MON REVEREND PERE,

Pax Christi.

«_Castigans castigavit me Dominus & morti non tradidit me,_

Chastiment qui m'a esté d'autant plus sensible que le naufrage

a esté accompagné de la mort du R. P. Noyrot & de nostre frère

Louys, deux hommes qui devoient, ce me semble grandement servir

à nostre Séminaire. Or neantmoins puis que Dieu a disposé de la

sorte, il nous faut chercher nos contentemens dans ses sainctes

volontez, hors desquelles il n'y eut jamais esprit solide ny

305/1289 content, & se m'asseure que l'expérience aura fait voir à

vostre reverence que l'amertume de nos ressentiments détrempée

dans la douceur du bon plaisir de Dieu, auquel une ame

s'attache inseparablement, perd ou le tout, ou la meilleure

partie de son fiel. Si que s'il reste encore quelques souspirs

pour les souffrances, ou passées ou presentes, ce n'est que

pour aspirer davantage vers le Ciel, & perfectionner avec

mérite ceste conformité dans laquelle l'ame a pris resolution

de passer le reste de ses jours; De quatre des nostres que nous

estions dans la barque, Dieu partageant à l'esgal, en a pris

deux, a laissé les deux autres. Ces deux bons Religieux

très-bien disposez & resignez à la mort, serviront de victime

pour appaiser la colère de Dieu justement jettée[794] contre

nous pour nos deffauts, & pour nous rendre desormais sa bonté

favorable au succeds du dessein entrepris.

[Note 794: Irritée.]

Ce qui nous perdit fut un grand coup de vent de Suest, qui

s'esleva lors que nous estions à la rive des terres, vent si

impétueux que quelque soin & diligence que peust apporter

nostre Pilote avec ses Matelots, Quelques voeux & prières que

nous peussions faire pour destourner ce coup, jamais nous ne

peusmes faire en sorte que nous n'allassions heurter contre les

rochers: ce fut le 26e jour d'après nostre départ, jour de

sainct Barthelemy[795], environ sur les neuf heures du soir; De

24 que nous estions dans la barque, dix seulement eschapperent,

les autres furent estouffez dans les eaux. Les deux nepveux du

306/1290 Père Noyrot tindrent compagnie à leur oncle, leurs corps ont

esté enterrez, entre autres celuy du P. Noyrot & de nostre

frère, des sept autres nous n'en avons eu aucune nouvelles,

quelque recherche que nous en ayons peu faire. De vous dire

comment le Père de Vieuxpont & moy avons eschappé du naufrage,

il me seroit bien difficille, & croy que Dieu seul en a

cognoissance, qui suivans les desseins de sa divine providence

nous a preservez, car pour mon regard ne jugeant pas dans les

apparences humaines qu'il me fust possible d'éviter ce danger,

j'avois pris resolution de me tenir dans la chambre du navire

avec nostre frère Louys, nous disposans tous deux à recevoir le

coup de la mort, qui ne pouvoit tarder plus de trois _Merere_,

& lors que j'entendis qu'on m'appelloit sur le haut du navire,

je croyois que c'estoit quelqu'un qui avoit affaire de mon

secours, je montay en haut, & trouvay que c'estoit le P. Noyrot

qui me demandoit de rechef l'absolution: Après luy avoir

donnée, & chanté tous ensemble le _Salve Regina_, je fus

contrainct de demeurer en haut; car de descendre il n'y avoit

plus de moyen, la mer estoit si haute, & le vent si furieux,

qu'en moins de rien le costé qui panchoit sur le rocher fut mis

en pièces, j'estois proche du P. Noirot lors qu'un coup de mer

vint si impetueusement donner contre le costé sur lequel nous

estions qui rompit tout, & me separa du P. Noyrot, de la bouche

duquel j'entendis ces dernières paroles, _In manus ci tuas

Domine, etc_. Pour moy de ce coup je me trouvay engagé entre

307/1291 quatre pièces de bois, deux desquelles me donnerent si rudement

contre la poictrine, & les deux autres me briserent si fort le

dos que je croyois mourir auparavant que d'estre enveloppé des

flots, mais voicy un autre coup de mer qui me desengageant de

ces bois m'enleva, & mon bonnet & mes pantoufles, & mist le

reste du navire tout à plat dans la mer: le tombay heureusement

sur une planche que je n'abandonnay point, de rencontre elle

estoit liée avec le reste du costé de ce navire. Nous voilà

doncques à la mercy des flots, qui ne nous espargnoient point:

