paroles; le fils du Vent regarda cette reine _malheureuse_ comme il
eût regardé une Déesse elle-même au sein du Nandana; ensuite, il se
mit à rouler dans son esprit mainte espèce de pensées: «Celle que
les singes par milliers, par millions et par centaines de millions
cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai
trouvée!
«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse qui aspire à la
vue de son époux, ce _héros_ doué véritablement d'une âme sans mesure.
Elle ne trouve pas une fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en
avait pas connu les angoisses.
«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son abandon cette
infortunée, de qui l'âme est plongée dans la tristesse, cet oubli sera
blâmé fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir
avec elle en présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment donc
faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. Si je ne la
rassure pas entièrement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne
puis en douter nullement. Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce
que t'a dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui n'aurai pas
causé avec cette femme d'une taille ravissante?»
Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe
intelligent adopte enfin cette idée:
«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans
un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme
_qui n'est pas un brahme_. De cette manière, je ne puis effrayer cette
_infortunée_, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son
époux.»
Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de
Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit _par ma
bouche_ ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari,
Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces
mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces
paroles, ouvrit son coeur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de
qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa
tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ.
Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au
milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble
quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce _que j'ai cru
entendre_ n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila.
Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle
resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin
recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler
ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un
instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de
sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage
ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée
vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit;
et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que
j'entends, au milieu de ma rêverie.
«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de
corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici!
Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à
l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il
y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois,
daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»
Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et,
portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la
Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus,
à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de
cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?
«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force
dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.»
Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom
de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand
singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la
fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je
suis l'épouse du sage Râma.»
À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces
termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir:
«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de
messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite
ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie
de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais
consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de
ton fils[7], comme un fils est toujours présent à la pensée de
sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, _te fait dire ici
Lakshmana par ma bouche_; ce Démon, qui avait séduit tes regards,
reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage
d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux
beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie
nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux
noeuds droits.
[Note 7: Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage
avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette maxime
répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère aîné est comme le
père de son frère puîné; le frère puîné est comme le fils de son frère
aîné.]
«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.
«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit docilement aux
paroles mordantes que tu lui fis entendre à cette occasion; car
ton jeune beau-frère est pour toi, reine, toujours plein d'une
respectueuse soumission...»
À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ de pousser à
cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu es Râvana lui-même, qui,
aidé par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur
à mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune,
tu ne fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si tu
es un messager envoyé par mon époux! Je demande que tu me fasses de
lui un récit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon
bien-aimé Râma: tu entraînes mon âme, beau singe, comme la saison
chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un songe!
c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! car ce rêve, il
m'enivre d'une grande béatitude, et la béatitude n'est donnée à
personne ici-bas.
«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste
abandon même, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui
m'est envoyé par le noble enfant de Raghou!
«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit?
est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du
mirage?
«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe d'un trouble
dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une réalité.»
Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître mieux le
singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne de lui parler en ces
termes:
«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, ô le meilleur
des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Râma,
_allié_ des _singes_, habitants des bois?»
À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit en ces mots
doux à l'oreille:
«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui est le Devoir
même incarné, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les
créatures, qui est le défenseur et le donateur de tous les biens,
vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aimé du
monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri
de tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant de
courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; ce monarque, sur
la bouche duquel réside la vérité; ce Râma à la voix douce comme celle
de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu
d'un corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, c'est le
plus intrépide guerrier et le plus grand héros du monde! Sous l'ombre
de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va
tuer de ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés de
leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée de ton ermitage vide,
un jour qu'il en eut fait écarter ce vigoureux fils de Raghou, sous
les apparences mensongères d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce
méchant goûter le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me
présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: ta séparation
d'avec lui brûle son coeur de chagrin; il te souhaite une bonne santé!
«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de Sougrîva, tu verras
venir ici ton Râma au milieu des singes par dix millions comme
Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appelé Hanoûmat, le
conseiller de Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et
ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré dans la
cité de Lankâ.
«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en
ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souillé ma bouche.»
«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! et non pas autre
chose, reçois donc cet anneau, sur lequel est écrit le nom de Râma;
car il me fut donné par ce magnanime comme un signe _qui devait
m'accréditer_.
«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé lui-même ces mots:
«D'or, d'or, d'or!»
