Ledit Général ayant accommodé le fort & habitation de Québec
de tout ce qu'il jugea estre necessaire, il fit donner caraine
à ses vaisseaux assez légèrement, nettoyer, gadomer & suiver,
ce qu'estant fait, il fit partir une petite barque de 25 à 30
tonneaux, pour s'en aller porter à Québec ce qui restoit, où
s'embarquèrent mes deux petites Sauvagesses, nous levons les
ancres & mettons sous voiles, ce qui n'estoit pas sans bien
appréhender la rencontre du Chevalier de Rasilly, d'autant que
nouvelles estoient venues par quelques Sauvages, qui
asseuroient avoir veu dix vaisseaux à Gaspey, bien armez qui
nous attendoient audit lieu: c'est pourquoy l'on passa fort
proche d'Enticosty 14 lieues dudit Gaspey pour n'estre
293/1277 apperceus: toutesfois ledit Quer disoit qu'il ne les
apprehendoit en aucune façon, & que c'estoit à faire à se bien
battre & que si tant estoit que les François eussent le dessus,
qu'il mettroit le feu dans leurs vaisseaux, en faisant mourir
beaucoup premier qu'en venir là, & quelques autres discours.
Nous fusmes contrariez de fort mauvais temps, avec des brunes
jusques sur le grand Ban, qui estoit le 16 du mois d'Octobre,
nous eusmes la sonde, & le 18 la cognoissance de Sorlingues:
pendant la traverse moururent onze hommes de la dysenterie, de
l'esquippage de Quer.
Le 20 nous relaschasmes à Plemué[780], où nous eusmes nouvelle
de la paix[781], ce qui fascha grandement ledit Quer. Le 25,
sortismes dudit port, rangeant la coste de deux lieues. Le 27,
passasmes devant Douvre, où ledit Quer fit descendre tous nos
hommes avec les pères Jesuistes & Recollets, ausquels il donna
passage, & à tous ceux qui voulurent aller en France: & moy
j'escrivay de ce lieu à Monsieur de Lozon[782] que je m'en
allois à Londres, treuver Monsieur l'Ambassadeur[783], pour luy
faire le récit de tout ce qui s'estoit passé en nostre voyage,
afin qu'il luy pleust faire expédier quelques lettres de sa
Majesté audit sieur Ambassadeur, pour avoir ceste affaire pour
recommandée, & y envoyer un homme exprés pour cet effect, chose
comme très necessaire & importante pour le bien de la Societé.
[Note 780: Plymouth.]
[Note 781: Le traité de Suse avait été conclu le 24 avril 1629, et il
venait d'être ratifié, le l6 septembre.]
[Note 782: Jean de Lauson, l'un des principaux associés de la Compagnie
de la Nouvelle-France, et le même qui fut plus tard gouverneur du
Canada.]
[Note 783: C'était alors M. de Châteauneuf.]
294/1278 En continuant nous passasmes par les Dunes, où il y avoit
nombre de vaisseaux, & une remberge de six à sept cens tonneaux
que l'on salua, qui rendit le réciproque de trois coups de
canon. Entrant en la riviere fusmes mouiller l'ancré devant
Graveline[784], où mismes pied à terre laissant les vaisseaux,
ledit Quer fréta un batteau pour aller à Londres sur la riviere
de la Tamise, auquel lieu arrivasmes le 29 dudit mois.
[Note 784: Gravesend. Le contexte prouve évidemment que c'est ici une
faute typographique. _Entrant en la rivière_, c'est-à-dire, la Tamise.
Il est bon de se rappeler en outre que le général Kertk était parti
précisément de Gravesend; il est donc tout naturel que ses vaisseaux
soient revenus au port d'où ils avaient fait voile au printemps. (Pièces
justificatives, n. V.)]
