_ABREGÉ DES DESCOUVERTURES de la Nouvelle France, tant de ce
que nous avons descouvert comme aussi les Anglais, depuis les
Virgines Jusqu'au Freton Davis, & de ce qu'eux & nous pouvons
prétendre, suivant le rapport des Historiens qui en ont
descrit, que je rapporte cy dessous, qui feront juger à un
chacun du tout sans passion._
Les Anglois ne nous disputent point toute la Nouvelle France,
& ne peuvent desnier ce que tout le monde a accordé, ains
seulement débattent des confins, nous restraignant jusqu'au Cap
Breton, qui est par la hauteur de quarante cinq degrés trois
quarts de latitude, ne nous permettant pas d'aller plus au
midy, s'attribuant tout ce qui est de la Floride jusqu'au dit
Cap Breton, & ces dernières années ils ont voulu s'estendre par
usurpation jusqu'au fleuve sainct Laurent, comme ils ont fait.
323/1307 Voicy le fondement de leur prétention, qui est qu'environ l'an
1594,[804] estant aux costes de la Floride arriverent en un
lieu que lesdits Anglois appelloient Mocosa, y ayant treuvé
quelques rivieres & païs qui leur agréa, ils commencèrent à y
vouloir bastir, luy imposant le nom de Virgines: mais ayant
esté contrariez par les Sauvages & autres accidents, ils furent
contrains de quitter, ny ayant demeuré que deux ou trois ans:
neantmoins depuis le feu Roy Jacques d'Angleterre venant à la
couronne prit resolution de la recognoistre, habiter &
cultiver, à quoy ledit Roy favorisant a baillé de grands
privileges à ceux qui entreprendroient ceste peuplade, &
entr'autres a estendu le droict de leur retenue dés le 33e
degré de l'élevation jusqu'au 45 & 6, leur donnant pouvoir sur
tous Estrangers qu'ils treuveroient dans ceste estendue de
terre, & 50 mille avant en la mer. Ces lettres du Roy furent
expédiées l'an quatriesme de son règne, & de grâce 1607, le 10
d'Avril, il y a 24 ans. Voilà tout ce qui se peut apprendre de
leurs commissions & enseignements pour ces contrées. Voicy ce
que nous leurs respondons.
[Note 804: La première tentative d'établissement à la Virginie fut celle
de sir Walter Raleigh, en 1584. Sir Francis Drake ramena la colonie en
Angleterre au bout de deux ans (Holmes' _American Annals_).]
En premier lieu, que leurs lettres royaux sur quoy ils se
fondent les dédisent de leur prétention, parce qu'il est dit
expressement dans icelles avec exception specifiée, Nous leur
donnons toutes les terres jusqu'au 45e degré, lesquelles ne
sont point actuellement possedées par aucun Prince Chrestien.
Or est il que lors de la datte de ces lettres, le Roy de France
324/1308 actuellement & réellement possedoit pour le moins jusqu'au
quarantiesme degré de latitude desdites terres, où depuis
quelques années les Holandois s'y sont establis, tout le monde
le sçait par les voyages du sieur de Champlain imprimez, avec
les cartes, ports, & havres de toutes les costes qu'il fit, qui
depuis chacun s'en est servy, & les ont adaptés sur les globes
& cartes universelles, que l'on a corrigées de cet échantillon
de terre, & voit on par lesdits voyages qu'en l'an 1604, ils
estoient à saincte Croix, & en l'an 1607.[805] au port Royal,
auquel ledit Champlain donna le nom, comme à plusieurs autres
lieux que l'on voit par ses cartes, le tout habité par le feu
sieur de Mons, qui gouvernoit tout ce païs jusqu'au
quarantiesme degré, comme Lieutenant de sa Majesté
tres-Chrestienne.
[Note 805: De 1605 à 1607 (voir l'édition de 1613).]
Auparavant l'an précèdent 1603 ledit Champlain par commandement
de sa Majesté fit le voyage de la Nouvelle France, en la grande
riviere sainct Laurent, & à son retour en fit rapport à sa
Majesté, lequel rapport & description il fit imprimer deslors,
partit de Hondefleur en Normandie le 15 de Mars audit an, en ce
mesme temps le feu sieur Commandeur de Chaste gouverneur de
Dieppe; estoit Lieutenant général en ladite Nouvelle France:
depuis le 40 degré jusqu'au 52e de latitude.
Si les Anglois disent que seulement ils n'ont pas possedé les
Virgines dés l'an 1603, 4 & 7, ains dés l'an 1594, qu'ils
treuverent comme avons dit.