Les membres palpitants de joie et la face baignée de larmes, la
royale captive reçut alors cet anneau et le mit sur sa tête. À peine
entendues les paroles que Râma lui envoyait, à peine vu l'anneau, elle
versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la
joie. Son visage pur aux belles dents et doué avec les dons les
plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort
affranchi de la gueule du _serpent_ Râhou.
La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe
d'une voix suffoquée par ses larmes, mais où la joie se mêlait avec le
chagrin:
«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en
reconnaissance de cet _événement_, ô le plus grand des singes. Quel
bonheur! mon époux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit
encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après
tant de jours écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent
bien l'un et l'autre.»
Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de toi, singe,
puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut
annoncé que mon époux est en bonne santé avec son frère puîné. Certes!
je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire,
toi, à qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu es bien
digne de converser avec moi, ô le plus excellent des singes, puisque
tu viens, envoyé par mon époux, qui a la science de son âme. Il est
sûr que Râma n'eût pas envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il
n'aurait pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!
«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé de chagrin?
«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à des oeuvres
divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé _mon_ amour dans le
coeur de ce noble héros? _Non!_ c'est lui, qui doit m'arracher de cette
horrible calamité, lui, toujours digne des biens et jamais digne des
maux!
«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie donc pas? On le
verra donc bientôt, singe, venir à cause de moi dans ces lieux, ce
rejeton auguste de Raghou, ce Râma, fils du monarque des hommes!
«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon époux ait reçu tes
nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à cause de moi l'armée complète,
l'épouvantable armée du magnanime Bharata, commandée par ses généraux
et rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la force
terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie
de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer l'arc jeter l'épouvante
chez les Rakshasas avec la multitude de ses flèches? Mon voeu est que
je puisse voir bientôt Râvana tué dans un combat, lui, ses parents,
ses conjoints et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec son
arc sans égal!»
* * * * *
À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit en ces
termes d'une voix douce et les mains réunies en coupe à ses tempes:
«Reine, _ton_ Raghouide ne sait pas encore que tu es ici: à mon
retour, ses flèches consumeront bientôt cette ville.
«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied
devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre à tous la
poussière du champ de bataille!
«Plongé dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Râma
ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion.
«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare de toi, il ne
pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des armes, ni à la volupté, ni
aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que
lui donne son âme en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme
craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.
«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: il rêve de toi dans
le sommeil; à son réveil, il pense encore à toi. «Sîtâ!» dit le prince
d'une voix douce à l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un
autre objet qui ravit le coeur des femmes; et, _courant_ saisir
_la jolie_ chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant que c'est
toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps séduisant! ah! toi, de qui
la vue est la merveille de mes yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où
es-tu?» s'écrie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans
les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par
l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux de Râma ne cessent
point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des étoiles, car
l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupières!»
Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau comme la lune
dans sa pléoménie, répondit au singe Hanoûmat ces paroles, où le juste
se mariait à l'utile: «Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie
mêlée à du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée dont je ne
sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux.
«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux viendra bientôt; car
mon âme est pure et de nombreuses qualités sont en lui. Persévérance,
force, énergie, courage, activité, reconnaissance, majesté: voilà,
singe, les qualités de mon noble Raghouide.
«Quand donc Râma, ce héros, _ou plutôt_ ce soleil qui sème en guise de
rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il avec colère ces ténèbres
que Râvana fit naître _sur notre ciel_?»
À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par l'absence de Râma
et le visage baigné de larmes, le noble singe répondit en ces termes:
«Je vais aujourd'hui même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne
aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux Dieux l'offrande
sacrifice sur leurs autels.
«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinière!
Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui même, regarde-moi bien! _oui!_
ton Râma à la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front
d'une montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les efforts de
son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. Assise sur mon échine,
traverse l'Océan par la voie des airs, comme la Déesse Pârvatî, montée
sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine
au charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont point capables
de suivre ma route.
«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile
ou quadrupède vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?»
À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat à la vigueur
épouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie:
«Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit,
me porter de ces lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des
enfants de Manou?»
Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! Vidéhaine, vois
seulement la forme que je vais prendre maintenant!» Alors, ce tigre
des singes à la grande énergie, lui, auquel était donné de changer sa
forme à volonté, il s'augmenta dans ses membres.
Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit
en face de Sîtâ et lui tint ce langage: «J'ai la force de porter Lankâ
même avec ses chevaux et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses
remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!»
Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne le propre
fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les pétales des
nymphées lui dit:
«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course;
mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage
au succès. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs, ô le
meilleur des singes: ton impétueuse vitesse, égale à toute la fougue
du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de
ce Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte sur le
dos même d'un être que l'on appelle d'un nom affecté au sexe mâle. Si
autrefois, sans protecteur, esclave et n'étant pas la maîtresse de mes
actes, il est arrivé que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana,
est-ce un motif pour que je fasse _librement_ la même chose à
_présent_?»
À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, répondit
à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect charmant, est d'une forme
convenable; ce discours est assorti au caractère d'une femme qui siége
au rang des _plus_ vertueuses; il est digne enfin de tes voeux.
«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en
face de moi, tout sera conté, sans que rien soit omis, au rejeton de
Kakoutstha.
«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe
que Râma sache reconnaître.»
À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à une fille des
Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
balbutiante: «Dis au roi des hommes: «Sîtâ la Djanakide, vouée au soin
de conserver ta faveur, est couchée, en proie à la douleur, au
pied d'un açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de
chagrin, aspirant de tout son coeur à ta vue, Sîtâ est plongée dans
un océan de tristesse; daigne l'en retirer. Maître de la terre, tu es
plein de vigueur, tu as des flèches, tu as des armes; et Râvana qui
mérite le trépas vit encore! Que ne te réveilles-tu?
«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en
effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros ne peut garder la vie.
Le héros défend son épouse et l'épouse sert le héros! Mais toi, héros,
tu ne me défends pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»
«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière à toucher son
coeur de compassion pour moi, car le feu _ne_ brûle _pas_ une forêt,
s'il _n'_est agité par le vent.»
Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes paroles, Sîtâ,
levant son visage pareil à l'astre des nuits, regarda une seconde fois
dans le çinçapâ fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu
des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable,
tenant les deux mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la
chaste Sîtâ, le coeur affligé, poussant un long soupir, adressa
une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là _dans cette
respectueuse attitude_:
«Raconte à mon époux ces _deux faits de notre vie intime_, ce qui
sera _pour toi_ le meilleur des signes _devant lui_: «Au pied du
mont Tchitrakoûta, rempli confusément d'arbres et de lianes, dans les
massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au
temps que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du
fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un
jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les
fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m'avais
attirée. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur
le front un tilaka, qui, _dans un embrassement_, fut imprimé sur ta
poitrine.
«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf devant la porte
de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l'en empêchai,
lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors
me frapper de tous côtés: en colère, à _mon tour_, je lève ma robe,
_comme un bouclier_, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève
de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur de tous
les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma
robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là,
j'étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l'oiseau, avide
de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi,
_insoucieusement_ assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une
colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette _petite guerre_
avait amusé.
«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me frappa encore
aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille,
essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main
secourable, tirant une flèche _du carquois_, l'envoya contre l'oiseau.
C'était l'arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya
dans les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant des
routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit
le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux,
tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit
comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes,
c'est auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.
«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La flèche, que
j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle
détruise en toi?» L'oiseau choisit de perdre un oeil, que le trait
fit périr à l'instant. Tu n'as pas craint de lancer à cause de moi
la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux,
maître du monde, épargner le _Démon_ qui m'a ravie de tes bras!
Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne
décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus
adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie
donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi!»
À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: «Ton époux
accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me
confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie
dans son coeur.»
À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux
entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe
Hanoûmat le joyau _qui retenait la chevelure attachée_: «Donne-le à
Râma,» dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble
singe reçut le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina
autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes.
«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner
au chagrin!»
Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le
singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d'elle, il fit
ces réflexions: «Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la
_princesse_ aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens[8], qui
sont dans l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que je
dois employer.
[Note 8: _Oupâyas_, moyens de succès au nombre de quatre pour
réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, les
présents et les mesures de rigueur.]
«_Oui?_ Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer ce noeud:
après que j'aurai tué _quelque_ héros éminent des Rakshasas, viendra
ensuite, de manière ou d'autre, le tour des moyens amiables.
«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le
magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et
d'arbres variés; bocage, le charme de l'âme et des yeux, semblable au
Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du
monarque.»
À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé
de maintes gazelles et rempli d'éléphants ivres d'amour. Bientôt
ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses
arbres cassés, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en
poussière.
Quand le grand singe, _émissaire_ de l'auguste et sage monarque des
hommes eut achevé cet immense dégât, il s'avança vers la porte
en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et
puissantes armées des Rakshasas.
* * * * *