Le l'en demain je fus treuver monsieur l'Ambassadeur, auquel je
fis entendre tout le sujet de nostre voyage, ayant esté pris
deux mois après la paix, qui estoit le 20 Juillet, faute de
vivres & munitions de guerre & de secours, ayant enduré
beaucoup de necessitez un an & demy, allant chercher des
racines dans les bois pour vivre, bien que je n'eusse retenu
que seize personnes au fort & à l'habitation, ayant envoyé la
plus grand part de mes compagnons parmy les Sauvages, pour
éviter aux grandes famines qui arrivent en ces extremitez.
Ce qu'ayant entendu ledit sieur Ambassadeur, il se délibéra
d'en parler au Roy d'Angleterre, qui luy donna toute bonne
esperance de rendre la place, comme de toutes les peleteries &
marchandises, lesquelles il fit arrester.
Je donnay des mémoires, & le procès verbal de ce qui s'estoit
passé en ce voyage, & l'original de la capitulation[785] que
295/1279 j'avois faite avec le Général Quer, & une carte[786] du pays
pour faire voir aux Anglois les descouvertures & la possession
qu'avions prise dudit pays de la Nouvelle France, premier que
les Anglois, qui n'y avoient esté que sur nos brisées, s'estans
emparez depuis dix à douze ans des lieux les plus signalez,
mesme enlevé deux habitations sçavoir celle du Port Royal où
estoit Poitrincourt, où ils sont habituez de present, & celle
de Pemetegoit appellé autrement Norembeque: le tout saisi &
enlevé contre tout droit & raison, molestant les sujets du Roy,
leur imposant un tribut sur la pesche du poisson: le tout pour
les travailler, & en fin leur faire quitter la pesche, en se
rendant maistre de toutes les costes peu à peu. De plus afin
d'obliger les sujets de sa Majesté à aller prendre des congez
en Angleterre, &[787] ont imposé depuis deux ou trois ans des
noms en ladite Nouvelle France, comme la Nouvelle Angleterre &
Nouvelle Escosse. Ils s'en sont advisez bien tard, ils le
devoient faire avec raison, & non pas changer, ce qu'ils ne
pourront jamais faire, on ne leur dispute pas les Virgines, ce
qu'avec raison l'on pourroit faire, ayant esté les premiers
François qui les ont descouvertes il y a plus de quatre vingts
ans, par commandement de nos Roys, cela se justifie par la
relation des histoires tant Françoises qu'Estrangeres. Mais qui
a causé qu'ils s'en sont emparez si facillement? c'est que le
Roy n'en avoit fait estat jusqu'à maintenant, que les justes
296/1280 plaintes qui luy en ont esté faites, le fait resoudre à
recouvrir ce que les Anglois ont anticipé, & le fera toutesfois
& quantes que sa Majesté le voudra.
[Note 785: Voir ci-dessus, p. 240.]
[Note 786: Probablement celle qu'il publia trois ans plus tard (édit.
1632), et que nous produisons dans cette présente édition.]
[Note 787: Au lieu de &, il faut lire _ils_.]
Je fus prés de cinq sepmaines[788] proche de mondit sieur
l'Ambassadeur, attendant tousjours nouvelles de France, &
voyant le peu de diligence que l'on faisoit d'y envoyer, ou me
donner advis de ce que l'on desiroit faire, je sceus de mondit
sieur s'il n'avoit plus besoin de mon service, que je desirois
m'en retourner en France, il me le permit, me donnant lettre
pour Monseigneur le Cardinal, m'asseurant que le Roy
d'Angleterre & son Conseil luy avoient promis de rendre la
place au Roy, il s'y employa fort vertueusement[789], esperant
faire donner un arrest au Conseil pour la reddition de
l'habitation & commoditez qui y avoient esté prîtes.
[Note 788: Depuis le 30 octobre jusqu'au 30 de novembre.]
[Note 789: M. de Châteauneuf, ambassadeur extraordinaire auprès du roi
d'Angleterre, fut remplacé par M. Fontenay-Mareuil, nommé ambassadeur
ordinaire, qui arriva à Londres vers le commencement de février 1630.