ains s'eslevans je ne sçay combien de couldées au dessus de

nous, tomboient par après sur nos testes. Après avoir flotté

longtemps de la sorte dans l'obscurité de la nuict, qui estoit

desja commencée, regardant à l'entour de moy je m'apperceus que

nous estions enfermez d'espines & sur tout environnez & prest

du costau qui sembloit une isle, puis regardant un peu plus

attentivement je contay six personnes qui n'estoient pas fort

esloignées de moy, deux desquels m'appercevans, m'excitèrent à

faire tous mes efforts pour m'approcher, ce ne fut pas sans

peine, car les coups que j'avois receus dans le débris du

vaisseau m'avoient fort affoiblis: le fis tant neantmoins,

qu'avec mes planches j'arrivay au lieu où ils estoient, & avec

leur secours je me trouvay assis sur le grand mast, qui tenoit

encore ferme avec une partie du vaisseau, je n'y fus pas

long-temps car comme nous approchions plus prés de ceste isle,

nos Matelots se lancèrent bien-tost à terre, & avec leur

308/1292 assistance tous ceux qui estoient sur le costé du navire y

furent bien tost après. Nous voilà donc sept de compagnie, je

n'avois bonnet ny souliers, ma soutane & habits estoient tous

deschirez, & si moulus de coups que je ne pouvois me soustenir,

& de faict il fallut qu'on me soustint pour aller jusques dans

le bois, aussi avois-je receu deux rudes coups aux deux jambes,

mais sur tout à la dextre, dont je me retiens encore, les mains

fendues avec quelque contusion, la hanche escorchée, la

poitrine sur tout bort offencée, nous nous retirasmes donc tous

sept dans le bois, mouillez comme ceux qui venoient d'estre

trempez dans la mer: la première chose que nous fismes fut de

remercier Dieu de ce qu'il nous avoit preservez, & puis le

prier pour ceux qui pourroient estre morts. Cela faict pour

nous eschauffer nous nous couchasmes les uns proches des

autres, la terre & l'herbe qui avoient esté mouillez de la

pluye du jour n'estoient encore propre pour nous seicher, nous

passasmes ainsi le reste de la nuict, pendant laquelle le P. de

Vieuxpont (qui grâces à Dieu n'estoit point offencé) dormit

fort bien. Le l'endemain si tost qu'il fut jour nous allasmes

recognoistre le lieu où nous estions, & trouvasmes que c'estoit

une isle de laquelle nous pouvions passer à la terre ferme, sur

le rivage nous trouvasmes forces choses que la mer y avoit

jetté, j'y trouvay deux pantoufles, un bonnet, un chappeau, une

soutanne, & plusieurs autres choses necessaires. Sur tout Dieu

nous y envoya pour vivres cinq bariques de vin, quelques dix

309/1293 pièces de lard, de l'huile, du pain des fromages, & une

harquebuse, & de la pouldre tout à propos pour faire du feu.

Après qu'on eut ainsi tout retiré, le jour de sainct Louys[796]

tous s'employerent à faire le possible pour bastir une

chalouppe du desbris du vaisseau, avec laquelle nous irions

rangeant la coste chercher quelque navire de pescheurs: On se

mit doncques à travailler avec meschans ferremens que l'on

trouva, elle estoit bien advancée, le quatriesme jour, lors que

nous eusmes cognoissance d'une chalouppe qui estoit sous voile

venant vers le lieu où nous estions, ils receurent dedans un de

nos matelots qui alla tout seul plus proche du lieu où elle

devoit passer, ils le menèrent dans leur vaisseau parler au

Maistre, auquel il raconta nostre disgrace, le maistre tout

aussi-tost s'embarqua dans une chalouppe & nous vint trouver,

nous offrit à tous le passage: Nous voila en asseurance, car le

lendemain tous les hommes couchèrent dans son vaisseau:

