«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par

l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne

brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme

en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce

lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre

sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette

pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!»

sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son

amour.»

S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des

Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, _la tête_ encore

échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine.

Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il

ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée

pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais:

il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence

incomparable.

Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche,

comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le

rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes

d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la

queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse

_distinguée_ marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs

d'or et pleins de maints breuvages.

Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures,

qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus

haut parage.

Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où

brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame,

Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard

oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans

arc à la main.

À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés:

«C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la

grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant

une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il

s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes.

À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu

par le vent.

Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les

troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le

chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable

dans la foi jurée à son époux, il vit la _triste_ captive assise alors

sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée

sur le sol.

Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les membres hâlés,

sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle

qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souillée de poussière,

il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers

de la pensée vers le _grand et sage_ Râma, ce lion des rois, qui

possédait la science de son âme.

Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.

Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi

en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance

envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux

pieds.

Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le

croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans

nous apporter de lumière.

Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que

l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et

tombée captive, est gardée dans un peloton _de chasseurs_.

Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre,

triste, se refusant la nourriture, se faisant, _pour ainsi dire_, un

trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à

ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel

de conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.

Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, cette femme

sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: «À mon aspect,

te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein

de l'invisibilité. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques,

ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire ma

présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence,

ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame

craintive, à nous autres Démons Rakshasas.

«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprécier, ma

bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du

corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te

verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu

n'as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour,

chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces

cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, _comme les veuves_,

cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le

jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi.

«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d'aloès

et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les

plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques

siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car

_je_ t'égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes;

revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame,

toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux?

«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce

rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois écoulé, il ne revient

plus!

«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il t'eut faite, n'en

a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une

seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse

et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi

voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?

«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse

favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les

joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi,

dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux

conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton

père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'étendue.

«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant une magnifique

parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta

personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies

formes, et ta _grâce_ polie orner la parure même.

«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas;

jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n'est pas

mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les

richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en

force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de

qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc

avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l'Océan,

percées d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres à la cime

fleurie.»

* * * * *

Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ

oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit ces mots prononcés

avec lenteur: «_C'est_ une chose honteuse, _que_ je ne dois pas faire,

moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une

illustre famille.»

Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des Rakshasas, la

chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit

encore ces paroles: «Je suis l'épouse d'un autre, je ne puis donc être

une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir;

allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses,

ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres.

«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des

gens de bien: ce métier, dont tu parles, c'est ce que les sages

nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de

pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de

ce qu'elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé

sur ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie tous les

hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort!»

«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je

n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière n'appartient qu'à l'astre du

jour!

«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime,

comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu

l'initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons!

rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble

éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt.

«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner

l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort

épouvantable.

«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant

peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains

comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de

splendeur.»

À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui

répondit ces mots dans une colère montée jusqu'à la fureur: «Tu crois

sans doute que ta condition de femme te met à l'abri du supplice,

et c'est là ce qui t'excite à me tenir sans crainte ce langage

outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des

paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de

grandes et d'éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse

distinguée est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame,

qu'il ne t'est pas facile d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le

désir de ton époux?

«Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête,

il faudra bien que je t'envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c'est

grâce à ce que tu es une femme!»

Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des

Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse à la honte: «À la

nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle

qu'il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la

vengeance, et tu m'as conduite ici.

«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles

frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions _d'une caverne_.

«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici

entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s'en ira de

ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le

soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.»

Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de

Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d'un aspect aimable:

«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;

mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en

mépris la douceur de ses paroles.

«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne,

une horrible mort ne serait qu'un juste châtiment. Mais il me faut

patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma

couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si

tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont

en morceaux pour mon déjeuner!

«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme

Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains

d'Indra.»

À la vue de cette _belle_ Djanakide ainsi menacée par le monstre aux

dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des

Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se

mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de

leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa.

Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint

ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de

larmes au monde:

«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin d'acquérir

la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action

criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que

toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l'épouse

du sage Râma, non plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de

_l'immortel_ Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la

femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a

prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De même qu'un lièvre n'est

pas l'égal d'un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel

qu'un éléphant vis-à-vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil

lièvre à côté de lui.

«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, tu ne penses

pas _ce que tu dis_; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la

région de sa vue le temps _qu'a duré ta jactance_.

«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; mais si le Destin

a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort,

sans aucun doute.»

Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde,

impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue.

«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, à

l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache

bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens,

les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la

s'incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux

châtiments!»

Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des

Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, _sortit_ abandonnant la

Djanakide.

* * * * *

Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son

gynoecée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s'élancèrent

toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se

moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles

choquantes et d'injures cette infortunée, à qui des louanges seules

étaient si bien dues.

«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynoecée, meublé de

couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut

désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition

humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner

vers lui!

«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas,

lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des

Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever

ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une

heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le

trouble, qui est enfin tombé du trône?»

À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit

en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme

un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles,

exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume,

l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme

l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la

grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux:

n'est-il pas une divinité pour moi?»

À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à

menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine.

Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours

menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle.

Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante

Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur

grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant

leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas

de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!»

À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de

larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies

épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans

sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les

Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le

visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.

Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le

ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ _ou la courbée_, c'est

ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ,

que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est

un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire

humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais

dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous

les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun

des mots aimables; lui, _si_ noble de caractère, égal dans les combats

au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et

que ton coeur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste

et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous

les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de

_l'auguste_ Indra.

«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, _pour ainsi dire_,

n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à

toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne

suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à

cette heure même, te manger!»

Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en

vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing:

«C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre

bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de

toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à

quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce

que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même,

n'en doute pas!»

Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en

feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces

mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos

caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant

tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos.

Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour

d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynoecée terrible de

Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin!

Le Dieu même qui brisa les cités _volantes_ ne pourrait te délivrer,

enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes.

Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi.

Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne

sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine:

savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin,

parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses

bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes

se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour

ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si

tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons

t'arracher le coeur et nous le mangerons!»

Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée

_Ventre-de-tonnerre_ jeta ces mots, brandissant une grande pique:

«Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui

les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte,

il me vint une grande envie _de la manger_. Quel régal, pensais-je, de

savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et

son coeur tout dégouttant de _sang_ liquide!»

La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole:

«Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte

_de soi-même_. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration

et passée dans l'empire d'Yama: «_Eh bien!_ mangez-la!» nous dira le

maître; je n'en doute pas.»

«--Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les

disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre.

«--J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on

apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque

aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes

et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la

chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes!

Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons

un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!»

[Note 6: C'est la traduction du nom propre, _Çoûrpanakhâ_.]

À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs

très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme,

semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer.

Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces

furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant

ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents;

et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle

part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana,

qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les

injonctions du maître avec le _plus grand_ soin, firent silence autour

d'elle.

Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au

plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante:

«Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un

Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce

que vous dites!»

Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là, brisée

par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une

pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par

la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma

belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!

«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme

reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les

pétales du lotus, au coeur doué avec le courage des lions. De quel

crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour

que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte

à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est

impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne

pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!»

Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes

ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête

baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou

telle qu'une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d'une tristesse

inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se

roule dans la poussière.

«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa

main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de

Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même!

«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil

Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient

elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors

de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes

larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait tout Lankâ

de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville _sur la terre où

maintenant elle s'élève_!

À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de colère: les

unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Râvana; les autres,

furieuses à l'aspect épouvantable, s'approchent d'elle et recommencent

à l'accabler de paroles outrageantes et même de paroles sinistres: «O

bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis un parti

funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs vont manger les chairs

arrachées de tous les côtés sur tes membres!»

Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une branche, adressant

à l'affligée mainte et mainte consolation puissante; corneille

_fortunée_, elle envoyait à la captive sa douce parole de «bonjour,»

et semblait annoncer à Sîtâ la _prochaine_ arrivée de son époux.

* * * * *

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 5 / 23 段