Celui-ci reçut ordre du cardinal de Richelieu de poursuivre activement
les négociations entamées par son prédécesseur. Dès le commencement de
février, l'ambassade avait déjà présenté cinq mémoires au sujet des
affaires du Canada, comme on le voit par l'extrait suivant d'un document
conservé au bureau des Papiers d'État en Angleterre (State Paper Office,
Colonial Papers, vol. V, n. 50): «_Response de Messieurs les
Commissaires establis pour les affaires estrangeres, sur cinq mémoires à
eux presentés par M. l'Ambassadeur de France le premier de Febvrier
1629_» (11 février 1630, style neuf). «Touchant la restitution des
places navires & biens qui ont esté pris sur les François en Canada &
particulièrement du fort de Québec, S. M. persiste en sa première
resolution signifiée audit sieur Ambassadeur par un Mémoire qui luy fut
delivré en Latin portant que ledit fort & habitation de Québec qui fut
prist par le Capitaine Kirke le 9 (19.) de Juillet, sera restitué en
mesme estat qu'il estoit lors de la prise, sans rien abattre des
fortifications ou bâtiments, ny en emporter des armes munitions
marchandises ou utensiles qui y furent lors trouvées. Et que si aucune
chose en avoit esté emportée, elle sera rendue soit en espece ou en
valeur, selon la quantité de ce qu'il a peu ou pourra apparoir par
nouvelle examination qui en sera faite sur serment avoir esté trouvé
audit lieu. Semblablement les peaus qui ont esté prises & emportées dud.
port pour butin & chose de bonne prise, seront restituées selon qu'aussy
il peut ou pourra apparoir par le compte exact qui en sera pris là, sur
serment qu'elles auront esté prises & emportées dudit lieu. C'est ce que
S. M. offre & demeure tousjours en resolution d'accomplir selon la
première déclaration qu'elle en a faite & n'estime pas pouvoir estre
pressée à davantage sur ce point là en vertu du dernier Traite.» (Voir
de plus. Mémoires du Card. de Richelieu et le Mercure français, t. XV et
XVI.)]
297/1281 Je partis de Londres le 30[790] pour aller à Larie[791] treuver
passage, comme plus proche de Dieppe, d'où il y a 21 lieues:
sur le chemin je rencontray ledit sieur de Caen, qui s'en
alloit pour le recouvrement de ses peleteries, auquel
succinctement luy fis entendre ce qui s'estoit passé, & en quel
estat estoient les affaires: arrivant à Larie je fus quelques
jours[792] à attendre le vent pour passer, qui estant devenu
bon, je m'embarquay le lendemain & arrivay à Dieppe.
[Note 790: Le 30 de novembre.]
[Note 791: Ou La Rye, aujourd'hui Rye, dans le comté de Sussex.]
[Note 792: C'est-à-dire, une dizaine de jours, s'il faut en juger par la
date du rapport du capitaine Daniel, cité plus loin; à moins que ce
rapport n'ait été signé qu'après l'entrevue de celui-ci avec l'auteur.]
Le jour en suivant arriva le Capitaine Daniel avec son
vaisseau, qui avoit pris une habitation des Anglois, qui
s'estoit habitée ceste mesme année à l'isle du Cap Breton par
un Escossois appellé Stuart, qui se disoit parent du Roy
d'Angleterre. Ledit Daniel me donna quelques lettres tant de
Monsieur de Lozon Surintendant des affaires de la Nouvelle
France, que de Messieurs les Directeurs, avec une Commission
qu'ils m'envoyoient, comme estans pressez du partement de
l'embarquement, & ne pouvant si tost avoir celle de sa Majesté,
& de Monseigneur le Cardinal pour m'envoyer, à cause de
l'absence de sa Majesté, laquelle Commission portoit ce qui
s'ensuit.
