un jour que le bienheureux Indra se promenait, agité par l'amour, il
vit cette jeune fille belle en toute sa personne; et ce Dieu, que tous
les Dieux honorent, en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui,
_lui dit-il_, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les Pannagas
et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide, car tu es ce que j'ai
vu de plus beau!»
«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde, par la nature de
son essence divine, cette nymphe bien séduisante et lui dit encore
ces paroles: «Deux singes d'une forme céleste, possédant toutes les
sciences, prenant à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble
nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux seront appelés
Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte, riche de fruits et de
fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ. C'est là qu'ils doivent
exercer l'empire sur tous les héros simiens. Il naîtra dans la race
d'Ikshwâkou un prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même sous
une forme humaine: un de tes jumeaux est pour s'unir d'une alliance
avec lui.»
«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est celui-là même
que tu vois debout ici tout près de Lakshmana: il surpasse les singes
en splendeur, en renommée, en intelligence, en force, en noblesse,
autant que l'Himâlaya dépasse en hauteur les montagnes. Il habite
avec les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de singes,
impénétrable et située au milieu d'une montagne. C'est autour de lui
que resplendit cette guirlande d'or, où s'entrelacent cent lotus et
dans laquelle réside la fortune, non moins agréable aux Dieux qu'elle
est aimée des hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire
éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva quand sa
main eut donné la mort à Bâli.
«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée impatiente de
combattre et pareille à la planète qui vomit des flammes, déploie tes
plus héroïques efforts de manière que tu remportes la victoire et non
la défaite.»
Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du récit, et,
courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana, ces reproches d'une
voix bégayante de fureur: «Tenir un discours si blessant au roi qui
dispense et les faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes,
ne convient pas dans la circonstance à des conseillers qui vivent dans
sa dépendance! Des paroles comme celles que vous avez dites l'un
et l'autre siéent à des ennemis déclarés et qui s'avancent pour le
combat; mais dans votre bouche, elles ne sont point à louer.
«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui osent vanter
les forces de mes ennemis, si leurs anciens services n'inclinaient mon
courroux à la clémence: ils iraient voir à l'instant même, envoyés par
moi, le Dieu _sombre_ Yama!
«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent vite de ma
présence! je ne veux plus vous avoir sous les yeux, vous de qui les
paroles offensent!»
À ces paroles, les deux _ministres_ Çouka et Sârana, tout confus, de
saluer ce monarque aux dix têtes avec le mot d'usage: «Triomphe!» et
de sortir à l'instant.
Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au grand corps,
à l'immense vigueur; puis il entra dans le bocage où était la
Mithilienne. Quand le puissant magicien fut venu, le monarque des
Rakshasas lui dit: «Je veux au moyen de ta magie fasciner l'âme de
Sîtâ, _cette_ fille du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une
tête enchantée avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à moi,
noctivague, _une fois ton oeuvre finie_.»
«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva, qui
bientôt mit sous les yeux de Râvana ce travail de magie parfaitement
exécuté. Le roi, content de lui, gratifia d'une parure l'_habile
enchanteur_ et, d'un pas empressé, il entra dans le joli bosquet
d'açokas.
Là, il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce bocage,
plongée dans une affliction qu'elle ne méritait pas, rêvant à son
époux et surveillée de loin par ses épouvantables Rakshasîs. Le
monarque à l'âme vicieuse dit ces mots à l'adolescente fille du roi
Djanaka, qui, _tristement_ assise, détournait de lui sa face et tenait
son visage baissé vers la terre:
«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;
mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en
mépris la douceur de ses paroles. Je refrène ma colère soulevée contre
toi, Sîtâ, comme un habile cocher, abordant un chemin difficile,
modère la course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers lequel
ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond à mes flatteries,
est mort dans un combat. Ainsi, de toutes les manières, j'ai coupé
ta racine et j'ai terrassé ton orgueil: grâce à ton malheur, tu seras
donc mon épouse, Sîtâ!
«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable que la
mort de Vritra lui-même! Il est vrai que ton Raghouide, environné
d'une armée nombreuse, commandée par Sougrîva, le roi des singes, a
franchi l'Océan pour me tuer!
«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure où le soleil
s'inclinait vers son couchant, il s'est campé avec une grande armée.
Nos espions, se glissant au milieu de la nuit, ont d'abord visité ces
troupes, qu'il ont trouvées lasses du voyage et dormant un agréable
sommeil. Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait, a
surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient Râma et Lakshmana.
