sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains
réunies en coupe à leurs tempes. Descendu sur la haute montagne
avec une rapidité extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime,
hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent
le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès de lui, tous d'une âme
joyeuse. Ils honorent le singe très-distingué, fils naturel du Vent,
et lui offrent des présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater
en joyeux applaudissements; _les autres_ poussent des cris de plaisir,
ceux-là se balancent de contentement sur les branches des arbres.
Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand
singe Djâmbavat à la vieillesse reculée et le prince de la jeunesse
Angada.
Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, qu'il méritait
justement, le vaillant quadrumane leur annonça brièvement sa nouvelle:
«J'ai vu la reine!» À ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;»
ces mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie même, le
_coeur des_ singes fut _tout_ rempli de joie.
Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec étreinte; il prend
sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle
autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahéndra et se
livrent à la joie la plus vive.
Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs de la montagne,
les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle
manière il avait traversé la mer, comment il avait pu voir, et Lankâ,
et Sîtâ, et Râvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et
tous, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants
de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le
visage dressé vers les paroles qu'allait dire Hanoûmat.
* * * * *
Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, le fils
du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: «La
victoire de Râma, le zèle de Sougrîva et ma grande natation aérienne
pour aller vers la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont
les oeuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver les mondes,
chefs des singes, ou les brûler même dans sa colère.
«La puissance de Râvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie
de toute manière, puisqu'il a touché cette femme vertueuse et que son
corps n'est point éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée
avec la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille
du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée de
Rakshasîs, cette dame charmante est accablée sous le poids du chagrin,
et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui
gardent saintement la foi du mariage.
«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance dans le coeur
de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de
la gazelle, aux cheveux noués d'une seule tresse, _comme les veuves_,
environnée dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes,
en butte à leurs menaces, infortunée _captive_, affermie dans la
résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres
sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée des neiges, l'âme
détournée avec horreur de _l'impie_ Râvana et tout absorbée dans la
pensée de son époux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des
choses dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une alliance
avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui,
malgré ses douleurs, ne s'écarte pas de ses voeux, de sa résolution, de
sa rare piété conjugale.»
«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la conjoncture.»
Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose est ainsi et qu'on
vous l'a racontée comme elle est arrivée, dit le fils de Bâli à tous
ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidéhaine,
fille du roi _Djanaka_? Moi, fussé-je même sans aide, je suis
capable de renverser dans un instant cette Lankâ, avec son peuple
de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Râvana: combien plus, si
j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux âmes parfaites, aux
bonds vigoureux?
«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que j'attends de vos
grandeurs.
«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine aux yeux noirs
et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous
montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? _Autrement_, que
diriez-vous là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole
honteuse pour des gens qui ont du coeur, du courage et de la vigueur!
«_Quoi!_ chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne
le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas d'égal dans les mondes,
nobles singes, ni parmi les Daîtyas, ni même entre les Immortels!
«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, une fois
Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors nous, l'âme joyeuse et notre
mission accomplie, nous ramènerons la fille du _roi_ Djanaka au milieu
de Râma et de Lakshmana!»
Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces termes: «La pensée,
héros aux longs bras, que tu viens d'exprimer ici n'est pas la mienne,
prince à la grande sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage
méridionale;» mais ni le roi des singes ni le sage Râma n'ont parlé de
conquérir.
«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise par nous? _S'il
en était ainsi_, le Raghouide, ce roi le plus grand des rois, il
renierait donc son illustre famille! Après que _notre_ monarque s'est
engagé lui-même, en face de tous les principaux des singes, à faire
de sa personne la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer
sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait aucune
satisfaction, et vous auriez en vain fait montre d'héroïsme, ô les
plus excellents des singes! Rendons-nous donc aux lieux où Râma
nous attend avec Lakshmana et Sougrîva aux longs bras: portons cet
événement à leurs oreilles.»
«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot dit, ils aspirent
au départ; ils s'élancent de la cime du Mahéndra et nagent de tous les
côtés au sein des airs.
Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à leur tête et ne
pouvaient rassasier leurs yeux de contempler cet illustre Hanoûmat
à l'éminente force; _Hanoûmat_, le plus excellent des simiens, que
saluaient _à son passage_ toutes les créatures.
Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de lianes, semblable
au Nandana et nommé le Bois-du-Miel. Cette forêt, bien disposée,
appartenait à Sougrîva; elle ravissait l'âme de toutes les créatures,
mais elle était infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha
aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque des simiens,
veillait continuellement sur le bois.
_Nos voyageurs_ abordent ce parc du souverain des quadrumanes, lieu
fortuné, délicieux, aimé du coeur, et sont transportés de joie à sa
vue. Puis, enchantés à l'aspect de ce grand Bois-du-Miel, les singes,
Djâmbavat à leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada et
lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une faveur, à nous, qui
avons réussi dans notre mission.»
Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat et lui répondit ces
mots avec amitié: «Que désires-tu? parle!»
À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches, Hanoûmat
reprit avec joie: «Fils du roi des simiens, daigne accorder en don aux
chefs des singes le _Bois-du-Miel_, qui fut jadis à ton père; cette
forêt inexpugnable, bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous est
défendu.»
À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «_Eh bien!_ lui répondit
Angada, le plus éminent des simiens, que les singes boivent le miel!
Après qu'Hanoûmat a _si bien_ rempli sa mission, l'on ne peut se
dispenser de satisfaire à sa demande, fût-elle même impossible: à plus
forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À ces paroles
tombées de la bouche d'Angada, les singes joyeux de s'écrier: «Bien!
bien!» et d'honorer cet _auguste prince_.
Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du miel; ils
remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt; ils prenaient dans
leurs bras des rayons tels, qu'un drona les eût à peine contenus, les
jetaient joyeux par terre, et mangeaient et buvaient. Le plaisir de
manger ces miels savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie
et tous ils en devinrent _comme_ fous d'ivresse.
De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient après boire les
préposés à la garde des rayons, ceux-là se frappaient dans l'ivresse
les uns les autres avec un reste de miel. Ici, des singes se roulent
aux pieds des arbres; là, gorgés de mets, ils se font un lit de
feuilles et dorment accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux
quadrumanes arracher les arbres et _casser_ la forêt: on en voit qui,
le corps tout basané par le miel, boivent dans les rayons d'une soif
insatiable. Les uns chantent, les autres déclament, en voici qui
dansent, en voilà qui rient; ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels
dorment et tels racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime
des arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol de la
terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des branches. Tel en
riant lutte avec un rival, tel fond en volant sur un autre, qui dort;
tel s'élance à l'improviste devant tel autre qui s'avance; celui-ci
vient en pleurant vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien
qui ne fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié.
Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de tous ceux que
Dadhimoukha avait mis là par son ordre pour défendre le miel. On les
tira par les bras, on leur fit voir les chemins du ciel; et, frappés,
ils s'enfuirent épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent
tremblants vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat, Angada et
les autres ont détruit le Bois-du-miel. Que ta grandeur veuille donc
faire immédiatement ce qui doit l'être dans la circonstance! On nous a
tirés par les genoux; on nous a fait voir la route des airs.»
Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut appris,
enflammé de colère, que l'on avait saccagé le Bois-du-Miel, il se mit
à ranimer le courage de ces quadrumanes: «Allez donc! marchons, _leur
dit-il_; empêchons à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui
mangent ce miel exquis.»
À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au Bois-du-Miel,
où Dadhimoukha les accompagne. Il prend au milieu d'eux un arbre
énorme et court avec furie, escorté par les plus grands des singes.
Ceux-ci alors s'arment de pierres, d'arbres et même de lianes; ils
se précipitent, bouillants de colère, où sont les nobles singes,
_compagnons d'Hanoûmat_.
Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer
Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une égale colère.
Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce héros
impétueux qui accourait avec son arbre; mais, tout aveuglé qu'il fût
par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est un _vieillard_ vénérable!» et,
ce disant, il se contenta de lui frotter les membres sur le sol de la
terre.
