solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j'étais
par l'espérance de voir le _plus noble des_ Raghouides. _Chaque
jour_, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je
gravissais péniblement la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos
seigneuries. Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé
depuis le jour que j'ai mis dans mon coeur ces paroles de l'anachorète
et que j'observe curieusement les temps et les lieux.
«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les
plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont Himâlaya faire une
visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne:
ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste
condition et ne s'attachant qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas
engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur
du cruel Démon, je blâmai _Soupârçwa_, mon fils, avec des paroles
_sévères_: «Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauvé la Mithilienne?»
Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces
paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec
une saveur d'ambroisie.
* * * * *
Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des
ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la
vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout
son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli
avec son fils d'une joie sans égale.
Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où ses ailes
pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et
tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont,
Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait
tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et
reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie
avait épanouie dans les plus suaves modulations:
«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui
la pénitence avait consumé entièrement la matière!
«N'épargnez aucun effort! vous arriverez _bientôt_ à découvrir Sîtâ;
_le saint_ n'a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en
donner l'assurance!
«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au
vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible
distance la sépare du mont Malaya. Là, confiez tous la charge de
sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de
franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse
mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes
et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit d'un essor rapide
comme les ailes de Garouda.
À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le
fils de Bâli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes:
«Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidéhaine et
sauvé les singes de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure,
l'âme satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située au nord
pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés sur le rivage, nous
penserons au moyen de traverser le vaste Océan.»
Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans une résolution
bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, vers la plage désirée, sur
laquelle préside le _noir_ souverain des morts.
* * * * *
À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le ciel, ceux-ci
parmi les singes tombèrent dans l'abattement, ceux-là tressaillirent
de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Târâ, voyant
le visage consterné de quelques singes, _Angada_ leur tint ce langage,
après qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention des
autres:
«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au
découragement; car l'homme découragé ne peut mettre fin à son affaire.
L'homme qui, s'armant d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son
découragement, ne laisse jamais derrière lui son oeuvre imparfaite.
«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux bonds vigoureux?
Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il parle, celui qui possède en
lui-même ce don merveilleux de franchir une distance! celui grâces
auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous
reverrons nos fortunes, nos épouses et nos fils!»
À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes ne répondit un
seul mot, et les chefs du peuple restèrent là tous immobiles.
Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix yodjanas.»--«Et moi,
dit Gavâksha, j'irai plus loin, jusqu'à vingt yodjanas!»--«Quant à
moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!»
Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane vigoureux
et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, le singe d'une valeur
incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au
sommet d'une montagne, répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je
puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»
«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!»
dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné singe à la couleur d'or. Puis
Maînda, pareil au mont Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est
capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!»--«Et moi j'irai
sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au _bel_ Angada Dwivida à
la grande splendeur.
Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, je puis nager
quatre-vingts yodjanas!»--«Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix
yodjanas complets!» dit avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe
de qui Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» répond
à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un courage immenses.
Profond comme l'Océan et rapide comme le vent, semblable au Mandara
par sa taille et d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le
singe Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un
sourire en présence des plus nobles simiens:
«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, ma force, ma vigueur
et mon courage ne sont plus ce qu'ils étaient dans les jours de ma
jeunesse, au temps de mes jeunes années!
«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes un pradakshina
autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il
opérait ses trois pas célèbres. Je calcule où peut aller maintenant ma
puissance de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas,
moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante pour
atteindre le but proposé.»
Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de
raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable à une montagne, ne dit
rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salué ce grand
singe, le magnanime Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et
magnifiques paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est
aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un
prompt retour. À cause de mon jeune âge et par son attention à tenir
mon existence éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes
défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, et sa
tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»
Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: «Il
ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi dans l'assemblée des
singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur;
tu peux revenir, ayant passé et repassé cent fois le grand Océan.
«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le plus grand
des singes: réunis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la
discussion des affaires. Il est donc impossible à toi de nous quitter
pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de
te laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»
À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat à l'éminente
sagesse, Angada fit cette réponse d'un visage que la joie se
partageait avec la tristesse: «Si je ne vais pas moi-même, ou si
un autre chef ne va pas vite à Lankâ, nous courons tous un affreux
danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le
jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir
effectué l'ordre que nous a donné le prudent monarque des singes, je
n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais _à Lankâ_,
mon retour n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut
mieux qu'une mort assurée.»
Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé de telles
paroles, tous les singes, portant les mains en coupe à leurs tempes,
de s'écrier aussitôt: «Il est impossible que ta grandeur s'en aille
d'ici nulle part à la distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons
tous posséder Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi
ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, le plaisir ou la
douleur!»
À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince
héréditaire, Djâmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue
dans sa pensée et répond, orateur disert, au fils de Bâli:
«Prince des singes, je connais le héros quadrumane qui peut franchir
cent yodjanas et revenir couronné du succès.»
Quand il eut parcouru de ses regards cette armée abattue des singes,
qui formait plusieurs centaines de milliers, Djâmbavat s'avança vers
Hanoûmat, couché à part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les
matières des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane:
«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanoûmat?
«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; la saison où
me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire
accompagnent l'âge dont jouit ta grandeur. Déploie donc, héros,
déploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des
singes? De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense la
pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours,
dans une difficulté survenue, attaque l'obstacle avec énergie; car la
chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?»
Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, ce guerrier
d'une vitesse renommée, se fit soudain une forme allongée propre à
naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'armée des
simiens.
* * * * *
Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflammé
brillait, semblable au _soleil_, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans
fumée. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hérissé, il
s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: «Qu'il en soit
ainsi! Je passerai la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai,
ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi!
