«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'éléphants,

tous enivrés pour les combats; elle est fermée de portes liées

solidement; elle est environnée de fossés profonds. Elle a quatre

portes vastes et très-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des

machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande

dimension. Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables

de fer massif, travaillées avec art; et devant elles sont rangés des

çataghnîs par centaines, que les troupes héroïques des Rakshasas

ont forgés _de leurs mains_. Elle est immense, pleine de chars et de

vigoureux Démons, premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis

arrivant sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé,

inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, de

pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, aux froides

ondes, peuplés de poissons, mais infestés de crocodiles, inspirent

l'effroi et portent _au coeur_ une _mortelle_ épouvante. Dans les

portes sont quatre couloirs étroits du fer le plus dur, que défendent

des machines de guerre et des archers nombreux, intrépides, à la

grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les franchisse, elle

trouve devant elle trois nouveaux défilés, tous remplis d'engins

meurtriers, disposés de tous les côtés autour des fossés. Derrière eux

vient seul, _mais plus impraticable_, un dernier passage difficile,

fort, bien solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de

nombreuses colonnes faites du même riche métal.

«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié toute la cité

et fendu les remparts du côté où nous traversons l'empire de Varouna.

Songe que la ville de Lankâ est _déjà comme_ détruite par les singes!»

* * * * *

Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de ses ennemis, tint

ce langage à Sougrîva, le singe au long cou: «Sougrîva, je suis d'avis

que nous partions à l'instant même; car c'est une heure convenable

pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de

sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî est au

septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta

_ou la main_. Mets-toi donc en route, Sougrîva, entouré de ton armée

entière. Les signes qui se révèlent à mes yeux sont tous propices: je

ferai mordre la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la

Mithilienne.

«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, s'en aille visiter

la route en avant de cette armée. Général Nîla, obéis à ma voix et

conduis promptement les bataillons par un chemin où l'on trouve en

suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais

ombrages!

«Que le singe _nommé_ Rishabha, _parce qu'il est_ le taureau des

singes et _qu'_il règne sur une multitude de simiens, s'avance,

commandant l'aile droite de l'armée quadrumane. Non facile à vaincre,

comme un éléphant, qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux

pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile

gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, comme le roi des

Immortels sur _le céleste éléphant_ Aîrâvata, je marcherai au milieu

de l'armée pour en diriger tout l'ensemble. Qu'après moi vienne

immédiatement Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça[11] sur

le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, Soushéna et

Végadarçi, que ces trois singes défendent nos derrières avec le

magnanime roi des ours!»

[Note 11: Autrement dit Kouvéra; mais le nom de BHOUTAIÇA, _le

seigneur des êtres_, est une dénomination plus ordinairement affectée

au Dieu Çiva.]

Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque

des quadrumanes et _son frère_ Lakshmana, s'avance avec l'armée vers

la plage méridionale.

Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable suivaient

les pas de Râma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie.

Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits,

ils s'avançaient ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient

des racines et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de

grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres d'orgueil, ils

s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa place, ils s'invectivent;

les uns tombent et se relèvent, ceux-là dans leur chute font choir les

autres. «Certes! il faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses

noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de Sîtâ.

Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux vagues de

l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une

mer, dont la tempête a déchaîné la fougue impétueuse.

Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le

resplendissant Lakshmana dit à Râma ces mots d'une parfaite justesse:

«Bientôt, ayant tué Râvana et reconquis la Vidéhaine, qui te fut

ravie, tu dois revenir, couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux

abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le

ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la réussite

dans ton expédition. Le vent accompagne les armées d'un souffle

bon, agréable, doux, fortuné; ces quadrupèdes et ces volatiles, qui

ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits.

«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a déjà

saisis dans cette heure même: j'en ai pour signes l'oppression des

constellations et des planètes, qui leur sont affectées.»

Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère.

L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface de la terre:

le sol en avait disparu sous la foule de ces héros ours et singes, de

qui les armes étaient les ongles et les dents. La poussière, soulevée

par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs

mains, offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde

terrestre.

Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, commandée par

Sougrîva, cheminait sans relâche jour et nuit. Brûlante de combattre,

elle s'avançait d'un pied hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente

de courir à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un

seul instant.

Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya et ceux du Malaya,

cette alpe sourcilleuse, arrivèrent, suivant l'ordre des bataillons,

sur les bords de la mer au bruit épouvantable.

Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de son allié, Râma

de gagner promptement la majestueuse forêt du rivage; et là, dans

cette vaste plage aux franges toutes baignées par les vagues, aux

roches nettes et lavées par les ondes, ce héros, le plus aimable de

ceux qui savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous

voici arrivés au réceptacle des ondes salées.

«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération les moyens

de traverser ici la mer. Que personne dans les héros singes, quel

qu'il soit et de quelque endroit qu'il vienne, ne quitte son armée

pour aller dans ce bois, dont les périls sont cachés et qu'il faut

reconnaître!» Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana

firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux rives plantées

d'arbres.

* * * * *

Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut assis par

Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles sur le rivage

septentrional de la mer. Alors deux généraux des singes, Maînda et

Dwivida, battirent de tous côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs

à l'entour des armées.

Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain des rivières

et des fleuves, Râma tint ce discours à Lakshmana, qu'il voyait se

tenir à ses côtés: «Le chagrin s'en va avec le temps qui s'écoule,

c'est l'effet constant ici-bas: au contraire, l'absence de ma

bien-aimée augmente de jour en jour mon chagrin.

«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du milieu des

Rakshasas dissipés devant elle comme un trait de la foudre, qui a

fendu le sombre nuage? Telle que la riante fortune, quand verrai-je

donc, victorieux de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme

les pétales du lotus?

«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que

m'inspire l'absence de la Mithilienne, _et me revêtirai-je de la joie_

comme d'un autre habit blanc? Cette femme d'une nature infiniment

délicate, le jeûne et le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore

dans la situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune.

Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la poitrine du monarque des

Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener _ma_ Sîtâ, noyée maintenant

sous les vagues furieuses du chagrin?»

Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, le soleil,

dont le jour près de finir avait émoussé les rayons, parvint à la

montagne où son astre se couche.

* * * * *

Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, incendiée par

lui, quand la mère du monarque des noctivagues Démons, ayant appris,

déchirée par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles,

pleins de force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage

dont la plus haute vérité formait la substance: «Hanoûmat fut envoyé

ici par le fils de Raghou, versé dans la science de la politique et

livré aux soins de chercher son épouse bien-aimée: le messager a vu la

captive.

«C'est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque des Rakshasas:

tu sais, prince à la vaste prévoyance, ce qui doit en résulter à coup

sûr dans l'avenir. Car, ô toi, qui sais le devoir, un grand plaisir

que l'on goûte en violant son devoir ne manque jamais d'apporter à

l'homme une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.

«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une action _justement_

blâmée: elle produit en moi une douleur telle que si j'avais mangé une

nourriture empoisonnée. Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut

enlevée, Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous les

chemins des flèches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans

sa colère, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-même, ce

héros, _si_ ferme dans le voeu de la vérité et dans la céleste force de

ses flèches!

«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué ce rejeton du roi

Daçaratha, la crainte agite mes sens et mon âme ne trouve point où se

reposer dans la tranquillité! Singe aux grands yeux, héros à l'esprit

infiniment délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais

aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais écouter, si

tu peux, à Râvana un langage utile et qui se lève _comme un astre_

doux sur le ciel de l'avenir. Car moi, je n'ai pas la force, mon fils,

de gouverner cet insensé, ce coeur qui a secoué le frein, cette âme qui

a déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des êtres à qui

la voix fut donnée en partage, fais entendre au plus vite ces mots de

ta bouche au petit-fils de Poulastya: «Renvoie libre Sîtâ!» car c'est

dans cette parole qu'est notre salut.

«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel c'est par toi

seul et par ta vie sage qu'on est maître de ce peuple enfoncé dans le

vice.»

À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa mère, joignit ses

mains pour l'andjali, prit congé d'elle et s'en alla, impatient de

voir le monarque des Rakshasas, non que les délices des sens, _où

nageait son frère_, eussent allumé sa jalousie.

