Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana et remet

sa montagne à la même place d'où elle fut arrachée.

Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à l'écart, et, par

la vertu de sa magie, il avait créé un char éblouissant, pareil au

feu, muni complétement de projectiles et d'armes, aussi épouvantable

à voir qu'Yama, le trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et

d'une vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement

cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile cocher,

_quoiqu_'il se mût à la seule pensée de l'esprit.

Monté dans ce char, le roi décacéphale, _visant d'un oeil_ attentif,

assaillit Râma sur le champ de bataille avec les plus terribles dards,

semblables au tonnerre. «Il est inégal, dirent les Gandharvas, les

Dânavas et les Dieux, ce combat, où Râma est à pied sur la terre et

Râvana monté dans un char!»

À ces paroles des Immortels, Çatakratou[20] d'envoyer sur-le-champ

à Râma son char, conduit par son cocher Mâtali. On vit descendre

aussitôt du ciel et s'approcher du Kakoutsthide le char fortuné du

monarque des Dieux avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois

admirablement incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli,

avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil, tel que

l'astre adolescent du jour, que traînaient de bons coursiers au poil

fauve, semblables au soleil même, ornés avec une profusion d'or,

agitant _sur le front_ des panaches d'or et _secouant sur le corps_

des chasse-mouches blancs.

[Note 20: Indra.]

Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma, Lakshmana,

Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent tout saisis d'étonnement. «Il

arrivera quelque chose! se dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci

est une ruse, que le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est

armé d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.»

À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage: «Visitons nous

tous, char, attelage et cocher!» Mais à la vue des chevaux qui se

tenaient sur la terre, prêts au combat et rapides comme la pensée:

«Héros, dit Vibhîshana à la grande science, monte sans crainte, avec

une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la magie des

Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier des ennemis, aucun char

de cette espèce chez le monarque des Rakshasas. Et, de plus, je vois

ici de ces présages qui annoncent le succès.»

Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux, tenant son

aiguillon et monté dans le char, s'approche du Kakoutsthide à la vue

même du monarque aux dix têtes, et, les mains réunies en coupe, il

adresse à Râma ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards,

t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné,

exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la main d'Indra, et

cette cuirasse pareille au feu, et ces flèches semblables au soleil,

et ces lances de fer, luisantes, acérées. Monte donc, héros, dans ce

char céleste, et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis,

avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière aux Dânavas!»

Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la gauche du char et

décrivit autour de lui un pradakshina; il fit ses révérences à Mâtali,

et, songeant qu'il était un Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet

hommage rendu, le héros, instruit à manier les traits divins, monta

pour la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché autour

de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna de splendeur à

l'égal du monarque même qui règne sur les gardiens du monde.

Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses coursiers;

puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros qui savait dompter les

ennemis. Alors s'éleva, char contre char, un terrible, un prodigieux

combat. Le Daçarathide, versé dans l'art de lancer un trait

surnaturel, paralysa tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le

gandharvique, le divin avec le divin.

Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit un nouveau dard

souverain, épouvantable, et décocha au Raghouide le trait même des

Nâgas. Soudain, transformées en serpents au venin subtil, les flèches

aux ornements d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le

Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, la tête en feu,

la gueule béante, vomissant la flamme de leurs bouches, ils assaillent

Râma lui-même. Toutes les plages du ciel étaient remplies, toutes les

régions intermédiaires étaient couvertes de ces reptiles flamboyants

au poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki.

Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les côtés, il mit

en lumière un épouvantable trait, le dard terrifiant de Garouda. Les

flèches aux ornements d'or et brillantes comme le feu, décochées par

le grand arc de Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards

des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son trait anéanti,

le monarque des Rakshasas fit alors tomber sur Râma d'épouvantables

averses de flèches.

Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables

exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. Après qu'il eut

abattu le drapeau d'or sur le fond du char, Râvana de blesser avec

la rapidité de ses flèches les coursiers mêmes d'Indra. À la vue

du Raghouide accablé par son ennemi, les Dânavas et les Dieux

tremblèrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana

avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée de

fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur dans les airs

et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons

languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, collé en

quelque sorte contre une comète et le sein maculé.

Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son arc à la main, se

montrait alors inébranlable comme le mont Maînaka. Et Râma lui-même,

refoulé par le terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de

ses flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés

sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra dans la plus

ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant

Démon.

Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur _ancienne_

guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnées: «Victoire

à toi, Daçagrîva!» s'écrient d'un côté les Asouras. «Victoire à toi,

Râma!» crient d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.

Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait lancer un

_nouveau_ coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile.

Enflammé de colère, pour ainsi dire, il saisit une lance épouvantable,

sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les créatures, au

tranchant de diamant, à la grande splendeur, exterminatrice de tous

les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable au trépas.

L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il pousse un grand cri

épouvantable, il ébranle de cet horrible son la terre, le ciel, les

points cardinaux et les plages intermédiaires. Au rugissement affreux

du monarque aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la mer

de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu veuille sauver

les mondes!» Après que le monarque aux vastes forces eut pris cette

grande lance et qu'il eut jeté cette clameur, il tint à Râma cet

amer langage: «Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va

trancher ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa lance.

À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect épouvantable, le

Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards

aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de

flèches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui

s'élève pour _la destruction du monde_ à la fin d'un youga.

Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique de

l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de son rival. En

voyant ses dards brisés au milieu des airs et réduits en cendres au

seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colère. Il

empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mâtali avait

apportée et qu'Indra lui-même estimait grandement. À peine eut-il

_d'une main_ vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses _nombreuses_

clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme par le météore de

feu qui incendie le monde à la fin d'un youga. Il envoya cette pique

frapper la grande lance du monarque des Yâtavas, qui, brisée en

plusieurs morceaux, tomba, ses clartés éteintes.

Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pensée

avec des traits acérés, perçants, à la grande vitesse, au toucher

pareil à celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Râvana

de trois flèches aiguës dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses

forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout percé

de flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé des

Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs planté au milieu

des armées.

Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, se mit à

rire et tint ce langage mordant à Râvana: «En châtiment de ce que tu

entraînas du Djanasthâna ici mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le

plus vil des Rakshasas! Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma

Vidéhaine, tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à sa

qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu exerces ton

courage sur des femmes sans défense, ravisseur des épouses d'autrui;

tu fais une action d'homme lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu

renverses les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes moeurs,

tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: «Je suis un héros!»

Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t'honorent comme d'un

culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!»

Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit _paraître à mes

yeux_ ce fantôme de gazelle: c'était bien montrer complétement ton

courage et tu fis là un exploit merveilleux!

«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions

criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de repos, tant que je ne

t'aurai pas arraché de ta racine! Qu'ici donc aujourd'hui même, de

ton corps percé de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel

tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents!»

À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma d'inonder avec les

averses de ses flèches Râvana, qui se tenait dans la foule _de

ses Rakshasas_. La colère avait doublé en ce guerrier aux travaux

infatigables dans la guerre son courage, sa force et son ardeur pour

le combat.

En butte aux averses de flèches que décochait Râma, aux pluies de

pierre que jetaient les singes, le trouble envahit le coeur du monarque

aux dix têtes. Toutes les flèches, tous les javelots divers lancés

par lui ne suffisaient plus aux nécessités du combat; tant il marchait

rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que le cocher,

par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit tomber dans un tel

affaissement, il se mit, troublé lui-même, à tirer peu à peu le char

de son maître hors du champ de bataille.

* * * * *

Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de la mort,

Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son cocher: «Pourquoi,

sans tenir compte de mon désir, me traitant avec mépris, comme un

être faible, timide, léger, sans âme, comme un homme de force vile,

dépourvu de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle

sortir mon char du milieu des ennemis?

«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi ne soit retiré, si

tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as point mis en oubli ce que sont

mes qualités.»

À ce langage amer, que le monarque insensé adressait au judicieux

cocher, celui-ci répondit avec respect ces paroles salutaires:

«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut détourné par moi

du combat, comme un fleuve impétueux serait détourné de la mer.

«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée t'a causé

de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la même ardeur, ni l'air

aussi dispos. À force de traîner ce fardeau, les coursiers du char

sont couverts de sueur; ils sont abattus, accablés par la fatigue.

J'ai fait ce qui était convenable pour suspendre un instant ce combat

entre vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers du

char.»

Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat: «Cocher, fais

tourner vite à ce char le front vers le Raghouide! Râvana ne veut pas

revenir sans avoir tué son ennemi dans la bataille!» Stimulé par

ces mots de Râvana, le cocher aussitôt de pousser rapidement ses

coursiers, et, dans un instant, le grand véhicule du souverain des

noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide.