C'estoit un vaisseau Basque qui faisoit pesche à une lieue &

demie du rocher, où nous fismes naufrage, & pour autant qu'il

restoit encores bien du temps pour achever leur pesche, nous

demeurasmes avec eux ce qui restoit du mois d'Aoust, & tout le

mois de Septembre. Le premier d'Octobre arriva un Sauvage qui

dist au Maistre que s'il ne s'en alloit il y auroit danger que

les Anglois ne le surprissent. Cette nouvelle le disposa au

départ: Le mesme Sauvage nous dist que le Capitaine Daniel

estoit à vingt-cinq lieues de là qui bastissoit une maison, & y

310/1294 laissoit des François avec un de nos Peres: Cela me donna

occasion de dire au P. de Vieuxpont qui me pressoit fort que je

luy accordasse de demeurer avec ce Sauvage dans ceste coste,

qui estoit bien l'un des meilleurs Sauvages qui se puisse

rencontrer, Mon Père voicy le moyen de contenter vostre

reverence, le Père Vimond sera bien aise d'avoir un compagnon.

Ce Sauvage s'offre de mener vostre Reverence jusques au lieu où

est Monsieur Daniel, si elle veut demeurer là elle y demeurera,

si elle veut aller quelques mois avec les Sauvages, pour

apprendre la langue elle le pourra faire, & ainsi le R. Père

Vimond & vostre Reverence auront leur contentement: le bon Pere

fut extresmement joyeux de ceste occasion qui se presentoit,

ainsi il s'embarque dans la chalouppe du Sauvage, je luy

laissay tout ce que nous avions sauvé, horsmis le grand Tableau

duquel le matelot Basque s'estoit saisi, mais j'avois bien

pensé au retour de luy faire rendre, si une autre disgrace ne

nous fut arrivée. Nous partismes donc de la coste le 6 Octobre,

& après avoir enduré de si furieuses tempestes que nous

n'avions encores expérimentées, le quarantiesme jour de nostre

départ entrant dans un port proche de S. Sebastien, nous fismes

de rechef un second naufrage, le Navire rompu en mille pièces,

toute la molue perdue, ce que je peux faire ce fut de me sauver

dans une chalouppe, dans laquelle je me jettay avec des

pantoufles aux pieds, & un bonnet de nuict en teste, & en ceste

esquippage m'en aller trouver nos Pères à S. Sebastien, d'où je

311/1295 partis il y a huict jours, & suis arrivé à Bourdevac proche

de Bordeaux le 20 de ce mois[797]. Voila le succeds de nostre

voyage, par lequel vostre Reverence peut juger des obligations

que j'ay à DIEU.»

[Note 795: Le 24 août.]

[Note 796: Le 25 août.]

[Note 797: Le 20 de novembre.]

De Rouen je m'acheminay à Paris, où je fus saluer sa Majesté,

Monseigneur le Cardinal, & Messieurs les Associez, auquel je

fis entendre tout le sujet de mon voyage, & ce qu'ils avoient à

faire, tant en Angleterre qu'aux autres choses qui convenoit

pour le bien & utilité de ladite nouvelle France, l'on

despescha quelque temps après mon arrivée à Paris, le sieur

Daniel[798] le medecin pour aller à Londres treuver mondit sieur

l'Ambassadeur, avec lettres de sa Majesté pour demander au Roy

d'Angleterre qu'il eust à faire rendre le Fort & Habitation de

Québec, & autres ports & havres qu'il avoit pris aux costes

d'Acadie, après la paix faicte entre les deux Couronnes de

France & d'Angleterre: Ce que mondit sieur l'Ambassadeur

demande au Roy & à son Conseil, qui ordonna que le Fort &

Habitation seroient remis entre les mains de sa Majesté, ou

ceux qui auroient pouvoir d'elle, sans parler des costes

d'Acadie.

[Note 798: Probablement André Daniel. Le P. Ducreux le mentionne comme

l'un des Cent-Associés, et lui donne le titre de _Doctor Medicus_.]

