Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles cherchent leur

époux sans vie: «Hélas! mon noble mari!» s'écrient-elles de tous les

côtés. «Hélas! mon protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein

jonché de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante aux

cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus qu'un bourbier de

sang.

Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de larmes, se lamentant

comme de _plaintives_ éléphantes, elles ne brillaient point alors ces

femmes qui pleuraient un époux tué dans ce terrible monarque. Elles

virent là ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur,

tombé sur la terre et semblable à une montagne _écroulée_ de noir

collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans la poussière du

champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des

lianes coupées avec les arbres d'une forêt.

Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette posture,

celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du

cou. Telle jette ses bras en l'air, puis se roule sur la terre; l'une

s'évanouit, en voyant la face de Râvana glacée par la mort; l'autre

soulève dans son giron la tête du monarque et pleure accablée de

chagrin, lavant ce pâle visage de ses larmes, comme _l'aurore_ inonde

un lotus de gelée blanche.

Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la bataille, elles

manifestaient leur désespoir sous différentes formes et se lamentaient

à l'envi l'une de l'autre.

Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient dans le

champ de carnage, la plus auguste des épouses et la bien-aimée du roi

contemplait son époux avec tristesse. Et quand elle eut promené ses

regards sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les coups

de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se mit alors à gémir d'une

manière touchante: «N'est-il pas vrai, héros aux bras puissants, frère

puîné de Kouvéra, n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de

tenir pied en face de ta colère _sur un champ de bataille_? Terrifiés

à ta vue, les Rishis, les Gandharvas renommés, les Tchâranas, les

Yakshas et les Dieux s'enfuyaient à tous les points de l'espace. Tu

dors, abattu dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un

homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?

«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite qu'elle soit à

la face des armées: _non!_ ce n'a pas été sa main _d'homme_ qui t'a

broyé, toi, gonflé de force partout. Je croirais plutôt que c'est

Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Râma

et qui entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de la

magie.

«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut tué avec les

Rakshasas nombreux qui l'environnaient, son meurtrier déjà n'était pas

un homme. Alors que, dans la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi

pour la force, fut tué par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà

n'était pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut jetée par

les singes dans la grande mer, je soupçonnais déjà dans mon coeur que

Râma n'était pas un homme.

«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je; mais tu

n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son triomphe _en ce

jour_. Tu t'es follement épris de Sîtâ, monarque des Rakshasas, pour

la perte de ton empire, de ta personne et de moi-même. Il y a des

femmes qui lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même

supérieures en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu n'as

point compris cela.

«La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Râma,

tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer épouvantable

de chagrins! moi, qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur

le Kêlâsa, dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du

Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!

«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de moi, cette nuit

qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais prévue telle, insensée que

j'étais! Mon père est le souverain des Dânavas, mon époux était le

monarque des Rakshasas, et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi

étais-je fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai

perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes

éternelles années!

«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi ne me dis-tu pas

une parole, à moi, ton épouse chérie? Honore en moi, noctivague aux

longs bras, la mère de ton fils!

«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu

immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le

soleil et semblable à la foudre même du Dieu qui manie le tonnerre!

Tranchée à coups de flèches, les tronçons de ta massue jonchent

la terre de tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de

laquelle, héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon coeur qui,

écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties quand je te vois

là descendu au tombeau!»

Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes et le coeur

assailli par l'amour, la reine tomba dans un _triste_ évanouissement.

Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et

désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent de relever

Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: «Reine, lui disent-elles,

il n'a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le

malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit même

cette splendeur instable des rois!» À ces paroles, elle se mit à

pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tête baissée, elle mouilla

ses deux seins avec les gouttes épaisses de ses larmes.

Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie qui devait

ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur

pensée qu'ils avaient le désir de célébrer ses obsèques. Aussitôt, à

la voix de Sougrîva, les singes à la force épouvantable de rassembler

çà et là des bois d'aloès et de sandal.

