eux-mêmes des vertus, on doit naturellement considérer avec justesse
l'amour, l'utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et
ses compagnons suivent _aveuglément ses pas_. Les choses étant ce
qu'elles sont, à quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître?
Ce qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée où l'on
examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres
ne sont, à bien dire, qu'un mauvais emploi du nom.
«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie son devoir dans
ses conseils: je me retire à l'instant vers ce Râma, qui est sans
cesse, lui dévoué, invariablement au devoir; car on m'a toujours dit
que c'est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; _un prince_ qui
n'abandonne jamais le faible abrité dessous sa protection; _un roi_
qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je laisse avec une vive
douleur ici tous mes parents divers, et je m'en vais, conseillé par
le devoir, demander un asile à ce noble enfant de Manou. Une fois
cela fait et moi parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui
sache indiquer la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution
qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.»
* * * * *
Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque des
Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à coup de son siége,
le cimeterre à la main, tel qu'un nuage sombre, tonnant, d'où
jaillissaient de longs éclairs; et, poussé par le sentiment de la
colère, il frappa du pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait
assis. Le prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme le
fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de la foudre. La
terreur saisit les ministres à la vue de cette rixe, comme elle saisit
les créatures à l'aspect de la pleine lune tombée dans la gueule
de Râhou. Prahasta se mit à calmer doucement le monarque irrité des
Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à
la main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se rasséréna,
tel que la mer au temps où ses flots, revenus au calme, sont rentrés
dans ses rivages.
Les _grands_ demeuraient là, formant un cercle autour du trône, où
Râvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et
beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne
de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le
feu allumé de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son
bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et brillant d'une
grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un généreux
coursier, la ligne que lui traçaient les inspirations de sa noble
race. Quand il eut réfléchi un instant, pris, quitté et repris une
résolution, Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le
devoir:
«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne sont pas nommées
de l'amour ou de la colère. Ce coup de pied n'est donc pas un bien
grand malheur à mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à
plaindre, ce sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et
qui, en dépit de leur _auguste_ naissance, ont asservi leurs âmes à
la colère. Toutes vos excellences ont embrassé _les opinions de_
cet homme, et c'est un malheur, où je vois le grand signe d'une
catastrophe universelle.
«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ de bataille.
Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait périr et lui-même et
tout son peuple. La meilleure des flèches à la pointe acérée ne cause
pas autant de mal que les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui
ont peu d'âme.
«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta
famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de ce pas avec
colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent vers l'Océan. À cette
heure, où j'ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur
de la justice, puis-je faire autrement que de t'abandonner comme un
éléphant qui est enfoncé dans la boue?»
* * * * *
Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colère, entendu
ces paroles de Vibhîshana, il répondit à son frère en ces termes
pleins d'amertume: «On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent
irrité; mais non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui
sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le
caractère des parents: les infortunes des parents font toujours
du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi dédaignent et
méprisent _dans leur parent_ un chef actif, héroïque, savant, qui sait
le devoir et qui se plaît avec les gens de bien.
«Félons, coeurs dissimulés, se réjouissant toujours des revers les uns
des autres, les parents sont pour nous _des ennemis_ terribles; et
c'est d'eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part,
dans la forêt Padma, les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue
des chasseurs qui viennent, tenant des cordes à leur main. Écoute-les,
Vibhîshana!
«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les
autres armes; il est dans nos parents, esclaves égoïstes de leurs
intérêts: voilà ce qui est à craindre. Ils indiqueront sans doute
le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est
toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents.
«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!... Mais qui est
monté sur le trône a les pieds sur le front de ses ennemis!»
Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, le fortuné
Vibhîshana, dont il avait excité la colère, lui répondit en ces
termes, debout au milieu des ministres: «Il est donc vrai, Démon des
nuits! les hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort
n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement
à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, m'avait tenu ce
discours, il eût cessé de vivre à l'instant même. Loin de moi, honte
de ta race!» Après qu'il eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui
la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à
coup, le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.
Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant
au sein des airs, il se dirigea vers le mont Kêlâsa, où habite le
monarque à la vigueur sans mesure, fils de Viçravas, avec ses nombreux
Gouhyakas et ses Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le
palais de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef _de
tout, Çiva_, la vertu en personne.
Environné de troupes nombreuses _d'immortels serviteurs_, le suprême
seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux
un taureau, était venu avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui
préside aux richesses dans sa _brillante_ demeure.
Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux dés. Sur
ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le prince des Rakshasas,
Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, qui venait à la montagne, dit
ces paroles au maître des richesses: «Voici que Vibhîshana vient
se réfugier vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le
ressentiment, parce qu'il a reçu un outrage du monarque des Rakshasas.
Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer chez toi. Que
ce héros vigoureux à la grande vaillance s'en aille promptement
aujourd'hui même, engagé par toi, se présenter devant Râma. Ensuite,
Vibhîshana étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et
le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le trône des
Rakshasas.»
Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur
la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le
bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste rejeton de Viçravas:
«Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te
livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la
couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon
ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin _fortuné_
des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C'est là
que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les
armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici vers
lui, _vaillant_ meurtrier des ennemis.»
Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas,
tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: «Partant d'ici,
héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c'est
ce que nous avons déjà vu dans _l'avenir_ depuis longtemps. Hâte-toi
d'aller en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, le salut
de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même sur le trône,
vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la
vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince
à l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et
de tous les êtres appliqués au devoir.
«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans
pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer de guerres, qui est le
perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques
de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu
de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer
le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre
toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d'un jeune
frère que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux.
«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin
derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas
une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des
plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»
Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère
aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses
réflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans
ses pensées: «Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la
grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta
pénitence et de tes bonnes oeuvres! Nous voyons toutes ces choses _dans
l'avenir_, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.
«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes,
l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c'est le
trésor des vertus; c'est la voie suprême où circule ce qui se meut;
c'est la racine de l'univers entier.»
À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs
bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut
adoré le Dieu Çiva et l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit
d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla
chercher la présence du héros à la grande force.
Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant
au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d'un mont et paraissait
flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le
fortuné Démon planait au sein de l'air, semblable à une montagne de
nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis eux-mêmes
d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force
épouvantable reluisaient par l'éclat des parures.
Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrîva, l'eut
aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots
que lui dictait sa prudence: «Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une
cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans
doute pour nous tuer.»
À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs
des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: «Donne-nous
promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu'ils
tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»
Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, étant arrivé sur
le bord septentrional de la mer, s'y tint, planant au milieu des
airs. Le Démon à la grande sagesse, abaissant de là ses regards sur le
monarque et sur les singes, leur dit en criant d'une voix forte:
«Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est un
Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain des Rakshasas.
C'est par lui que Sîtâ fut emportée du Djanasthâna, après qu'il eut
tué Djatâyou. Je suis le frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana
est mon nom. Je _tentai_ d'ouvrir ses yeux par différents et sages
discours: «Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que
Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la mort pousse en avant, ne
voulut point agréer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un
malade qui veut mourir se refuse au médicament.
«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave, je viens,
abandonnant mes amis et mon épouse, me réfugier sous la protection
de Râma. Je n'ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d'une autre
opulence, ni de la vie: puisse mon abandon même de tous ces biens
m'obtenir la faveur du prince fils de Raghou!
«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur de toutes les
créatures, que je suis venu solliciter sa protection.»
Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: «Le frère
puîné de Râvana, dit le monarque des singes, le héros Vibhîshana,
comme on l'appelle, vient, accompagné de quatre ministres, se mettre
sous ta protection. C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous
envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure de lui; c'est là
mon avis, ô le meilleur des hommes patients. Il vient avec une
pensée tortueuse, méchante, infernale, épier l'heure où tu seras sans
défiance pour te frapper: homme sans péché, _méfie-toi!_ c'est un
ennemi caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses quatre
amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce Vibhîshana qui s'est
jeté dans nos mains.»
Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il dit à Sougrîva,
constant dans la douceur, l'attention sur le temps présent et la
vigilance pour le temps à venir: «Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque
tous les conseillers, Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des
peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen que nous
avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: oui! les rois sont
environnés de piéges.»
Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler entièrement les
chefs des tribus simiennes, tous héros, tous versés dans les affaires,
tous adroits à lancer une flèche.
Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles de Vibhîshana
et qui désiraient agir pour le bien de Râma, lui dirent avec
soumission: «Il n'est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes,
fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c'est donc par
amitié, c'est qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes
conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués
tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à tour, et, _s'il
est nécessaire_, à deux et plusieurs fois.»
À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles
sur les précautions qu'il fallait observer à l'égard de Vibhîshana:
«Il convient d'examiner à fond cet étranger, qui vient de chez
l'ennemi; il ne faut point ajouter foi précipitamment au langage de
Vibhîshana. Ces Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant
ce qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de vous
attaquer: un malheur _ici_ serait _pour eux_ un bonheur!»
Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots: «Qu'on expédie
promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu'un émissaire
observe de toute son attention le caractère de ce réfugié, et, sur
l'examen fait, que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la
juste raison.»
Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré la chose dans
son esprit illuminé par tous les Traités, exprima sa pensée dans ces
termes exempts de reproche et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le
monarque des Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel
méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni de
temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans rien négliger.»
Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis de sens:
«Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou,
Vibhîshana soit interrogé sans précipitation avec des paroles douces.
Quand tu sauras distinguer son caractère, ô le plus éminent des
hommes, alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution,
devant laquelle aura marché l'intelligence.»
Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus grand des
conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens:
(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser, quand
Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et
le plus éloquent des êtres à qui fut donnée la parole:)
«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil, ni une
ambition de supériorité, mais, comme il convient, sire, la gravité de
cette affaire, qui va dicter mon discours.
«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion, soit un
émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure, puisqu'il n'en
peut résulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connaître
Vibhîshana tout d'un coup, et c'est une faute de traîner ici le temps
en longueur: donc, il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.