Mondit sieur Ambassadeur renvoya Daniel porter la responce,

sçavoir si sa Majesté l'auroit pour agréable. Ce qu'attendant

lesdits sieurs Directeurs ne laisserent de supplier sa Majesté

& Monseigneur le Cardinal leur vouloir octroyer six de ses

312/1296 vaisseaux avec quatre pataches qu'ils fourniroient pour aller

au grand fleuve S. Laurens reprendre possession du Fort &

Habitation de Québec, suivant l'accord qui en seroit faict

entre leurs Majestés, que si cas advenant que l'on ne voulust

remettre la place entre les mains de ceux qui auroient pouvoir

de sa Majesté, ils seroient contraints par toutes les voyes

justes & raisonnables. Ladite Société fournissant seize mille

livres pour l'interests de six vingts mille livres, qu'il

failloit à mettre les vaisseaux hors. Monsieur le Chevalier de

Rasilly fut esleu pour général de ceste flotte, on les esquippe

& appareille de tout ce qui estoit necessaire, ce pendant sa

Majesté qui avoit à faire aux guerres d'Italie, ne peust rendre

response au Roy d'Angleterre, & mondit sieur l'Ambassadeur qui

attendoit la despeche de sa Majesté.

L'Anglois prend alarme de l'armement de ses vaisseaux, ils en

font plainte à mondit sieur l'Ambassadeur, qui leur dit, qu'ils

ne devoient appréhender sur ce sujet, d'autant que sa Majesté

n'avoit desir que de traitter à l'amiable, puisqu'ils avoient

ainsi commencé, que les vaisseaux que l'on armoit n'estoient

que pour faire escorte à ceux de la societé, qui avoient

interest de reprendre possession de ce qui leur appartenoit,

portant ce qui leur estoit necessaire pour les hommes qui

devoient demeurer en ces lieux. Puisqu'ils entroient en

ombrage, il feroit qu'à son retour sa Majesté leur donneroit

contentement, en ostant le soubçon qu'ils pourroient avoir, en

traitant de ceste affaire à l'amiable: sur ce de rechef le Roy

de la grande Bretagne promet faire restituer ce que ses sujets

avoient pris depuis la paix faite.

313/1297 Mondit sieur l'Ambassadeur s'en revient trouver sa Majesté, &

mondit Seigneur le Cardinal en Savoye, ausquels il fait

entendre tout ce que dessus, ce que ouy l'on contremande le

commandement qui avoit esté donné pour les vaisseaux qui

devoient aller audit Québec, le voyage rompu, les affaires

demeurent en cet estat, pour le divertissement que sa Majesté

avoit en Italie, & ne fit on response attendant la fin de ces

guerres, ce pendant les Anglois qui ne perdent temps arment

deux vaisseaux, avec vivres & marchandises pour porter audit

Québec, qui ne croyoient icelle année rendre la place: l'on ne

traita rien de ces affaires pour les causes susdites.

D'autre part les sieurs Directeurs font esquipper deux

vaisseaux pour le Cap Breton, & secourir ceux qui y estoient

habituez, & deux autres qui furent accommodez à Bordeaux, pour

aller faire une habitation en l'Acadie, où estoit le fils de la

Tour, qui avoit succedé en la place du feu sieur Jean Biencour.