«_Les Intendans & Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle
France, Au sieur de Champlain l'un des associez en ladite
Compagnie, Salut. L'expérience que vous vous estes acquise en
298/1282 la cognoissance du pays, & des Peuples de la Nouvelle France,
pendant le sejour que vous y avez fait, joint la cognoissance
particulière que nous avons de vos sens, suffisance,
generosité, prudence, zele à la gloire de Dieu, affection &
fidelité au service du Roy, nous ayant portez à vous nommer &
presenter à sa Majesté, conformément au pouvoir qu'il luy a
pleu nous en donner, pour en l'absence de Monseigneur le
Cardinal de Richelieu Grand-Maistre Chef & Surintendant général
des Mers & Commerce de France: commander en toute l'estendue
dudit pays, régir & gouverner tant les Naturels des lieux que
les François qui y resident de présent, & s'y habitueront cy
aprés: Nous ne pouvons douter que ladite nomination ne soit
agrée, neantmoins ayant advis que les vaisseaux que nous vous
envoyons, sous les charges & conduictes des sieurs Daniel &
Joubert sont prests à faire voile, & craignant que les lettres
de provision de sa Majesté ne peuvent estre arrivées à temps
pour vous estre envoyées par lesdites flottes, estant
d'ailleurs necessaire & très important de n'en point différer
le partement. A ces causes Nous par forme de provision
seulement, & attendant l'urgente & pressante necessité de la
chose, jugeant ne pouvoir faire meilleure eslection que de
vostre personne, vous avons commis & député, commettons &
deputons par ces presentes, pour jusqu'à ce qu'autrement sous
le nom de la Compagnie y ayt esté pourveu, commander pour le
service de sa Majesté, en l'absence de Monseigneur le Cardinal,
audit pays de la Nouvelle France, Fort & Habitation de
Québec, & autres places & forts qui sont & seront cy après
construits, ausquels vous establirez tels Capitaines que bon
299/1283 vous semblera: régir & gouverner lesdits peuples ainsi que
vous jugerez estre à faire & generalement faire en icelle
charge tout ce que vous estimerez & trouverrez à la plus grande
gloire de Dieu & de cet Estat, & utilité de ladite Compagnie.
En foy de quoy avons signé ces presentes: A Paris le 21e jour
de Mars 1629. & plus bas signé,_ De Lozon, Robineau, Alix,
Barthélémy Quantin, Bonneau, Quantin, Houel, Haquenier,
Castillon.»
Ledit Daniel me fit le récit comme il s'estoit saisi du Fort du
Milor Anglois, ainsi qu'il s'ensuit.
_RELATION DU VOYAGE FAIT_
_Par le Capitaine Daniel de Dieppe, en la Nouvelle France, la
presente année 1629._
Le 22e jour d'Avril 1629, je suis party de Dieppe, sous le
congé de Monseigneur le Cardinal de Richelieu, Grand Maistre,
Chef & Surintendant Général de la Navigation & Commerce de
France, conduisant les navires nommez le Grand S. André & la
Marguerite, pour (suivant le commandement de Messieurs les
Intendans & Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle France)
aller trouver Monsieur le Commandeur de Rasilly en Brouage ou
la Rochelle, & delà aller sous son escorte secourir &
avictuailler le sieur de Champlain, & les François qui estoient
au fort & à l'habitation de Québec en la Nouvelle France: &
estant arrivé le 17 de May à Ché de Boys, le lendemain l'on
300/1284 publia la paix faite avec le Roy de la Grande Bretagne, & après
avoir sejourné audit lieu l'espace de 39 tours, en attendant
ledit sieur de Rasilly, & voyant qu'il ne s'advançoit de
partir, & que la saison se passoit pour faire ledit voyage: Sur
l'advis de mesdits sieurs les Directeurs, & sans plus attendre
ledit sieur de Rasilly, je partis de la radde dudit Ché de Boys