À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de chevaux

noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable splendeur,

semblait soutenu sur les humides nuées au milieu des airs, Râma dit à

Mâtali, cocher du puissant Indra:

«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous avec colère et

d'un bruit égal à celui d'une montagne qui se déchire, fendue par

un coup de tonnerre. Marche au-devant du char de mon rival et tiens

ferme, sans négligence; je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le

nuage qui s'est élevé _dans les cieux_. Je le sais, il n'est rien

qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra; mais je désire

combattre, c'est là ma seule pensée: c'est donc une chose que je

rappelle à ta mémoire; ce n'est pas un avis que je veuille te donner.»

Satisfait par ce langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des

cochers, poussa rapidement son char.

Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés l'un contre

l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher la vie et comme deux

éléphants rivaux, ivres _de colère et d'amour_. Bientôt les Rishis du

plus haut rang, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à

la mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel en char.

Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant; ils se

portaient mutuellement des blessures, enflammés par l'ambition de

triompher. Étalant toute leur vitesse de main et frappant les dards

avec les dards, ils encombraient le ciel de flèches pareilles à

des serpents. En même temps s'élevèrent des prodiges horribles,

épouvantables, qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de

Râma.

Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore et d'un

crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier de la Chine. Il

s'éleva de grands météores ignés avec des trombes de vent furieuses et

un épouvantable bruit: Râvana en trembla et la terre en fut ébranlée.

De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur l'armée de Râvana

les foudres épouvantables d'Indra avec un bruit que l'oreille ne

pouvait supporter. Ses coursiers mêmes, transpirant des étincelles de

leurs membres et versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux,

rendaient à la fois et de l'eau et du feu.

«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut mourir!»

se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans cette bataille la

suprême essence du courage.

Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à son arc des

flèches, et, visant le drapeau arboré sur le char du Raghouide, il

envoie ses dards avec colère. Mais, sans toucher le drapeau flottant

sur le char de Pourandara, les flèches viennent frapper la pique en

fer debout sur le véhicule et tombent _amorties_ sur le sol de la

terre.

Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son arc et songe à

rendre, coup pour coup, la pareille à son ennemi. Il vise le drapeau

de Râvana et lui décoche un trait, flamboyant de sa propre splendeur,

irrésistible et tel qu'un grand serpent.

Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit sur la

terre, et le drapeau coupé du monarque tomba du char sur la plaine.

À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux vastes forces fut

comme embrasé dans le combat par le feu qui s'allume au souffle de la

colère, et, incapable de modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse

de flèches.

Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un affronté au

timon de l'autre, les étendards aux étendards et les coursiers tête

contre tête.

Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à un serpent, Râma,

versé dans la science des astras les plus grands, abattit du corps une

des têtes de Râvana. Les trois mondes virent donc alors gisante sur la

terre cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana, tout

à coup s'éleva une autre pareille tête, que le magnanime Raghouide à

la main prompte abattit également. On vit décollée encore la seconde

tête de Râvana; mais, à peine eut-il coupé cette _horrible_ tête, que

Râma en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber, comme

les autres, sous les traits de Râma, semblables à la foudre; mais

autant il en coupe dans sa colère, autant il en renaît sur les épaules

de Râvana. Ainsi, dans ce combat, il était impossible à Râma d'obtenir

la mort du cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une

centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit pas davantage

se briser la vie du monarque des Rakshasas.

À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité des Rakshasas

fatiguait Râma dans cette bataille avec une averse de traits en fer.

La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable combat

fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou même encore le sommet de

la montagne. Il dura sept jours entiers, ce grand duel, qui eut pour

témoins les Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les

Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce combat, ni un

jour, ni une nuit, ni une heure, ni une seule minute.

Enfin, Mâtali rappela au Raghouide _ce qu'il paraissait avoir oublié_:

«Pourquoi suis-tu cette marche, héros, comme si tu ne savais pas _ce

qu'est ton adversaire_?

«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de Brahma: en effet

c'est Brahma lui-même qui sera ainsi l'auteur de sa mort. Il ne te

faut pas, Raghouide, lui couper les membres supérieurs; car la mort ne

peut lui être donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez

lui que par les autres membres.»

Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées par ces mots de

Mâtali, prit alors un dard enflammé, soufflant comme un serpent.

Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis pour Indra et

l'avait donné au roi des Dieux qui désirait la victoire sur les trois

mondes. Cette flèche avait dans sa partie empennée le vent; à sa

pointe le feu et le soleil; dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara,

bien que son corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses

noeuds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna, le Dieu

qui tient la foudre, et la Mort un lasso dans sa main. Les membres

souillés du sang ravi à une foule d'êtres, arrosée de moelle,

affreuse, épouvantable, la terreur de tout, avide de lécher comme un

serpent et donnant toujours dans le combat une abondante pâture aux

grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, aux chacals, aux

quadrupèdes carnassiers, elle avait les formes de la mort et portait

la terreur avec elle.

Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent, la peur

fit trembler tous les êtres et la terre elle-même chancela. Irrité, il

imprime une forte courbure à son arc, et, bouillant de courroux, lance

à Râvana cette flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du

plus efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de Çakra,

la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi.

Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort elle-même,

le trait s'abattit sur le Démon et brisa le coeur de ce Râvana à l'âme

cruelle. Il mit fin rapidement à son existence, il ravit le souffle

à Râvana, et, quand il eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son

oeuvre accomplie, et rentra de lui-même dans son carquois.

Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque et tombe

avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur éteinte, sa fougue

anéantie, son âme expirée, il croula de son char sur la terre, comme

Vritra sous un coup de la foudre.

Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé sur la terre,

les noctivagues sans défenseur, faible reste des Rakshasas tués,

s'enfuient çà et là de tous les côtés. Privés du roi, sous le bras

duquel était leur asile et maltraités par les simiens triomphants, ils

courent, chassés par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants

de larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent des cris

joyeux, proclamant la victoire de Râma et la mort de Râvana.

Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde, le tambour des

Dieux résonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s'éleva au

sein même du ciel: «Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes,

souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs tomba du

firmament sur la terre, et le char de Râma fut tout inondé de ces

fleurs divines aux suaves odeurs.

Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au milieu des

airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les éloges de Râma. Nârada,

Toumbourou, Gârgya, Hâhâ, Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas,

chantèrent eux-mêmes devant le Raghouide _victorieux_. Ménakâ,

Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, _ces nobles Apsaras_,

dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, joyeuses de la mort

qu'il avait infligée au Démon.

Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait de la joie

la plus vive, dit alors ces paroles polies à Sougrîva, de qui les

désirs étaient remplis, à son ami Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana,

enfin à tous les généraux des ours et des singes:

«Grâce à la force et au courage de vos excellences, grâce à la vigueur

de vos bras, le voici mort ce Râvana, le monarque des Rakshasas, qui

fit tant pleurer le monde! Aussi longtemps que le monde subsistera,

les hommes s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez

accompli et qui ajoute beaucoup à vos gloires!»

Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois fois cette pensée,

et rappela aux singes et aux ours différentes choses, et justes, et

convenables, qu'ils avaient faites _dans la guerre_.

À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta splendeur seule a

consumé ce criminel et ses généraux. Où trouver en nous, gens de peu

de vigueur, assez de force pour accomplir dans les combats un fait

immense comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!»

Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de la terre

éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné, recevant les hommages

des grands Dieux. Ensuite, le vent revint au calme, les dix points

cardinaux se firent sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités

se rallièrent à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même

rayonna d'une lumière inaltérable.

Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous les flèches de

Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée par la violence du chagrin:

«Héros courageux, célèbre dans la guerre, versé dans toute la science

des astras, pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre,

hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? _Tu gis_, tes longs bras,

ornés de sandal, étendus sans mouvement, ton diadème rejeté _du

front_, ce diadème d'un éclat égal à celui de l'astre du jour! Le

voici donc arrivé maintenant, héros, ce _malheur_, que j'avais prévu:

car, aveuglé par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles!

«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps écrasé dans les

griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand, cet amoureux éléphant de

Râvana; lui, de qui la splendeur était comme une défense; lui, pour

qui sa race était comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère;

lui, de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée par la

mada[21], ruisselant de ses tempes!»

[Note 21: «_Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è

temporibus effluit._» (BOPP, au mot cité.)]

* * * * *

À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait tué Râvana, les

Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent du gynoecée. Agitées

de nombreuses convulsions, souillées des poussières de la terre,

se battant la poitrine et la tête avec des bras luisants d'or, les

cheveux déliés, accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses,

qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la

porte septentrionale.

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 19 / 23 段