton tout contrit: Votre Grâce veut-elle donc me tuer? ne voit-elle pas

que je plaisante?

C'est parce que vous raillez que je ne raille pas, moi, reprit don

Quichotte. Répondez, mauvais plaisant; si cette aventure avait été

véritable aussi bien qu'elle ne l'était pas, n'ai-je pas montré tout le

courage nécessaire pour l'entreprendre et la mener à fin? Suis-je

obligé, moi qui suis chevalier, de connaître tous les sons que

j'entends, et de distinguer s'ils viennent ou non de marteaux à foulon,

surtout si je n'ai jamais vu de ces marteaux? c'est votre affaire à

vous, misérable vilain qui êtes né au milieu de ces sortes de choses:

Supposons un seul instant que ces six marteaux soient autant de géants,

donnez-les-moi à combattre l'un après l'autre, ou tous ensemble, peu

m'importe; oh! alors, si je ne vous les livre pieds et poings liés,

raillez tant qu'il vous plaira.

Seigneur, répondit Sancho, je confesse que j'ai eu tort, je le sens

bien; mais, dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix

est faite entre nous (Dieu puisse vous tirer sain et sauf de toutes les

aventures comme il vous a tiré de celle-ci!), n'y a-t-il pas de quoi

faire un bon conte de la frayeur que nous avons eue? moi, du moins; car,

je le sais, la peur n'est pas de votre connaissance.

Je conviens, dit don Quichotte, que dans ce qui vient de nous arriver il

y a quelque chose de plaisant, et qui prête à rire; cependant il me

semble peu sage d'en parler, tout le monde ne sachant pas prendre les

choses comme il faut, ni en faire bon usage.

Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, on ne dira pas cela de Votre Grâce.

Peste! Vous savez joliment prendre la lance et vous en servir comme il

faut excepté pourtant lorsque, visant à la tête, vous donnez sur les

épaules; car si je n'eusse fait un mouvement de côté, j'en tenais de la

bonne façon. Au reste, n'en parlons plus: tout s'en ira à la première

lessive; d'ailleurs, qui aime bien châtie bien, sans compter qu'un bon

maître, quand il a dit une injure à son valet, ne manque jamais de lui

donner des chausses. J'ignore ce qu'il donne après des coups de gaule;

mais je pense que les chevaliers errants donnent au moins à leurs

écuyers des îles ou quelques royaumes en terre ferme.

La chance pourrait finir par si bien tourner, reprit don Quichotte, que

ce que tu viens de dire ne tardât pas à se réaliser. En attendant,

pardonne-moi le passé: tu sais que l'homme n'est pas maître de son

premier mouvement. Cependant, afin que tu ne t'émancipes plus à

l'avenir, je dois t'apprendre une chose; c'est que, dans tous les livres

de chevalerie que j'ai lus, et certes ils sont en assez bon nombre, je

n'ai jamais trouvé d'écuyer qui osât parler devant son maître aussi

librement que tu le fais; et, en cela, nous avons tort tous deux, toi,

de n'avoir pas assez de respect pour moi, et moi, de ne pas me faire

assez respecter. L'écuyer d'Amadis, Gandalin, qui devint comte de l'île

Ferme, ne parlait jamais à son seigneur que le bonnet à la main, la tête

baissée, et le corps incliné, _more turquesco_, à la manière des Turcs.

Mais que dirons-nous de cet écuyer de don Galaor, Gasabal, lequel fut si

discret que, pour instruire la postérité de son merveilleux silence,

l'auteur ne le nomme qu'une seule fois dans cette longue et véridique

histoire. Ce que je viens de dire, Sancho, c'est afin de te faire sentir

la distance qui doit exister entre le maître et le serviteur. Ainsi,

vivons désormais dans une plus grande réserve, et sans prendre, comme on

dit, trop de corde; car, enfin, de quelque manière que je me fâche, ce

sera toujours tant pis pour la cruche. Les récompenses que je t'ai

promises arriveront en leur temps; et fallût-il s'en passer, les gages

au moins ne manqueront pas.

Tout ce que vous dites, seigneur, est très-bien dit, répliqua Sancho;

mais, si par hasard le temps des récompenses n'arrivait point et qu'on

dût s'en tenir aux gages, apprenez-moi, je vous prie, ce que gagnait un

écuyer de chevalier errant: faisait-il marché au mois, ou à la journée?

Jamais on n'a vu ces sortes d'écuyers être à gages, mais à merci,

répondit don Quichotte. Si je t'ai assigné des gages dans mon testament,

c'est qu'on ne sait pas ce qui peut arriver; et comme dans les temps

calamiteux où nous vivons, tu parviendrais peut-être difficilement à

prouver ma chevalerie, je n'ai pas voulu que pour si peu de chose mon

âme fût en peine dans l'autre monde. Nous avons assez d'autres travaux

ici-bas, mon pauvre ami, car tu sauras qu'il n'y a guère de métier plus

scabreux que celui de chercheur d'aventures.

Je le crois, reprit Sancho, puisqu'il a suffi du bruit de quelques

marteaux à foulon pour troubler l'âme d'un errant aussi valeureux que

l'est Votre Grâce; aussi soyez bien certain qu'à l'avenir je ne rirai

plus quand il s'agira de vos affaires, et que maintenant je n'ouvrirai

la bouche que pour vous honorer comme mon maître et mon véritable

seigneur.

C'est le moyen que tu vives longuement sur la terre, dit don Quichotte,

car après les pères et les mères, ce qu'on doit respecter le plus ce

sont les maîtres, car ils en tiennent lieu.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 48 / 301 题