Il s'en fut trouver Sancho (p. 78).]

Eh bien, oui, j'en aurai du courage, si Dieu le veut, répondit Sancho.

Et tous deux se portant à l'écart, pour considérer de nouveau ce que

pouvaient être ces lumières qui s'avançaient, ils aperçurent bientôt un

grand nombre d'hommes vêtus de blanc.

Cette vision abattit le courage de Sancho, à qui les dents commencèrent

à claquer comme s'il eût eu la fièvre. Mais elles lui claquèrent de plus

belle quand il vit distinctement venir droit à eux une vingtaine

d'hommes à cheval, enchemisés dans des robes blanches, tous portant une

torche à la main, et paraissant marmotter quelque chose d'une voix basse

et plaintive. Derrière ces hommes venait une litière de deuil, suivie de

six cavaliers couverts de noir jusqu'aux pieds de leurs mules. Cette

étrange apparition, à une pareille heure et dans un lieu si désert, en

aurait épouvanté bien d'autres que Sancho, dont aussi la valeur fit

naufrage en cette occasion; mais le contraire advint pour don Quichotte,

à qui sa folle imagination représenta sur-le-champ que c'était là une

des aventures de ses livres. Se figurant que la litière renfermait

quelque chevalier mort ou blessé, dont la vengeance était réservée à lui

seul, il se campe au milieu du chemin par où cette troupe allait passer,

s'affermit sur ses étriers, met la lance en arrêt, et crie d'une voix

terrible: Qui que vous soyez, halte-là; dites-moi qui vous êtes, d'où

vous venez, où vous allez, et ce que vous portez sur ce brancard? Selon

toute apparence, vous avez reçu quelque outrage, ou vous-mêmes en avez

fait à quelqu'un. Ainsi donc, il faut que je le sache, ou pour vous

punir ou pour vous venger.

Nous sommes pressés, répondit un des cavaliers, l'hôtellerie est encore

loin, et nous n'avons pas le temps de vous rendre les comptes que vous

demandez. En disant cela, il piqua sa mule et passa outre.

Arrêtez, insolent, lui cria don Quichotte, en saisissant les rênes de la

mule; soyez plus poli et répondez sur-le-champ, sinon préparez-vous au

combat.

La bête était ombrageuse; se sentant prise au mors, elle se cabra, et se

renversa sur son maître fort rudement. Ne pouvant faire autre chose, un

valet qui était à pied se mit à dire mille injures à don Quichotte,

lequel déjà enflammé de colère fondit la lance basse sur un des

cavaliers vêtus de deuil, et l'étendit par terre en fort mauvais état.

De celui-ci il passe à un autre, et c'était merveille de voir la vigueur

et la promptitude dont il allait, de sorte qu'en ce moment on eût dit

que Rossinante avait des ailes, tant il était fier et léger.

Ces gens étaient peu courageux et sans armes; ils prirent bientôt

l'épouvante, et s'enfuyant à travers champs avec leurs torches

enflammées, on les eût pris pour des masques courant dans une nuit de

carnaval. Les hommes aux manteaux noirs n'étaient pas moins troublés, et

de plus embarrassés de leurs longs vêtements; aussi don Quichotte,

frappant à son aise, demeura maître du champ de bataille, la troupe

épouvantée le prenant pour le diable qui venait leur enlever le corps

enfermé dans la litière. Sancho admirait l'intrépidité de son seigneur,

et en le regardant faire il se disait dans sa barbe: Il faut pourtant

bien que ce mien maître-là soit aussi brave et aussi vaillant qu'il le

prétend.

Cependant, à la lueur d'une torche qui brûlait encore, don Quichotte

apercevant le cavalier qui était resté gisant sous sa mule, courut lui

mettre la pointe de sa lance contre la poitrine, lui criant de se

rendre. Je ne suis que trop rendu, répondit l'homme à terre, puisque je

ne saurais bouger, et que je crois avoir une jambe cassée. Si vous êtes

chrétien et gentilhomme, je vous supplie de ne pas me tuer; aussi bien,

vous commettriez un sacrilége, car je suis licencié, et j'ai reçu les

premiers ordres.

