Ledit Général Quer me demanda le certificat des armes &
munitions, & autres commoditez qui estoient tant au fort qu'à
l'habitation, que son frère Louis Quer m'avoit donné, auquel il
avoit fait une grande reprimende, disant qu'il ne sçavoit ce
qu'il avoit fait, sans sçavoir s'il y avoit paix entre la
France & l'Angleterre, qu'il respondroit de tout ce qui estoit
audit certificat, qu'il ne vouloit point que l'on vit aucune
chose signée de sa main, ne sçachant la consequence de cela, &
le desplaisir que l'on pouvoit rendre à ses amis, je luy dis
Monsieur cela ne vous peut apporter tant de desplaisir que vous
le dites, puisque vous avez donné tout pouvoir au Capitaine
Louis de traiter avec moy, en vertu des Commissions qu'avez du
Roy d'Angleterre, ayant pour agréable tout ce qu'il feroit
comme vostre personne, autrement ce seroit le desobliger, en ne
tenant sa parole, & vous en desadvouant le pouvoir que luy avez
donné: Je ne le desadvoue point (dit-il) pour ce qui est de la
283/1267 composition qu'il vous a faite, je la maintiendray au péril de
ma vie, mais pour ce qui est du certificat, cela est fait
depuis ladite composition, & par consequent il ne vous pouvoit
donner le certificat sans charge, ou en composant, pendant que
vous estiés encore maistre du fort, & par ainsi je vous prie me
le donner. Il y a assez de personnes qui sçavent l'estat de la
place, & ce qui y est, estant en Angleterre l'on vous en
donnera un s'il est jugé à propos, & toute autre sorte de
courtoisie. Voyant qu'il se mettoit en colère, & que je ne le
pouvois retenir, je luy donnay le certificat, luy disant qu'il
n'estoit point de besoin de se mettre en colère pour si peu de
sujet, que véritablement je le desirois avoir pour ma
descharge. Vous l'estes (me dit il) assez, l'on sçait bien le
miserable estat auquel vous estiez réduits, & le peu de
ommoditez qui sont en armes & munitions tant au fort qu'à
l'habitation.
Deux ou trois tours après ledit Jacques Michel estant saisi
d'un grand assoupissement, fut trente cinq heures sans parler,
au bout duquel temps il mourut rendant l'âme, laquelle si on
peut juger par les oeuvres & actions qu'il a faites, & qu'il
fit le jour d'auparavant, & mourant en sa religion prétendue,
je ne doute point qu'elle ne soit aux enfers: car le jour
précèdent il avoit tellement juré & blasphemé le nom de Dieu
que j'en avois horreur, faisant mille sortes d'imprécations
contre les bons Pères Jesuistes, & des habitans de S. Malo:
disant, Qu'il se rendroit plustost forban qu'il ne leur eust
rendu quelque signalé desplaisir, deust il mourir.
miserablement. Je ne me peus tenir de luy dire, Bon Dieu! comme
284/1268 pour un reformé vous jurez, sçachant si bien reprendre les
autres quand ils le font. Il est vray, dit-il, mais je suis
tellement outré de passion & de colère contre ces chiens de
Malouins Espagnols, qui m'ont rendu de grands desplaisirs, &
aussi serois-je content si j'avois frappé ce Jesuiste qui m'a
donné un desmenty devant mon Général.
Ce desplaisir qui luy estoit si sensible n'estoit alors pas
tant pour les Malouins & le Pere Jesuiste comme pour le sujet
des Anglois, desquels il se plaignoit grandement de l'avoir
très-mal traitté, & peu recogneu, contre les promesses qu'ils
luy avoient faites.