le 26e jour de juin, avec quatre vaisseaux & une barque
appartenans à ladite Compagnie, & continuant mon voyage jusques
sur le Grand Ban, surpris que j'y fus de brunes & mauvais
temps, je perdis la compagnie de mes autres vaisseaux, & fus
contraint de poursuivre ma route seul, jusqu'à ce qu'estant
environ à deux lieues proche de terre, j'apperceus un navire
portant au grand Mas un pavillon Anglois, lequel ne me voyant
aucun canon m'approcha à la portée du pistolet, pensant que je
fus totalement desgarny, à lors je commencé à faire ouvrir les
sabors, & mettre seize pièce de canon en batterie, de quoy
s'estant ledit Anglois apperceu il s'efforça de s'esvader, &
moy de le poursuivre jusques à ce que l'ayant approché je luy
fis commandement de mettre son pavillon bas, comme estant sur
les costes appartenantes au Roy de France, & de me monstrer sa
commission, pour sçavoir s'il n'estoit point quelque forban, ce
que m'ayant refusé je fis tirer quelques coups de canon &
l'aborday, ce fait ayant recogneu que sa commission estoit
d'aller vers le Cap de Mallebarre trouver quelques siens
compatriotes, & qu'il y portoit des vaches autres choses, je
l'asseuray que la paix estoit faite entre les deux couronnes, &
qu'à ce suject il ne devoit rien craindre, & ainsi le laissay
301/1285 aller: & estant le 28e jour d'Aoust entré dans la riviere
nommée par les Sauvages Grand Cibou, j'envoyay le jour d'après
dans mon batteau dix de mes hommes le long de la coste, pour
trouver quelques Sauvages & apprendre d'eux en quel estat
estoit l'habitation de Québec, & arrivant mesdits hommes au
Port aux Balaines; y trouverent un navire de Bordeaux, le
maistre duquel se nommoit Chambreau, qui leur dit que le sieur
Jacques Stuart Millor Escossois estoit arrivé audit lieu
environ deux mois auparavant, avec deux grands navires & une
patache Angloise, & qu'ayant trouvé audit lieu Michel Dihourse
de S. Jean de Luz, qui faisoit sa pescherie & secherie de
molue, s'estoit ledit Milor Escossois saisi du navire & molue
dudit Dihourse, & avoit permis que ses hommes fussent pillez &
que ledit Milor avoit peu après envoyé les deux plus grands de
ses vaisseaux, avec le navire dudit Michel Dihourse, & partie
de ses hommes vers le port Royal pour y faire habitation, comme
aussi ledit Milor depuis son arrivée avoit fait construire un
fort audit port aux Balaines, & luy avoit enlevé de force les
trois pièces de canon qu'il avoit dans son navire, pour les
mettre dans ledit fort, mesme donne un escrit signé de sa main,
par lequel il protestoit ne luy permettre ny à aucun autre
François, de pescher d'oresnavant en ladite coste, ny traitter
avec les Sauvages, qu'il ne luy fut payé le dixiesme de tout, &
que sa commission du Roy de la Grande Bretagne, luy permettoit
de confisquer tous les vaisseaux qui iroient ausdits lieux sans
son congé: Lesquelles choses m'estant rapportées, jugeant estre
302/1286 de mon devoir d'empescher que ledit Milor ne continua
l'usurpation du païs, appartenant au Roy mon maistre, &
n'exigea sur ses sujets le tribut qu'il se promettoit. Je fis
préparer en armes 53 de mes hommes, & me pourveus d'eschelles &
autres choses necessaires pour assiéger & escalader ledit fort,
si qu'estant arrivé le 18 Septembre audit port aux Balaines, où
estoit construict ledit fort, je mis pied à terre, & fis
advancer sur les deux heures après midy mes hommes vers ledit
fort, selon l'ordre que je leur avois donné, & iceluy, attaquer
par divers endroits, avec forces grenades, pots à feu & autres
artifices, nonobstant la resistance & les mousquetades des
ennemis, lesquels se voyant pressez prindrent l'espouvente & se
