Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés

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LE RAMAYANA

POÈME SANSCRIT DE VALMIKY

TRADUIT EN FRANÇAIS

PAR HIPPOLYTE FAUCHE

Traducteur des OEuvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata

TOME SECOND

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

13, RUE DE GRAMMONT, 13

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS

_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_

1864

* * * * *

Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, son âme tout

enveloppée de colère, pénétra dans l'épouvantable caverne Kishkindhyâ,

comme Râma lui avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps,

à la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, voyant

le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colère, et, pour ainsi

dire, tout flamboyant de son ardent courroux, élèvent au front les

paumes de leurs mains réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne

tentent pas de l'arrêter.

L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, l'âme tout

enveloppée de colère, vit alors cette grande caverne, belle,

charmante, délicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de

jardins et de bosquets, encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse,

céleste, faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des

forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au gré de

tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances bocagères,

avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme

suivant leur fantaisie, vêtus de robes divines, parés de guirlandes

célestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, _pour comble_, avec

une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs exquises de lotus,

d'aloès, de sandal, de rhum et de miel.

Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les blanches files

des palais aux constructions variées, hauts comme les cimes du

mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il vit les temples d'une belle

architecture et plaqués d'émail blanc: partout il vit des chars

consacrés aux dieux. Le frère puîné de Bharata vit là des lacs

tapissés de lotus, des bois en fleurs, une rivière limpide, qui

descendait sur la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse

habitation d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles

singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, des princes

Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de

Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans

la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches: les plus

suaves guirlandes _en_ décoraient _l'extérieur_; ils regorgeaient de

pierres fines et de richesses, _mais_ la perle des femmes en faisait

la _plus charmante_ parure. Il vit, pareil au palais de Mahéndra

et protégé d'un rempart, tel qu'une blanche montagne, le délicieux

château du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme les

sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis

d'arbres, où l'on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets

enrichis de plantes fortunées, célestes, nées dans le Nandana, présent

du grand Indra lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées

d'azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à la main,

il regorgeait de fleurs divines et _montrait avec orgueil_ ses arcades

en or bruni.

Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble, Sougrîva

commande aux ministres d'aller à sa rencontre, et ceux-ci l'abordent,

tenant les paumes des mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana

de parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant les

bienséances, non par timidité d'âme, mais par le sentiment des

convenances; puis, _officiellement_ reconnu, il entra dans le palais.

Quand ce guerrier, le devoir même incarné, eut franchi trois cours

toutes couvertes de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail,

que défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller çà et là

beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur lesquels s'étalaient

de riches tapis. Là, il entendit un chant doux et des plus ravissants,

qui se mariait à l'unisson des flûtes, des lyres et des harpes.

Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque un grand

nombre de femmes avec différents caractères de figure, mais toutes

fières de leur jeunesse et de leur beauté. Parées des plus riches

atours, de bouquets et de guirlandes variées, elles étaient revêtues

de robes différentes par les couleurs et n'étaient pas moins

distinguées par la politesse que par la beauté.

Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la tristesse de

son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus dans son _coeur_ la

puissance de sa colère. À peine Angada l'eut-il vu irrité comme le

roi des Nâgas ou comme le feu allumé pour la destruction _du monde_,

qu'une vive émotion le saisit tout à coup, et son visage fut couvert

de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient

dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement et leurs mains

réunies en coupe devant Lakshmana.

Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal du soleil,

couvert de précieux tapis, élevé au sommet d'une estrade, le roi des

singes vêtu d'une robe divine, enguirlandé de fleurs célestes, frotté

d'un onguent divin et les membres éblouissants de parures toutes

divines: on eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des

femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines de mille:

telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras font cercle autour de

Kouvéra. Lakshmana vit aussi les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à

la droite, et Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à

ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l'éventail

blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d'or bruni.

À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison qu'il en

fit avec la peine immense de son frère, Lakshmana sentit redoubler sa

fureur. À peine Sougrîva eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de

colère, la vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la

contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous les dents,

poussant maint et maint soupir long et brûlant, irrité enfin comme

le serpent aux sept têtes enfermé dans un cercle de feux; à peine,

dis-je, l'eut-il vu, les yeux rouges de colère, tenant son arc

empoigné, qu'il se leva soudain et porta les mains en coupe à ses

tempes.

Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi là!» dit le

roi des singes.

Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé dans une

caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu'il avait reçues

de son frère, lui répondit en ces termes: «Il est impossible qu'un

envoyé, roi des singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie

même, avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. Quand

le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès couronner les

affaires de son maître, il peut alors, monarque des singes, accepter

les présents de l'hospitalité. Mais comment puis-je recevoir ici les

tiens, sire, moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux voeux du

noble Râma?»

Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner devant

Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout émus de frayeur: «Nous

sommes entièrement les serviteurs de Râma aux prouesses infatigables;

je ferai tout ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu.

Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et la corbeille

de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, dans cet auguste siége;

ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre.»

Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données Râma: «Tu ne

dois pas accepter les présents de l'hospitalité dans la maison du

singe avant que tu n'aies accompli ton message.» Écoute donc la

mission, que j'ai reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant,

s'il te plaît, une prompte exécution.»

Ensuite, l'homicide _héros_ des héros ennemis, Lakshmana tint ce

langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta même debout, environné de

ses femmes. «Un roi qui a du coeur et de la naissance, qui est

miséricordieux, qui a dompté ses organes des sens, qui a de la

reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté

sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque

esclave de l'injustice et violateur d'une promesse faite à ses amis,

dont il avait déjà reçu les services? L'homme qui ment à son cheval

tue cent de ses chevaux; s'il ment à sa vache, il tue mille de ses

vaches; mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même avec sa

maison. L'homme qui fait un mensonge à la terre, son châtiment frappe

dans sa famille et ceux qui sont nés et ceux qui sont à naître. Il y

a, nous dit-on, égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge

à la terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur

jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé par ses amis,

ne leur a jamais payé de retour le service rendu, mérite que tous les

êtres conspirent à sa mort.

«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, une des plus

saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous

garantir la vérité de ton alliance. Et maintenant, plongé dans tes

voluptés matérielles, voici que tu déchires le traité!

«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence, ni les

mains serrées en présence du feu allumé ne sont rien à tes yeux! Ce

fut, pervers, ce fut donc en toutes les façons que tu as trompé

mon frère; lui, ce sage, à l'âme droite; toi, coeur vil, aux pensées

tortueuses! Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une

ardente colère, comme le gonflement du magnanime Océan au jour de la

pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de mes flèches aiguës, dans les

habitations d'Yama! Certes! ici, avec mes flèches, moi qui te parle,

je t'immolerai, comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le

chemin de la vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme

inconstante et mobile par le vice de ta race!»

À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé d'une ardente fureur,

Târâ, semblable par son visage à la reine des étoiles, répondit en

ces termes: «Le roi ne mérite pas que tu lui parles de cette manière,

Lakshmana: le monarque des singes ne mérite pas ce langage amer, venu

de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat, perfide et cruel;

son âme n'est point amie du mensonge, son âme ne creuse pas des

pensées tortueuses. Le vaillant Sougrîva ne peut oublier le service,

impossible à d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable.

C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains la gloire,

l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roumâ, _son

épouse_. Rentré en possession des plus douces jouissances par la

bienveillance de Râma, il a voulu, _c'était naturel!_ goûter de ses

voluptés, lui de qui la douleur avait toujours été la compagne. Que le

noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a

passé dix années dans les fatigues _de l'exil_ et dans la privation de

toutes les choses désirées!

«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui manque d'auxiliaires:

ce besoin de _vigoureux_ compagnons a donc fait expédier çà et là de

nobles singes, afin qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de

singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti

en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe de Râma,

ces valeureux quadrumanes à la bien grande vigueur. Les dispositions

de Sougrîva sont toujours, fils de Soumitrâ, ce qu'elles étaient

auparavant.

«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les ours viendront

ici par dizaines de billions, et les golângoulas par milliards; les

tribus simiennes répandues sur la terre afflueront ici kotis par

kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les îles

de l'Océan vont accourir pleins de hâte devant toi: dépose donc,

irascible guerrier, dépose là ton chagrin.

