Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flèches

et son arc céleste, auquel soudain il attacha la corde.

Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, pour ainsi dire,

la terre; puis il décocha ses dards acérés, tel qu'Indra lance ses

tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur était

semblable à celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font

trembler tous les poissons de l'Océan.

Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables au mont Vindhya,

les flots du souverain des fleuves, portant _jusqu'aux nues_ les

requins et les crocodiles. Hérissé par des multitudes de vagues

monstrueuses et jonché par des masses de coquillages, le grand bassin

des eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La terreur

fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux

enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance du héros et vu quelle

terrible affaire il avait soulevé contre lui-même, le grand souverain

qui règne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain

qui régna sur le monde.

Ouvrant donc près du _noble_ Râma ses vastes flots, la mer se montre

alors entourée de ses monstres aux gueules enflammées. Semblable au

suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de

fleurs rouges avec des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses

ministres, s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains réunies

en coupe à ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux.

Le saluant d'abord avec son nom, elle dit: «Râma!» ensuite, la mer

vigoureuse lui tint ce langage:

«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est la cinquième,

se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle

_qui leur fut assignée_. Impérissable, j'ai reçu pour ma qualité la

profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te

répète là ce qui me fut dit _à l'origine des choses_. Un de tes aïeux

à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis _en ces lieux_ mon

auteur, et c'est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la

souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu'on élève

un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y

donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de

cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans

le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, Râma, de me laisser _à

jamais_ ce _monument_ de toi.

«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma,

voici un singe appelé Nala: c'est le fils de Viçvakarma, qui l'a doué

de ses dons; Nala, qui trouve son _plus grand_ plaisir à procurer

ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit

préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le meilleur

des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu

l'importance de l'affaire qui amène ici ta majesté; j'empêcherai

les monstres marins de rôder _au milieu de ces travaux_, et Mâroute

lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles,

à ton ordre comme à celui de Nala.»

Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou:

«Je mettrai en oeuvre cette capacité, _insigne faveur_ de mon père, et

j'élèverai une vaste chaussée dans l'habitation des monstres marins:

la reine des eaux a dit la vérité.»

La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de

Râma et rentra dans son domaine.

À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins d'empressement

vers le bois par centaines de mille. Là, se chargeant d'açvakarnas,

de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères

arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et

d'autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par

centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la

mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient à l'envi des crêtes de

montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient déposer leur faix

dans la main de Nala.

Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec

des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout parés de

fleurs.

Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas

de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se

dérouler au souffle du vent.

Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les

intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des

arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de

roseaux.

Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs

épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle

dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient

impétueusement et renversaient même dans l'_Océan_, roi des fleuves,

les arbres nés sur le rivage. C'était alors _partout_ dans ce grand

bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes

rompues.

Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un

nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers.

Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le

fit rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent des

éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d'un pied

hâté une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revêtue encore

de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés.

Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois,

impuissants à _courir ou_ voler, restaient nichés _ou tapis_ dans les

cimes des montagnes.

Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux,

brûlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir là, couvrant

de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les

Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent

contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des

airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent

ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans excepter même Indra,

secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que

celui du noble Raghouide?

«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle

est, cette _admirable_ jetée: et tant que la renommée dira le nom de

cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma[13]!»

[Note 13: «Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan,

rétablit momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû

joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de

rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent

ces récifs _Pont de Râma_, dénomination à laquelle les Arabes ont

substitué celle de _Pont d'Adam_... Ces bancs de sable, connus sous le

nom de _Pont de Râma_, dit ailleurs Malte-Brun, joignent presque l'île

de Ceylan au continent de l'Inde.» (_Géographie universelle_, 1841, t.

Ve, p. 300 et 314.)]

* * * * *

Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une chaussée les deux

rives de cette mer?» demandaient émerveillés les Tchâranas et les

Vidyâdharas. «Celui, répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux

rives de celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus _de

voix_ mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient

frapper les oreilles jusque sur la terre.

De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les

singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des

cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et

Mâroute son haleine d'une manière _tout à fait_ propice: on vit

même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures

accoutumées des singes.

Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu'au

rivage de Lankâ; et, d'une admirable beauté, on la voyait diviser la

mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous

les êtres, elle brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de

chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.

La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de

kotis exigea un mois entier.

Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, chacun dans son

armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l'Océan sur la voie qui

était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se

tenait avec ses _quatre_ amis sur la rive ultérieure de la mer afin de

repousser l'approche des ennemis.

* * * * *

Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec son armée, le

fortuné Râvana de parler ainsi à deux de ses ministres, Çouka et

Sârana: «L'armée entière des singes a franchi l'infranchissable Océan,

et Râma a lié d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les

deux rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un pont

fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin qui, pour nous

perdre, étend son bras _vers nous_! C'est Râma qui fit, Sârana, ce

travail incroyable: la construction d'une telle chaussée en plein

Océan trouble à cette heure mon esprit. Il faut nécessairement que je

connaisse le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations

prises, je disposerai nos moyens de résistance.

