À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des singes, Râvana fut

saisi d'une violente colère, et, les yeux tout enflammés d'une

fureur débordante, il dit alors plus d'une fois aux ministres: «Qu'on

saisisse et qu'on châtie cet insensé!» À peine Râvana, de qui la

splendeur égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre

épouvantables noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le héros

se laissa prendre volontairement lui-même pour donner sa force en

spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas. Mais Angada étreignit aussitôt

dans ses deux bras les _quatre noctivagues_, et, les emportant comme

des serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à une

montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité, tous ces

Rakshasas alors de tomber sur la terre sans connaissance et la vie

brisée. Le fortuné Angada frappe alors de son pied la cime du palais,

et ce comble _superbe_ tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux

dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé son nom:

«Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva, le puissant monarque des

singes! Et à Râma, le Daçarathide, et au vigoureux Lakshmana, et au

vertueux roi Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra

ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché mort dans la

bataille.»

Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses mains, s'élança

_dans les cieux_, revint en la présence du magnanime Râma, et, de

retour aux pieds de Sougrîva, il rendit compte de toute _sa mission_.

À peine Râma eut-il ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il

fut ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées vers la

guerre.

L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana la plus vive

colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il poussait de profonds

soupirs.

Alors et sous les regards mêmes du monarque des Rakshasas, les armées,

dévouées au bien de Râma, escaladaient par sections la ville de Lankâ.

Ces héros d'une vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing,

soit en frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les

pitons des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides,

inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche, ou de sommets

arrachés des monts, les fossés aux ondes limpides, les singes

combattaient vaillamment.

Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient les hautes

portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant, bondissant, élevant

des cris, les singes, pareils à de grandes montagnes, se ruaient tous

sur Lankâ même.

L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander à toutes les

armées de sortir au pas de course. À son ordre, les héros joyeux de

s'élancer par toutes les portes en masses compactes, tels que les

courants de la mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage

entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas en venaient

aux mains avec les Dieux. Proclamant à haute voix leurs propres

qualités, les terribles Démons frappent les singes avec des massues

enflammées, des lances, des piques en fer ou des haches; et les singes

de tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec les dents

et les ongles, avec des arbres aux grands troncs, avec des cimes de

montagnes.

D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts avec des

javelots et des piques en fer les singes placés en bas sur la terre.

Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent irrités et précipitent à

coups de poing les Rakshasas du haut des remparts.

Dans ce moment, il s'engagea une série de combats singuliers entre les

singes et les Rakshasas, qui se précipitaient à l'envi les uns contre

les autres.

Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une bravoure égale à

celle de _Râvana_, son père, combattit avec Angada, fils de Bâli.

Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en vient aux

mains avec Pradjangha.

Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî. Poussé d'une

bouillante colère, Vibhîshana fit tête dans la bataille à Mitraghna

d'une fougue irrésistible; et Nala à la grande vigueur croisa le fer

avec le Rakshasa Tapana.

Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et Sougrîva, le roi

des singes, affronta le duel avec Praghasa. Le sage Lakshmana se posa

dans le combat à l'encontre de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre

ennemis à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou,

Souptaghna et Yadjnakétou.

Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient couplés avec

_beaucoup_ d'autres guerriers Yâtavas pour se livrer des combats

singuliers. Là, bouillonnait donc une épouvantable, immense,

tumultueuse bataille de héros singes et Rakshasas, désirant tous

également la victoire. Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on

voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de cadavres, où

les cheveux des morts figuraient aux yeux des herbes fluviales.

Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros Indradjit, plein de

colère, frappa de sa massue Angada, comme Indra lui-même frappe de son

tonnerre. Mais le bel Angada lui brise dans la bataille son char aux

admirables ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un cri _de

victoire_. Sampâti, blessé par trois flèches de Pradjangha, asséna un

coup du shorée, qu'il tenait, à son adversaire, et l'étendit sur le

champ du combat. Atikâya, de qui la vigueur infinie pouvait briser

l'orgueil des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha

et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur lui; mais

l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui enfonça les deux yeux.

Le Démon à la main prompte de lui déchirer le corps avec ses flèches

acérées, mais Nala d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd

qu'une montagne.

Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux Djâmboumâlî

perça dans le combat Hanoûmat entre les deux seins avec sa lance de

fer. Mais le fils du Vent s'élança sur le char, et, frappant le Démon

avec la paume seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une

montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé le corps de

Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma le Rakshasa d'un coup

de sa massue. Praghasa, qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons,

tomba sous l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et

Sougrîva de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche,

Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa d'un aspect

épouvantable, qui semait des averses de flèches.

Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou, de Souptaghna

et du Rakshasa Yadjnakétou avaient blessé Râma. Mais, avec quatre

flèches, Râma dans sa colère de trancher les têtes de ses quatre

ennemis: les chefs _coupés_ bondissent _hors des épaules_ et croulent

sur la terre.

Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora de ses dards aux

ornements d'or le roi Soushéna et poussa maint cri _de victoire_; mais

celui-ci, voyant un instant propice, _le saisit et_ soudain lui broya

son char sous le coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa

légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite à bas du char

et se tint pied à terre, une massue à la main.

Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des singes, prit un

vaste rocher et courut sur le noctivague. Néanmoins, d'un mouvement

rapide, le rôdeur des nuits, Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec

sa massue le roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le

quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible coup de massue,

envoya sa _lourde_ roche tomber dans la poitrine même de son rival et

_termina_ ce grand combat. Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague

Vidyounmâlî tomba sur la terre, ayant son coeur moulu et sa vie brisée.

Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient ainsi, le soleil

parvint à son couchant et fut remplacé dans les cieux par la nuit

destructive des existences. Alors un combat de nuit infiniment

épouvantable s'éleva entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait

l'un contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire:

«Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?» criaient les

Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient dans le combat de

coups réciproques au milieu de cette affreuse obscurité. «Fends!...

déchire!... amène!» disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en

fuite!» criaient les autres. On ne distinguait que ces mots dans un

bruit confus au milieu de cette affreuse obscurité.

Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient dans les

ténèbres comme de grandes montagnes, dont le feu consume les forêts et

les herbes. Les ours, couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur

et dévoraient les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité.

Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur immense criaient

eux-mêmes çà et là, dévorant les quadrumanes au milieu de cette

inextricable nuit.

Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à leur tour dans

l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient avec les poings et

les dents. Répétant leurs assauts, ils déchiraient à belles dents,

pleins d'une violente colère, et les coursiers aux riches panaches

d'or, et les drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs

assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les chars,

les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les guerriers

habitués à combattre sur les éléphants.

Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus excellents des

noctivagues, les frappaient de leurs flèches pareilles à la flamme du

feu.

Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les roues des chars,

une poussière épaisse dérobait aux yeux et les armées et toutes les

plages du ciel.

Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas, mêlé d'un

côté au son des conques et des flûtes, jouées par les terribles Démons

aux formes changeantes, d'un autre aux gémissements des Rakshasas

blessés, aux cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux,

frappaient les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ du

combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier de chair et

de sang, n'offrait là que des bouquets d'armes au lieu de ses présents

de fleurs.

Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à ravager de

toutes parts l'armée d'Angada par une averse de flèches.

Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache, l'âme tout

enveloppée de colère, un _vaste_ rocher à la force de ses bras et

pousse trois et quatre fois un cri. Submergé sous un torrent de

flèches, le prince simien lance rapidement son roc et brise le char de

son ennemi sous la chute impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui

le terrible singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne

son char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors même

invisible.

Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier toutes les

flèches et terrible dans les batailles, courut sacrifier au feu

suivant les rites sur la place destinée à consumer les victimes.

Tandis qu'il célébrait les cérémonies en l'honneur du feu, les Yâtavas

s'empressèrent d'apporter là, où le Râvanide était, des bouquets de

fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des flèches à la

pointe aiguisée, des _morceaux de_ bois, des myrobolans belerics, des

vêtements rouges et une cuiller double en fer noir. De tous côtés, à

l'entour du feu, ils jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer

et de traits barbelés.

Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc noir et versa

dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli du cou. Une grande

flamme, pure de fumée, s'allume soudain, et des signes, présage de

victoire, se manifestent avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même,

et, tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or épuré,

il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié. Ensuite, du

milieu des feux sacrés s'élança un char magnifique, attelé de quatre

beaux coursiers avec des panaches d'or sur la tête.

Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné Démon, qui

s'était rendu invisible, eut-il rassasié du sacrifice le feu, les

Asouras, les Dânavas et même les Rakshasas; à peine eut-il fait

prononcer par la voix des Brahmanes les bénédictions et les voeux

pour un bon succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil,

brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré. Attelé de

quatre chevaux sans frein, il marchait invisible, couvert de riches

vêtements, approvisionné de traits divers, armé de grandes lances à

l'usage des chars, muni partout de bhallas et de flèches ressemblantes

à des lunes demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli

et pareil en éclat au soleil adolescent, _se déroulait sur le char_:

c'était le drapeau qu'arborait Indradjit.

Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des prières

consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même ce langage:

«Aujourd'hui que j'aurai tué ces _deux insensés_, qui méritent la mort

et que leur folle audace engage dans un combat, je vais rapporter une

victoire délicieuse à Râvana, mon père!»

Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux yeux, il blesse

alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana. Les deux frères,

enveloppés dans une tempête de ses flèches, saisissent leurs arcs et

lancent dans les cieux des traits épouvantables. Mais ce couple de

héros à la grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de

flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à un grand

Asoura.

Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance de la magie

dont il était doué, le Râvanide voila toutes les plages du ciel,

enveloppées de brouillards et d'obscurité. Tandis qu'il se promenait

ainsi dans les airs, on n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des

roues, ni le son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait même

aucune forme de son corps.

Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il plein de

courroux à son frère, décocher la flèche de Brahma pour la mort de

tous les Rakshasas!»

«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un seul Rakshasa tous

ceux qui vivent sur la terre et _de confondre avec les Rakshasas qui

nous font la guerre_ ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment,

ceux qui sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous les

mains jointes!»

Dans l'intervalle à peine d'un clin d'oeil, le Râvanide lia par la

vertu d'une flèche _enchantée_ les deux frères, qui, tombés sur le

champ de bataille, ne pouvaient plus même remuer les yeux. Tous les

membres percés, couverts l'un et l'autre de javelots et de flèches,

en vain cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme deux

bannières du grand Indra qu'on plie _après une fête et_ qu'on lie

d'une corde.

Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des héros, ces

deux frères ensevelis dans la douleur, baignés de sang et tous les

membres hérissés de flèches! Il n'était pas dans tout le corps de ces

deux guerriers une largeur de doigt sans blessure; il n'était pas si

minime partie que les dards n'eussent percée ou même détruite.

Ensuite les _singes_, hôtes des bois, portant leurs yeux dans le ciel

et sur la terre, virent gisants les deux frères Daçarathides, que les

flèches tenaient là garrottés.

Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive douleur à la

vue de ces deux héros, tombés sur la terre et couverts d'une grêle

de flèches. Parcourant des yeux le firmament et toutes les plages du

ciel, les simiens ne virent pas dans tout ce _vaste_ champ de bataille

Indradjit, qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana,

regardant lui-même dans les airs avec des yeux éclairés de la même

science, aperçut le fils de son frère, qui s'y tenait caché grâce aux

prestiges de la magie.

Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans tous les membres,

se mit à fatiguer de ses épouvantables flèches, présent d'_Agni_, tous

les chefs des quadrumanes, et, les enchaînant avec la magie de ses

dards, il faisait tomber ces héros fascinés sur la face de la terre.

Quand il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes par

les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant et dit ces

paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune, je les ai garrottés

à la face même de l'armée avec cet affreux lien d'une flèche: voyez,

Rakshasas!» À ces mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues,

accoutumés à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis dans la

plus haute admiration. Tous alors de crier à grand bruit, comme

les nuées _tonnantes_; et tous, à cette nouvelle: «Râma est tué!»

d'honorer à l'envi ce _vaillant_ Râvanide.

Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette bataille, entra

d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant la joie à tous les

Naîrritas.

Là, il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son père, les mains

jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle que Râma et Lakshmana

n'étaient plus. À peine eut-il ouï que ses deux ennemis gisaient

morts, Râvana joyeux de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au

milieu des Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils

sur le front; et celui-ci répondit aux questions de son père, en lui

racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana eut ouï

le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta le souci, que le

vaillant Daçarathide avait déjà fait naître dans son âme, inondée

par un torrent de plaisir, et, dans les transports de sa joie, il

congratula son fils.

Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne éminente,

dévouée, exécutant les choses à son moindre signe: elle était

au-dessus des autres et se nommait Tridjatâ. Quand le monarque des

Rakshasas vit la Démone accourue à la parole de son maître, celui-ci

tint ce langage:

«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, _mon fils_, a tué Râma et Lakshmana,

fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui voir les deux frères

morts sur le champ de bataille. Sans incertitude, sans crainte,

sans préoccupation maintenant, il est évident que la Mithilienne va

s'approcher de moi, _souriante_ et parée de toutes ses parures.»

À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles ouï ces

paroles de Râvana le méchant, qu'elles s'en allèrent où était le char

Poushpaka. Elles s'empressent de tirer le _céleste_ chariot de sa

remise, et viennent trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas.

Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux, de

banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit proclamer dans toute

la ville: «Râma et Lakshmana sont morts: c'est Indradjit qui les a

tués!»

Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ, vit la terre

couverte par des armées de héros quadrumanes, les Rakshasas, l'âme

remplie de joie, mais l'aspect épouvantable, et les singes consumés

par la douleur à côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux

héroïques Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la cuirasse

détruite, l'arc échappé des mains, le corps, _pour ainsi dire_,

tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les pleurs du chagrin,

tremblante, consumée par la douleur, elle se mit à gémir d'une manière

lamentable.

«Tous les doctes interprètes des marques naturelles, qui m'ont dit:

«Tu seras mère et tu ne seras jamais veuve!» n'avaient donc pas dit

la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Les savants, qui

m'appelaient tous: «Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils,

l'épouse d'un héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité,

puisque Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, qui

ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains, me prédisaient tous que

je serais une reine couronnée, ils ne disaient donc pas la vérité,

puisque Râma fut tué aujourd'hui! Tous ces brahmes savants, qui m'ont

assuré dans l'audition _des prières_ que je serais bienheureuse et que

j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge, puisque

Râma fut tué aujourd'hui!»

La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait ces plaintes:

«Reine, ne te livre pas au désespoir, car ton époux est vivant. On

voit des marques certaines accompagner toujours la défaite des héros.

En effet, quand le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas

_si_ bouillants de colère et _si_ brûlants d'exercer leur courage et

leur impatiente ardeur.

«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, sans énergie;

elle se débande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des

eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée,

pleine d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde ici le

Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.

«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces

deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas

encore abandonnés. _Ce n'est pas ce qu'on voit_ ordinairement; _car_

le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme

s'est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion.

Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a

jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n'ont

pas, ces deux héros, perdu la vie.»

Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit

encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: «Puisse-t-il en être

ainsi!»

Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque des hommes ne

put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait

de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue

l'avait blessée au coeur, telle qu'une jeune gazelle, par une flèche

empoisonnée.

* * * * *

Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, quoiqu'il

fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa

durabilité, grâce à l'union d'une plus grande part de l'âme divine

dans sa nature humaine.

Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de

sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand

il vit Lakshmana tombé _près de lui_, alors, saisi par la douleur et

le chagrin, désespéré, il prononça d'un accent plaintif le nom de sa

mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:

«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi,

qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché _parmi

les morts_? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même

d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de

nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir tous _les biens_;»

c'est une parole des Védas; «mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un

frère!» c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère

_par son hymen avec mon père_, et Kâauçalyâ est celle qui m'a donné

le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l'autorité

d'une mère.»

Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros gisant et lui

souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi

dans ton coeur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans

ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi _seulement_ le

fils de Vinatâ, ce divin _Garouda_, à l'immense vigueur, qui dévore

les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l'un et l'autre

de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents _sous les

apparences de flèches_.»

Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au

céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'élève

un vent _impétueux_ avec des nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la

mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés

sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés

de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes _de

l'invincible oiseau_. Les serpents _de la terre_ et les reptiles,

habitants des eaux, tremblent d'épouvante.

Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient

ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu

du ciel. À la vue de l'oiseau, qui vient à _tire d'aile_, tous les

reptiles de s'enfuir çà et là. Et les serpents, qui se tenaient

sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles

hommes, disparaissent _au plus vite_ dans les creux de la terre.

Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et

de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune.

Toutes les blessures se ferment dès que l'oiseau divin les a touchés,

et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les

cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et,

_sous l'impression de ce baiser_, il revint en eux-mêmes deux fois

plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, de prévision et même

d'intelligence _qu'ils n'avaient auparavant_. «Grâce à toi, lui

dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le

Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la

bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous

avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses

de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô

toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de

célestes guirlandes et de parfums célestes?»

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 13 / 23 段