«Voilà, femme au charmant visage, voila enfin notre chaumière de

feuillage, d'où Râvana, le monarque des Yâtavas, _osa_ t'enlever,

malgré ta résistance. C'est là que vint s'offrir à nos yeux

Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le

nez et les oreilles.

«Maintenant, c'est l'amoene et délicieuse Godâvarî aux limpides ondes,

qui nous apparaît avec l'ermitage d'Agastya, entouré de bananiers.

«Ces chaumières que tu vois là-bas, femme à la taille svelte, sont les

habitations des ascètes, qui ont pour chef le noble Atri, flamboyant à

l'égal du feu même ou du soleil.

«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand ermitage d'Atri,

le révérend anachorète, de qui l'épouse Anasoûyâ t'avait donné un fard

merveilleux. Cette montagne plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le

fils de Kêkéyî vint m'apporter ses _vaines_ supplications. Ce fleuve

qui roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides,

où j'offris aux mânes de mon père une oblation de racines et de

fruits.

«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux bois variés, et

l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu béni pour les sacrifices.

Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est la Gangâ, qui roule ses flots dans

trois lits; et voici la ville même de Çringavéra, où demeure Gouha,

mon ami. À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi;

c'est là, c'est à son pied, que nous avons couché la première nuit,

après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî.

«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ! Incline-toi

devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!»

Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés, tous les singes,

et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de contempler cette magnifique

cité.

* * * * *

À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant comme un

second soleil et d'une marche rapide, que le ciel est percé d'un

immense cri de joie, lancé par la bouche des vieillards, des enfants

et des femmes, s'écriant tous: «Voici Râma!» Descendus alors des

chevaux, des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis pied à

terre, de contempler ce noble Raghouide assis dans _l'intelligent_

véhicule, comme la lune est portée dans le ciel. Bharata, passé _de

la tristesse_ à la joie, s'approcha, les mains jointes, de Râma et

l'honora du salut: «Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que

méritait son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors ce

prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux pieds de Râma

et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion.

Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait dans la

route de ses yeux après une si longue absence, le plaça contre son

coeur et joyeux le serra dans ses bras. Le magnanime Kêkéyide à l'âme

domptée s'approcha de la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la

bienséance, et salua ses nobles pieds.

Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles apparences,

s'étaient revêtus de formes humaines et tous ils interrogeaient

avec empressement Bharata sur la santé de sa majesté. Celui-ci dit

à Vibhîshana d'une voix caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé

heureusement une guerre d'une extrême difficulté.»

Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis devant Lakshmana,

vint saluer ensuite avec modestie les pieds de Sîtâ.

Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance d'un voeu,

les yeux noyés de larmes, pâle, maigre, déchirée par le chagrin, se

prosterna, lui toucha les pieds et remplit de joie à sa vue le coeur de

sa mère. Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant

l'illustre Kêkéyî. De là, il s'avança près de Vaçishta, environné

des ministres, et courba son front devant lui, comme il l'eût courbé

devant Brahma l'éternel.

Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent alors

contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux longs bras, fils chéri

de Kâauçalyâ!» disaient à Râma tous les habitants de la cité, joignant

les mains à leurs tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que

des lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins lui

présentaient à son passage.

En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une grande vitesse, attelé

de cygnes et rapide comme la pensée, descendit sur le sol de la terre.

Ensuite, ayant pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir,

les chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes; et, ses mains

réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur, maître, tu te souviens

encore de nous, qui sommes restés sans maître si longtemps. Par la

crainte et sur la défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin,

n'a dérobé un fruit _dans ton absence_. Tout cet empire est à toi;

c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but de ma naissance est

rempli et mes voeux sont comblés, puisque je te vois enfin revenu ici

pour régner dans Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers,

les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé,

grâce à la force qu'elle m'a prêtée.»

À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots dictés par l'amour

fraternel, les singes et Vibhîshana le Rakshasa de verser tous des

larmes. Râma dans sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et

s'en alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage du

Kêkéyide. Arrivé là, suivi des escadrons, il quitta le sommet du char,

descendit et se tint sur le sol de la terre.

Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse égalait

celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne, vers le Dieu Kouvéra.»

Aussitôt reçu le congé que Râma lui donnait, ce léger véhicule

s'enfonça dans la plage septentrionale et roula vers le palais du Dieu

qui dispense à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra

lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie point, à son

service comme tu es au mien.» À cet ordre, le char se mit à la

disposition de Râma; et le Raghouide, quand il eut appris cette

nouvelle, en fit ses remerciements à Kouvéra.

Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante

splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque des singes,

lui tint ce langage: «Nous étions quatre frères, et toi maintenant,

Sougrîva, tu fais le cinquième; car un ami est, _comme ses amis_, un

fils de l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a

rendus.»

Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains réunies en coupe

à ses tempes, dit à Râma, son frère aîné, de qui le courage ne se

démentit jamais: «Que ma mère n'en soit point offensée! cet empire qui

me fut donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même

donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par la grande furie des

eaux, un royaume dont la couronne n'est pas légitime est, à mon avis,

une charge bien difficile à porter.

«_Fais-toi_ sacrer aujourd'hui _et_ que les rois te contemplent dans

ta splendeur flamboyante, comme le soleil qui brûle au milieu du jour!

Endors-toi et réveille-toi _chaque jour_ au cliquetis des noûpouras

d'or, aux concerts des troupes de musiciens, aux chants de voix

mélodieuses. Aussi longtemps que la terre, _ton empire_, accomplira

sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la domination sur tout le

globe.»

Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers habiles à la main

douce et prompte donnent leurs soins à Râma.

Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec des bouquets

de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète bien peigné, le corps

flamboyant de magnifiques joyaux et revêtu de somptueux habits avec

des pendeloques éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme

enflammé d'une céleste splendeur.

Toutes les femmes du _feu roi_ Daçaratha firent elles-mêmes la

toilette ravissante de la sage Djanakide.

Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher ayant attelé ses

coursiers, vint avec le char décoré en toutes ses parties. Râma, au

courage infaillible, monta dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères

placés eux-mêmes sur le char, il se mit en marche, assis auprès d'eux

et tout flamboyant de splendeur.

Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle, et Lakshmana,

s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer le noble Râma.

Alors on entendit au milieu des airs une suave mélodie: c'étaient les

louanges de Râma, que chantaient les choeurs des saints, les troupes

des vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand des

singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant appelé

Çatroundjaya, pareil à une montagne. Tous les quadrumanes s'étaient

revêtus des formes humaines, et, parés de tous les atours, ils

s'avançaient, portés sur des milliers de magnifiques éléphants.

C'est ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra des

hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales et des conques.

Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles, des brahmes

et des hommes, les mains pleines de confitures, bordaient le passage

du Raghouide.

Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée dans

Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les hauts faits des

singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits des quadrumanes et la

vigueur des Rakshasas, les habitants de la ville capitale furent

saisis d'admiration.

C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné des singes, entra

dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée en ce moment de guirlandes,

pavoisée d'étendards, pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses

places publiques, ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses

routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût pas rempli

de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on entendait les femmes

dire au monarque arrivé dans sa capitale: «Les habitants de cette

ville désiraient te voir, sire, avec leurs frères, avec leurs fils,

et, par bonheur, les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui!

Kâauçalyâ eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de

ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants

d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par toi, Râma, cette ville

était comme un ciel qui n'a point de soleil, comme une mer à laquelle

on a ravi ses perles, comme une nuit où ne brille pas la lune.

Aujourd'hui que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut,

Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son nom[22] à la face

des ennemis, qui ambitionnent sa conquête. Tandis que nous habitions

loin de toi, confiné dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont

coulé pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!»

[Note 22: On n'a pas oublié ce que veut dire _ayodhyâ_ et l'on

voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: «_Ayodhyâ_ nous

semble aujourd'hui _ayodhyâ_, c'est-à-dire, l'_Imprenable_ est

imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.»]

Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage les voix

réunies des hommes et des femmes lui envoyer de ces paroles en

témoignage d'affection.

Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou, le glorieux

monarque des hommes se rendit au palais de son père. Il entra, et

Kâauçalyâ, ayant baisé Râma et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans

son anka et déposa le chagrin qui avait envahi son âme.

Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était joint l'à-propos

et où la raison était mêlée aux convenances, elle dit à ce fils des

rois aux pas bien assurés dans le devoir: «Que Sougrîva goûte ici le

plaisir d'habiter ce grand bocage d'açokas et ce palais magnifique,

pavé d'or et de lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste,

belle, richement décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana.

Que des habitations au gré de leurs désirs soient données promptement

à tous les rois folâtres des singes, en observant l'ordre établi des

rangs.» À peine eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr

comme la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors dans

le palais.

«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma, expédie

promptement des courriers pour le sacre du roi; car c'est demain, au

point du jour, l'heure où l'astérisme Poushya est dans sa jonction,

que l'on doit sacrer le Raghouide.

Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches d'or, embellies

de pierres fines, à quatre chefs des singes. «Qu'on revienne

promptement, leur dit-il, avec ces cruches pleines d'eau puisée dans

les quatre mers, et qu'on soit de retour avant le temps où l'aube

reparaît!» À ces mots, les singes magnanimes, semblables à des

montagnes, s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents

impétueux.

Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les branches du sandal

rouge, apporta d'un vol léger une onde empruntée à la mer du midi.