presenterent aussi tost sur leur rampart, avec un drappeau
blanc en la main, demandant la vie & le quartier à mon
Lieutenant, ce pendant que je faisois les approches vers les
portes dudit fort, que je fis promptement enfoncer, & aussi
tost suivy de mes hommes j'entray dans ledit fort, & me saisis
dudit Milor, que je treuvay armé d'un pistolet & d'une espée
qu'il tenoit en ses mains, & de tous ses hommes, lesquels au
nombre de quinze estoient armez de cuirasses, brassarts,
cuisarts & bourguignottes, ayans chacun une harquebuse à fusil
en main, & le reste armez de mousquets & picques seulement: Et
ayant iceux faict desarmez je fis oster les estendarts du Roy
d'Angleterre, & fis mettre au lieu d'iceux ceux du Roy mon
Maistre. Puis visitant ce qui estoit audit fort y trouvé un
François natif de Brest nommé René Cochoan, détenu prisonnier
303/1287 jusques à ce que son Capitaine (arrivé deux jours auparavant en
un port distant de deux lieues de celuy aux Balaines) eust
apporté une pièce de canon qu'il avoit en son navire, & payé le
dixiesme de ce qu'il pescheroit, & le jour suivant je fis
équiper une carvelle Espagnolle que je trouvay eschouée devant
ledit fort, & charger les vivres & munitions qui estoient en
iceluy, & après l'avoir fait raser & desmolir, & le tout faict
porter à ladite riviere du grand Cybou, je fis avec toute
diligence travailler en ce lieu cinquante de mes hommes, &
vingt des Anglois à la construction d'un retranchement ou fort
sur l'entrée de ladite riviere pour empescher les ennemis d'y
entrer, dans lequel je laissay quarante hommes, compris le R.
P. Vimond & Vieupont Jesuites, huict pièces de canon, dix-huict
cens de pouldre, six cens de mèche, quarante mousquets,
dix-huict picques, artifices, balles à canon & mousquets,
vivres & autres choses necessaires, avec tout ce qui avoit esté
trouvé dans ladite habitation & fort desdits Anglois, & ayant
fait dresser les armes du Roy & de Monseigneur le Cardinal,
faict faire une Maison, Chappelle & magasin, pris serment de
fidélité du sieur Claude natif de Beauvais, laissé pour
commander ledit fort & habitation pour le service du Roy, &
pareillement du reste des hommes demeurez audit lieu: Suis
party le 5e jour de Novembre, & ay amené lesdits Anglois,
femmes & enfans, desquels en ay mis 42, à terre prés Palmue,
port d'Angleterre, avec leurs hardes, & dix-huict ou vingt que
j'ay amenez en France avec ledit Milor, attendant le
304/1288 commandement de mondit Seigneur le Cardinal Ce que je
certifie estre vray, & ay signé la presente Relation. A Paris
ce douziesme Décembre 1629.[793]
[Note 793: Pour plus de détails sur cette expédition, voir: _Prise d'un
seigneur escossois & de ses gens qui pilloient les navires pescheurs de
France, par M. Daniel de Dieppe, Capitaine pour le Roy en la Marine, &
Général de la Nouvelle France_, dédié à M. le Président de Lauzon,
intendant de la Cie. dudit pays, par le sieur de Malapart, soldat dudit
sieur Daniel, Rouen, 1630; _The barbarous cariage of the French in Cape
Britaine, lord Ewchiltree's Information_ (State Paper Office, Colonial
Papers, vol. V, n. 46, 48).]
Ayant sejourné deux jours à Dieppe je m'acheminay à Rouen, où
je m'arrestay deux autres jours, & appris comme le vaisseau des
Reverends Peres l'Allemand & Noyrot s'estoient perdus vers les
Isles de Canseau, & me fit-on voir une lettre dudit Reverend
Père l'Allemand, Supérieur de la Mission des Pères Jesuites, en
la nouvelle France, envoyée de Bordeaux au R. P. Supérieur du
Collège des Jesuites à Paris, & dattée du 22 Novembre 1629.
comme il s'ensuit.