Pleuvent alors de toutes parts au milieu des singes les kampanas, les
crocs _aigus_, les bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une
grêle de flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif, de
pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de marteaux
de guerre luisants, de traits, de _grands_ disques, de moushalas et
d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt le terrible Prahasta d'une
main ferme coupa de plusieurs coups avec une grande épée la tête de
Râma, plongé dans le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il
se levait en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein à sa
valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale.
«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec son armée. Sa tête me
fut apportée ici couverte de poussière avec les yeux remplis de sang.»
En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux oreilles mêmes de Sîtâ
à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer Vidyoudjihva aux actions féroces,
qui m'apporta lui-même du champ de bataille la tête du Raghouide.
À ces mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa
et d'introduire avec empressement le rôdeur _impur_ des nuits.
Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna, le front jusqu'à
terre, et se tint devant le monarque. Ensuite le puissant Râvana dit à
l'épouvantable Démon, placé debout et près de lui:
«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous les yeux de Sîtâ!
Allons! qu'elle voie, cette malheureuse, la dernière condition de son
époux.»
À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux pieds de Sîtâ une
tête si chère à sa vue, disparut au même instant, et Râvana, jetant
lui-même devant elle un grand arc tout resplendissant: «Voilà, dit-il,
ce qu'on appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme, à
laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta ici lui-même,
après qu'il en eut tué le maître dans cette nuit de combat.»
Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et déchirée par
le malheur de son époux, versait des larmes: «Qu'as-tu, lui dit-il, à
voir ici davantage? _Allons!_ deviens mon épouse, noble dame!»
À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête ravissante; à
peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tête, où
leur extrémité se rattachait en gerbe, et le joyau étincelant de
l'aigrette, que, tombée dans une profonde douleur et convaincue par
tous ces traits exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî
et à pousser des cris comme un aigle de mer.
«Jouis, au comble de tes voeux, Kêkéyî! ce héros qui répandait la joie
dans sa famille est tué, et toute sa race est détruite avec lui par
une ambitieuse, amie de la discorde!»
La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, tremblante et
déchirée par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier
tranché dans un bois. Dès que la respiration lui fut rendue et qu'elle
eut recouvré sa connaissance, elle baisa cette _pâle_ tête et gémit
cette plainte avec des yeux troublés:
«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! _c'est là ce que demande_ la
foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier état _de l'homme_ est donc
maintenant le tien, et mon veuvage m'arrache également la vie. Le
premier et le _plus_ saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est
celui qu'elle trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui
peux te voir dans cet état suprême _de la mort_!
«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan pour me sauver,
n'est-ce point à cause de moi que tu fus tué dans cette lutte avec
les Rakshasas? La parole de ceux qui t'avaient promis une longue vie
n'était donc pas vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as
point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber dans cette mort
sans la voir, toi, versé dans les traités de la politique, habile à te
garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse à _la ruse_? Mais,
quelque savant qu'il soit, la science de l'homme expire au moment
qu'arrive le Destin contraire et que vient _l'heure_ de la mort. Car
la mort, impérissable et souveraine, moissonne également tous les
êtres.
«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, te réunir à
Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi qu'à tes antiques aïeux?
Là, tu contemples ces rois saints de ta race immaculée, qui, en
célébrant les cérémonies des plus grands sacrifices, ont mérité de
former dans le ciel une constellation.
«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? Pourquoi ne
m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant tu pris enfant pour ton
épouse et qui toujours accompagnai tes pas?
«Lakshmana, revenu seul de _nous_ trois, qui étions partis pour
l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable de chagrins.
«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et mon enlèvement
par un Démon, et cette mort _fatale_, que tu as reçue des Rakshasas
dans une heure où tu dormais. À la nouvelle que son fils _unique_ fut
tué dans le sommeil et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à
_mon époux_, elle quittera sans doute la vie, car tout son coeur se
brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de
Râma! Joins l'épouse à son époux, et procure-moi ce bonheur, le plus
grand _que je puisse goûter maintenant_.
«Place ma tête sur cette _froide_ tête, unis mon corps à son corps: je
suivrai dans sa route mon époux magnanime!»
Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par sa douleur, et
contemplait avec ses yeux troubles _ce qu'elle croyait_ l'arc et la
tête de son époux. Mais, tandis qu'elle se lamente de cette manière,
voici venir le général des armées, les mains réunies en coupe,
désirant parler au puissant monarque. Dans le même instant, l'âme
troublée de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais
courut annoncer au _noctivague_ souverain la nouvelle effrayante
et malheureuse, _que le général apportait à son maître_. «Triomphe,
dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après qu'il se fut incliné _sur
la terre_, il raconta d'un air stupéfait la chose à l'Indra même des
Rakshasas: «Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire
t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui _nous_ est survenue.»