«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais Génies, les

singes ramèneront ici la bien-aimée de ton frère, cette Djanakide

charmante aux formes délicieuses, dussent-ils, monarque des hommes,

l'arracher du ciel même ou des entrailles de la terre!»

Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit avec faveur

ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Târâ bien

reçues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouillé, la crainte

que les deux Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la

guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son cou et resta

dépouillé de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes

les tribus simiennes, Sougrîva à la vigueur épouvantable, de parler à

Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie:

«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma gloire et l'empire

éternel des singes; mais j'ai recouvré tout par la bienveillance de

Râma. Dans ce monde tel qu'il est, où trouver, dompteur _invincible_

des ennemis, un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal

au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée du bruit de ses

hauts faits?

«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un bras qui, tirant

son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec

les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du

vaillant Raghouide, marchant pour l'extermination de Râvana et des

généraux ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par _trop de_

confiance, soit par _intempérance d'_amour, il faut que Râma ait de

l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute à se reprocher?»

Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, qui répondit

ces mots avec amour: «Ces paroles, tombées de ta bouche, Sougrîva,

sont d'une âme reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas

en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel,

assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère majeur

exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! tu es l'égal de

Râma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mêmes, roi des

singes, qui t'ont donné à nous pour notre bonheur après une longue

_attente_!

«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec moi, viens consoler

ton ami, le coeur déchiré à la pensée de son épouse ravie. Veuille bien

excuser toutes les paroles injurieuses que j'ai dites pour toi sous

l'impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.»

Les singes chargés des ordres du roi volent de tous les côtés et,

couvrant le ciel, route divine, où circule Vishnou, ils tiennent

offusqués les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forêts, dans

les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoyés appellent tous

les singes à soutenir la cause de Râma.

Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers et reçu

l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas, la gent quadrumane est

frappée de terreur.

Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre

s'avancent, de la montagne nommée le Grand-Andjana, vers ces lieux où

Râma les attend. Dix kotis de singes couleur de l'or bruni viennent

de la belle montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche

à l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, _une des_

plus hautes alpes _de la terre_: vaillants héros, ils ont la taille

et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, _les

épaules couvertes_ d'une crinière léonine toute resplendissante,

affluèrent des sommets du Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de

l'Himâlaya et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits,

un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. Du mont

Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de

charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables par les actions.

Dix mille kotis de singes arrivèrent du mont Oudaya, tous renommés

par le courage et la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la

Mer-de-Lait, où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs

festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer la

multitude _infinie des croisés_.

[Note 1: Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces

hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'_un koti_

égale _dix millions_.]

Les armées de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des

fleuves, des forêts; et l'astre du jour en était comme éclipsé.

Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin d'or, brillant

comme le soleil et porté sur les épaules de grands singes. Il sortit

en roi, auquel est échu la gloire de ceindre une couronne sans égale;

il sortit avec le parasol blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail

blanc, avec le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour

de son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des javelots à

leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré de ses ministres à

la grande vigueur; et, dans sa course rapide, il faisait trembler même

le sol de la terre sous les pas de l'innombrable armée des singes.

Dans ce voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit

des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, les

golângoulas par centaines et des singes fortement cuirassés marchaient

devant lui. Il franchit dans l'intervalle d'un instant la distance qui

le séparait du Mâlyavat, la grande montagne: arrivé à la demeure, mais

encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées quadrumanes

s'arrêta.

Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière d'or, le

roi fortuné des singes, tenant au front ses deux mains en coupe et

marchant à pied, s'approcha de Râma. Il se prosterna la tête sur la

terre et se tint formant de ses mains jointes la coupe de l'andjali.

À peine eut-elle vu son roi les paumes des mains réunies aux tempes,

toute l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains et fit de

même l'andjali.

Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un lac de lotus,

dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, Râma fut satisfait à

l'égard de Sougrîva. Le digne fils de Raghou étreignit dans ses bras

le royal singe, il salua de quelques mots les ministres et lui dit:

«Assieds-toi!» Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec

bonté ce langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol de

la terre:

«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances brutales

et sache que prêter du secours à tes amis, c'est défendre même ton

royaume. Déploie tes efforts à la recherche de Sîtâ et travaille, ô

toi qui domptes les ennemis, travaille à découvrir en quel pays habite

Râvana.»

À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline entièrement

rassuré devant Râma et lui répond en ces termes: «J'avais perdu ma

fortune, ma gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai tout

recouvré, grâce à ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô

le plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, à

toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait le plus ignoble

des hommes.

«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux de mes

singes par centaines. Ces messagers doivent tous amener ici tous

les simiens répandus sur la terre; ils amèneront les ours et les

golângoulas; ils amèneront, fils de Raghou, les singes enfants

des Dieux et des Gandharvas, héros d'une épouvantable vigueur, qui

changent de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés

dans la connaissance des lieux impraticables, des bois et des forêts.

«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages et qui peuvent

se métamorphoser comme ils veulent, suivront tes pas dans la guerre,

chacun avec toute sa parenté. Ces guerriers, qui ont pour armes, les

uns des rochers, les autres des shorées et des palmiers, arracheront

la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne _dans tes

bras_!»

* * * * *

Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi singe, _en tel

nombre_ qu'elle éclipsait dans les cieux la grande lumière de l'astre

aux mille rayons. Les yeux ne distinguaient plus aucun des points

cardinaux enveloppés alors dans la poussière; et la terre elle-même

tremblait tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes.

Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune, s'avança d'abord,

environné par dix mille kotis de guerriers.

Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des armées au nombre

de cinq et cinq fois mille kotis, parut le vaillant père de Târâ, le

roi ou plutôt l'Indra même des singes, l'héroïque Souséna, honoré des

plus grands ministres et semblable au Dieu Mahéndra.

Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel marchent mille

kotis et cent milliers de singes.

Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur égale à celle

de _Bâli_, son père: Angada conduit mille padmas[2] de singes avec une

centaine de çankhas[3].

[Note 2-3: Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha

équivaut à cent milliards.]

Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au matin: celui-ci

commande une myriade avec onze centaines de guerriers.

Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la grande vigueur,

telle qu'une montagne de noir collyre: c'est Gavaya. Dix mille héros

exécutent ses commandements.

Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel se pressent

mille kotis de singes à la vigueur épouvantable, tous pareils aux

cimes du Kêlâsa.

Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir, Dourmoukha,

comme on l'appelle, avec cent mille braves, auxquels s'ajoute encore

une neuvaine de milliers. Intelligent, le plus vaillant des singes,

estimé de tous les quadrumanes, son visage resplendit comme le soleil

adolescent, et sa couleur imite celle des fibres du lotus.

Ensuite paraît le fils du père universel des créatures, le fortuné

Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées composant dix mille

kotis de guerriers.

Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à queue de taureau:

il a nom Gavâksha et commande à mille kotis de golângoulas.

Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra, autour duquel

marchent deux mille kotis d'ours à la couleur enfumée.

Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables et

pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un chef à la grande

vigueur: son nom est Panasa.

Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida, entourent

Sougrîva avec mille kotis de simiens.

À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène dans cette guerre

cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable.

Là, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha à la

grande force, honoré par tous les chefs des chefs.

Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands genoux, que

suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.

Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une montagne,

Karambha à la grande splendeur, le visage brillant comme le soleil du

matin.

Après lui se montre, guidant onze kotis répandus autour de sa

personne, le singe fortuné Gaya, le chef suprême des chefs de troupes.

On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et Koumouda, et

Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et Rambha, et Rabhasa.

Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette guerre, tous

capables de changer de forme à volonté, couvraient entièrement

la terre, et les forêts et les montagnes. Les généraux des armées

s'approchent, l'air joyeux, et tous ils courbent avec respect le front

devant Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres

singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités; ils se

tiennent alors devant Sougrîva, les mains réunies à la manière de

l'andjali. Le monarque, joignant aussi les deux mains aux tempes,

annonce à Râma, digne _en tous points_ d'être aimé, que tous les

singes à la grande vigueur sont arrivés.

Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, eurent

fait connaître exactement les états des armées, chacun s'en alla

coucher à son aise, ou dans les grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de

ses cataractes, ou dans ses forêts charmantes.

* * * * *

Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés sur la

terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:

«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environné de mes

armées. Veuille bien me conter la chose de la manière qu'elle doit

marcher.»

À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha étreignit

Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces termes: «Que l'on sache,

bel ami, si ma Vidéhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque à

la haute sagesse, en quel pays demeure le démon Râvana. Quand je

connaîtrai bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de

Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés par les

circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les maîtres dans cette

affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que

dépend toute la chose. Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur,

la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve à

s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein

de sagesse et versé dans la distinction des choses, doit parvenir à

son but, je n'en doute pas.»

À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée d'amour, le

monarque des singes appela un général de ses troupes, nommé Vinata,

à la voix tonnante comme une nuée d'orage, au corps semblable à une

montagne, et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur,

incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner par mille kotis

de rapides quadrumanes, et va, environné des plus élevés entre les

singes, qui savent mener et ramener _une armée_, fils eux-mêmes du

Soleil ou de Lunus, instruits à bien connaître les circonstances des

lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale

avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidéhaine

Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions impraticables des

bois, dans les cavernes et dans les forêts.»

* * * * *

Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes dans

le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contrées

méridionales.

_D'après son ordre_, Târa le plus vaillant des singes, entouré de cent

milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, qui revêtent à leur

gré toutes les formes, vers les excellentes et vastes régions du

sud. Le roi fit connaître à ces quadrumanes, les principaux entre les

simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins

difficiles ou dangereux.

Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanoûmat:

ce fut donc à ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes,

qu'il adressa la parole en ces termes: «Je ne vois, prince des singes,

ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les

enfers, ni dans le séjour des Immortels, _oui! je ne vois_ personne

qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te sont connus,

grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Nâgas, et

les Dânavas, et les mers, et les montagnes. Liberté d'allures,

promptitude, force, légèreté: ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on

les voit dans ton père, le magnanime Vent.

«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en force:

veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ soit rendue bientôt à

nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, tout courage, toute énergie, toute

force, avec un art d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux,

avec une science de gouverner dégagée de toute impéritie.

Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat la charge de

cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme et des sens, comme s'il

eût déjà tenu la réussite en ses mains. Aussitôt que Râma eut compris

que le roi comptait sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce

prince à la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna

joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de son nom,

pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par la fille des rois:

«À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens

envoyé par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquiétude. Car ta

sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva,

tout m'entretient déjà du succès, _comme s'il était obtenu_.»

Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec ses mains

jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds de Râma et de

Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, escorté de ses compagnons,

prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse

armée de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans

le ciel balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée par

les bataillons des étoiles.

* * * * *

Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat ces

quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage et d'une agilité

égale à la rapidité même du vent, le monarque à la grande splendeur

manda un chef d'une épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de

Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina devant

lui, honora son illustre beau-père et lui tint ce langage: «Prête

l'appui de ton aide à Râma dans la présente affaire. Entouré de

cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contrée

occidentale, où préside Varouna.

«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, une fois

arrivés au mont Asta, revenez, après un mois écoulé. Ce temps expiré,

je punirais de mort le retardataire!

«Si nous ramenons à la vue de Râma la _belle_ Mithilienne, son épouse,

nous aurons entièrement acquitté notre dette envers lui et payé d'un

service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur

un père donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, _Soushéna_,

qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me

soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle sorte que j'aie bientôt

le plaisir de te voir ici revenu après ta mission accomplie.» À peine

eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que

les singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les ordres

de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle préside le Dieu

Varouna.

Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali en ces

paroles utiles au _pieux_ Râma et funestes au démon Râvana: «Fais-toi

accompagner, dit-il au vaillant héros, monarque estimé de tous les

quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens,

et fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, que

protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des

Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne à son gré les richesses et qui

voile au front avec une tache brune la place où manque l'un de ses

yeux. Là, que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles

cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous devez,

singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette

région sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des

Vidéhains.