«Que vos excellences, revêtant le corps des singes, entrent _donc_,

sans qu'on les remarque, dans cette armée, et veuillent bien en

supputer les forces. Observez, et l'armée, et l'ordre suivi des

marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la

vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes.»

«_Il sera fait_ ainsi!» répondent à cet ordre les démons Çouka et

Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où est l'armée _des ennemis_.

Là, revêtus d'une forme simienne, les deux ministres du monarque des

Rakshasas entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement que

leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes, dont l'imagination

n'aurait pu se peindre une idée et dont l'aspect aurait fait dresser

le poil d'épouvante.

Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou courant par

milliers sur le faîte des montagnes, sur les rives de la mer, dans les

cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent

à computer de tous leurs soins. Mais _en vain_, Sârana et Çouka ne

surent pas trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, sans

fin, indestructible.

Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux magnanimes pour des

espions venus de Lankâ. Ce héros à la grande vigueur les fit saisir

par des singes aux forces épouvantables et dénonça les deux compagnons

à Râma: «Sache que ces deux _faux singes_, lui dit-il, sont des

espions qui nous viennent de Lankâ!»

Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à l'aspect de

Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui

adresser tout frissonnants les paroles suivantes: «Nous sommes venus

dans ton camp, héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous

envoya tous deux, observer ici toute cette armée sous tes ordres.»

Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui trouvait son

plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en souriant ces paroles:

«Si vous avez bien vu toute l'armée, si vous nous avez suffisamment

observés, si vous avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit,

retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre aise,

emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais dans ce moment,

noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s'il est quelque chose

que vous n'ayez pas encore _bien_ vu, il vous est permis de le voir

une seconde fois.

«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas de répéter

au monarque des Rakshasas, le frère puîné du Dieu qui donne les

richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: «Fais-nous

voir autant qu'il est dans ta puissance, avec le secours de ton armée

et de tes parents, cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps

passé, où tu m'as enlevé Sîtâ!

«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lankâ s'écrouler sous

mes flèches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son armée de

Rakshasas!»

À cet ordre, les deux Yâtavas _partent, ils_ arrivent dans la cité de

Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas:

«Arrêtés _dans notre mission_ par Vibhîshana, la mort nous était due,

monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma,

ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est

là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens

du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites

dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau

Daçarathide, Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur

éblouissante et Vibhîshana, ton frère.

«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre

Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a

passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma,

qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin

d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au

fils du roi Daçaratha.»

* * * * *

Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana,

le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne rendrais pas même Sîtâ

par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les

Dieux vinssent-ils à fondre sur moi!»

À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, se leva du siége

royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte

de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur

eût égalé plusieurs palmiers, _l'un sur l'autre étagés_. Flamboyant de

_tout_ son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de

ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer,

et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la

terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de

quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces

demandes à Sârana:

«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des

forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva

écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi

promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux?»

À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à qui les

principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui répondit: «Le singe

qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front

tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute

la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et

ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime

Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils

de Viçvakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit.

«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du

lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des

pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur

débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de

colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos

aux dix points de l'espace; ce héros qui, environné par un millier de

padmas[14] et par une centaine de cent milliards, te défie au combat,

fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des

singes: le nom qu'il porte, est Angada.

[Note 14: Le padma est une quantité égale à dix milliers de

millions.]

«_Tu vois_ ce singe blanc, qui semble d'argent, qui vient de

s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva et qui s'en retourne,

divisant _par sa marche_ les armées simiennes, au milieu desquelles sa

vue répand la joie. Il promène ses pas sur les rives charmantes de

la Gomatî, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en

ces lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne nommée

Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué par l'intelligence et

fameux dans les trois mondes, est appelé Koumouda.

«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne autour de lui cent

et un mille guerriers, s'appelle Nîla, capitaine des capitaines et

conseiller du magnanime Sougrîva, le monarque des singes.

«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, longs de

plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande queue et ressemblent

à la crinière d'un lion; _cet autre, dis-je_, roi de Lankâ, qui, d'un

naturel irascible et dans une _bouillante_ colère, aspire au combat, a

nom Végavat, et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par

un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ sous les

coups de son armée!

«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à sa longue

crinière et qui, poussant des rugissements répétés, observe Lankâ

d'une contenance plus modeste, est nommé Parvata. Il remplissait

_avant ce jour_ de ses cris éternels le Vindhya, qu'il habite,

montagne azurée, délicieuse et charmante à la vue.

«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes et qui bâille

_d'impatience_, qui ne détourne pas ses yeux et ne s'écarte pas de son

armée, qui montre enfin tant de sécurité dans ces grands dangers, a

pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les

singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent

milliers et de quarante centaines.

«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un grand nuage, se tient

au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, là où,

tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler à

grands cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à

une montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite le

Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.