Nous laisserons voguer ces vaisseaux tant d'un costé que

d'autre, pour voir ce qui en réussira à leur retour, & quelles

nouvelles nous apprendrons du progrez qui y aura esté fait, &

comme les hyvernans tant du Cap Breton, que Anglois auront

passé le temps à Québec. Le sieur Tufet fait faire l'esquippage

de ceux de Bordeaux l'an 1630. chargez de commoditez

necessaires, pour aller faire une habitation à la coste

d'Acadie, où il met des ouvriers & artisans avec trois

Religieux de l'ordre des Peres Recollets, le tout sous la

conduitte du Capitaine Marot de sainct Jean de Lus, se mettent

314/1298 en mer pour avec la grâce de Dieu parfaire leur voyage, ayant

esté contrariez de mauvais temps à leur traverse prés de trois

mois, ils arrivent à un lieu qui s'appelle le Cap de Sable,

sous la hauteur de 44 degrez où ils treuverent le fils de la

Tour[799] & quelques autres volontaires François qui estoient

avec luy, auquel ledit Marot donna des lettres dudit sieur

Tufet, par lesquelles l'on mandoit audit de la Tour, de se

maintenir tousjours dans le service du Roy, & de n'adhérer ny

condescendre aux volontez de l'Anglois, comme plusieurs

meschans François avoient fait, lesquels se ruynoient d'honneur

& de réputation d'avoir deservy sa Majesté, ce qui ne se

pouvoit esperer de luy, s'estant tousjours maintenu jusqu'à

present, & que pour cet effect il luy envoyoit des vivres,

rafreschissement, armes, & hommes pour l'assister, & faire

édifier une habitation au lieu qu'il jugeroit le plus commode,

& plusieurs autres discours tendant à ce sujet. La Tour

tres-aise de voir naistre ce que à peine il pouvoit esperer,

qui neantmoins ne s'estoit laissé emporter aux persuasions de

son père [800] qui estoit avec les Anglois, souhaitant plustost

315/1299 la mort que de condescendre à une telle meschanceté que de

trahir son Roy, qui donna du mécontentement aux Anglois, contre

le père de la Tour qui leur avoit asseuré de réunir son fils à

leur rendre toute sorte de service.

[Note 799: Charles-Amador, fils de Claude-Turgis de Saint-Étienne de la

Tour. Il fut d'abord enseigne, puis lieutenant de M. de Biencourt, qui,

en mourant, lui légua ses droits sur Port-Royal, et le nomma son

successeur dans le commandement. M. de Biencourt, autant qu'on peut en

juger, était mort vers le commencement de l'année 1624. (_Conf_. Lettre

de La Tour au roi, 1627, et page 83 ci-dessus.)]

[Note 800: Claude de La Tour, père, avait été pris l'année précédente,

par la flotte de Kertk (ci-dessus, p. 17;). Il revenait de France pour

rejoindre son fils dans l'Acadie. Emmené en Angleterre comme prisonnier,

il laissa ébranler sa fidélité envers son souverain, et il épousa une

dame anglaise de haute condition. Cette alliance lui imposa une espèce

d'obligation d'engager son fils à remettre son fort en l'obéissance du

roi d'Angleterre; ce qui lui réussit fort mal: car le jeune de La Tour

résista courageusement à toutes les suggestions et même les attaques de

son père. (Denys, t. I, p. 68 et suivantes.)]

Ayant leu ces lettres, & la réception faicte avec le

contentement qu'un chacun pouvoit desirer & principalement les

Pères Recollets de se voir au lieu qu'ils avoient souhaitté,

tant pour remettre les François au droit chemin de la crainte

de Dieu, qui avoient esté plusieurs années sans avoir esté

confessez, ny receu le S. Sacrement, que pour l'esperance

qu'ils se promettoient de faire quelque progrez envers la

conversion de ces pauvres infidèles, qui sont errans le long

des costes, menant une vie miserable, telle que je l'ay

representée cy dessus.

Lesdits de la Tour & Marot adviserent qu'il falloit donner

advis à la Tour le père, qui estoit au port Royal avec lesdits

Anglois, de tout ce qui se passoit en ce lieu, le persuadant à

le faire revenir & laisser lesdits Anglois, ce qui fut exécuté,

tant pour le remettre en son devoir, comme pour sçavoir de luy

l'estat des Anglois & leur dessein, pour en suitte se gouverner

selon qu'ils adviseroient suyvant sa relation.

