À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux voeux

parfaits répondit en ces termes à tous les singes:

«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche

dans le devoir; ainsi, personne n'a rien à faire ici pour moi.»

Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté nous a

parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous

as traités avec les honneurs de l'hospitalité, et notre accablante

fatigue est maintenant dissipée. Nous t'avons fait connaître dans

sa vérité la cause de notre voyage et raconté _comment nous étions

occupés à_ la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes

nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de

temps: «Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de

mort tout retardataire!»

«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du maître. Sans

doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les

autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par

Sougrîva, cet antre ouvert s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes

couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour

continuer la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à la jolie

taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»

À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains

pour l'andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir:

«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous _les voûtes_ de

cet antre _obscur_, le temps qui nous fut accordé par le magnanime

Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous

hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met

ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à

terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues

erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d'accomplir.

«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce

roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne

impraticable.»

À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire

du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la

volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains:

«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui que _son

malheur fit_ entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra même a

déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins,

grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce

aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez

tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles

simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir à qui

tient ses yeux ouverts.»

Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne,

se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains;

et, dans l'intervalle d'un clin d'oeil seulement, la pénitente mit à

la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché

entre leurs mains.

Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur

tint ce langage: «Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes

et de cascades; là, est le mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La

félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon

palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable caverne,

elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'oeil,

par la vertu de sa pénitence et de son unification _en Dieu_.

Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là, cachant leur

visage entre les mains; et ce fut un instant seulement _après son

départ_ qu'ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer

épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de

grands cétacées, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans

cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils

avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, tous alors ils se dirent

l'un à l'autre ces paroles: «Voici déjà expiré le temps dont le roi

nous imposa la loi, pour trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur _impur_

des nuits, le démon Râvana.»

Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se

plonger dans une profonde rêverie.

Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de

grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet

énergique langage: «Nous sommes tous venus ici d'après l'ordre même

du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne _et plongés dans

ses ténèbres_, il nous fut impossible de connaître, singes, que le

mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le

temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes

des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments

et d'y rester jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout

puissant; il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne voudra

point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne

saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos

efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas

autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, _nous y

avons tous manqué_: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses,

à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre

jusqu'à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour

après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que

subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme

l'héritier de la couronne, ce n'est point Sougrîva; _non!_ c'est

Râma, l'Indra des hommes, si versé dans la science du «connais-toi

toi-même.» Le roi porte liée _à son cou_ une vieille inimitié contre

moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour

la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront

mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie?

Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de

cette mer!» À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un

ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors

ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, il veut plaire à _son

allié Râma_; quand il nous verra de retour, après le terme fixé,

n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est

certain qu'il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une

chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes

dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis

dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles

extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!»

Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles

simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à l'orient.

Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le

septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouças, la pointe des

herbes courbée au midi.

Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein

du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé

d'années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus

éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d'un

antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes

couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a

dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa

loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là

pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a

de plus exquis dans les plus excellents des singes!» Quand il eut

dit ces mots, Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les

singes.

À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des

vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au

_vertueux_ Hanoûmat: «Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que

la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des

singes.

«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même,

ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un _affreux_ péril.

Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en

déployant sa vaillance pour la cause de Râma!»

Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d'Angada,

l'amour qu'il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le

coeur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour

au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y

mourir: «Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que la vie?

«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?

«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère.

Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où?

«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil

ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si

elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la

montagne.»

* * * * *

Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la

douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son

langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort,

réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à

l'esprit: «Ce cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que

nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, _eh bien!_ notre

affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d'un seul coup

à notre but!» Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes

descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal

oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint

ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, roi des

ours et monarque des simiens. C'était mon aïeul, ô le plus noble

des oiseaux. De ce prince vertueux, à l'âme pure, sont nés deux fils

vigoureux et magnanimes:

«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs

hauts faits sont également célèbres dans le monde: c'est le roi

des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce

monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est

sorti _de sa patrie_ à l'ordre de son père, et, marchant sur le chemin

du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son

épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l'éternel ennemi des

brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection

débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.

«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père

de Râma, vit la _plaintive_ Mithilienne dans le temps même que Râvana

l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la

Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des

années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le

Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait

le plus grand courage et se consumait en efforts pour _sauver l'épouse

de_ son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide

eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles.

