époux au milieu des peuples assemblés, la Mithilienne se courba sous
le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour
ainsi dire, et, blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un
torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de pleurs, elle
dit ces mots lentement et d'une voix bégayante à son époux: «Tu veux
me donner à d'autres, comme une bayadère, moi qui, née dans une noble
famille, Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. Pourquoi,
héros, m'adresses-tu, comme à une épouse vulgaire, un langage tel,
choquant, affreux à l'oreille et qui n'a point d'égal? Je ne suis pas
ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en
moi; _j'en suis digne_, je le jure par ta vertu elle-même!
«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si leur conduite
est légère; mais dépose le doute à mon égard, Râma, si tu m'as bien
étudiée. S'il m'est arrivé de toucher les membres de ton ennemi, mon
amour n'a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le
Destin! Mon coeur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir,
n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, esclave en
des membres qui ne sont pas à moi? Jamais, en idée seulement, je
n'ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos maîtres, me donner la
sécurité d'une manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si
mon âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste et
notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce malheur me tue pour
l'éternité.
«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la première fois dans
Lankâ, où j'étais captive, pourquoi, héros, ne m'as-tu pas rejetée dès
ce moment? Aussitôt cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par
toi, j'eusse abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu
n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en péril;
cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en des travaux sans
fruit.
«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu mis avant tout,
comme un esprit léger, monarque des hommes, ce fut ma qualité seule
d'être une femme. J'étais née du roi Djanaka, appelée que je fusse
d'un nom qui attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite,
ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main, qu'adolescent
tu avais pressée en mon adolescence, tu ne l'as point admise pour
garant; ma vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté derrière toi!»
Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces larmes rendaient
balbutiante; puis, s'étant recueillie dans ses pensées, elle dit avec
tristesse à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est
le remède à mon infortune: frappée injustement par tant de coups, je
n'ai plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon époux,
dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c'est la
_seule_ route _ici_ qu'il m'est séant de suivre.»
À ces mots de la Mithilienne, _l'intrépide_ meurtrier des héros
ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes de l'incertitude, fixa
les yeux sur le visage de son frère; et, comme il vit l'opinion
de Râma se manifester dans l'expression de ses traits, le robuste
guerrier fit un bûcher pour se conformer à sa pensée. En effet, qui
que ce fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir de
la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, ni même le
regarder.
Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de Râma debout et la
tête baissée, la Vidéhaine s'avança vers le feu allumé. Elle s'inclina
d'abord en l'honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et,
joignant ses deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu
Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De même que je n'ai
jamais violé, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en
paroles, _ni de l'esprit_, ni du corps, ma foi donnée au Raghouide; de
même que mon coeur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même, toi,
feu, témoin du monde, protége-moi de tous les côtés!»
Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente de s'élancer
dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: «Agni, ô
toi qui circules dans le corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus
vertueux des Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme un
témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux simiens de pleurer
beaucoup, et, tombant une à une, les larmes couvrent bientôt leur
visage.
Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une âme résolue
entra dans les flammes allumées. Une multitude immense, adultes,
enfants, vieillards, était rassemblée en ce lieu; ils virent tous la
Mithilienne éplorée se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra
dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! dont la
clameur intense éclata comme quelque chose de prodigieux. Semblable
à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ, parée de bijoux d'or épuré,
s'élança dans les flammes allumées, comme une victime, que l'on jette
dans le feu du sacrifice.
À ces cris des peuples: «_Hélas! hélas!_» Râma, le devoir incarné,
mais l'âme courroucée, demeura un moment les yeux troubles de larmes.
Soudain Kouvéra, le roi _des richesses_, Yama avec les Mânes, le Dieu
aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain
des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour
emblème un taureau, l'auguste et bienheureux créateur du monde entier,
Brahma, et le roi Daçaratha, porté dans un char au milieu des airs et
revêtu d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir
ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs chars semblables au
soleil, ils arrivent sous les murs de Lankâ.
Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus savant des esprits
savants, le saint créateur de l'univers entier, étendit un long bras,
dont sa main était la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait
devant lui, ses deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir
avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher? Comment,
ô le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas
toi-même? Quoi! c'est toi qui es en doute sur la chaste Vidéhaine,
comme un époux vulgaire!»