Et qui diable, étant homme d'église, vous amène ici? demanda don

Quichotte.

Ma mauvaise fortune, répondit-il.

Elle pourrait s'aggraver encore, si vous ne répondez sur l'heure à

toutes mes questions, répliqua notre héros.

Rien n'est plus facile, seigneur, reprit le licencié; il me suffira de

vous dire que je m'appelle Alonzo Lopès, que je suis natif d'Alcovendas,

et que je viens de Baeça avec onze autres ecclésiastiques, ceux que vous

venez de mettre en fuite; nous accompagnons le corps d'un gentilhomme

mort depuis quelque temps à Baeça, et qui a voulu être enterré à

Ségovie, lieu de sa naissance.

Et qui l'a tué, ce gentilhomme? demanda don Quichotte.

Dieu, par une fièvre maligne qu'il lui a envoyée, répondit le licencié.

En ce cas, répliqua notre chevalier, le seigneur m'a déchargé du soin de

venger sa mort, comme j'aurais dû le faire si quelque autre lui eût ôté

la vie. Mais puisque c'est Dieu, il n'y a qu'à se taire et à plier les

épaules, comme je ferai moi-même quand mon heure sera venue. Maintenant,

seigneur licencié, apprenez que je suis un chevalier de la Manche, connu

sous le nom de don Quichotte, et que ma profession est d'aller par le

monde, redressant les torts et réparant les injustices.

Je ne sais comment vous redressez les torts, reprit le licencié; mais de

droit que j'étais, vous m'avez mis en un bien triste état, avec une

jambe rompue, que je ne verrai peut-être jamais redressée. L'injustice

que vous avez réparée à mon égard a été de m'en faire une irréparable,

et si vous cherchez les aventures, moi j'ai rencontré la plus fâcheuse,

en me trouvant sur votre chemin.

Toutes choses n'ont pas même succès, dit don Quichotte; le mal est venu

de ce que vous et vos compagnons cheminez la nuit avec ces longs

manteaux de deuil, ces surplis, ces torches enflammées, marmottant je ne

sais quoi entre les dents, et tels enfin que vous semblez gens de

l'autre monde. Vous voyez donc que je n'ai pu m'empêcher de remplir mon

devoir, et je l'aurais fait quand bien même vous auriez été autant de

diables, comme je l'ai cru d'abord.

Puisque mon malheur l'a voulu ainsi, repartit le licencié, il faut s'en

consoler; je vous supplie seulement, seigneur chevalier errant, de

m'aider à me dégager de dessous cette mule: j'ai une jambe prise entre

l'étrier et la selle.

Que ne le disiez-vous plus tôt! reprit don Quichotte; autrement nous

aurions conversé jusqu'à demain.

Il cria à Sancho de venir; mais celui-ci n'avait garde de se hâter,

occupé qu'il était à dévaliser un mulet chargé de vivres que menaient

avec eux ces bons prêtres; il fallut attendre qu'il eût fait de sa

casaque une espèce de sac et l'eût chargée sur son âne après l'avoir

farcie de tout ce qu'il put y faire entrer. Il courut ensuite à son

maître, qu'il aida à dégager le licencié de dessous sa mule et à

remettre en selle. Don Quichotte rendit sa torche à cet homme, et lui

permit de rejoindre ses compagnons, en le priant de leur faire ses

excuses pour le traitement qu'il leur avait infligé, mais qu'il n'avait

pu ni dû s'empêcher de leur faire subir.

Seigneur, lui dit Sancho en le voyant prêt à s'éloigner, si vos

compagnons demandent quel est ce vaillant chevalier qui les a mis en

fuite, vous leur direz que c'est le fameux don Quichotte de la Manche,

autrement appelé le chevalier de la Triste-Figure.

Quand le licencié fut parti, don Quichotte demanda à Sancho pourquoi il

l'avait appelé le chevalier de la Triste-Figure plutôt à cette heure

qu'à toute autre.

C'est qu'en vous regardant à la lueur de la torche que tenait ce pauvre

diable, répondit Sancho, j'ai trouvé à Votre Grâce une physionomie si

singulière, que je n'ai jamais rien vu de semblable; il faut que cela

vous vienne de la fatigue du combat ou de la perte de vos dents.