S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane se rapprocha
tout à fait des serviteurs, qui étaient accourus avec lui, et leur
dit: «Singes, venez avec moi! allons où est notre maître, Sougrîva au
long cou, avec le sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds
les ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva, irrité
de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand Dadhimoukha, le garde
vigoureux du bois, eut parlé de cette manière, il partit à la tête
de tous les singes qui formaient son bataillon. Dans l'intervalle
que mesure un clin d'oeil, ce coureur des bois atteignit ces lieux où
Sougrîva se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe Dadhimoukha,
le chef aux longs bras des préposés à la surveillance du bois,
descendit alors, environné de tous ses gardes forestiers. Là, d'un
visage consterné, joignant les mains en coupe à ses tempes, il pressa
du front les pieds fortunés de Sougrîva.
Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce _noble_ singe, le coeur
dans le trouble et le front humilié, lui tint ce langage: «Relève-toi!
relève-toi! pourquoi te vois-je prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à
craindre; je t'en donne l'assurance.
«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La paix règne-t-elle
dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire le savoir.»
Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage Dadhimoukha se
lève et lui répond en ces termes: «Les singes ont détruit ce bois,
que n'avaient pu surmonter jusqu'ici le monarque des ours, ni toi,
bien-aimé _neveu_, ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons,
Hanoûmat à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons, nous a
chassés tous et les a mangés.»
Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles, l'immolateur
des héros ennemis, Lakshmana à la grande sagesse fit cette demande au
monarque des simiens: «Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde
ton bois? Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé:
quelle parole est-ce qu'il a dite?»
À cette question, le monarque habile dans l'art de parler, Sougrîva de
répondre en ces termes au magnanime Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut
saccagé par les chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont
allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale.
«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les singes, Hanoûmat à
leur tête, dans mon Bois-du-Miel, c'est qu'il a vu la reine, je pense,
ô fils, qui ajoute sans cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est
là, sans doute, ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt
et d'y boire le miel.»
Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée des lèvres
de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en réjouit avec le _plus
grand des_ Raghouides. Sougrîva joyeux lui-même tint ce langage à
Dadhimoukha: «Je suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe
a _bien_ rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un
_serviteur_, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite au
Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient, et hâte-toi de
m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à leur tête.»
Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il abaissa du haut
des airs son vol sur la terre et pénétra dans la forêt. Entré dans
le Bois-du-Miel, il vit les chefs des bataillons singes désenivrés,
debout et tremblants tous de crainte maintenant que l'ivresse était
dissipée.
Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en coupe à ses
tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles caressantes au _noble_
Angada: «Gentil _singe_, l'obstacle que ces gens ont mis à ta marche
ne doit pas allumer ta colère: il n'est personne qui ne pèche à son
insu ou sciemment.
«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai dit, mon
seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux. À la nouvelle que tu
étais venu ici avec ces chefs de bataillons quadrumanes, à la nouvelle
même que son bois fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et
non de la colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva,
ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc à votre désir!»
À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, le fils de Bâli
adresse à tous les principaux des singes ces réjouissantes paroles:
«Le roi, je m'en doutais, nobles singes, vient d'apprendre cet
événement: c'est une joie _franche_ qui fait parler ce quadrumane, et
c'est la cause qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous
avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi convient-il
maintenant de nous rendre aux lieux où le singe Sougrîva nous attend.
Vos excellences doivent agir de telle manière, illustres chefs,
qu'elles soient ma règle; car je ne suis qu'un serviteur au milieu de
vos excellences. Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas,
j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient de me suivre,
puisque vous avez terminé votre expédition.»
À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble parole, tous les
singes à la grande vigueur de s'écrier, l'âme ravie de joie: «Qui
parlera jamais de cette manière, s'il tient le sceptre, ô le plus
éminent des singes? En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance:
«Je suis tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.»
«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe prit son essor au
milieu des airs. Tous les principaux des singes mirent leur vol à
la suite de son vol, et, comme une nuée de pierres lancée par des
machines, ils dérobaient aux yeux l'atmosphère.
* * * * *
Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris l'arrivée des
singes, il dit à _son allié_ Râma aux yeux de lotus, au coeur battu par
le chagrin: «Console-toi, s'il te plaît! on a vu Sîtâ! _autrement_,
il serait impossible que les singes revinssent ici, après qu'ils sont
restés absents au delà du temps prescrit.
«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne t'abandonne pas
au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est certain, et ce n'est pas un
autre qu'Hanoûmat!»
Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir de joyeuses
clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers des exploits d'Hanoûmat et
criant, s'avançaient vers Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer
_devant eux_ la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations,
le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit la joie
inonder son âme.
Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent la tête devant
Râma et devant le héros Lakshmana; ils se prosternent, le prince
héréditaire à leur tête, aux pieds de Sougrîva, et commencent à
raconter les nouvelles qu'ils apportent de Sîtâ.
Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle manière il était
parvenu à voir l'_auguste princesse_:
«Captive dans le gynoecée de Râvana et sous la garde vigilante
des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir, est toujours
ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée, elle porte ses
cheveux noués dans une seule tresse[10]; elle n'a de pensée que pour
toi, son âme est tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur,
comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour couche que
la terre. L'âme détournée avec horreur de Râvana, elle est résolue
de mourir. Telle Sîtâ parut à mes yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha,
quand j'eus trouvé un moyen pour m'approcher d'elle.»
[Note 10: Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui
l'époux est mort ou absent.]
Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une beauté céleste et
brillante d'une splendeur native, il ajouta, les mains réunies en
coupe à ses tempes: «Saisissant une occasion que lui offraient ses
Rakshasîs, la charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les
pleurs du chagrin:
«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus élevé des hommes,
ce héros, dont le courage est une vérité, ce que tes yeux ont vu et
ce que tes oreilles ont entendu ici de ces _affreuses_ Démones:
répète-lui, et ces invectives que leur maître a vomies contre moi, et
ce langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que m'a faite
Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à vivre; c'est le terme,
dans lequel m'a renfermée ce monarque des Rakshasas.»
À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide, ayant
pressé la perle contre son coeur, se mit à pleurer avec Lakshmana.
Quand il eut contemplé cette perle, la plus riche des perles, l'_époux
infortuné_, bourrelé de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de
larmes: «Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on dérobe à
sa tendresse, tel je languis; _mais_ la vue de ce joyau est pour moi
comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette parure fut donnée à la princesse
du Vidéha par le _roi_ son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru:
attachée entre ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat!
«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande vénération;
car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi, _mon père_, comme
un témoignage de la plus haute satisfaction. La vue de cette perle
magnifique semblait à mes yeux la vue même de mon père: aujourd'hui,
bon _Hanoûmat_, c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici m'offrir
avec la sienne!
«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée: en la
revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ même. Que t'a dit ma
Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse pas de me le dire: verse l'eau de
tes paroles sur mon coeur incendié par le feu du chagrin.»
À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit en racontant
de nouveau les événements passés, qu'il avait reçus de Sîtâ comme un
signe _pour l'accréditer_.
«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante, monte
sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir à tes yeux aujourd'hui
même l'auguste Râma, ce maître de la terre, assis entre Lakshmana et
Sougrîva: c'est là mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit
ensuite la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce n'est pas
une chose que permette le devoir. Héros, mon corps, _il est vrai_,
a touché le corps du Rakshasa; mais je n'étais pas maîtresse _de
l'empêcher_: dois-je faire _volontairement_ une chose toute semblable
à cette heure, que la nécessité ne m'y contraint pas?
«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux fils du plus
noble des hommes!
«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux longs bras
m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins. _Adieu_, ô le plus
héroïque des singes! Que ton voyage soit heureux!»
Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su dire avec _une
pleine_ convenance, Râma lui répondit en ces mots accompagnés de
bienveillance: «Cette affaire si grande, _à jamais_ célèbre dans le
monde, impossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre,
Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un être qui
puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda ou le vent, excepté
Hanoûmat!
«Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée: je ne puis
récompenser le plaisir que m'a fait ce récit, par un don qui fasse un
plaisir égal!»
Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme
ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint
affectueusement ce langage: «Cet embrassement est toute ma richesse,
fils du Vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma
condition.»
À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se
plongea derechef au milieu de ses pensées.
Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: «De toutes les
manières, je suis capable de vous passer à la rive ultérieure de
cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le
desséchement de ses ondes mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat,
tout ce qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur,
quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses
ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais,
puisque tu as pu voir là exactement et dans sa vraie nature ce qu'il
en est à son égard.»
À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le plus habile entre
ceux qui savent manier la parole, lui répondit à l'instant même et
dans les termes suivants: «Écoute! et, suivant l'ordre _que tu viens
de me tracer_, je vais décrire toutes ses fortifications, comment la
ville est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.