«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut
mon auguste père, et _prêter l'oreille à_ toute cette aventure de ma
mère. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de
la confiance en mon héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter
l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui
m'ouvre la bouche.
«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine renommée, où
les saints anachorètes viennent se baigner avec recueillement: il est
nommé Prabhâsa. Là, vivait un éléphant des plages célestes, appelé
Dhavala: intrépide, méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait
sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour
sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de tous les rishis et qui
s'en allait dévotement se baigner dans les eaux du tîrtha.
«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la hâte une forme
d'une affreuse épouvante et s'élança tout à coup sur l'impétueux
pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitôt de lui déchirer
avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes
finement acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon père lui
arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux longues défenses, et,
lui en assénant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le
_monstrueux_ éléphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre
montagne _qui s'écroule_.
«Quand _il vit_ tué ce terrible animal, l'anachorète prit mon père
avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'était
plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta entièrement le saint tîrtha,
il est tombé _leur dit-il_, sous les coups de ce roi des singes aux
prouesses infatigables!» _À cette nouvelle_, la société joyeuse
des anachorètes de se rassembler tous les uns avec les autres et
de résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la grâce qu'il
désire.» Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits
dans les Védas, laissèrent donc à mon bien magnanime père de choisir
lui-même cette faveur. «Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son
choix, je voudrais obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes,
un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, et d'une
force qui fût celle de Mâroute même!»
«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes
satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» Ils dirent;
et, joyeux de cette grâce obtenue, mon père, à la force héroïque,
vécut à sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel.
«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma mère, se
promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beauté charmante, que
le Malaya vit croître sous les ombrages de sa montagne céleste, était
la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Parée de
sandal rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, laissant
flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du
Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et
de beauté, l'étreignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe,
lui dit:
«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de toutes les
âmes. Mon union, _toute mystique avec toi_, femme au charmant visage,
ne peut te souiller d'une faute: il naîtra de toi un fils, qui sera
d'une force immense et le monarque des singes. Beauté, splendeur,
force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, tels on les verra
bientôt réunis dans ton fils.»
«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la chaste faveur du
beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible
à mesurer, qui habite dans la région des airs et qui prête la
respiration à tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mâroute
à la course rapide, de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai
pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.
«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en
traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte _qui
les tourmente_ comme à repousser d'eux la colère de Sougrîva.
«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel
je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous,
nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en
courant les cent yodjanas.
«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes
pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de
ma pensée.»
À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si
haut sa puissance, l'habile Angada répondit en ces belles paroles:
«Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin,
tu viens d'étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien
cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui
tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des voeux au
ciel pour le succès de ton voyage.
«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied _comme_
enraciné dans le même vestige: en effet, c'est de toi, _noble_ singe,
que dépendent les existences de nous tous.» À peine eut-il recueilli
ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes,
le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à
dilater ses proportions naturelles.
* * * * *
Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis,
Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra.
Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit
un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu'un lion a
blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins
d'écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands
arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils
repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu
mêlé de fumée et une flamme épouvantable.
Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors,
tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là,
désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité,
se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas
et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre,
ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des
arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers.
Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs
bras de s'incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes,
en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du
Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, _le Dieu qui préside à la
guerre_, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même
et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de
_Kouvéra_, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens,
et, les ayant salués d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure
et sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent tous
les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face
tournée vers Lankâ.
Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au
moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme
le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes
pousses.
L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand
mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu'il assura
le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées
des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras.
Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres.
À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque
arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne
était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé
les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute sa
grande vigueur.
Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient
pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents
vêtus d'une peau nouvelle.
En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes
entrer comme en furie, soulevées par l'air que déplace son corps. À la
vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont
leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. Les
poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des
singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa
longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait
sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou
comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.
Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de
couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illuminé de
foudres, enflammé d'éclairs et que la chute des tonnerres festonnait
avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans
la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt
se dérober comme la lune.
* * * * *
Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pensée vint
à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se
revêtir à son gré de toutes les formes: «Aujourd'hui, après un long
temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien
grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle eut roulé
dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre comme un vêtement;
et le singe, voyant qu'elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même:
«Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu'une montagne dans un
tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Océan par
un vent contraire!»
Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit
ce grand être qui s'élevait hors des ondes salées. «C'est là, on n'en
peut douter, _se dit-il_, cette créature qu'on voit dans la grande mer
happer l'ombre, ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.»
À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c'était
Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que
le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu'elle vit s'augmenter
les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche
pareille aux enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors
cette furie, ses membres _énormes_ et sa vaste gueule toute grande
ouverte.
Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps
devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis
il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et
s'échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle
de la pensée.
Grâces à la sûreté de son coup d'oeil, à sa force, à son adresse, à sa
fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour
au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des
singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la
pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.
Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, les
Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:
«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une
prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force
a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les
Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité
est rendue à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller
maintenant à leur gré.
«Mets à fin l'oeuvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans
péril!»
Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui
avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et
continua son voyage d'un vol accéléré.
Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards
sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi
dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit
cette réflexion: «J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des
Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres
démesurés.»
Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre
à couvert _de la curiosité_, il revint à son état naturel, comme
Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas.
Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, _en haut_, par des
remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés
remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville,
qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont
l'imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence
accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense
des bonnes oeuvres. Pavoisée d'étendards et de drapeaux, ornée de
balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait
avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons.
Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes
d'émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux
yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapitaux
de _magnifiques_ arcades.
Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même:
«Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, _auguste_ fille du _roi_
Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas?
«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires
succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les
ténèbres s'évanouissent au lever du soleil.