terribles et les armes diverses que lui adresse le vigoureux Démon. À
peine eut-il vu surmonter la puissance de son trait, le monarque des
Yâtavas blessa le Raghouide avec dix flèches dans tous les membres.
Cruellement percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier
d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque peu. Sa colère
en fut excitée au plus haut point, et ce héros, accoutumé à vaincre
dans les batailles, ficha des traits aigus dans tous les membres du
terrible Démon.
Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec colère sept
flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya ces dards à la grande
fougue trancher le drapeau du resplendissant monarque, dans le champ
duquel une tête d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul
trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce _roi_ magnanime
la tête de son cocher, parée de pendeloques flamboyantes; et, dans le
moment que le souverain des Rakshasas courbait son arc, semblable à
une trompe d'éléphant, Lakshmana le rompit _dans ses mains_ avec cinq
et cinq flèches.
De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups de sa massue, au
timon du char même de son frère, les bons coursiers pareils à des
montagnes et couleur des sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide
monarque saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme
d'une colère violente contre _le héros_ son frère. Aussitôt l'auguste
souverain saisit et lance à Vibhîshana une longue pique de fer, qui
flamboyait comme la flamme du feu. Mais Râma de la briser avec trois
flèches avant qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de
laquelle s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois
morceaux.
À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide avait rompue dans
ce grand combat, un immense cri _de victoire_ s'éleva au milieu des
singes.
Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, inaffrontable,
rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable que la mort
elle-même. Balancée dans la main du vigoureux et magnanime Démon,
cette pique, d'une impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel
comme un éclair.
Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au même instant près de
Vibhîshana exposé au danger de sa vie. Ce vaillant guerrier bande son
arc et inonde avec une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main
et prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans cette averse
de traits décochés par ce magnanime, le tyran ne pensa plus à diriger
sa lance contre Vibhîshana et sa colère fut contrainte à se détourner
de lui.
Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il tourna sa face vers
le Soumitride et lui tint ce langage: «Puisque c'est toi qui sauves
de la mort ce Vibhîshana si renommé pour sa force, _eh bien!_ ma
lance épargne le Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et,
_brandissant_ à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit clochettes,
au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis et flamboyante d'une
splendeur innée, Râvana, bouillant de colère, vise Lakshmana, lui
darde sa pique, ouvrage enchanté de Maga le magicien, et pousse un
cri.
Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre même de Çakra,
cette pique, envoyée d'une effroyable vitesse, fondit sur le
Soumitride au front de la bataille. Tandis que volait cette arme de
fer, soudain Râma de lui adresser ces paroles à elle-même: «Que la
fortune sauve Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!»
Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande splendeur et
flamboyant comme la langue du roi des serpents, s'abattit avec une
grande fougue sur la grande poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba
sur la terre, le coeur fendu sous le coup de cette lance que le bras
impétueux du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine Râma, qui
se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce _déplorable_ état,
que son coeur en fut tout rempli de tristesse par le vif amour qu'il
portait à son frère; il demeura un instant absorbé en lui-même, les
yeux troublés de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à
la fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser abattre!»
L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher la vie au Démon,
recommença contre lui un combat des plus tumultueux avec des flèches
bien aiguisées.
* * * * *
Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille au
Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de cette lutte, et se
reposa. Alors, mettant à profit ce moment de répit que lui donnait la
retraite de son ennemi, Râma, ayant relevé dans son sein la tête
de son frère, se mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière
touchante son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère! toi que
j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi qui étais ma vie!
Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais suivi dans la forêt. Là,
inspiré sans cesse par la tendresse fraternelle, tu fus toujours mon
consolateur quand le malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ
m'eut rempli de chagrin: «Je vaincrai, _disais-tu_, le monarque
des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en es-tu allé,
Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton frère?»
Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande science,
réunissant les mains en coupe, dit ces mots à Râma, noyé dans sa
douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude à l'égard du Soumitride;
abandonne, guerrier aux longs bras, abandonne ce chagrin et ne te
laisse pas abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna; qu'il
vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...»
Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous les côtés.
Puis, quand il eut promené son examen sur tous les membres et sur
les sens intimes du malade, Soushéna tint ce langage à l'aîné des
Raghouides:
«Ce Lakshmana, _de_ qui _l'existence_ accroît ta prospérité, n'a point
quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas changé et son teint n'est
pas devenu livide. Examinez son visage: il est clair et brillant; les
paumes de ses mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses yeux!
«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du Gandhamâdana!