À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, et vit
Prahasta, qui attendait non loin, accompagné des ministres. Mais à
peine fut-il sorti, vivement ému, que la tête feinte s'évanouit et que
l'arc gigantesque disparut avec elle.
Ayant su que Sîtâ était _comme_ aliénée _par sa douleur_, une
Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine pour la consoler.
Car, pleine de compassion et ferme dans ses voeux, elle s'était prise
d'affection pour Sîtâ et lui adressait toujours des paroles aimables.
Elle vit donc alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et
souillée de poussière, comme une cavale _qui s'est roulée_ dans la
poudre.
Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation, Saramâ,
cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une voix émue par
l'amitié: «Djanakide aux grands yeux, ne plonge pas ton _âme_ dans ce
trouble. Il est impossible qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma,
qui a la science de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans
ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes, qui ont
pour armes de grands arbres et que Râma défend, comme le roi des
Immortels défend les Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage
d'un terrible enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va
renaître pour toi!»
Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière avec Sîtâ, elle
entendit un bruit épouvantable d'armées qui en venaient aux mains; et,
quand elle eut distingué le bruit des tymbales frappées à grands coups
de baguette, Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce:
«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le brave à ses armes
et qui fend le coeur du lâche, envoie dans les airs un son profond
comme le bruit des nuées orageuses. Voici qu'on met le harnais aux
éléphants déjà enivrés _pour les combats_; voici qu'on attelle aux
chars les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins, qui
ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la rue royale est
encombrée d'armées, comme la mer de grands flots impétueux à la fougue
indomptable.
«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants comme les
pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire, tel que le Dieu, armé de
sa foudre sème la terreur chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte
dans le sang de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable,
viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!»
* * * * *
De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la joie à la terre;
de même la bienveillante Yâtoudhânî remit dans la joie avec un tel
discours cette âme égarée, où il était né un cuisant chagrin. Ensuite,
cette bonne amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui
tint ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns, et,
débutant par mettre un sourire en avant de ses paroles: «Je puis m'en
aller vers ton Râma, dit-elle, et revenir sans qu'on le sache,
belle aux yeux noirs, après que je lui aurai fait part de tous ces
discours.»
À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces douces paroles
d'une voix faible et _comme_ étouffée par le chagrin qu'elle venait
d'éprouver: «Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et
veuille bien t'informer ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?»
«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les
promesses sont une vérité: c'est que je sache toutes les actions du
monarque aux dix visages, ses discours touchant Râma et ce qu'il aura
décidé même en conseil.»
À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes, répondit à Sîtâ
d'une voix douce ces nobles paroles: «Si c'est là ton désir, _belle_
Djanakide, je pars à l'instant pour l'accomplir.» Elle dit et s'en
alla près du puissant Démon, où elle entendit tout ce que Râvana
délibérait avec ses ministres. Quand elle eut découvert les
résolutions du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse au
charmant bocage d'açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui l'attendait,
Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la main.
«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur. Aujourd'hui sa
mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le monarque des Rakshasas pour
ta délivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien
longtemps ses représentations:
«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils dit, le
roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits
merveilleux dans le Djanasthâna, sa traversée de la mer, la vue de
ce qu'il est _comme Dieu_ sous une forme _humaine_, et le carnage des
Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu
consommer de tels actes sur la terre?» Mais en vain ces avertissements
lui sont-ils donnés longuement par sa mère et le plus vieux de ses
conseillers, il n'a point la force de te rendre la liberté, comme
l'avare ne peut se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide,
ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voilà
quelle résolution fut arrêtée par le monarque des Rakshasas dans le
conseil de ses ministres; et cette pensée demeure immuable par le
décret même de la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut
donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de
cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura bien, Sîtâ,
reconquérir son épouse, et, Râvana une fois immolé par ses flèches,
ton époux te remmènera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs.»
Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un bruit de tambours
mêlé au son des conques, et les montagnes en furent toutes ébranlées.
Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par un vent
impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière dans la peur, tant
elle ne put supporter le tumulte des singes.
Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; il examina
les choses; il établit dans Lankâ la plus vigoureuse défense. Il
confia la porte orientale au Démon Prahasta, il mit le quartier du
midi sous la garde de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la
porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien,
environné de nombreux Yâtavas. Il préposa _les deux compagnons_
Çouka et Sârana sur la partie du nord: «C'est là que je serai de ma
personne;» dit-il à ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand
courage et d'une grande force à la tête de la division postée au
milieu de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans Lankâ,
le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance de la mort, se
crut déjà maître du succès.
* * * * *
Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes
et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djâmbavat, le roi des ours,
et le Rakshasa Vibhîshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se
réunirent tous en conseil pour délibérer.
«La voilà donc qui se montre à nos yeux, _dirent-ils_, cette Lankâ
inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas, aux Dieux mêmes et par
conséquent aux hommes!»
Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana, prince
habile dans toutes les affaires soumises à la délibération d'un
conseil, tint ce langage utile à Râma, mais funeste à Râvana; discours
aux excellentes idées et tissu même avec la substance de la raison:
«_Mes quatre compagnons_, d'une vigueur sans mesure, Anala, Hara,
Sampâti et Praghasa, sont allés, au moyen de la magie, dans la ville
de Lankâ et sont revenus ici près de moi dans l'intervalle d'un clin
d'oeil seulement. Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la
cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu toutes les
dispositions faites pour la défense.»
Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné de Râvana,
le Raghouide tint ce langage dans le but d'opposer victorieusement
la force à la force des ennemis. «Environné de plusieurs milliers des
plus grands héros simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le
Rakshasa. Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli,
courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara. Que le fils
du Vent à la magnanimité sans mesure enfonce la porte du couchant et
pénètre dans la ville, escorté par une foule de singes!
«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet Indra puissant
des Rakshasas, je forcerai, secondé par le Soumitride, la porte
septentrionale de la ville. Enfin que Sougrîva, le roi des singes, et
le monarque des ours, et le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas
se tiennent prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la
ville.
«Je défends à tous les simiens de prendre une forme humaine dans la
bataille, afin que tous conservent les moyens de se reconnaître au
milieu de la mêlée dans leurs divisions respectives. «C'est un singe!»
diront nos gens, qui les distingueront à cette marque.»
Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le triomphe de ses
armes, le sage Râma conçut la pensée de monter sur la cime du Souvéla.
Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une roche à la
surface unie. Ensuite des troupes de simiens, couvrant la terre à
la distance de trois yodjanas, gravirent toutes en sautant cette
montagne, la face tournée vers le midi. Arrivés là de tous les côtés
en peu de temps, ils virent _devant eux_ la ville de Lankâ remplie
de Rakshasas épouvantables, d'un immense courage et de formes
différentes, impatients de combattre; tous les singes poussèrent de
hautes clameurs, tels que des paons à la vue de nuages _pluvieux_.
Ensuite le soleil, rougi par le crépuscule, disparut au couchant et la
nuit vint promener la pleine lune comme une lampe _au milieu du ciel_.
Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution, désirant
une exécution immédiate, connaissant la vérité des choses dans leur
enchaînement et leurs conséquences, se rappelant d'ailleurs à quels
devoirs les rois sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada,
fils de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana:
«Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes; ose traverser, exempt de
crainte et libre d'inquiétude, la ville de Lankâ, et répète ces mots,
recueillis de ma bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la
puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la mort:
«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil est né dans ton
coeur, vaniteux noctivague; et ta folie est montée jusqu'à outrager les
rois, les Yakshas, les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis
et même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces _forfaits_,
moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt de mon épouse; et j'ai
la force de tenir la peine levée sur ta tête, moi, _que tu vois déjà_
placé devant la porte de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je
suivrai le chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis
et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues, cette vigueur
avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que tu m'eus fait sortir _de
mon ermitage_ au moyen de la magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa
dans ce monde avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la
Mithilienne et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la
souveraineté de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et, pour
sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce Vibhîshana qui
est venu me trouver, ce sage Démon, le plus vertueux des Rakshasas et
comme le devoir incarné, va gouverner, sous ma protection, le vaste
empire de Lankâ.»
À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le fils de Târâ se
plongea dans les airs et partit: on eût dit le feu revêtu d'un corps.
Un instant après, le gracieux messager abattit son vol sur le palais
du monarque, où il vit Râvana paisible et calme assis dans son trône
au milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le jeune
prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se tint vis-à-vis,
resplendissant comme un brasier flamboyant.
Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans rien omettre,
au despote, environné de ses ministres, les grandes, les suprêmes, les
irréprochables paroles du Raghouide.