«En voici un autre, que suit une armée formidable, excellente, de

singes, campés avec lui sur le rivage de la mer, comme une seconde

mer. Ce général, appelé Vinata, habite le mont Dardoura et s'abreuve

dans la rivière Parnâça: cent millions de guerriers sont répandus

autour de lui.

«Celui-là, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés, le visage

doré comme le soleil, et tenant levée une roche immense, te défie au

combat, se nomme Krathana. Son armée comprend soixante centaines de

mille hôtes des bois.

«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe plein de splendeur

et qui nourrit un corps dont la teinte est ressemblante à l'or. Dix

milliers et dix centaines de kotis lui obéissent, tous singes prompts

et d'une grande vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ

de bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!»

Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux nobles âmes,

examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu rapporter le nombre des

singes, le monarque pâlit dans tout son corps et sentit faiblir sa

résolution.

* * * * *

Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de parler, Çouka saisit

l'occasion, et, contemplant toute l'armée, il dit à Râvana:

«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes célestes, sont

Maînda et Dwivida: ils n'ont point d'égal au combat. Ils ont obtenu de

Brahma la permission de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que

leur seule force peut broyer la ville de Lankâ!

«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes, se tiennent à leurs

côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha, fils du Trépas, égaux à leur

père. Environnés par cent millions de guerriers, ils observent la

ville et se vantent que leur force va réduire en poussière la cité de

Lankâ!

«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré _pour les

combats_; ce guerrier qui peut dans sa colère agiter, quoi qu'elle

fasse, la mer elle-même par sa vigueur seule, est ce même singe qui

a déjà triomphé de Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant

ces murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le fils

aîné de Kéçari, _ou plutôt_, dit la renommée, c'est le fils du Vent.

On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même qui a franchi la mer. On ne

peut mettre obstacle à son chemin, comme il est impossible d'arrêter

le vent dans sa route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme

il vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est

certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à trois mille

yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit, et le soleil n'ira

plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution dans son âme, que

sa force déjà enivrait d'orgueil. Mais, sans atteindre le soleil, ce

Dieu, le plus invincible des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux

mêmes, il tomba sur la montagne, où se lève _chaque jour_ l'astre qui

donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité sur la face d'un

rocher, s'y brisa quelque peu l'une des mâchoires: c'est de là qu'il

est appelé Hanoûmat. Voilà ce que j'ai appris sur lui dans cette

excursion même, où j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses

formes, sa puissance est chose impossible à décrire.

«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au teint bleuâtre,

aux yeux comme les pétales du lotus; ce guerrier, le plus grand des

Ikshwâkides; lui, de qui la valeur est célèbre dans le monde; lui, de

qui le devoir ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir;

lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les Védas et

qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce prince, en qui réside

avec la destruction même l'assemblage de toutes les armes; lui, qui

pourrait fendre le ciel et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de

qui la colère est comme celle de la mort et le courage est comme celui

d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es allé dans un

ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et qui vient ici te livrer

bataille!

«_Ce guerrier_, qui est à son côté droit avec un éclat d'or épuré, une

large poitrine, les yeux dorés, les cheveux noirs et bouclés, c'est

Lakshmana, l'exterminateur des ennemis, son frère, qu'il tient pour

égal à sa vie. Habile à gouverner autant qu'il est habile à combattre,

il a épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile

à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux; c'est le bras

droit de Râma; il est continuellement comme son âme qui se meut autour

de lui.

«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas est venu se

placer au flanc gauche de Râma, c'est ton frère lui-même, Vibhîshana.

Dans sa colère contre toi, il s'en est allé prêter l'appui de ses

conseils au Raghouide; et ce roi fortuné des rois a fait sacrer

Vibhîshana comme monarque de Lankâ.

«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra dans l'oeil

gauche du maître des créatures, et le contact de _cet hôte incommode_

lui causa une impression douloureuse. Brahma le prit donc avec la

main gauche et l'envoya tomber au loin; puis cette pensée lui vint à

l'esprit: «Que va-t-il naître de cela?»

«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille aux yeux de lotus,

aux regards tremblants comme l'éclair, au visage rond comme le disque

de la lune, et brillant comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un

rayon de lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni Pannagî,

ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même d'une égale beauté. Les

gardiens célestes du monde, à sa vue, d'accourir en ce lieu. Alors,

s'étant approché de Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De

qui est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a conduite

ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa ville de Bhogavatî,

est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur, la Perfection, Lakshmî, la

Satisfaction, la Splendeur ou l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de

raconter cette histoire au Soleil.

«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara, le soleil dit

ces mots à la nymphe, toute fière de sa jeunesse et de sa beauté: «Par

l'opération d'une force écoulée de ma splendeur, il te naîtra un

fils d'une immense vigueur, invincible dans les grandes batailles

aux Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons, aux Dieux; _un

fils_, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient pas la puissance d'ôter

la vie.»

«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur _éminente_, le Dieu

partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le soleil, parce qu'elle

était dans la fleur de l'adolescence.

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 11 / 23 段