* * * * *

Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable et

glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, tel que s'il était

Indra même, avait frappé sa ville de Lankâ, il dit, ses yeux rouges

de fureur et sa tête légèrement inclinée par la colère, à tous les

Démons, ses ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat est

venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque dans mon

gynoecée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. Hanoûmat a brisé le faîte

de mon palais, il a tué les principaux des Rakshasas, il a bouleversé

toute la cité de Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que

devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous semble convenable

ici pour nous: qu'est-ce que nous avons de mieux à faire dans cette

conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la

racine de la victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien

délibérer au sujet de Râma.»

À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Démons à la grande

force, joignant leurs mains en coupe, répondent à Râvana, l'Indra des

Rakshasas: «Le malheur qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est

le fait d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à coeur;

nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande armée, pleine

de pattiças, d'épées, de lances et de massues: pourquoi ta majesté

conçoit-elle de la crainte?

«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon te fatiguer, mon

seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit _ton fils_, va broyer

ton ennemi!»

Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages

et général d'une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage:

«Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les

Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te

vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c'est grâce

à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas:

autrement, ce coureur de bois n'eût point échappé vivant de nos

mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons

dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et

ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»

Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang,

le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas:

«À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand

Sougrîva, Lakshmana et _surtout_ l'invincible Râma sont encore debout?

Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et

Sougrîva; puis, je mets en déroute l'armée des singes et j'écrase les

ennemis sous les coups de cette massue!»

Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante

colère: «On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C'est une

chose épouvantable qu'on ait détruit,--et surtout un vil singe,--le

gynoecée de l'Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale!

_Je pars et_ je reviens dans cette heure même, couvert du sang des

quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible

offense que l'on fit à mon seigneur!»

Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec

sa langue, qu'il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est

ainsi qu'il était nommé) jette ces mots dans sa colère: «Que tous les

Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je

veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»

Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing,

Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse

au monarque ce langage: «Une marche conduite avec circonspection et

suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne

peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces _de ces

quadrumanes: d'ailleurs_, il ne faut jamais se hâter de mépriser

un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des

Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble

épouse de ce magnanime!

«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il

y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l'être, à qui la vie

fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie.

«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que

Sîtâ soit donc renvoyée à _son époux_! le salut de ta famille l'exige,

il n'y a là nul doute.

«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec

ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l'immense

vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour

sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril

extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa

Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville

opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynoecée, Râvana, et tes

serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide!

«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race;

cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la

gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions

vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au

Daçarathide!»

À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même

avait inspiré la substance, l'intelligent Râvana se mit à délibérer

avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent,

superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de

justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examiné sa

force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne

commence une affaire qu'après _cet examen_.

«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur le Destin, qui

est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention ou la vigilance

portent des fruits, que tous les êtres animés doivent recueillir dans

le monde, il n'est aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper

ici.

«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, n'y songez

pas! Les esprits sensés n'observent que le chemin par où les malheurs

peuvent arriver naturellement: _ils savent que_ le sort est le maître

de tout et les atteint comme il veut!

«En effet, comment eût-il été possible qu'un être, qui n'est pas autre

chose qu'un singe, eût fouillé ainsi tout Lankâ, si le Destin ne l'eût

permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles!

«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en ressens pas

d'ivresse: n'est-ce pas _vous_ donner ici une preuve assez grande que

je suis maître de moi-même. Que des sages austères puissent me blâmer

ici pour une offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète:

c'est une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. _Mais_ comment un

homme, qui porte les insignes des anachorètes, peut-il, un arc, des

flèches, une épée dans ses mains, poursuivre les _timides_ hôtes des

forêts? Où voit-on une seconde femme anachorète, qui demeure comme

Sîtâ dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or

fin avec une robe de pourpre au tissu délié? Quel enfant de Manou,

habitant, par voeu de pénitence au milieu des bois, entendit jamais là

un son de noûpouras mêlé au gazouillement des parures et des ceintures

de femme?»