Les généraux des singes reviennent chargés de cruches remplies d'une

eau puisée dans les quatre vastes mers; ils rapportent à grande hâte

des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes

de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du

beurre clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du

sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas de bois.

Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison l'agnihotra, que les

brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funérailles

suivant l'ordre des cérémonies, consigné dans le rituel, de manière

qu'elle fût jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps

qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable, très-saint et

hautement vénéré.

D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu pur. Ensuite, on

dresse un vaste, un très-grand bûcher, que surmontent des bûches de

sandal, mêlées à des nâgésars, auxquels sont unis de généreux aloès;

bûcher riche de tous les parfums, incomparable par ses grands arbres

de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le monarque vêtu

d'une robe de lin, et, s'inclinant, les Rakshasas déposent le corps

couché sur un lit.

Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas, commencent en

l'honneur du roi la cérémonie dernière; ils immolent pour le monarque

des Rakshasas la suprême victime des morts. Ils orientent l'autel

au sud-est et portent le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui

s'approche en silence, y dépose la cuiller du sacrifice.

Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent, suivant

le rite, à pleines cuillers, sur le mort un beurre liquide et clarifié

dont l'antilope a fourni la matière. Ils mettent un char à ses pieds,

un mortier dans un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher

différents arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime au

lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un des Maharshis et

prescrite dans les Çâstras.

À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en l'honneur du

monarque une victime de bétail qu'ils oignent tout entière de beurre

clarifié, couchent dans un tapis et jettent dans le feu du sacrifice.

Puis, l'âme consumée de tristesse et la face baignée de larmes, ils

inondent Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et d'autres

oblations.

Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite, applique le feu

au bûcher; et la flamme, se développant éclatante, dévore aussitôt le

monarque aux dix têtes.

* * * * *

Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal du soleil

qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande science fit ses révérences

à Mâtali: «Tu as déployé une grande puissance, tu m'as rendu le plus

éminent service, lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé,

dans le séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi

donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char et s'élève

aussitôt vers le ciel.

Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, ce héros qui

ressemblait à une grande montagne et qui s'approcha, les mains réunies

en coupe à ses tempes: «Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana,

le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va

souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à ma

Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je suis en bonne

santé, de même que Sougrîva, de même que Lakshmana, et que Râvana fut

tué dans la bataille. Raconte à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles

d'ici, et veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses

commissions.»

* * * * *

Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit dans le palais

opulent de Râvana, il vit, dépouillée de tous honneurs Sîtâ, la

vertueuse épouse de Râma. La tête courbée, le corps incliné, l'air

modeste, il salua la Mithilienne et se mit à lui répéter toutes les

paroles de son époux:

«J'ai remporté la victoire, _te fait dire ton époux_; sois tranquille,

Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana, ton ennemi, sous le joug

duquel _gémissait_ Lankâ! Ton séjour dans l'habitation de Râvana ne

doit plus t'inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est

tombé sous l'obéissance de Vibhîshana.»

À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout

passage à sa voix, cette femme au visage brillant comme l'astre des

nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des

singes dit à Sîtâ, plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine?

Pourquoi ne me parles-tu pas?»

À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du

devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint ce langage d'une voix que

sa joie rendait balbutiante: «À peine eus-je entendu une si agréable

nouvelle, l'éminente victoire de mon époux, que, subjuguée par la

joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien,

singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là), _non!_ je ne vois

rien sur la terre qui soit égal aux charmes de ton récit, ni l'or, ni

les vêtements, ni même les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie

telle, que j'en perdis la parole.»

À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe

et debout en face de Sîtâ, lui tint ce langage dicté par la joie:

«Femme vertueuse, appliquée au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour

ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles

d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes paroles de

toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles

valent même tout l'empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais

acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois

Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que je sollicite

de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle je tiens. Daigne me

l'accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton époux.

«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux visages hideux

vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de

Râvana.

«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien épouvantables, aux

cruelles moeurs: daigne m'accorder cette grâce.»