«_Revenez_, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de Râvana. Ne

restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps écoulé, je punirais de

mort le retardataire!»

Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, de courber

aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de Râma et de leur monarque

à la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour

cette plage du monde où préside Kouvéra.

Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette

promesse.

«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, et, quand j'aurai

tué cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka.

«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je

franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand

monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si

grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute

cette affaire.»

Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des singes, dans

l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette

promesse; et, quand ils eurent tous prononcé le serment, ces

magnanimes à la grande vigueur, les plus éminents des singes partirent

chacun pour sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.

Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en éclaireurs les

premiers généraux des armées simiennes par tous les points du ciel;

et Râma, dans la compagnie de son frère, habita ce mont Prasravana,

attendant que fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa

bien-aimée Sîtâ.

* * * * *

Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: «Par quelles

circonstances, héros aux longs bras, as-tu jadis exploré ce monde?

Comment ta grandeur a-t-elle pu connaître ce globe entier de la terre,

si difficile à connaître? Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de

Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, Râma; ce qui jadis

m'a forcé de le voir.

«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je

visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les

côtés, observant et les fleuves divers, et les cités, et les forêts.

Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai _çà et là_ dans

la région méridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant

la terreur qui me talonnait sans cesse.

«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent eut un _heureux_

souvenir et me tint ce langage: «Matanga jadis a maudit Bâli au sujet

de Mahisha: «Singe, _a-t-il dit_, garde-toi bien d'entrer jamais ici

dans les bois du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense,

se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne du Rishyamoûka se

présente à mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frère

n'y viendra pas.»

«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait cent fois le tour

de la terre, chassé par la crainte de Bâli, je me rendis à ce grand

ermitage, où je fus à l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vérité,

les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes

ce monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»

* * * * *

Cherchant la _noble_ Vidéhaine, explorant la terre avec les montagnes,

les eaux et les forêts, tous les chefs des troupes simiennes avaient

déjà fouillé, pour y trouver l'épouse de Râma, toutes les plages du

monde, suivant la parole du maître et comme le roi des singes leur

avait commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les étangs,

les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, les cataractes,

les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'étaient

rendus en tous les pays que Sougrîva leur avait indiqués.

Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans la recherche

de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plantés

d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations.

Les recherches finies et le premier mois écoulé, les chefs des armées

simiennes retournèrent sans espérance vers le monarque des singes au

mont Prasravana.

Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé entièrement la

plage orientale, mais il revint à la caverne Kishkindhyâ, n'ayant pas

vu Sîtâ. L'héroïque et grand singe Çatabali avait fouillé toute la

contrée septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ.

Soushéna, qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit

son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour _n'apporta

point de plus grandes nouvelles_ au mont Prasravana.

Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec _son allié_ Râma sur un

flanc de la montagne; ils s'inclinent à ses pieds et lui tiennent ce

langage:

«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les fourrés, et

les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les

défilés; on a visité les cavernes de toutes les formes; on a battu les

_massifs des_ lianes ou des broussailles et coupé les hautes herbes.

Nos singes, dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux une

métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là, ils ont tué même

de grands, d'épouvantables animaux, remplis de vigueur, doués

_horriblement_ de force et de courage. Nos singes, criant, marchant,

courant, sautant ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits

impénétrables, qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont

rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils

n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortunée Vidéhaine.»

Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s'en

était allé dans la région méridionale, suivant l'ordre que lui avait

donné Sougrîva.

Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le

service de Râma, pénètrent dans les endroits les _plus_ épouvantables

ou les _plus_ inaccessibles.

Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués de faim et de

soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable,

hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin,

_mais toujours sans les trouver_, un ruisseau et Sîtâ; alors,

_dis-je_, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là,

tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage défait, le

corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit comme halluciné

par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de

ce qu'ils n'avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de

fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de

l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de

la montagne; caverne enveloppée d'arbres, mais engloutie dans une

profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au _céleste_ Indra

lui-même.

De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes

et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d'eau et le plumage

teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau,

canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux

aquatiques.