À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses deux mains aux
tempes, répondit au plus éminent des Dieux: «Je suis, il me semble, un
simple enfant de Manou, Râma, le fils du roi Daçaratha. _S'il en est
d'une autre manière_, daigne alors ton excellence me dire qui je suis
et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: «Écoute la
vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui la force ne s'est jamais démentie!
répondit l'Être à la splendeur infinie existant par lui-même. Ton
excellence est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme est
le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu es Hrishikéça,
tu es l'homme le plus grand des hommes.
«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement et à la fin
des mondes; mais on ne connaît de toi ni le commencement ni la fin.
«Quelle est son essence?» se dit-on. On te voit dans tous les êtres;
dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les
points de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!
«_Dieu_ fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux, tu
portes les créatures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les
yeux, on dit que c'est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c'est le
jour: les Dieux étaient dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est
sans toi.
«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit que la nuit fut
avant la lumière; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on
raconte que c'est toi, l'âme suprême. C'est pour la mort de Râvana que
tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu
as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent
le devoir. Maintenant que l'impie Râvana est tué, retourne joyeux dans
ta ville.»
Cependant le feu _ardent et_ sans fumée avait respecté la Djanakide,
placée au milieu du bûcher: tout à coup, voilà qu'il s'incarne dans un
corps et soudain il s'élance, tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit
de son sein dans le sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine
aux joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une robe
écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et semblable au
soleil enfant.
Alors ce témoin _incorruptible_ du monde, le Feu, dit à Râma: «Voici
ton épouse, Râma; il n'existait aucune faute en elle.
«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli envers toi, ni
de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni par les yeux. Dans
une heure, où tu l'avais quittée, héros, le Démon Râvana d'une
irrésistible vigueur l'emporta malgré sa résistance loin de la forêt
solitaire. Enfermée dans son gynoecée, triste, absorbée dans ton
_souvenir_, n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les
côtés par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de toutes les
manières, ta Mithilienne, en son âme retournée toute vers toi, n'a
jamais songé au Rakshasa.
«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la moindre faute:
je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce qu'il y a de manifeste et
tout ce qu'il y a de caché: aussi, ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi,
qui _viens de_ l'observer _ici même_ en face de mes yeux!»
À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable énergie,
Râma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux,
répondit au plus excellent des Dieux: «Il fallait nécessairement que
Sîtâ fût soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette
purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habité
dans le gynoecée de Râvana. «Râma, ce fils du roi Daçaratha, est un
insensé; son âme n'est qu'une esclave de l'amour,» auraient dit
les mondes, si je n'eusse point fait passer la Djanakide par cette
purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka
n'avait pas changé de coeur, qu'elle m'était dévouée et que sa pensée
errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance
des trois mondes dans cette assemblée des peuples, je n'ai point
arrêté Sîtâ, quand elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même
n'aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa
vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir son rivage. Oui! cette
âme cruelle n'aurait pas été capable de souiller même de pensée la
Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé.
Non! Sîtâ n'a point donné son coeur à un autre, comme la splendeur ne
fait pas divorce avec le soleil!»
Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime Râma, l'antique aïeul
des créatures, l'auguste Swayambhou adressa au héros qu'il aimait
ce langage, expression de son âme joyeuse, paroles ornées, douces,
suaves, judicieuses et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé
Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, et
Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadème
dans Ayodhyâ et ramené la joie dans la foule de tes amis; quand tu
auras fait naître une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides,
prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée sans
pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel.
«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, _qui fut_
ton illustre père et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou?
Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui un bienheureux, à qui fut
ouvert le monde d'Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton
frère.»
À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide avec
Lakshmana de toucher les pieds de son père, assis au sommet d'un char.
Tous deux ils virent Daçaratha, flamboyant de sa propre splendeur,
vêtu d'une robe pure de toute poussière; et, monté dans son char,
l'ancien souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie à la vue
de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même de sa vie.
Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient par le
flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un grand prix au
Swarga ni au bonheur d'habiter avec les princes des Dieux. Certes,
heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, qui te verra joyeuse rentrer dans
ton palais, victorieux de ton ennemi et dégagé de ton voeu! Certes,
heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, Râma, de retour
dans ta ville et sacré dans ton empire comme le monarque de la terre!
Heureux aussi lui-même ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir;
lui de qui la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la
terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le devoir et
tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.
«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers entier, est
à la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daçaratha,
ton père, j'atteste sa pureté moi-même!