_Râvana dit, et_ Prahasta, expert en fait d'héroïsme et de guerre, ses

propres sciences, Prahasta d'abord se mit à lui tenir ce langage:

«Un homme instruit dans les Çâstras, habile à manier la parole,

conciliant, sage, pur et né dans une noble race, voilà celui que les

gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion que

Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! _Un espion_,

qui vint jeter le désastre ici pour la ruine de son affaire à

lui-même! En effet, seigneur, est-il possible de consentir à la

demande d'un homme qui agit d'une telle manière, et, dans l'égarement

de son intelligence, s'associe avec un être avide de combats?

«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles,

qu'attendent depuis si longtemps _nos_ guerriers, toujours affamés de

combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer

ne manquent point ici!

«Les guerriers, de qui la _plus belle_ parure est le courage, désirent

les porter au milieu des combats!

«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout arrosée de leur

sang, comme d'un parfum liquide, à rire en quelque sorte elle-même

avec la bouche, _entr'ouverte à son dernier soupir_, de ces guerriers

aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même

à tous nos combattants!»

Doué de constance, versé dans le devoir et dans les affaires,

Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes:

«Les conseils donnés par tes ministres étaient bons, amis, tout à fait

en prévision de l'avenir et surtout d'une importance considérable. En

effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est simplement

agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire a de plus grave

en elle-même, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi

vais-je, appuyé sur la confiance que m'inspirent tes grandes qualités,

dire une chose que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée

attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent

l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours avec l'oeil du

devoir qu'il faut examiner ici-bas la richesse et l'amour. Car l'homme

qui, désertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et

dans l'amour que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans

ses pensées.

«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans la raison,

oserait dans les conseils d'un roi donner une fausse couleur à

l'attentat commis sur l'épouse d'autrui, et dire: C'est le devoir. Les

actions que l'on raconte de Râma ont laissé des vestiges répandus çà

et là: eh bien! où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma

s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un arc dans sa

main, quand il décocha même sa flèche contre un kshatrya, a-t-il en

cela violé son devoir?

«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il vient auprès de ta

grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel

homme, sire, n'eût-il aucune vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se

présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et

n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une

chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble

Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté.»

À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère,

que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son

couchant. Tous les ministres, à qui le caractère _du monarque_ était

bien connu, sentirent naître la crainte au fond du coeur, en voyant

cette fureur violente de l'irascible souverain.

Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une main dans la

paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées

par un amer dépit: «Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le

sceau d'une pensée funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités

favorables à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur ma taille.

Tu n'as point observé ici les égards que les hommes attentifs et

bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à

respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison.

«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que

tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, d'aveuglement

et d'inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même.

Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter

pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable

d'héroïsme?

«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe

d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu _des cieux_ le sage

Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis

sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans

les combats, que n'allons-nous, par couardise et cédant à la force,

demander grâce à l'ennemi!

«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature éternelle des

gens peureux, étroits de coeur, à l'âme basse, tels enfin que toi-même!

«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à

pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et

telle que la tienne!

«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce!...

Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient

disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer

notre haine à l'égard de notre ennemi surtout: c'est un devoir à

vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers

l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le

poison avec le sang, d'où résulte que le mélange ira bientôt allumer

la guerre entre les deux substances.

«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer

par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un

feu allumé dévore l'herbe sèche.

«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l'instant par vos

grandeurs, _si bien_ douées pour la guerre, à l'exception toujours du

vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»

Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond comme la mer et

victorieux des sens, répondit ces nouvelles paroles au monarque des

Rakshasas: «Rejeter les discours les plus vertueux pour s'engager dans

une mauvaise route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur de

la ruine.

«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter la victoire:

et quelle victoire peuvent espérer les bons mêmes, s'ils retiennent

dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile

de traverser la mer à la force des bras, autant est-il impossible aux

âmes basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens de

bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre monde! Comme

l'amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l'âme;

ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le

devoir. Et même une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de

tout ce qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de bonheur

et que les maux font la plus grande partie de sa fortune.

«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition

facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer d'un regard

intelligent le bonheur de tous les êtres, on verra que le devoir en

est la source.

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 9 / 23 段