L'on respond que la riviere qu'ils commençoient lors à posseder
est au 36e & 37e degré, & que ceste leur allégation à
325/1309 l'advanture pourroit valloir, s'il n'estoit question que de
tenir ceste riviere, & 7 à 8 lieues de l'un de l'autre costé
d'icelle, car autant se peut porter la veue pour l'ordinaire,
mais que s'attribuant par domination l'on s'estende trente &
six fois plus loing que l'on n'a recognu, c'est vouloir avoir
les bras ou plustost la cognoissance bien monstrueuse. Posons
que cela se puisse faire.
Il s'ensuiveroit que Ribaut & Laudonniere estant allez à la
Floride en bon esquippage, par auctorité du Roy Charles IX,
l'an 1564, 5 & 6, pour cultiver & habiter le païs y estant
édifié la Caroline[806] au 35e ou 36e degré & par ainsi voilà
l'Anglois hors des Virgines, suyvant leurs propres machines.
[Note 806: Voir ci-dessus, première partie, p. 18, note 4.]
Pourquoy eux estant au 36e ou 37e avanceront plustost au 45e
que nous, comme ils confessent, estant au 46e ne descendrons
nous jusqu'au 37e quel droict y ont ils plus que nous, voilà ce
que nous respondons aux Anglois.
Et est très certain & confessé de tous, que sa Majesté très
chrestienne, a prins possession de ces terres avant tout autre
Prince Chrestien, & asseuré que les Bretons & Normans
treuverent premiers le grand Ban& les terres neufves, ces
descouvertures faictes en l'an 1504, il y a 126 ans, ainsi
qu'il se peut voir en l'histoire de Niflet[807] & Anthoine
Magin imprimé à Douay.
[Note 807: Wytfliet. (Voir ci-dessus, première partie, p. 11, note 1.)]
Et d'advantage tous confessent que par commandement du Roy
François, Jean Verazan prit possession desdites terres au nom
de France commençant dés le 33e degré de l'élevation jusqu'au
326/1310 47e; ce fut par deux voyages desquels le dernier fut fait l'an
1523,[808] il y a 107 ans.
[Note 808: Voir ci-dessus, première partie, p. 11, note 2, 3 et 4.]
Outre Jacques Cartier entra le premier en la grande riviere
sainct Laurent, par deux voyages qu'il y fut, & descouvrit la
plus grande part des costes de Canadas, à son dernier voyage
l'an 1535 il fut jusqu'au Grand Sault sainct Louis de ladite
grande riviere.
Et en l'an 1541, il fit un autre voyage comme Lieutenant de
Messire Jean François de la Roque sieur de Robert-Val, qui
estoit Lieutenant général audit païs, ce fut son troisiesme
voyage où il demeura, ne pouvant vivre au païs avec les
Sauvages qui estoient insupportables, & ne pouvoit descouvrir
que ce qu'il avoit fait: il se délibéra de s'en retourner au
Printemps, ce qu'il fit, en un vaisseau qu'il avoit reservé, &
estant le travers de l'isle de terre neufve, il fit rencontre
dudit sieur de Robert-Val qui venoit avec trois vaisseaux l'an
1542, il fit retourner ledit Cartier à l'isle d'Orléans[809] où
ils firent une habitation, & y estant demeuré quelque temps,
l'on tient que sa Majesté le manda pour quelques affaires
importantes, & ceste entreprise peu à peu ne sortit à aucun
effect, pour n'y avoir apporté la vigilance requise.
[Note 809: La relation du voyage de M. de Roberval prouve, au contraire,
que Cartier ne voulut point retourner avec lui, et «partit incontinent
pour se rendre en Bretagne.» (Voy. du sieur de Roberval.)]
Presque en ce mesme temps Alfonse Xintongeois fut envoyé vers
la Brador, par ledit sieur de Robert-Val, autres disent par sa
Majesté, lequel descouvrit la coste du Nort de la grande Baye
327/1311 au golphe sainct Laurent, & le passage de l'issle de terre
neufve, à la grande terre du Nort, au 52e degré de
latitude[810].
[Note 810: Jean Alphonse, dans sa Cosmographie encore manuscrite, fait
une description étonnamment exacte pour l'époque, de la côte du Labrador
et du fleuve Saint-Laurent. jusqu'à Québec.]
En suitte le Marquis de la Roche de Bretagne en l'an 1598,[811]
fut en ces terres de la Nouvelle France, comme Lieutenant de sa
Majesté, & en suitte les sieurs Chauvin de Hondefleur en
Normandie, Commandeur de Chaste & de Mons comme dit est, & le
sieur de Poitrincourt, & Madame de Quercheville[812], qui eut
quelque département à l'Acadie, y envoya la Saulsaye, avec
lequel furent les Reverends Pères Jesuistes qui furent pris par
les Anglois, (comme il a esté dit cy dessus) comme le port
Royal, & depuis 28 ans ledit sieur de Champlain ayant
descouvert & fait descouvrir plusieurs contrées, plus de quatre
à cinq cens lieues dans les terres, comme il se voit par ses
relations cy dessus imprimées depuis l'an 1603. jusqu'à present
1631.
