«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller

incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de

ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui

m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur

échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans

cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les

commissions de Râma.

Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le

coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il

puisse tromper l'oeil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu,

le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se

réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se

met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont,

qui semblait tenir _en_ elle _son épouse_, couchée dans son sein.

Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de

magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les

nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de

perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux

portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des

escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner

les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.

Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette

Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe

en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les

armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je

considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de

Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance,

l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure

où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux

grandes rues bien distribuées.

Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les

causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique;

alors, _dis-je_, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en

quelque sorte la seule voix de Lankâ.

Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux

distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe

intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais

inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons

princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui

montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»

* * * * *

La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était

levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec

plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par

l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter

avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions

éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres

du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros

vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux

moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion

de sa lumière et se promener _dans le troupeau des étoiles_, comme

un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit

l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont

le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la

grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.

Il était semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui

répandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de

la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les

animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait _alors_ ses

pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses

courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes,

de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par

la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs

discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes,

ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent

mutuellement comme des gens ivres.

Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence

supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors

de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des

Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir

ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient

dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que

distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en

désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de

penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris,

brillantes à l'égal des étoiles et dont le coeur était lié au coeur de

leurs époux.

Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les

oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient

embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des

troncs de xanthocyme.

[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des

pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui

semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.]

Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux

dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses,

enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point

Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois

et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien

née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas

encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance:

cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle,

qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait

dans le coeur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma

de tous ses voeux.

Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus

grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il

demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la

sérénité.

Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée

par le monarque des Rakshasas.

Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré,

_non moins que défendu_, par des fossés, auxquels des masses de

nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour,

examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles

et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or.

Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande

âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars

d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de

tigres, soit de lions.

* * * * *

Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des

chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les

ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient

le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande

légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait

de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de

cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de

l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge

les ont vus naître.

Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards,

troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara;

cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles

variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux

milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des

pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme

le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de

l'étiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut

rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce

palais regorgeant de vases en pierreries.

Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait

courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.

Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à

cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.

Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char

nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana

de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était

soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres

fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres,

où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait

du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait

entre l'excès du chaud et du froid.

[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres

chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres 1/2 de long sur

autant de large.]

À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail,

le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un

mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle

un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par

beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en

or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la

présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la

défense.

Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des

breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La

suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe

magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu

d'une forme: «Approche! approche-toi!»

Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante

habitation, aussi chère au coeur de Râvana qu'une noble femme adorée;

ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux

murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par

des escaliers de pierreries.

«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des

Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat,

observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or,

qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu

par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante

splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_

variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les

couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la

nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes,

renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes.

En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes

et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent

les abeilles et les cygnes.

Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les

étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et

qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes

rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la

même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.

Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des

lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées,

celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.

Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent

d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci

dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première:

elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le

dos les unes des autres.

Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras

enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante

qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un

feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.

Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des

Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour

de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles,

ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables à

l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à

l'oreille de ces femmes.

Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent

de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.

Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol

blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes

suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une

longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges,

ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise

odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au

crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein

d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil

au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là,

_dis-je_, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail

en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et

dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des

liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du

grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie

des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur

un lit éblouissant de lumière.

Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque,

une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynoecée,

cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue

sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.

Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre

nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or

bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide

aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si

parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!»

Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé.

Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage,

embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse

du Vidéha:

«Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni

dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne

doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des

Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui

soit égal à Râma.»

Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau

regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était

point Sîtâ.

Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans

rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir

manqué au devoir lui inspira cette pensée:

«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les

épouses d'autrui, au milieu de son gynoecée, est une infraction énorme

au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes

yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes

regards tout ce gynoecée d'autrui.» Puis il naquit encore cette

réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour

unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre

chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans

toute son extension, le gynoecée de Râvana, et mon âme n'en a conçu

rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous

les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises

de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était

impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes

que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»

Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide _Hanoûmat_ de continuer

ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de

lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais

il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage.

Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant,

s'arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées

à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de

tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars

et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche

légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de

quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les

vantaux, entrant ici, sortant de là, d'un côté montant, d'un autre

descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat;

il n'existe rien dans le gynoecée de Râvana où il ne porte ses pas.

Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des

arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage

fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n'ai pas encore

fouillé ce parage.»

Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la

flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là,

ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce

plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.

Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille

charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux

sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse

de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant,

soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs,

Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel

qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré

dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là, tous les êtres

de s'imaginer que c'était le printemps même.

Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses

branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le

grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre

majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave

Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la

Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son

gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son coeur dans la tristesse,

captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et

tombée sous la griffe d'un lion.

Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans

le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il

jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait

tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.

* * * * *

L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes

avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer

d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point

d'oreilles; certaines n'avaient qu'un oeil et certaines qu'une oreille.

Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe;

telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur

énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les

cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large

du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le

ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la

bouche rompue, le visage laid et difforme.

Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné:

irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux,

des maillets d'armes et de grandes piques en fer.

Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier;

telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes

étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées.

Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau;

celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle;

celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant;

d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait

de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges

pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur

démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur

immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs:

telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une

cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché

avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et _sa

compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force

épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là

prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à

telle autre.

Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se

repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse,

elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de

graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles

font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne

sont jamais rassasiées.

Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle

des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine

infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs,

cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.

Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse,

à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant

de la lune, _voilé par un nuage_, au commencement de sa quinzaine

blanche.

Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans

lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de

langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression

de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée;

comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une

espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu

par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa

face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et

le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs

soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.

À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste

et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des

constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages,

l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations.

Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse

revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive,

la science qu'il doit à ses lectures.

* * * * *

Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna

vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir

dans une vive douleur. «C'est là, _se dit-il_, c'est là cette femme

inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime

Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit

la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle,

qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen

des lotus.

«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété

conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la

forêt déserte. Là, contente de manger les fruits _sauvages_ et les

racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout

le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse

à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire,

infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable!

Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de

l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit

tomber sur la montagne son vêtement supérieur.

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 4 / 23 段