Qu'un homme blessé voie cette plante, c'est assez pour qu'il soit
guéri de ses blessures. Ainsi, que les singes prennent leur vol sans
tarder et qu'ils s'en aillent rapidement la chercher!» Les paroles
de Soushéna entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie cette
mission au vigoureux Hanoûmat _et laisse-moi lui dire_: «Va, héros
à la grande science, va au mont Gandhamâdana! car je ne vois pas un
autre homme aussi capable de nous apporter cette panacée.»
Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de manier le
discours, Hanoûmat répondit en ces termes au noble fils de Raghou: «Si
le sacrifice de ma vie pouvait rendre la vie à Lakshmana, je subirais
volontiers la mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un
voyage.»
À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que Sougrîva
lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton vol au-dessus de la
mer, et dirige-toi, héros à la grande vigueur, à la vaste science,
vers le mont Gandhamâdana! Explore ces lieux où croît la plante
fortunée, qui fait tomber les flèches des blessures. Là, sont deux
rois Gandharvas, nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de guerriers
Gandharvas à la force immense habitent cette montagne délicieuse,
couverte de lianes et d'arbres variés. Il te faudra soutenir contre
eux, on ne peut en douter, un combat épouvantable. Va! que ta route
soit heureuse! Fais une bonne traversée!»
Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit en chemin.
Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième voie[18], passa donc
intrépidement au-dessus de Lankâ.
[Note 18: L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu,
l'atmosphère.]
Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course aérienne, tint
alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable Démon, le plus difficile
à vaincre de tous les Rakshasas, monstre aux quatre faces, aux quatre
bras, aux huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur:
«Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros Hanoûmat, que
tu vois là-haut, va au Gandhamâdana, où croît le simple fortuné
qui extrait les flèches et guérit les blessures. Si tu réussis à
l'arrêter, je te donne la moitié de mon royaume.»
Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu là, ce noctivague
à la grande force bâtit dans un clin d'oeil par la vertu de sa magie un
délicieux ermitage, où ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les
sacrés tisons allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce.
Il se trouve au même instant revêtu avec le costume des ermites, les
cheveux renoués dans une gerbe sainte, les ongles et la barbe longs,
le ventre amaigri par le jeûne, un chapelet à sa main et des prières
sur ses lèvres murmurantes. Quand il se fut donné ces traits sous
les apparences d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là,
attendant l'arrivée du singe.
Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une vigueur immense;
les deux bras étendus à travers le ciel, ce héros aux longs bras
nageait dans les airs bien au-dessus de la mer avec des mouvements
accélérés.
Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont Gandhamâdana.
Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé d'arbres variés.
L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat, se lève, vient à sa rencontre
et lui dit: «Sois le bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité,
voici de l'eau pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi!
Repose-toi à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des
singes.»
À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces termes: «Écoute les
paroles que je vais dire, ô le plus saint des ermites.
«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une lance de fer un
grand héros, nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. Je vais
donc au Gandhamâdana à cause d'un simple merveilleux qui naît sur la
montagne et qui s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission
d'en rapporter pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a
prescrite.»
«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit celui qui d'un
ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins t'asseoir ici un
moment. Tu es un hôte venu dans ma chaumière; accepte, héros, mes dons
hospitaliers. J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle
pénitence. Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour apaiser ma
faim.»
À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce lac, couvert de
nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais, tandis qu'il y boit de l'eau,
soudain Grâhî, la crocodile[19], happe le singe. Tout saisi qu'il
était par elle, Hanoûmat, le singe à la vigueur immense, tira le
monstre hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses bras,
il se mit à la déchirer avec ses ongles.
[Note 19: On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui n'en
a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité de cette
traduction.]
Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile tint ce
langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat, fils du Vent. Sache que
je suis une Apsara, nommée Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un
char couleur du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais
par l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course était
rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair. Cet anachorète à
l'éminente splendeur avait nom Yaksha. Mon char dans ce moment, noble
singe, heurta le pénitent, ceint des armes de la malédiction. Alors,
de son nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me jeta
ces mots:
«Il est dans la plage du septentrion une montagne qui se nomme le
Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté méridional, est un grand lac: tu
vivras dans ses ondes sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout
ce qui a vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction,
sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant fléchir à mes
prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au temps où le héros Hanoûmat
viendra au mont Gandhamâdana, tu obtiendras, n'en doute pas, la
délivrance de cette métamorphose.»
«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane sans péché; je
te l'ai racontée entièrement: c'est à toi, héros, que je dois ma
délivrance: adieu! je retourne au palais de Kouvéra!»
À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces mots: «Va donc avec
une pleine assurance! je suis heureux, Apsara, de ce que j'ai brisé ta
chaîne!»
Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère céleste, le
fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant ermitage où se tenait le
Démon. Aussitôt que le Rakshasa, déguisé en ermite, le voit arriver,
il prend des racines et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef
quadrumane vit cette forme d'emprunt, et resta un moment à cette vue
plongé dans ses idées et dans ses réflexions: «Je ne vois pas chez les
saints ermites des apparences telles que je les trouve en celui-ci,
pensa-t-il. Cette différence nécessairement doit avoir sa cause,
et d'ailleurs les gestes de cet homme remplissent _malgré soi_
d'épouvante. Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa: on
s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas ces Démons, qui
excellent dans la magie, circuler par le monde sous quelque forme
qu'ils veulent? Évidemment, c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé
par le monarque des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce
Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!»
_Puis, s'adressant au Rakshasa_: «Tiens bon, scélérat, noctivague de
mauvaises moeurs! Je sais maintenant qui tu es!»
À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua sa forme naturelle,
repoussante, affreuse à voir, et fit trembler le Mâroutide: «Où
iras-tu, singe? lui dit-il. Oui! c'est le magnanime Râvana qui
m'envoie ici pour satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma
force en magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais
aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!»
À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage, et, les sourcils
contractés sur le front, il défia Kâlanémi au combat. Aussitôt le
singe et le Démon se prennent à bras le corps, une lutte s'engage; ils
se frappent des bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et
l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un et l'autre
d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce lieu, ni une roche,
ni un arbre debout. Enfin le fils du Vent étreint dans le câble de
ses bras le terrible Démon, qui, privé de souffle et la respiration
supprimée, tombe sur la terre, pousse un vaste cri et descend au
séjour d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les
Gandharvas à la grande force et les trente millions des gardes
vigoureux, _campés_ sur la montagne.
* * * * *
Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi, le héros
monta sur la céleste montagne, enrichie de métaux divers. Quand ils
virent grimper Hanoûmat, les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi,
qui es venu, sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?»
À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine
avec une lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est le
frère de Râma. C'est à cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana
chercher une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée
l'Extracteur-des-flèches.
«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez m'accorder votre
bienveillance. Dans la terre de Râma, le souverain des hommes, il sied
à vos excellences de montrer un esprit tout à fait bienveillant et
docile aux volontés de ce puissant monarque.»
--«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues les
Gandharvas à la grande force. Et de quel autre que de Hâhâ et de
Hoûhoû, ces deux magnanimes Gandharvas, sommes-nous les serviteurs?
Qu'on mette donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil
de sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent, et,
remplis de fureur, le chargent de coups avec les poings et les pieds,
avec des massues et des épées. Battu par ces Génies, orgueilleux
de leurs forces, Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de
colère et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore une meule
d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'oeil tous ces trente millions de
robustes guerriers.
Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche du simple
cette montagne céleste, remplie d'arbres et de lianes, séjour des
tigres et des lions. Il eut beau chercher, tout rempli d'impatience,
il ne put trouver cette plante salutaire. Enfin le noble singe entoura
de ses bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau
de cette montagne, large de cinq et longue de sept yodjanas sur dix en
hauteur, retraite aimée par toutes les sortes de volatiles, embellie
de la présence des Kinnaras, enrichie de métaux variés, ombragée
d'arbres différents et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de
lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres, qui versait
partout dans ses grottes une eau semblable à des perles, qui se
couronnait de maintes et maintes fleurs, qui prêtait çà et là
des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies Ouragas, où des lianes
s'enroulaient à l'entour des arbres divers, où maint oiseau s'ébattait
dans toutes les variétés du vol.
Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du Vent, la montagne
pleura et des larmes de métaux coulèrent de ses yeux. Hanoûmat, qui
possédait la force du vent, saisit à la hâte cette montagne, dont
les échos répondaient aux cris des plus magnifiques animaux, _ses
habitants_, de chaque espèce; il s'élança lestement avec elle au
milieu des airs et partit avec rapidité.
À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs, les Pannagas,
les Vidyâdharas, les Gandharvas et les Dieux s'entredirent stupéfaits:
«Nous n'avons pas encore vu dans les trois mondes un grand fait aussi
merveilleux! Le héros capable d'accomplir un exploit tel: tuer dans
un combat les Gandharvas et déraciner une montagne, quel autre peut-il
être que Hanoûmat lui-même? Gloire à toi, héros aux longs bras, qui
possèdes une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction,
tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana, tu as déraciné la montagne
et tu voles avec elle, portée dans tes bras! Certes! les oeuvres qui
ont aujourd'hui signalé ta vigueur sont égales aux oeuvres mêmes des
Immortels.»
Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne, arriva en peu de temps
à Lankâ. Troublés à la vue du singe, une montagne dans ses mains,
aussitôt les Rakshasas, qui habitaient cette ville, de courir, agités
par la crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa grande
alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte de sa mission à
Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai pas trouvé sur le Gandhamâdana
cette plante salutaire. J'ai donc apporté ici la cime entière de cette
montagne.
Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat à la grande
force: «L'oeuvre que tu as faite, héros des singes, est égale aux
actions des Dieux mêmes. Mais il faut reporter cette montagne aux
lieux où tu l'as prise; car c'est le théâtre où les Dieux viennent
toujours s'ébattre à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un
regard étonné contempla cette montagne, riche de racines et de
fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers, couverte par
ses différents arbustes; il monta sur la céleste montagne, parée avec
toutes les espèces de métaux. Arrivé sur la cime, il aperçut l'herbe
salutaire. Aussitôt vu, il arracha le simple fortuné, le recueillit
avec empressement et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le
plus habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et le
fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé. L'héroïque
meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en eut à peine senti l'odeur,
qu'il fut délivré de ses flèches et guéri de ses blessures. À
l'instant même il se releva de la terre où il était couché.
Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie: «Viens! viens!»
dit-il à son frère; et, les yeux noyés de pleurs, il serra étroitement
le Soumitride avec amour dans ses bras, le baisa au front, versa des
larmes de plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros, je
te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!»
Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana, qui s'était remis
debout sur le sol de la terre: «Bien! bien!» Ils rendent à l'envi des
honneurs à Soushéna, le plus habile des médecins; Sougrîva le comble
de louanges, et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en
souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana _vivant_, ce frère
bien-aimé!»
À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches et sans blessures,
les singes poussèrent de tous les côtés un cri de victoire. L'aspect
de cette montagne, qu'ils n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette
heure, excite leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils
s'approchent de Sougrîva. Ils ont un grand désir, _lui disent-ils_,
de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en accorder à tous la
permission.
Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des aiguières célestes
de saints anachorètes et des fruits de toutes les sortes. Ils se
baignent dans les sources de la montagne; ils mangent ses fruits et,
dans un instant, les singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de
fruits et de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée dans
ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied de la montagne.
Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva, donne tes
ordres au fils du Vent. Qu'il remporte cette montagne et qu'elle soit
remise à la même place, d'où elle fut arrachée.»
Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage conforme à celui
de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre de son magnanime souverain,
s'incline devant les chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la
montagne sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des airs.
Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne emportée dans
le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que leur force enivrait
d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon très-épouvantable, à Sinhavaktra,
de qui le ventre s'arrondissait en cruche, à Oulkâmoukha d'une force
immense, à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et au noctivague
Kankatounda:
«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit arrêté au plus
vite par la vertu de vos enchantements! En récompense, ô les plus
terribles des Rakshasas, vous recevrez de moi un honneur au-dessus
duquel il n'est rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les
noctivagues se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, prennent
à la main des projectiles variés et s'élancent tous au milieu des
airs.
Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant, sa montagne à
la main, les Rakshasas vigoureux lui adressèrent tous ce langage: «Qui
es-tu sous les formes d'un singe, toi qui marches tenant une montagne?
Ne crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux mêmes? Qui
peut te sauver de nos mains à cette heure, où te voilà pris? Tu vois
en nous Brahma, le grand Çiva, Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous
rayonnants de splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de
t'arracher la vie!»
Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en ces termes:
«Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, secondés par les
Asouras, les Pannagas et les Dieux, je vous tuerai tous, m'appuyant
sur la seule force de mon bras!»
Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à des courtisans
de Râvana, fit tête aux six Rakshasas, unissant leurs efforts contre
lui. Ne pouvant user de ses bras, qui portaient la montagne, et réduit
à combattre avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur
maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns avec le
coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son genou; il frappa
ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses dents. D'autres, liés dans
le câble de sa queue par le magnanime singe porteur de la montagne,
pendaient au sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au
milieu du vide, semblaient un collier de grands saphirs bleus,
entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts Tâladjangha,
entouré de la formidable queue, parvint avec beaucoup de peine à se
dégager de la chaîne et prit la fuite.
Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas, il continua son
chemin, tenant sa montagne et resplendissant au milieu du ciel. Alors
tous les Dieux avec les Gandharvas, les Vidyâdharas et les Tchâranas
de lui jeter cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous
montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre que toi
capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance infinie
et d'exterminer les Rakshasas dans les airs, sans quitter cette
montagne!»