Djâmbavat avait rempli dans les eaux de la mer occidentale son urne,

incrustée de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles

de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à l'Océan

septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée dans son vase,

qu'il avait paré de rameaux fleuris. Soushéna revint à la hâte de

l'autre mer, où il avait rempli sa cruche ornée d'armilles et de

bracelets.

Çatroughna, environné des ministres, annonça donc au saint archibrahme

que les éléments du sacrifice étaient prêts. Ensuite, quand apparut,

dans un moment propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans

sa jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné des

brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ dans un trône de

pierreries donné par un des Maharshis et tournant sa face à l'orient.

Le prêtre alors, suivant les rites et conformément aux règles

consignées dans les Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait

conférer à ce noble prince issu de Raghou.

Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa, Gautama, le

brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante splendeur et les autres

chefs des brahmanes donnent le sacre au monarque des hommes avec l'eau

bien limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes avaient sacré

jadis Indra aux mille yeux.

Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités réunies là dans

les airs, avec le suc de toutes les herbes médicinales, au milieu des

ritouidjes, des brahmes, des jeunes vierges, des principaux officiers

de l'armée et des _notables_ commerçants, tous joyeux et rangés

suivant l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille.

Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc; Sougrîva,

le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche et le blanc

éventail. Le souverain des Rakshasas, Vibhîshana, plein de joie,

saisit, pour éventer Râma, un autre beau chasse-mouche avec un autre

incomparable éventail, semblable à l'astre des nuits.

Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent donna au

Raghouide une guirlande d'or, composée de cent lotus et flamboyante

de sa nature. Le monarque des Yakshas, qui vint lui-même à cette

assemblée, fit présent à Râma d'un collier de perles, entremêlé

de gemmes et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation

de Mahéndra. Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui

l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire.

Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie: les musiciens

des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent elles-mêmes pour honorer

la fête où fut sacré le sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque,

la terre se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur

et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. Râma,

_pour les honoraires du sacre_, donna aux brahmes cent fois cent

taureaux, mille vaches laitières multiplié par mille et, de plus,

trente kotis d'or. Il donna aux brahmes dans sa joie des chars, des

joyaux, des vêtements, des lits, des siéges et beaucoup de villages à

plusieurs fois.

L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande d'or

magnifique, enrichie de pierreries et semblable aux rayons du soleil.

Le présent que reçut Angada, fils de Bâli, fut une paire de bracelets

d'un beau travail, ornés d'admirables diamants, entremêlés de lapis

et d'autres pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe

collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune, et dont

les plus fines pierreries augmentaient encore la richesse.

En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi Djanaka, se

mit à détacher de son cou un collier et tourna les yeux vers le singe

Hanoûmat. Elle regarda tous les quadrumanes et son époux à plusieurs

fois. Le Raghouide, ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son

épouse, donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, à

celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la vigueur et de

l'intelligence.»

_À ces mots_, la dame aux yeux noirs donna le collier au fils du Vent.

Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit, avec ce collier, tel

qu'une montagne avec une _ceinture de_ nuées blanches, dont les rayons

de la lune jaunissent le sommet.

Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques

pierres fines, mis aux premières places avec politesse, comblés de

biens et d'hommages, partirent, ayant séjourné là _quelques heures_,

tous les ours, les Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter

Râma.

Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point de partir

lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je ne t'ai pas récompensé

comme il faut. Choisis donc une grâce; car le service que tu m'as

rendu est bien grand.» À ces mots, des larmes de joie troublant ses

yeux, celui-ci dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps,

sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la terre; je

demande cette grâce, si tu veux m'en accorder une.»

À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette réponse:

«Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur toi! Jouis de la vie,

sans maladie, sans vieillesse, toujours vigoureux et jeune, aussi

longtemps que la terre soutiendra les mers et les montagnes!»

La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille:

«Que les différentes choses à manger, fils de Mâroute, se présentent

d'elles-mêmes à toi sur la terre! Que les choeurs des Apsaras, les

Gandharvas, les Dânavas et les Dieux t'honorent comme un Immortel en

tous lieux où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi

ou ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils à

l'ambroisie et des ondes limpides!»

«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux mouillés de

larmes; et tous ses compagnons de s'en aller, comme ils étaient venus,

à leurs différentes habitations, s'entretenant tout le voyage, tant

ils aimaient Râma, des grandes aventures de ce noble Raghouide.

Après le départ de tous les singes, l'homicide _généreux_ des ennemis

tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui toujours lui fut si dévoué:

«Gouverne avec moi, ô toi qui sais le devoir, cette terre qu'ont

habitée les rejetons des monarques nos ancêtres, et porte, comme roi

de la jeunesse, ce timon _des affaires_, qui n'a rien de supérieur à

ta force et que nos aïeux ont jadis porté.»