Ils envoyerent un nommé Lestan[801] avec lettre dudit la Tour à

son père, qui l'ayant receue & leue aussi tost se mit en devoir

de venir trouver son fils, ne pouvant ny esperant faire grande

316/1300 fortune avec les Anglois, qui avoient grandement diminué de

l'opinion qu'ils en avoient eue[802]: Arrivé qu'il fut audit

Cap de Sable, il donne à entendre ce que l'Anglois avoit

dessein de faire, qui estoit de venir prendre leur fort, c'est

pourquoy ils avoient à se fortifier le mieux qu'il leur seroit

possible, pour empescher l'Anglois de son dessein: sçavoir s'il

disoit vray & pour se rendre necessaire, je tiens qu'il n'y

avoit pas beaucoup d'apparence que l'Anglois eust voulu remuer

la Paix, estant & sçachant les plaintes que l'on en avoit

faites au Roy de la grande Bretagne, qui offroit de rendre &

restituer tout ce qui avoit esté pris depuis la paix faicte:

quoy que ce soit, il ne faut pas négliger de se loger

fortement, aussi bien en temps de paix, que de guerre, pour se

maintenir aux accidents qui peuvent arriver, c'est ce que je

conseille à tous entrepreneurs de rechercher lieu pour dormir

en seureté.

[Note 801: C'est peut-être ce «nommé Lestan» qui a laissé son nom au

Havre à l'Estant près de l'entrée de la baie de Passamaquoddie.]

[Note 802: D'après Denys, qui tenait ses renseignements de La Tour

lui-même, le retour du père ne se fit pas tout à fait comme le dit

l'auteur. Claude de La Tour, n'ayant pu réussir ni à gagner son fils par

des promesses, ni à le contraindre par la force, se trouva fort

embarrassé, ne pouvant plus reparaître en Angleterre et encore moins

retourner en France. Il prit le parti d'écrire à son fils, & le pria de

souffrir que sa femme & luy demeurassent dans le pays... Son fils luy

fit réponse, qu'il ne vouloit point estre la cause de sa mort, mais

qu'il ne luy pouvoit accorder sa demande qu'à condition qu'il

n'entreroit ny luy ny sa femme dans son fort; qu'il leur feroit bastir

un petit logement au dehors, que c'estoit tout ce qu'il pouvoit faire;

il receut la condition que son fils luy fit. Le Capitaine envoya tout

leur équipage à terre, où la Tour père décendit avec sa femme, deux

hommes pour le servir, & deux filles de chambre pour sa femme. Le jeune

de la Tour leur fit bastir un logement à quelque distance du fort, où

ils s'accommodèrent du mieux qu'ils peurent. Ils avoient apporté

quelques victuailles, qui ne furent pas plutost consommées, que la Tour

fils y supplea, en nourrissant son père & toute sa famille.» «Environ

l'an mil six cens trente cinq, ajoute Denys, je passay par là; je fus

voir le jeune de la Tour, qui me receut très-bien, & me permit de voir

son père en son logement; ce que je fis. Il me receut bien, m'obligea de

dîner avec luy & sa femme; ils estoient fort proprement meublez.»

(Description de l'Amérique, t. I, p. 74-77.)]

Ledit père de la Tour fit aussi rapport qu'il estoit mort

trente Escossois, de septante qu'ils estoient en cet

hyvernement, qui avoient esté mal accommodez: fut resolu tant

317/1301 par le Conseil desdits de la Tour père & fils, que Marot, &

Pères Recollets, de faire encore une habitation à la riviere S.

Jean pour plusieurs raisons telles quelles, qui est à quatorze

lieues du port Royal, plus au Nort dans la Baye Françoise: que

pour parvenir à l'exécution de ceste entreprise, il estoit

necessaire d'avoir des hommes & commoditez pour basti & se

fortifier en ladite riviere.

Pour ne perdre temps il falloit dépescher le moyen vaisseau

audit sieur Tufet, & envoyer promptement des hommes & autres

choses necessaires, pour s'opposer aux forces de l'Anglois, qui

ne taschoit que de temps en temps à usurper tout le païs, &

qu'en icelle habitation nouvelle le père de la Tour y

commanderoit, le fils au Cap de Sable, qui fit retenir toutes

les commoditez des vaisseaux qu'il jugea luy estre necessaires:

Le moyen vaisseau ne fit ny traite ny pesche pour payer les

fraiz de son embarquement, & ainsi légèrement s'en revient à

Bordeaux avec lettres tant des Peres Recollets que de la Tour,

addressantes à Messieurs les Directeurs de la Nouvelle France,

qui fut vers la fin du mois d'Octobre: ledit Marot demeura là

avec le grand vaisseau, pour essayer à faire quelque chose pour

payer le voyage.