«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant que tu habitais
pour l'amour de moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine et de
Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette
acquittée et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé,
mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, immolé de ta
main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible
avec tes frères dans ton royaume, goûte le bonheur d'une longue vie.»
Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les
mains réunies en coupe: «Je suis heureux de voir que ta majesté,
objet naturel de ma vénération, est contente de moi. Mais je voudrais
obtenir de ton amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui
sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne avec
ton fils!» telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même à
Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frappe ni cette mère ni
son fils!»
«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le fils. «Quelle
autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il encore avec affection.
Là-dessus, Râma lui dit: «Jette sur moi un regard propice!» Ensuite,
Daçaratha fit de tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui
cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la _récompense
du_ devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la faveur de
Râma, le Swarga et la grandeur suprême.
«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô toi qui ajoutes
sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. Tu accompliras le devoir
dans toute son étendue, tu recueilleras une immense renommée, et les
hommes raconteront dans les mondes ton dévouement fraternel.»
Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le monarque dit à
Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce, il adressa hautement ces
mots à la Vidéhaine, qui se tenait là, formant l'andjali de ses mains
réunies. Il ne faut pas ouvrir ton coeur, Vidéhaine, au ressentiment
que pourrait y conduire cette répudiation _apparente_: c'est le désir
même de ton bien qui inspira cette conduite au sage Râma pour _amener
ici la reconnaissance de_ ta pureté. L'action vaillante, sceau de ta
pureté, que tu as faite aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des
femmes _dans les siècles à venir_.
Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et ses deux fils,
le monarque issu de Raghou, Daçaratha, flamboyant, s'éleva dans son
char vers le monde d'Indra. Il suivait le chemin fréquenté par
les Dieux; et, ses regards baissés vers la surface de la terre, il
s'éloignait, sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau
que l'astre des nuits.
Tandis que le Kakoutsthide _déifié_ s'en allait, Indra, au comble
de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait devant lui, ses mains
réunies en coupe à ses tempes: «Ce n'est jamais en vain qu'on nous a
vus, monarque des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce que
ton coeur désire.»
À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit joyeux cette
réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain du monde entier des
Immortels, je vais te demander une grâce; daigne me l'accorder. Que
tous les singes, qui, vaincus _dans ces combats_, sont tombés à
cause de moi dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie
nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces lieux où sont
les singes et qu'il naisse pour eux des racines, des fruits et des
fleurs dans le temps même qui n'en est point la saison.»
À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit en ces termes
dictés par la bienveillance: «Tu désires le salut des _héros, tes_
amis, _et des guerriers_, qui te sont venus en aide, c'est un voeu qui
te sied, fils chéri de Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins,
cette immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende les morts à
la vue _des vivants_, aucun autre que toi, guerrier aux longs bras, ne
le fera jamais dans les mondes eux-mêmes des Immortels; mais, à cause
de la parole qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même
ainsi. Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les singes
vont se relever, comme _on voit sortir de leur couche_, à la fin du
sommeil, ceux qui sont endormis.
«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres chargés de fleurs et
de fruits, dans un temps qui n'en est point la saison, et des rivières
couler avec des ondes pures.»
Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé ces paroles,
Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie sur le champ de bataille.
À peine l'ondée vivifiante les a-t-elle touchés qu'au même instant,
rendus à la vie, tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit
qu'ils se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi avait
renversés morts, les membres déchirés de blessures, tous, se relevant
guéris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d'étonnement.
* * * * *
_À la suite de ces choses_, Vibhîshana dit, les mains jointes,
ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, qui avait passé la nuit
commodément couché: «Que de nobles dames, habiles dans l'art de parer,
les mains chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes
variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours, viennent
ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.» À ces mots, le
Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: «Bharata aux longs bras, fidèle
à la vérité, est plongé dans la douleur à cause de moi, et, voué à la
pénitence dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps.
Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche dans la voie
du devoir, je fais peu de cas du bain, des vêtements et des parures.
Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le
chemin qui mène dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.»
À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre, lui répondit
Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nommé
Poushpaka, char nonpareil, céleste, resplendissant comme le soleil et
qui va de lui-même. Il appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana,
plus fort, l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui.
Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du jour, est
ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par lui-même sans inquiétude
jusque dans Ayodhyâ.»