[Note 811: Voir ci-dessus, première partie, p. 38, note 1.]
[Note 812: Guercheville.]
Venons à ce qui se treuve descrit des voyages des Anglois, ce
n'est pas assez qu'ils se vantent d'estre des premiers qui ont
descouvert ces terres, il est question quelles elles sont. Il
est très certain que quand il se fait quelque descouverture
nouvelle, l'on est assez curieux d'en descrire les temps, ce
que les Anglois n'ont oublié, ny les autres nations, suyvant
les mémoires qui leurs sont envoyez, ils n'oublient rien de ce
qui se fait, mais nous ne treuvons en aucuns autheurs que les
328/1312 Anglois ayent jamais pris possession des païs de la Nouvelle
France, qu'après les François.
Il est vray que les Anglois ont descouvert du coste du Nort
vers les terres de la Brador & Freton Davis, des terres, isles,
& quelques passages depuis le 56e degré vers le Pôle Artique,
comme il se voit par les voyages qui ont esté imprimez tant en
Angleterre, qu'ailleurs, par lesquels il appert dequoy ils se
peuvent prevalloir sans usurpation, comme ils ont fait en
plusieurs lieux de la Nouvelle France: il faudroit estre
aveugle, sans cognoissance, pour ne voir ce que les histoires
nous font cognoistre de véritable.
En premier lieu, Sebastien Cabot[813], sous le commandement du
Roy Henry VII d'Angleterre l'an 1499 fut pour descouvrir
quelques passages vers la Brador & s'en revint sans fruict, &
depuis es années 1576 77 & 78, Messire Martin Forbichet[814] y
fit trois voyages, sept ans après Honfroy Guillebert[815] y
fut, en suitte Jean Davis descouvrit un destroit appellé de son
nom. Estienne Permenud[816] fut à l'isle de terre neufve à la
coste du Nord de l'Est de l'isle, en l'an 1583. un autre peu
après nommé Rtehard Viitaaboux N.[817] fut à la mesme coste, en
329/1313 suitte un appellé le Capitaine George[818] y fut en l'an 1590,
vers le Nort, de plus fraiche memoire l'an 1612[819] y fut un
Capitaine Anglois au Nort, où il treuva un passage par le 63e
degré, comme il se voit par la carte imprimée en Angleterre, &
y treuvant des difficultez pour treuver le passage que tant de
navigateurs ont recherché, pour aller aux Indes Orientales du
costé de l'Ouest: & depuis 35 ans ils se sont estendus tant aux
Virgines qu'aux terres qui nous appartiennent.
[Note 813: La première expédition entreprise au nom du roi d'Angleterre,
fut confiée à Jean Cabot et à ses fils Louis, Sébastien et Sanche, par
lettres de Henri VII, du 5 mars 1496, ou 15 mars 1497, style neuf.
(Voir: Rymer, _Foedera_, vol. XII;--_a Memoir of Sébastian Cabot_, ch.
IX.)]
[Note 814: Frobisher.]
[Note 815: Humphrey Gilbert.]
[Note 816: Étienne Parmenius, de Bude, savant hongrois, faisait partie
du voyage de sir Humphrey Gilbert, et périt dans le naufrage du vaisseau
amiral. (Hakluyt, vol. III.)]
[Note 817: Probablement Richard Clarke de Weymouth, capitaine du
vaisseau amiral de sir Humphrey Gilbert, au même voyage, en 1583.
(Hakluyt, vol. III.)]
[Note 818: Voir ci-dessus, première partie, p. 37, note 4.]
[Note 819: Hudson fit son voyage en 1610 et 1611, et la relation en fut
imprimée en 1612. (Voir 1613, p. 293, note 1.)]
Or le commun consentement de toute l'Europe & de despeindre la
Nouvelle France, s'estendant au moins au 35e & 36e degrés de
latitude, ainsi qu'il appert par les mapemondes imprimées en
Espagne, Italie, Holande, Flandre, Allemagne & Angleterre mesme
sinon depuis qu'ils se sont emparez des costes de la Nouvelle
France, où est l'Acadie, Etechemains, l'Almonchicois, & la
grande Riviere de sainct Laurent, où ils ont imposé à leur
fantaisie des noms de Nouvelle Angleterre, Escosse, & autres,
mais il est mal-aisé de pouvoir effacer une chose qui est
cognue de toute la Chrestienté.