Ceste nouvelle receue dudit sieur Tufet, par le retour du moyen

vaisseau si léger, ne luy peust donner grand contentement, pour

le renvoy estre trop precipitement & légèrement fait, sans y

avoir du sujet necessaire qui les peust avoir esmeuz à cela.

318/1302 Car la resolution de ce Conseil qui avoient plustost leurs

inclinations au bien de leur contentement, & autres de leurs

affaires particulières, qu'à conserver & employer le bien de

ceux qui les employent à leur proffit, pour supporter la

despense qui se fait en cet embarquement, que si le mesnagement

de ceux qui sont employez n'est fait avec soing & vigilence,

accompagné de fidélité, les voyages se rendent inutils, font

perdre courage aux entrepreneurs, qui ne font les rencontres

selon leurs volontez, & souvent deceu de ce qu'ils s'estoient

peu imaginer en ces desseins.

Quelle raison avoit il d'envoyer ce vaisseau vuide pour

demander du secours, lequel quand on l'eust voulu renvoyer à

mesme temps, avec les choses necessaires pour cet effect, il se

fut passé plus de quatre à cinq mois, qui n'eust peu estre que

vers la fin de Fevrier ou Mars, dans la rigueur de l'hyver, où

les neges sont de deux à trois pieds, & les traverses fort

fascheuses en ce temps, comme l'on voit assez par expérience,

qui est fatiguer tous ceux d'un vaisseau, & quelquesfois courir

risque de se perdre, ou estre desmatez & relâcher qui se voit

assez souvent pour se haster trop tost, encore qu'à l'Acadie

l'on peut aborder la terre en tout temps, & y arrivant en

l'hyver l'on ne laine d'y avoir de grandes incommoditez, comme

nous l'avons expérimenté.

Que si l'Anglois eust eu volonté d'aller prendre la Tour, & se

sentant plus fort comme le representoit le Père, ils l'eussent

emporté s'il n'eust esté bien fortifié & amunitionné, premier

que le secours de France luy fut arrivé.

319/1303 Mais ayant des hommes & commoditez que ledit Marot avoit porté,

ils n'avoient que faire de craindre estant un peu fortifiez

comme ils eussent peu faire, & laisser faire la pesche de

poisson & traitte aux vaisseaux, & ne le renvoyer vuide avec

une lettre: sa charge faite revenant de compagnie avec ledit

Marot, il eust apporté dequoy (au moins en partie) payer son

voyage, & les lettres fussent venues aussi à temps pour ce

qu'ils desiroient, comme quand ils le firent partir sans rien

rapporter, car ils pouvoient s'imaginer que l'on ne renvoyeroit

qu'au Printemps, par consequent vaine leur resolution

inconsiderée & précipitée, qui a fait perdre beaucoup audit

sieur Tufet, & des sieurs de la societé qui se fussent bien

passés de telle depesche. Presqu'en ce mesme temps arriva un

vaisseau pescheur du Cap Breton, dans lequel repassoit les

Reverends Pères Vimond & Vieux-pont Jesuistes, par le

commandement qui leur en avoit esté faict de leur Reverend Père

Provincial, qui dirent qu'à ladite habitation du grand Cibou,

en l'isle dudit Cap Breton estoit mort douze François du mal de

terre, qui est le securbut, & d'autres malades, le Printemps

les remit: Ces maladies comme j'ay dit en mes premiers voyages,

ne vient que de manger des salures, pour n'avoir des viandes ou

autres choses rafraichissantes, comme nous avons esprouvé en

nos habitations par le passé. Durant l'hyvernement ils virent

peu de Sauvages qui n'y viennent que par rencontre chercher les

vaisseaux François qui y peuvent estre pour traitter avec eux:

ces endroits ne sont pas beaucoup plaisans ny agréables que

320/1304 pour la pesche de molue. Ils laisserent les deux vaisseaux que

Messieurs les Directeurs avoient envoyez pour le ecours

d'icelle habitation, qui avoient traitté quelque nombre de

peaux d'eslans, faisant leur pesche de poisson, comme plusieurs

autres vaisseaux qui sont par toutes ces costes.