À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi Djanaka, réfléchit

un moment; puis elle se mit à rire et lui fit cette réponse: «Que le

noble singe ne s'irrite pas contre des servantes, forcées d'obéir, qui

se meuvent par la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la

domesticité du roi.

«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en châtiment

des mauvaises oeuvres que j'avais commises avant _ces jours_ et par

la faute de l'adversité de ma fortune. C'est ma destinée seule qui

m'avait lié à cette déplorable condition: telle est vraiment l'opinion

de mon esprit. Faible, je sais pardonner à de _faibles_ servantes.»

À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la parole, fit cette

réponse à l'illustre épouse de Râma: «Sîtâ, la noble épouse de

Râma, vient de parler comme il était convenable. Donne-moi tes

commandements, reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces

mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: «Chef des singes,

je désire voir mon époux.»

Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit cette noble

parole au héros, le plus habile entre ceux qui savent manier l'arc:

«Ta Mithilienne, _que j'ai trouvée_ absorbée dans la peine et les yeux

troubles de pleurs, n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a

désiré jouir de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le plus

vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de larmes, s'abandonna à ses

réflexions.

Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs et brûlants

soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des Rakshasas: «Fais venir

ici la princesse de Mithila, Sîtâ, ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura

baigné sa tête, répandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes

parures.»

À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied hâté; il entra

dans le gynoecée, et, les mains réunies en coupe, il dit à Sîtâ:

«Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts de célestes parures et monte

dans un char, s'il te plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la

Vidéhaine répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon époux avant

même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.» Ces paroles entendues,

Vibhîshana repartit: «Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu

fasses.»

Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui

son mari était comme une divinité, cette reine toute dévouée à

l'amour et à la volonté de son époux: «Qu'il en soit donc ainsi!»

répondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tête et font

sa toilette; on la revêt de robes précieuses, on la pare de riches

joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une litière magnifique,

couverte de tapis somptueux, et l'emmène, escortée de Rakshasas en

grand nombre.

Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant voir la

Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. «De

quelle beauté donc est cette Vidéhaine? se disaient-ils. Quelle est

cette perle des femmes, à cause de laquelle ce monde des singes fut

mis en si grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le

monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la grande mer

une chaussée longue de cent yodjanas!»

Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de tous les

côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et s'avança vers Râma

lui-même. Il s'approcha du magnanime, plongé dans ses réflexions,

tout victorieux qu'il fût, et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai

amenée!»

À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui avait longtemps

habité dans la maison d'un Rakshasa, trois sentiments d'assaillir à la

fois Râma, la joie, la colère et la tristesse. Il fit aller ses yeux

de côté et se mit à réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à

Vibhîshana ces paroles opportunes:

«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t'es complu dans

mes victoires, que la Vidéhaine paraisse au plus tôt en ma présence.»

À ces mots du Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser

le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés de

turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans

la main, parcourent d'un pied hâté la multitude, refoulant de toutes

parts les assistants.

Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en arrière, pleines

de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement par un sentiment de

politesse et d'amour. Irrité et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire,

le Démon à la grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du

reproche à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi, vexes-tu ces

gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d'eux comme

s'il était de ma famille.»

Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant négligée, en

conçut une secrète colère difficile à tenir sous le voile. Ensuite

la Djanakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, femme, elle

comprima sa joie cachée au fond du coeur.

Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une voix forte et

pareille au bruit d'une masse de grands nuages:

«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte

retranchée _d'un sérail_, ni l'étiquette d'une cour, ni tout autre

cérémonial des rois, qui mettent une femme à l'abri des regards: le

voile de la femme, c'est la vertu de l'épouse! Celle que voici nous

est venue de la guerre; elle est plongée dans une grande infortune;

je ne vois donc pas de mal à ce que les regards se portent sur

elle, surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène la

Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des bois puissent la

voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en méditant ce langage, conduisit

la Mithilienne auprès du magnanime Râma.

À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes

et tous les généraux de Vibhîshana avec le peuple de se regarder les

uns les autres et de s'entre-dire: «Que va-t-il faire? On entrevoit

chez lui une colère secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils

furent tous agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans

leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.

Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient remplis tous

de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, ils ressemblaient

à des morts. À l'indifférence qu'il marquait pour son épouse, à ses

manières effrayantes, Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de

fleurs qui n'a plus de charmes et que _son maître_ abandonne.

Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de pudeur, la

Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit s'approcher de lui,

telle que Çrî elle-même revêtue d'un corps, ou telle que la Déesse

de Lankâ, ou telle enfin que Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de

Sîtâ, la plus noble des épouses, tous les singes furent transportés

dans la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa

beauté.

Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au milieu de ces

peuples assemblés, elle se fut approchée de son époux, la Djanakide

se tint près de lui, comme la charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À

l'aspect de cette femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le

Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le

doute était né dans son âme. Ballotté au milieu des flots de la colère

et de l'amour, Râma, le visage pâle, avait ses yeux empourprés d'une

extrême rougeur, tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes!

Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante de pudeur,

ensevelie dans ses pensées, en proie à la plus vive affliction et

comme une _veuve_ qui n'a plus son protecteur. Elle, cette jeune

femme, qu'un Démon avait enlevée de force et tourmentée dans une

_odieuse_ captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir

du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un

instant désert; elle, sans reproche, innocente, à l'âme pure, elle

n'obtenait pas de son époux une seule parole! Aussi, les yeux déjà

baignés par des larmes de pudeur au milieu des peuples assemblés,

fondit-elle en _des torrents de_ pleurs, quand elle se fut approchée

de Râma, en lui disant: «Mon époux!»

À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les

yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent à pleurer, saisis

de tristesse. Le Soumitride, qui sentit naître son émotion, se couvrit

aussitôt la face de son vêtement et fit un effort pour contenir ses

larmes et rester impassible dans sa fermeté.

Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette grande

révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta sa timidité et

se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine secoua son chagrin, elle

s'arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-même par sa force

d'âme et la pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage

de son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit: c'étaient

l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même la douleur.

Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, se mit à

lui exposer l'état secret de son coeur: «Je t'ai conquise des mains

de l'ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc à faire

bravement ce que demandent les circonstances. J'ai assouvi ma colère,

j'ai lavé mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur et

mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon courage; aujourd'hui,

ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli ma promesse: je dois être

ici égal à moi-même.

«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Démon travesti sous

une forme empruntée, c'est le Destin qui est l'auteur de cette faute;

la fraude s'est faite ici l'égale du courage. _Mais_ qu'aurait-il

de commun avec une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui

n'essuierait pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?

«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage de Lankâ, tout

ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son fruit _heureux_. La fatigue

des armées et celle de Sougrîva, qui déploya tant de courage dans

les combats et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte

aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, qui,

désertant le parti d'un frère vicieux, est venu se rallier au mien,

porte également son fruit aujourd'hui.»

Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les yeux tout

grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était inondée par ses

larmes. À cette vue, la colère du Raghouide s'en accroît davantage,

et, contractant ses _noirs_ sourcils sur le front, jetant des regards

obliques, il envoie à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes

et des Rakshasas:

«Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l'ai fait, par

cela même que je t'ai reconquise: j'ai donc sauvé mon honneur. Mais

sache bien cette chose: les fatigues que j'ai supportées dans la

guerre avec mes amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour

toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi

par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble Dame, pour me

sauver du blâme encouru et laver la tache imprimée sur mon illustre

famille.

«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme le serait une lampe

mise dans l'intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne congé;

va, Djanakide, où il te plaira! Voici les dix points de l'espace,

_choisis_! il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet,

est-il un homme de coeur, né dans une noble maison, qui, d'une âme où

le doute fit son trait, voulût reprendre son épouse, après qu'elle

aurait habité sous le toit d'un autre homme?

«Place comme il te plaira ton coeur, Sîtâ! car il n'est pas croyable

que Râvana, t'ayant vue si ravissante et douée de cette beauté

céleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes

femmes qui habitent son palais!»

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 20 / 23 段