trouble et l'épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que
le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses
figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.
Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin
qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De
qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment,
fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»
Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois
pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de
prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous!
ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas
du serpent: il n'y a pas de doute!»
À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les
unes de rester là, les autres de s'en aller raconter cet événement
à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs
têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui
dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre
mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu
avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, _mais
en vain_; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce
qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire
de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu
de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé
la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par
ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette
violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il _semble_ garder
la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées
de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée.
Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes
criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.»
À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de
colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque
à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat.
Aussitôt un héros au coeur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le
corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même,
décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage
rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un _art
merveilleux_ avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre
lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse
épouvantable et pareille au vol de _Garouda_, le monarque des oiseaux.
Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile
de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son
chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il
entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À
la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe
poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps.
Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa
main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre.
Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans
l'action, _au coeur_ dur au milieu des combats, le singe et le fils du
monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux
et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre.
Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les
flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile
de ceux qui manient les armes, s'élança _tout à coup_ dans les routes
de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent,
se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de
rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors
ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées
les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible
d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets
mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de
l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de
poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas
touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est
immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, _comme inutiles_,
pour me saisir de lui?»
Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le
singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur
la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée
de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce
trait _puissant_ le tenait garrotté.
Quand le singe eut reconnu la puissance du trait _enchanté_, il songea
que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer:
il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des
créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put
même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont
il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il
n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint
frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet:
nous voilà tombés dans un grand péril!»
Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux,
aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de
chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux.
À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié
fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien
formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe.
Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des
Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il,
inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups
de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, _ce
qu'il désirait_, introduit en la présence du monarque des nocturnes
Génies.
Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges
et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant
ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les
bonnes moeurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils
de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer
à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de
sa présence par le monarque des singes.»
Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux
jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste
courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus
éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge
ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif
a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?»
À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à
toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie
maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude,
singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama?
ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable _que_ pour entrer
dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de
conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as
du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras
mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile
de sauver ici ta vie!»
À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande
vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque
des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître
au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le
messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne
les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette
forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne
m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et,
si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.
«Il est impossible qu'une arme _fée_ m'enchaîne avec ses liens,
quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures
m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici
le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «_Qu'importe!_ ce fut
là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai
subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais,
sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces
lieux comme le messager du _plus grand des_ Raghouides à la force
sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais
t'adresser ici en _cette qualité_.»
Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et
lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton
palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton
frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les
instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles
où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et
partout ailleurs.
«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des
éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il
égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince
charmant, aux longs bras et _de qui la vue_ inspirait la joie, sortit
de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka.
Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra
dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit
au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime
Djanaka, roi du Vidéha.
«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi _Daçaratha_ vint avec
son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec
Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre
s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva
fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples
singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat.
Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau
roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de
l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades
même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en
toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom
Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à
cause de Sîtâ _votre mer de_ cent yodjanas.
«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile
dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre
monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses
propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse,
de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile
pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends,
héros, la Djanakide au roi des hommes.
«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si
difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier
lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le
chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme
pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une
lionne _pour te dévorer_? Le Dieu qui brisa les villes, _Indra
même_, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus
désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette
femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «_Voilà donc_
Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri[9] elle-même pour tous les habitants
de Lankâ!
[Note 9: Une forme de _Kâli_ ou _Dourgâ_, femme de Çiva et déesse
de la destruction.]
«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses
éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît
le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi
des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne
lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même
à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de
Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!»
Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas
ordonne qu'il soit conduit à la mort.
* * * * *
Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint
ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère
et de quelle affaire il s'agissait, le _vertueux_ Rakshasa d'examiner
la chose d'après ses règles mêmes.
Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de
manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution
ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros,
d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un
acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un
grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini;
mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il
est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est
permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet
_sur leurs épaules_, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs
insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de
telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit
portée au nombre des châtiments.
«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne
peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de
persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et,
qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux,
attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de
ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux
douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs
bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille
donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux
hommes qui me semblent déjà morts!»
Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son
frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta
grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la
mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci
une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande
estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans
tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa
queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis
et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce
membre!»
À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté,
enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que
l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe
d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts
quand la flamme s'attache au bois sec.
Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties
aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs
impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis;
combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre
ces liens et fuir, m'élançant _au milieu des airs_. Mais il faut
nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»
Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa
résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût
_pour les empêcher_. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée
d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa
queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se
font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans
toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des
conques et des tambourins.
Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout
de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à
Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ,
lui disent-elles, voici que _nos_ Rakshasas ont mis le feu à sa queue
et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour
ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage
vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.
Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si
j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si
j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité
à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane
intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque
bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce _quadrumane_ à
l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon coeur suit le chemin
de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!»
À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya
dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du
faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon
pour Hanoûmat!»
Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa
queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle
pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune
douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est
là, je pense, une chose merveilleuse!
«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à
la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu
au _vent_, mon père!»
Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors
de cette _magnifique_ entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et
d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là,
toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une
montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse,
fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe
redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant
tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux
longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups
les gardes mêmes de la porte.
Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul
regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu'un tigre chasse
devant lui.
Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ
sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'où jaillissent les
éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter
au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son
fils, de souffler _en même temps_ l'incendie allumé sur tous les
palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son
alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la
mort.
Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs
treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les
oeils-de-boeuf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les
chars des saints tombent du ciel, quand ils ont _un jour_ épuisé la
récompense due à leurs bonnes oeuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les
quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de
perles, de lapis-lazuli et de diamants.
Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu,
et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette
Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes
de flammes, et le feu _toujours_ plus intense dévorait Lankâ avec ses
Rakshasas.
Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles
Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent
sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en
éclat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas
envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond
tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à
l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés,
une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une
forme épouvantable, arrache d'un palais une colonne incrustée d'or,
la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel
qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les
horribles Rakshasas.
Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux,
enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers
taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d'une
malédiction.
* * * * *
Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au coeur de Râvana,
signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier
des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son
maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée,
ténébreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas
élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.
De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette
mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute
au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent,
s'élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le
poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et,
secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes
ébranlées, les autres même s'écroulant.
On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées
orageuses: c'était le rugissement des lions à la grande force écrasés
au milieu des cavernes, leurs tanières.
De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à
l'immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête
écrasés.
La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, ici, un
torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs, différents métaux;
et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de
la terre avec ses arbres et ses hautes cimes.
Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au bruit des
nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans
rivage du ciel; _ce lac_ pur, dont les nuées sont le jeune gazon et
la vallisnérie, dont les étoiles de l'arcture sont les cygnes qui en
sillonnent la surface.
Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, la joie remplit
aussitôt l'âme des singes impatients de revoir ce noble ami.
Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole à
tous les simiens, ainsi qu'à leur chef Angada, prononce alors ces
mots, le coeur ému de plaisir: «C'est Hanoûmat qui a complétement
réussi dans sa mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué
dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À peine
entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et
de ses cuisses, les singes contents de s'élancer _à l'envi_ de tous
les côtés.
Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que doublait sa
joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa de nouveau l'Océan par
le milieu.
Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, s'avançait ainsi dans
le ciel même, séjour accoutumé du vent, et _sa fougue_ arrachait, pour
ainsi dire, les _bornes_ aux dix points de l'espace.
Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois,
on le voit comme la lune, tantôt il apparaît à découvert, et tantôt il
disparaît caché.