«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là

son épouse; mais elle n'apparaît pas davantage à nos yeux qu'on ne

voit la clarté du soleil dans la nuit.

«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton

frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils

pouvaient savoir où le trouver!

«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt

Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre

ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions

cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois

au bout duquel notre _auguste_ roi nous avait prescrit de revenir

s'est consumé tout entier.

«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour

la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la

condition qui nous fut imposée, la crainte _du châtiment_ nous fait

embrasser ici _la résolution_ d'un jeûne poussé jusqu'à la mort!

Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.»

À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie,

le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce

Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les

coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma

condition _languissante_ de vieillard me force d'entendre l'injure

et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour

venger la mort de mon frère.

«Jadis (c'était à l'époque où _le démon_ Vritra fut tué), Djatâyou

et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous

défiâmes hardiment à voler dans le ciel.

«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où

le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons,

éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi,

nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut

arrivé à son midi, Djatâyou défaillit _sous le poids de la chaleur_.

Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre

flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour

fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil

me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette

montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de

mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien

long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de

lui!»

Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui

l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des

nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé

frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à

courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou

loin d'ici?»

Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint

ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes:

«Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie;

néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma

voix seulement.

«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de

tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans

les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «_À moi_,

Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de

tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat

du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir

Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à

ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous

dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.

«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des

Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à

cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle

s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là

qu'habite, enfermée dans le gynoecée de Râvana et surveillée d'un

oeil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux

vêtements de soie.

«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au

delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île.

«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la

puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire,

supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le

besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de

cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue

pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de

vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la

racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la

mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez

accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que

vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux

offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui

s'en est allé dans les demeures célestes.»

À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le

rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre

dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la

cérémonie de l'eau terminée, le ramènent _au mont Vindhya_, et,

l'ayant aidé à remonter _sur le sommet_, ils goûtent en eux-mêmes

la joie de posséder ces renseignements _sur l'épouse de Râma_. En ce

moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant

assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec

joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes;

écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je

connais la Mithilienne.

«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de

souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont

Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et,

malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards,

sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que

j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces

bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire.

Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que

remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est

le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.

«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est

là que vécut dans la patience de la _plus_ effrayante pénitence, un

saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un

siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé

au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles

efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent,

Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme.

«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement

parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait

des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai

contre le pied des arbres et j'attendis là, impatient de voir

l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de

moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur

flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims,

des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus

autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent

le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa

chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace:

telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le

monarque est rentré dans son palais.

«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son

ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle

affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, _me dit-il_,

et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse;

mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi.

«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du

vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de

la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou.

Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher

mes pieds.

«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes

ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la

vérité.»

«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit

un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le

torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis

mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète

de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et _comme_

abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te

raconter cela: _vois!_ ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache,

bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute:

_oui!_ je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime!

Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je

vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter.

«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes

une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et

nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous

sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à

l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et

voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos

yeux.

«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse,

regardant le spectacle qui s'étalait en bas. La terre, je me rappelle,

ornée d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par

ses montagnes, plantées sur toute la surface.

«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la

charrue.

«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême

langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte

agite nos _coeurs_.

«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout

n'était qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu

consumait l'univers dans l'époque fatale où se termine un youga. Le

soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel,

et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie général.

L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts,

me parut d'une ampleur égale à celle de la terre.

«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus de me _disputer

la victoire_, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et

moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement.

J'étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas

brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai,

précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes

brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l'ai ouï

dire, tomba dans le Djanasthâna. S'il ne m'était resté quelque chose

du mérite acquis par mes bonnes oeuvres, j'eusse été plongé dans la

mer; ou j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les

âpres sommets de la montagne.

«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes,

désarmé de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour désirer la mort. Je

veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la

vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un

aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte

de terre?»

«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au

plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent

de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de

ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de

compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage:

«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu

dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie,

ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j'ai ouï

dire que tu aurais à faire une grande oeuvre; je l'ai même déjà vue par

les _yeux_ de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité.

«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un

fils d'une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d'un héroïsme

infaillible, obéissant à l'ordre de son père dans une chose inutile à

raconter, s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son

frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable

aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le

Djanasthâna.

«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa

royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils

doivent trouver la fille du roi Djanaka.

«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d'ailleurs

irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends

ainsi le moment!

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 2 / 23 段