«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune
raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour cette objection quelques
mots à répondre: «Il en est ici du temps et du lieu ce qu'il en est
des vertus ou des vices dans chaque homme: _ce sont les unes ou les
autres qui font l'à-propos ou l'inopportun_. Ce qui est accompagné du
moyen porte bientôt ses fruits.
«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans une fausse route;
il a su que tu avais immolé Bâli et mis Sougrîva sur le trône; il
aspire à posséder _aussi_ le trône _de son frère_ et voit déjà, son
âme le présageant, _que les choses auront ici la même fin_: voilà sans
doute les considérations placées en première ligne devant ses yeux,
_et les motifs_ qui amènent Vibhîshana vers toi.»
Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible Râma lui répondit
en ces termes: «J'ai moi-même quelque envie de parler sur Vibhîshana.
Je désire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs,
inébranlables dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse jamais
l'homme qui vient à moi sous les couleurs de l'amitié! S'il est en lui
de la perfidie, le blâme des gens de bien _n'_en sera_-t-il pas_ le
châtiment?
«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans une noble voie
et qui vient à moi sans détour, veuillez bien retirer de lui vos
soupçons.
«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il capable, singes,
de me nuire en la moindre chose?
«On raconte que _jadis_ une colombe accueillit avec politesse un
_vautour, son_ ennemi, qui était venu lui demander assistance, et lui
offrit sa chair même en festin. Si une colombe, un simple volatile,
donna l'hospitalité au meurtrier de son épouse, à plus forte raison
dois-je accueillir ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, _il est vrai_,
mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, vient se réfugier
vers moi, accompagné de ces démons!
«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres, ai-je dit quand
je prononçai mes voeux, et d'épargner dans le combat ceux qui diront,
implorant ma pitié: «Je me rends à toi!»
«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des singes; je lui donne
toute assurance: autrement, Sougrîva, ne serais-je pas un Râvana
moi-même pour Vibhîshana?»
Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné de Râvana fut
invité par le roi des singes et descendit aussitôt du ciel avec ses
compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s'approcha de
Vibhîshana, l'étreignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui
montra le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à terre avec
ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes
aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imité par ses
compagnons eux-mêmes, le vertueux Démon changea sa forme en une autre
plus avenante et se prosterna aux genoux de Râma.
Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit relever,
l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta grandeur est mon amie?»
À ce langage _poli_, Vibhîshana répondit en ces termes non moins
polis, mariés au devoir et sur l'expression desquels se levait
l'expression de ses qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je
fus outragé par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, et
je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour toutes les
créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses
et l'empire même. Je ferai une alliance avec toi, héros à la grande
sagesse, et je conduirai tes armées à la mort des Rakshasas et à la
conquête de Lankâ.»
Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon dans la race
d'un saint[12] n'ajouta point un seul mot et contempla silencieusement
le magnanime Râma.
[Note 12: Le rishi Poulastya.]
À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana: «Mon ami, va
chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau à la mer et sacre au milieu
des principaux singes à l'instant même ce Vibhîshana, par ma grâce,
monarque des Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a
gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait son frère,
Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité au milieu des chefs
quadrumanes. À la vue de la bienveillance que Râma témoignait au
_pieux Démon_, tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes
clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils.
Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: «Comment
traverserons-nous cette mer, inébranlable asile des monstres marins?
Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une
armée cet empire de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.»
À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de répondre: «Un
monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas droit à réclamer le secours de
la mer, car la main qui a creusé ce grand bassin des eaux, vaste et,
_pour ainsi dire_, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un
devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons
offices d'une parente: voilà quelle est mon opinion! En effet, Sagara,
vous l'avez ouï dire, fut un des aïeux de Râma: aussi, prenant de
nobles sentiments, la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra
certainement, _je le répète_, les bons offices d'une parente.» Ces
paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent au fils de Raghou, dont
le caractère était naturellement fait pour le devoir.
Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande splendeur,
habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait un sourire, à
Lakshmana comme à Sougrîva, le monarque des singes: «J'approuve,
Lakshmana, ce conseil de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva,
s'il te plaît également.»
À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, lui répondirent,
_d'un commun accord_, en ces termes, d'une résolution bien arrêtée:
«Les Dieux puissants, Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir
Lankâ, s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour
épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non,
de Vibhîshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit liée d'un
pont!»
* * * * *
Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression des sens pour
ce héros d'une grandeur infinie, couché sur le sol de la terre. Mais
Râma eut beau réprimer ses sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle
méritait, la mer ne se montra point à ses yeux.
Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, il dit
les yeux enflammés ces paroles avec colère: «Vois donc, Lakshmana,
l'insolence de cette ignoble mer! Je l'honore, et pourtant elle ne
veut pas m'accorder la vue de sa personne! La placidité, la patience,
la douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables, sont des
qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur pour les gens sans
vertus. Le monde ne sait honorer que l'homme cruel, audacieux, qui se
donne à soi-même des éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne
parle jamais que le bâton levé.
«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches pareilles à des
serpents! Je vais à l'instant même bouleverser dans ma colère cette
mer qu'on ne peut émouvoir!»