Il se plaignoit aussi de l'arrogance insupportable de son
Général, pour un marchand de vin qu'il avoit esté, estant à
Bordeaux & à Coignac, & cogneu ignorant à la mer, qui ne sçait
que c'est que de naviger, n'ayant jamais faict que ces deux
voyages, & veut faire de l'entendu par ses discours pleins de
vanité à ceux qui ne le cognoissent pas bien, il trenche du
Seigneur, il ne sçait que c'est d'entretenir d'honnestes
hommes, il veut que tout luy cede, & ne veut croire aucun
conseil, qu'alors qu'il n'en peut plus, comme il fit dés
l'année passée, en laquelle sans moy il vouloit quitter le
vaisseau de Roquemont, & ne l'eust jamais pris sans l'ordre que
je luy donnay, il le vouloit aborder, mais je ne voulus y
consentir, luy disant. Si nous l'abordons nous sommes perdus ne
vous y frotez pas, je cognois mieux les François en ces choses
que vous, qui n'avez que des gens mal faits en vostre vaisseau,
hors les Canoniers & Officiers: c'est pourquoy il les faut
285/1269 battre à coups de canons, dont nous avons l'advantage, les
contraignant à se rendre, vous conseillant encore une fois que
si jamais vous rencontriez des François sur mer de ne les
aborder, ils sont plus adroits & courageux que les Anglois, qui
remportent à l'abordage. Il creut mon conseil, me remettant
tout l'ordre du combat, en quoy il avoit raison; car il y
estoit peu expérimenté, comme il est encore, & son frère Thomas
Quer, ils prennent des commandemens desquels ils n'en sçavent
pas les charges, il leur faudroit estre encore vingt ans pour
l'apprendre, & avoir esté élevé & nourry jeune garçon pour
sçavoir bien ce qui est necessaire à un Capitaine de mer,
autrement ils feront de lourdes fautes, mettant souvent la
conduitte entre les mains d'un Maistre ou Pilote ignorant qui
sera dans leur vaisseau. Quand il fut arrivé à Londre, il se
vantoit que c'estoit luy qui avoit tout faict, plusieurs
honnestes hommes qui le cognoissoient bien & moy aussi me
disoient, Quer emporte la gloire de ce que vous avez faict: &
de faict ils ont usé envers moy d'ingratitude; Car outre mes
appointements ils me devoient donner recompense, ce qu'ils
n'ont faict: m'ont refusé le commandement de l'un de leurs
vaisseaux pour mon fils, je les avois instalé en ceste affaire
où ils ne cognoissoient rien, & n'y fussent jamais venus sans
moy, ils me traittent mécaniquement en mon vaisseau: & non,
comme j'ay appris, allant à la mer, ils m'ont donné un yvrogne
qui est fol pour mon Lieutenant, pour prendre garde sur mes
actions: Je le veux chasser de mon vaisseau, ou luy feray un
mauvais party, c'est un coquin sans courage, s'il se presente
286/1270 quelque occasion de combatre je le meneray comme il faut, ils
auront encores recours à moy, je le sçay bien, ils n'en sont
pas où ils pensent, tout ainsi que j'ay eu moyen de donner
l'industrie d'instruire cette affaire, je sçay aussi les moyens
de les en faire sortir, & leur apprendre & à d'autres, qu'ils
ne doivent jamais mescontenter une personne comme moy: Il y a
des Flamans assez & d'autres nations, quand un moyen me faudra,
j'en trouveray d'autres, ils ont faict tout à leur plaisir, il
faut patienter, il sçait bien que je ressens un grand
desplaisir, mais il ne fait pas semblant de le cognoistre, il
me fait bon visage, mais il voudroit que je fusse mort, je luy
suis maintenant à grand'charge, j'ay laissé ma patrie, comme
ils ont fait, pour servir un estranger, jamais je n'auray l'âme
bien contente, je seray en horreur à tout le monde, sans
esperance de retourner en la France, l'on a fait mon procez,
ainsi qu'on m'a dit, mais puis que l'on me traitte de toutes
parts comme cela, c'est me mettre au desespoir, & faire plus de
mal que jamais je n'ay fait, ne pouvant que perdre la vie une
fois, mais je la puis bien faire perdre à beaucoup si l'on me
desespere, tous ces discours ne se passoient pas sans jurer.
Je luy donnois courage, en luy disant, Ne vous desesperez
point, il y a des remèdes par tout, horsmis à la mort, il y a
des personnes qui ont fait des choses plus attroces que ce que
vous avez faict, vous avez raison de vous repentir de ce qui
s'est passé, & croy tant de vous, que si aviez à recommencer,
que vous ne le voudriez entreprendre, ains plustost mourir. Il
287/1271 est vray, me disoit-il: Nostre Roy est bon & juste, pardonnant
à plusieurs qui ont grandement offensé sa Majesté. Elle peut,
luy dis-je, vous donner abolition en vous amendant &
recognoissant vos fautes, en le servant fidèlement à l'advenir,
vous serez en consideration tant pour vostre courage, que pour
l'expérience qu'avez acquise en la mer, l'on a affaire d'hommes
du mestier que vous menez, l'on ne vous voudra pas perdre quand
l'on remonstrera à sa Majesté le service que vous luy pouvez
rendre à la navigation: changez vostre volonté, & vous resoudez
de retourner en vostre patrie, pour moy où j'auray moyen de
vous y servir je le feray de bon coeur: Il me dit qu'on luy
avoit escrit de France qu'il auroit la grâce, s'il s'en vouloit
retourner, mais qu'il ne s'y fieroit pas qu'il ne l'eust
seellée, & outre que jamais il ne voudroit se tenir à Dieppe, &
qu'il iroit en autre ville de France, cela seroit très bien
fait, luy dis-je.