* * * * *

Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même avec ses

frères toutes les affaires de son vaste empire. Pendant son règne

plein de justice, toute la terre, couverte de peuples gras et joyeux,

regorgea de froment et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans

le monde, le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des

vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants. Tout vivait

dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir maintenait le sujet

dans son devoir, et les hommes ne se nuisaient pas les uns aux autres.

Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans maladie, on

était sans chagrin, la vie était de cent années, chaque père avait

un millier de fils. Les arbres, invulnérables aux saisons et couverts

sans cesse de fleurs, donnaient sans relâche des fruits; le Dieu du

ciel versait la pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une

haleine toujours caressante.

Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes vivaient

renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations respectives;

les créatures s'adonnaient à la pratique de la vertu.

Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses devoirs, c'est

ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies toutes les qualités,

gouvernait la monarchie du monde. Devenu maître de tout l'empire et

victorieux de ses ennemis, ce prince, à la haute renommée, offrit

mainte espèce de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de

riches honoraires.

* * * * *

Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge la vie, qui

rend les rois victorieux, est l'oeuvre primordiale que jadis composa

Valmîki.

Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir dans le monde son

oreille sans cesse occupée au récit de cette histoire admirable _ou

variée_ du Raghouide aux travaux infatigables. Il aura des fils,

s'il veut des fils; il aura des richesses, s'il a soif de richesses,

l'homme qui écoutera lire dans le monde ce que fit Râma.

La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux, la joie de

son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui voyagent dans les pays

étrangers, elle obtiendra qu'ils soient bientôt réunis avec elle. Ceux

qui dans le monde écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé,

acquièrent _du ciel_ toutes les grâces, objets de leurs désirs, telles

qu'ils ont pu les souhaiter.

FIN DU RAMAYANA.

* * * * *

INDEX

DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORÉS OU PEU CONNUS DES PERSONNES QUI NE

SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISÉES AVEC L'ANTIQUITÉ, LA LITTÉRATURE ET

L'HISTOIRE DE L'INDE.

* * * * *

A

AGNIHOTRA, le feu sacré en général.

ANDJALI, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes

ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au

front.

ANKA, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche et

l'aisselle du même côté.

APSARA, nymphes du Paradis, les bayadères du ciel.

ASTA, montagne à l'occident, derrière laquelle le soleil est supposé

descendre se coucher.

ASOURA, ennemis des Dieux, les plus grands des Démons, en hostilité

continuelle avec les Souras ou les Dieux.

B

BHAGAVAT, _vénérable_, _adorable_, appellation commune à tous les

Dieux, mais principalement consacrée à Brahma.

BRAHMA, la première personne de la Trinité indienne, ou la puissance

créatrice personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation par

les merveilles du monde.

Ç

ÇAKRA, _validus_, _robore_ ou _vi præditus_. V. Indra.

ÇÂSTRA, ouvrages de sciences ou de littérature en général, mais

plus ordinairement de théologie, de philosophie, de politique et de

jurisprudence.

ÇATAGHNÎ, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire _qui tue

cent_ hommes. L'opinion générale est que la _çataghnî_ était une arme

à feu.

ÇÎVA, troisième personne de la Trinité indienne, la puissance

destructive et reproductive personnifiée de l'Être irrévélé dans sa

manifestation par les choses créées.

D

DAÇAGRÎVA, c'est-à-dire _decem habens colla_, un surnom de Râvana.

G

GANDHARVA, musiciens célestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel

d'Indra et composent l'orchestre à tous les banquets des principales

Divinités.

GAROUDA, volatile merveilleux, moitié homme et moitié oiseau, la

monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de

serpents, exalté jusqu'à la condition divine.

H

HRISHIKÉÇA, un nom de Vishnou et par conséquent de Krishna ou Vishnou

incarné.

I

INDRA, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le _Jupiter tonans_

de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun:

l'_Indra des hommes_, l'_Indra des quadrupèdes_, l'_Indra des

oiseaux_, pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-là.

IKSHWÂKOU, le fondateur de la ville d'Ayodhyâ, la moderne Ouddé, et le

premier roi de la race solaire, d'où vint à Râma, son descendant, le

nom d'Ikshwâkide.

K

KAKOUTSTHA, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagîratha

et le père de Raghou. Nous avons formé de ce nom le patronymique

Kakoutsthide pour son descendant Râma.

KINNARA, un ordre des musiciens du ciel.

KOUVÉRA, le roi des demi-dieux appelés Yakshas, le dieu des richesses

et le frère aîné du tyran Râvana.

KSHATRYA, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des

rois.

L

LOHITÂNGA, la planète de _Mars_.

M

MÂDHAVA, le deuxième mois de l'année, avril-mai, un des mois du

printemps.

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 22 / 23 段