Le coeur de tous les singes fut saisi d'admiration à la vue de cette

caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance de l'eau et la

crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur

et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles

suivantes à tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec

eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de

montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s'offre

pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par

centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués

sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin

d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs.

Entrons dans cette grande caverne: là, nous pourrons noyer dans l'eau

la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous

les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux

abondent.»

À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de

ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable.

D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après

lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés par la main, pénètrent

jusqu'à la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable,

hérissée d'arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient

tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, _afin de s'y reconnaître

mutuellement_. Déjà, continuant à manquer d'eau, troublés, l'esprit

_comme_ perdu et mourants de soif, ils avaient passé l'intervalle

d'un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de

fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils

aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.

Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres étaient bannies, ils

virent des arbres d'or, éblouissants d'une splendeur égale à celle du

feu. C'étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas,

des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous

parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et

répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus

variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et

diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mêlées à

des poissons d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de

cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.

Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de

lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là,

partout, les singes voient des amas de pierreries.

Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire,

grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de

vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des

fruits, des mets _délicats et_ purs; des breuvages de haut prix et des

liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës

et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou,

soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements

précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là, pareils

aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.

Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme

anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce et d'une peau de gazelle

noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente

sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les

paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont

ce palais, cette caverne et ces riches pierreries?

«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment

les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous _les voûtes de_

cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif,

accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce

gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette

admirable, céleste et fortunée caverne, d'un parcours impraticable, a

redoublé la peine, le trouble et l'aliénation de notre âme.

«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés de suaves

parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d'or, resplendissent à

l'égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets

_délicats et_ purs? À qui ces chars d'or et ces maisons d'argent,

aux fenêtres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces

arbres faits d'or ont-ils obtenu le don _merveilleux_ de végéter?

Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum

si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides

ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous

raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le

maître de cette immense caverne?»

À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui

trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit

en ces termes: «Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien,

doué d'une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut

construite entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il

était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et

ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille

années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le

récompensa par le don _merveilleux_ d'une force égale entièrement à la

force même d'Ouçanas.

«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur _formidable_, maître

souverain de toutes les choses qu'il pouvait désirer, il habita

quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais

l'amour, dont il s'éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la

jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et

le tua.

«Après lui, Brahma transmit à la _charmante_ Hémâ cette forêt sans

pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce

magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, je m'appelle

Swayamprabhâ, et c'est à moi qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde

de son palais.

«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l'amitié qui nous

unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la

danse.»

Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique

au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la

pénitente: «Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble

femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui

mourons faute de nourriture.»

Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit

des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les

règles de l'étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu'ils

ont reçu d'elle ces présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la

sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu l'eau

pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes

contemplent de tous côtés le _merveilleux_ spectacle de ces beaux

lieux.

Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; la brûlante

fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient là tous restaurés dans

toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait

sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à

ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à cause de qui

êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous

été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé

votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je

puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes!»

À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à

lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. «Le

fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier,

ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu

s'établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ,

sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette

princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes,

héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l'appelle Sougrîva),

nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels

Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule

_l'étoile_ Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.

«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, cherchez tous

de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et _sa

captive_ Sîtâ, née dans le Vidéha.

«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, _mais en

vain_; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s'offrit à nos

regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par

la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri

au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos

réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive

ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, _où flottaient nos

esprits ballottés_. Tandis que nous promenions çà et là nos regards,

nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre

ouvert, comme une grande bouche de la terre.

«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau _tremblottantes_

sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces

oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des

canards, les plumes stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux

aquatiques.

«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le spectacle de ces

volatiles, hôtes accoutumés des eaux: «Mes bons quadrumanes, dis-je à

mes compagnons, entrons là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil

d'un accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient _à la fois

tous mes_ singes, se hâtant d'accomplir cette commission que nous a

donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l'un à l'autre

enchaînés par la main et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette

caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà

quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où

nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C'est alors

que, remplissant à notre égard le devoir de l'hospitalité, tu nous a

donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que

nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les

singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 1 / 23 段