incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de
ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui
m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur
échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans
cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les
commissions de Râma.
Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le
coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il
puisse tromper l'oeil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu,
le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se
réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se
met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont,
qui semblait tenir _en_ elle _son épouse_, couchée dans son sein.
Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de
magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les
nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de
perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux
portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des
escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner
les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.
Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette
Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe
en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les
armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je
considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de
Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance,
l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure
où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux
grandes rues bien distribuées.
Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les
causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique;
alors, _dis-je_, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en
quelque sorte la seule voix de Lankâ.
Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux
distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe
intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais
inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons
princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui
montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»
* * * * *
La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était
levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec
plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par
l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter
avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions
éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres
du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros
vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux
moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion
de sa lumière et se promener _dans le troupeau des étoiles_, comme
un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit
l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont
le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la
grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.
Il était semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui
répandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de
la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les
animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait _alors_ ses
pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses
courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes,
de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par
la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs
discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes,
ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent
mutuellement comme des gens ivres.
Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence
supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors
de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des
Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir
ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient
dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que
distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en
désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de
penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris,
brillantes à l'égal des étoiles et dont le coeur était lié au coeur de
leurs époux.
Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les
oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient
embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des
troncs de xanthocyme.
[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des
pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui
semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.]
Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux
dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses,
enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point
Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois
et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien
née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas
encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance:
cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle,
qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait
dans le coeur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma
de tous ses voeux.
Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus
grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il
demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la
sérénité.
Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée
par le monarque des Rakshasas.
Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré,
_non moins que défendu_, par des fossés, auxquels des masses de
nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour,
examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles
et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or.
Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande
âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars
d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de
tigres, soit de lions.
* * * * *
Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des
chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les
ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient
le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande
légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait
de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de
cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de
l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge
les ont vus naître.
Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards,
troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara;
cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles
variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux
milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des
pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme
le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de
l'étiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut
rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce
palais regorgeant de vases en pierreries.
Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait
courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.
Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à
cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.
Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char
nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana
de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était
soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres
fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres,
où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait
du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait
entre l'excès du chaud et du froid.
[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres
chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres 1/2 de long sur
autant de large.]
À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail,
le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un
mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle
un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par
beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en
or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la
présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la
défense.
Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des
breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La
suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe
magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu
d'une forme: «Approche! approche-toi!»
Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante
habitation, aussi chère au coeur de Râvana qu'une noble femme adorée;
ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux
murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par
des escaliers de pierreries.
«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des
Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat,
observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or,
qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu
par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante
splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_
variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les
couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la
nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes,
renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes.
En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes
et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent
les abeilles et les cygnes.
Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les
étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et
qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes
rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la
même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.
Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des
lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées,
celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.
Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent
d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci
dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première:
elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le
dos les unes des autres.
Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras
enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante
qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un
feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.
Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des
Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour
de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles,
ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables à
l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à
l'oreille de ces femmes.
Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent
de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.
Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol
blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes
suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une
longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges,
ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise
odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au
crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein
d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil
au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là,
_dis-je_, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail
en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et
dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des
liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du
grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie
des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur
un lit éblouissant de lumière.
Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque,
une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynoecée,
cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue
sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.
Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre
nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or
bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide
aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si
parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!»
Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé.
Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage,
embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse
du Vidéha:
«Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni
dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne
doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des
Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui
soit égal à Râma.»
Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau
regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était
point Sîtâ.
Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans
rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir
manqué au devoir lui inspira cette pensée:
«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les
épouses d'autrui, au milieu de son gynoecée, est une infraction énorme
au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes
yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes
regards tout ce gynoecée d'autrui.» Puis il naquit encore cette
réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour
unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre
chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans
toute son extension, le gynoecée de Râvana, et mon âme n'en a conçu
rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous
les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises
de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était
impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes
que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»
Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide _Hanoûmat_ de continuer
ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de
lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais
il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage.
Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant,
s'arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées
à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de
tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars
et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche
légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de
quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les
vantaux, entrant ici, sortant de là, d'un côté montant, d'un autre
descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat;
il n'existe rien dans le gynoecée de Râvana où il ne porte ses pas.
Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des
arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage
fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n'ai pas encore
fouillé ce parage.»
Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la
flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là,
ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce
plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.
Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille
charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux
sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse
de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant,
soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs,
Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel
qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré
dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là, tous les êtres
de s'imaginer que c'était le printemps même.
Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses
branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le
grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre
majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave
Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la
Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son
gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son coeur dans la tristesse,
captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et
tombée sous la griffe d'un lion.
Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans
le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il
jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait
tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.
* * * * *
L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes
avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer
d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point
d'oreilles; certaines n'avaient qu'un oeil et certaines qu'une oreille.
Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe;
telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur
énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les
cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large
du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le
ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la
bouche rompue, le visage laid et difforme.
Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné:
irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux,
des maillets d'armes et de grandes piques en fer.
Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier;
telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes
étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées.
Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau;
celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle;
celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant;
d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait
de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges
pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur
démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur
immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs:
telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une
cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché
avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et _sa
compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force
épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là
prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à
telle autre.
Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se
repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse,
elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de
graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles
font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne
sont jamais rassasiées.
Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle
des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine
infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs,
cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.
Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse,
à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant
de la lune, _voilé par un nuage_, au commencement de sa quinzaine
blanche.
Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans
lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de
langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression
de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée;
comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une
espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu
par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa
face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et
le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs
soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.
À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste
et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des
constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages,
l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations.
Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse
revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive,
la science qu'il doit à ses lectures.
* * * * *
Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna
vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir
dans une vive douleur. «C'est là, _se dit-il_, c'est là cette femme
inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime
Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit
la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle,
qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen
des lotus.
«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété
conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la
forêt déserte. Là, contente de manger les fruits _sauvages_ et les
racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout
le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse
à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire,
infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable!
Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de
l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit
tomber sur la montagne son vêtement supérieur.