Tu n'y es pas, dit don Quichotte. Crois plutôt que le sage qui doit un

jour écrire l'histoire de mes exploits aura trouvé bon que j'aie un

surnom comme tous les chevaliers mes prédécesseurs. L'un s'appelait le

chevalier de l'Ardente-Épée, un autre le chevalier de la Licorne,

celui-ci des Damoiselles, celui-là du Phénix, un autre du Griffon, un

autre de la Mort, et ils étaient connus sous ces noms-là par toute la

terre. Je pense donc que ce sage t'aura mis dans la pensée et sur le

bout de la langue le surnom de chevalier de la Triste-Figure; je veux le

porter désormais, et, pour cela, je suis décidé à faire peindre sur mon

écu quelque figure extraordinaire.

Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, Votre Grâce peut se dispenser de

faire peindre cette figure-là, il suffira de vous montrer: vos longs

jeûnes et le mauvais état de vos mâchoires vous font une mine si

étrange, qu'il n'y a peinture qui puisse en approcher, et ceux qui vous

verront ne manqueront pas de vous donner, sans autre image et sans nul

écu, le nom de chevalier de la Triste-Figure.

Don Quichotte ne put s'empêcher de sourire de la saillie de son écuyer;

mais il n'en résolut pas moins de prendre le surnom qu'il lui avait

donné, et de se faire peindre sur son écu à la première occasion.

Sais-tu bien, Sancho, lui dit-il, que je crains de me voir excommunié

pour avoir porté la main sur une chose sainte, suivant ce texte: _Si

quis, suadente diabolo_..... Et pourtant, à vrai dire, je ne l'ai pas

touchée de la main, mais seulement de la lance; outre que je ne croyais

pas que ce fussent là des prêtres, ni rien qui appartînt à l'Église, que

j'honore et respecte, comme chrétien catholique, mais des fantômes et

des habitants de l'autre monde. Au surplus, il s'en faut de beaucoup que

mon cas soit aussi grave que celui du cid Ruy Dias, qui fut excommunié

par le pape en personne pour avoir osé briser, en présence de Sa

Sainteté, le fauteuil d'un ambassadeur; ce qui n'empêcha pas Rodrigue de

Vivar d'être tenu pour loyal et vaillant chevalier.

Le licencié s'étant éloigné comme je l'ai dit, sans souffler mot, don

Quichotte voulut savoir si ce qui était dans la litière était bien le

corps du gentilhomme, ou seulement son squelette; mais Sancho ne voulut

jamais y consentir: Seigneur, lui dit-il, Votre Grâce a mis fin à cette

aventure à moins de frais qu'aucune de celles que nous avons rencontrées

jusqu'ici. Si ces gens viennent à s'apercevoir que c'est un seul homme

qui les a mis en fuite, ils peuvent revenir sur leurs pas et nous causer

bien des soucis. Mon âne est en bon état, la montagne est proche, la

faim nous talonne, qu'avons-nous de mieux à faire sinon de nous retirer

doucement? Que le mort, comme on dit, s'en aille à la sépulture, et le

vivant à la pâture.

Là-dessus, poussant son âne devant lui, il pria son maître de le suivre,

ce que celui-ci fit sans répliquer, voyant bien que Sancho avait raison.

Après avoir cheminé quelque temps entre deux coteaux qu'ils

distinguaient à peine, ils arrivèrent dans un vallon spacieux et

découvert, où don Quichotte mit pied à terre. Là, assis sur l'herbe

fraîche, et sans autre assaisonnement que leur appétit, ils déjeunèrent,

dînèrent et soupèrent tout à la fois avec les provisions que Sancho

avait trouvées en abondance dans les paniers des ecclésiastiques,

lesquels, on le sait, sont rarement gens à s'oublier. Mais une disgrâce

que Sancho trouva la pire de toutes, c'est qu'ils mouraient de soif, et

qu'ils n'avaient pas même une goutte d'eau pour se désaltérer. Aussi

notre écuyer, sentant que le pré autour d'eux était couvert d'une herbe

fraîche et humide, dit à son maître ce qu'on va rapporter dans le

chapitre suivant.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 46 / 301 题