Vers le 10 Octobre arriverent à Londres deux vaisseaux Anglois,

l'un du port de deux cens cinquante tonneaux, & l'autre de

cent, qui revenoient de Québec où ils avoient fait monter leur

vaisseau de Tadoussac pour n'estre en la puissance de ceux qui

eussent esté plus forts qu'eux, s'il en fut venu comme ils

s'imaginoient, en l'un commandoit le Capitaine Thomas Quer

Vis-Admiral au voyage précèdent, & le Capitaine Breton Anglois

bon marinier, lequel avoit fait bon traittement en son vaisseau

aux Peres Jesuistes quand nous retournasmes de Québec avec

lesdits Anglois l'année d'auparavant, lesquels ramenèrent deux

François qu'ils avoient retenus par delà, l'un charpentier &

l'autre laboureur, qui de Londres revindrent à Paris, lequel

nous dit qu'ils avoient rapporté pour trois cens mille livres

de peleterie, & estoit mort quatorze Anglois de nonante qu'ils

estoient, de pauvreté & misere durant l'hyver, & autres qui

avoient esté assez malades, n'ayant fait bastir ny défricher

aucune terre depuis nostre département, sinon ensemencer ce qui

estoit labouré tant la maison des Pères Jesuistes que Peres

Recollets, dans lesquelles maisons y avoit dix hommes pour les

conserver, qu'au fort ils n'avoient fait qu'un parapel de

planche sur le rampart, & remply deux plates formes que j'avois

321/1305 fait commencer: de bastiment dedans ils n'en avoient fait

aucun, horsmis une de charpente contre le rempart, qu'en partie

ils avoient défait du costé de la pointe aux Diamants pour

gaigner de la place, & qu'elle n'estoit pas encore achevée. Que

dans le fort y avoit quatorze pièces de canon, avec cinq

espoirs de fonte verte qu'ils nous avoient pris, & quelques

pierriers, estant bien amunitionnées, & estoient restez

quelques septante Anglois. Que le tonnerre avoit tombé dans le

fort & rompu une porte de la chambre des soldats, entré en

icelle, meurtry trois à quatre personnes, passé dessous une

table, tué deux grands dogues qui estoient pour la garde, &

s'en estoit allé par le tuyau de la cheminée qui en avoit abatu

une partie, & ainsi se perdit en l'air.

Dit que les mesnages François[803] qui resterent ont esté très

mal traictez, de ceux qui se sont rendus aux Anglois, &

principalement d'un appelle le Bailly, duquel j'ay parlé cy

dessus. Pour ce qui est du Capitaine Louis & des Anglois ils

n'en ont point esté inquiétez: rapporte qu'ils s'attendoient

bien que ceste année les vaisseaux du Roy y deussent aller avec

commission du Roy de la grande Bretagne, pour les en faire

desloger, ce qu'ils eussent fait non autrement que par force:

Voilà ce que nous avons eu de nouvelles qu'injustement ils

tiennent ceste place, & en tirent les émoluments qui ne leur

appartiennent, mais l'esperance que l'on a que le Roy

d'Angleterre la fera rendre au Roy avec douceur & non de force,

convenir des limites que chacun doit posseder, & non vouloir

322/1306 des Virgines embraser toutes les costes qui ne leurs

appartiennent, comme il se peut voir & sçavoir par les

relations de ceux qui ont premièrement descouvert & possedé

actuellement & réellement ces terres, au nom de nos Roys

devanciers jusqu'à maintenant, sous LOUYS le JUSTE XIII. Roy de

France & de Navarre, que Dieu veuille combler de milles

benedictions, & accroistre son règne d'une heureuse & longue

vie.

[Note 803: Ces ménages sont les cinq familles dont il a été parlé

ci-dessus, p. 205, 206.]

Oeuvres de Champlain · 第 213 / 415 题