À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement le char semblable
au soleil; ce véhicule, ouvrage de Viçvakarma, aux flancs marquetés
de cristal poli, aux siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux
par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées de
tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-même,
resplendissant, impérissable, céleste, ravissant l'âme, embelli de
portes d'or, couvert de tissus, où l'or se mariait avec la soie, et
qui, ombragé de mille étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au
sommet du Mérou.
Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit
au Raghouide: «Que ferai-je?» Le héros à la grande splendeur, ayant
réfléchi, lui répondit ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié:
«Que tous ces _quadrumanes_ habitants des bois, qui ont mis à fin leur
expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, par divers présents de
chars et de pierreries. C'est avec leur appui que tu as conquis Lankâ,
monarque des Rakshasas: rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils
n'ont jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des légions
simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, l'estime
qu'ils méritent, et, dignes d'honneur, ils seront honorés par toi.
«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance de son
devoir et pratique ainsi les obligations imposées à un maître de la
terre, n'est-il pas adoré du guerrier?»
Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens jusqu'au
dernier avec des largesses de pierreries et d'or. Accompagné de
son frère, et quand il eut pris dans son anka l'illustre Vidéhaine,
rougissante de pudeur, le Raghouide, monté dans le char, tint ce
langage à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur, comme
à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent faire des amis, vous
l'avez fait, héros des singes; je vous donne congé, il vous est donc
loisible à tous de vous retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on
peut attendre, Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un coeur appliqué, ta
majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi complétement.
Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là ton empire, Sougrîva!
«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana aux longs bras.
Les habitants du ciel, Indra même avec eux, ne t'y vaincront jamais,
souverain des Rakshasas, ô toi, le plus fidèle aux devoirs du
kshatrya. Je retourne dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous
demande la permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.»
À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le monarque des singes
et Vibhîshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire:
«Nous désirons t'accompagner jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons
voir ton sacre, voeu de notre coeur. Quand nous aurons vu cette auguste
cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons après un court séjour,
ô le plus grand des rois, dans nos habitations.»
Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans votre société,
si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de plus aimable que
l'aimable même: ce sera pour moi un bonheur que de rentrer dans
Ayodhyâ en la compagnie de toutes vos excellences. Hâte-toi de
monter dans le char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes
ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.»
À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana avec ses
conseillers de monter, pleins de joie, dans le céleste Poushpaka.
Quand ils sont tous embarqués, Râma commande au véhicule de partir, et
le char nonpareil de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même.
* * * * *
Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé par le vent. De
là, promenant ses yeux de tous côtés, le guerrier issu de Raghou dit
à Sîtâ la Mithilienne, au visage tel que l'astre des nuits: «Regarde,
Vidéhaine, la cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la
cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça. Regarde ce
champ de bataille; ce n'est qu'une fange de chair et de sang, vaste
boucherie, Sîtâ, de singes et de Rakshasas!
«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa magie, Lakshmana
et moi, les singes avaient perdu toute espérance. Tous les simiens
ont beaucoup pleuré dans la pensée que Râma était descendu au tombeau;
mais Garouda nous eut bientôt délivrés du lien _mortel_ de ces
flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme aux grands
yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet épouvantable Râvana, que
Brahma lui-même avait comblé de ses grâces. C'est à cette place que
se lamenta d'une manière si touchante l'épouse du cruel souverain,
appelée Mandaudarî.
«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi des fleuves: il
eut _en quelque façon_ pour ancêtre un de mes aïeux; aussi a-t-il fait
alliance avec moi. Cette montagne, qui nous montre son dos, c'est le
Souléva, où nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après
la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite à cause
de toi, femme aux grands yeux, à travers cette mer, le domaine des
requins; cette gloire n'aura pas de fin.
«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée kouça, je
couchai trois nuits pour obtenir que la mer voulût bien se montrer à
mes yeux sous une forme humaine. Cette montagne, qui ressemble à une
masse de grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat alla
prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts se montre à nos
yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de Sougrîva, où Bâli fut tué par
moi. À la porte de Kishkindhyâ, tu vois s'élever la cime lumineuse du
Mâlyavat: c'est là, reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison
pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant le poids de
ma douleur, après que j'eus arraché la vie au terrible Bâli et sacré
_le nouveau roi_ Sougrîva.
«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois variés, aux étangs
de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je promenais çà et là mes plaintes
continuelles.
«Là avait coutume de se percher le roi des vautours, Djatâyou à la
grande force, ton défenseur, qui tomba sous les coups de Râvana.