Je sçay que la maladie qu'il eust, n'estoit que ce remors de
conscience qui le bourreloit, & vouloit tesmoigner aux Anglois
qu'il avoit un autre desplaisir, se couvrant du mescontentement
qu'il avoit des Malouins, & du Père Jesuiste, & de son fils,
dont il se plaignoit grandement, mais la vérité estoit que cet
homme estoit fort pensif, triste, & mélancolique, de se voir
mesprisé de sa patrie, abhorré du monde, retenu pour un perfide
& traistre François, qui meritoit un chastiment rigoureux (&
tous ceux qui font le semblable, ne peuvent marcher la teste
levée) & monstré au doit d'un chacun, mesme les Anglois
entr'eux l'appelloient traistre, disant, Voyez cestuy là qui a
288/1272 vendu sa patrie, & autres qui l'ont reniée, pour un peu de
mescontentement qu'ils disent avoir eu en France. Il sçavoit
tres-asseurement que ces discours se tenoient, aussi est-ce un
puissant ennemy, que celuy qui a la conscience chargée de si
vilaines, detestables meschantes trahisons: il avoit raison
d'avoir l'âme bourrelée, & mourir de desplaisir, plustost que
survivre, & fut là le sujet de sa mort, & non ce que Quer &
autres disoient, que c'estoit pour n'avoir donné un souflet au
Père Jesuiste qui estoit la mesme sagesse & vertu[775], ayant
bien tesmoigné aux voyages qu'il a fait dans les terres.
[Note 775: La sagesse & vertu mesme.]
Le Général Quer parlant aux Peres Jesuistes, leur dit,
Messieurs vous aviez l'affaire de Canada, pour jouir de ce
qu'avoit le sieur de Caen, lequel avez depossedé. Pardonnez moy
Monsieur, luy dit le Pere(2), ce n'est que la pure intention de
la gloire de Dieu qui nous y a mené, nous exposant à tous
dangers & périls pour cet effect, & la conversion des Sauvages
de ces lieux: ledit Michel pressant dit, Ouy, ouy, convertir
des Sauvages, mais plustost pour convertir des castors, ledit
Père respond assez promptement & sans y songer, Cela est faux,
l'autre leve la main, en luy disant, Sans le respect du Général
je vous donnerois un souflet, de me desmentir, le Pere luy
respond, Vous m'excuserez, je n'entend point vous démentir,
j'en serois bien fasché, c'est un terme de parler que nous
289/1273 avons en nos escoles, quand on propose une question douteuse,
ne tenant point cela pour offencer, c'est pourquoy je vous prie
me pardonner, & croire que je ne l'ay point dit pour vous
donner du desplaisir.
Je laisse à penser si ce sujet estoit capable de le faire
mourir, sans autre plus violent desplaisir, comme j'ay dit cy
dessus: aussi Dieu l'a puny ne luy faisant la grâce de fe
recognoistre à l'heure de la mort, qui a couppé la broche à
tous ses desseins pernicieux & meschans.
Estant mort il y eut plus de resjouissance entre les Anglois
que de regret, neantmoins le Général Quer qui voulut luy
tesmoigner la dernière preuve de son amitié qu'il disoit luy
avoir porté de son vivant, luy fit faire une châsse où il fut
mis, commande à son frère Thomas Quer d'armer quelques 200
hommes, qu'il fait mettre à terre, les met en ordre quatre à
quatre, les maistres des vaisseaux prennent la châsse, & la
mettent dedans une chalouppe, & arrivez sur le bord du rivage,
les officiers des vaisseaux prennent le corps sur leurs
espaules, & sur sa châsse avoient mis une espée nue, devant le
corps marchoit un homme armé de toutes piéces, avec la rondache
& le coustelas, l'autre portoit une demie picque noircie, les
soldats s'ouvrirent en deux, par le milieu desquels passa le
corps avec tous les Capitaines & autres officiers des
vaisseaux, qui l'accompagnoient marchant devant, les soldats
qui le suivent comme est la coustume en telles funérailles, il
fut porté à la fosse, où estant mis dedans l'on rompit la demie
picque en deux, & la mit on dans la fosse, sur laquelle le
290/1274 Ministre fit des prières s'agenouillant & te levant plusieurs
fois, respondant aux Ministres: leurs prières achevées, l'on
couvre le corps de terre, cela fait ils se firent deux
escoupetteries de mousquets, des soldats qui estoient rangez au
tour de la fosse. Après l'on fut tirer le canon de tous les
vaisseaux, jusqu'à quelque 80 à 90 coups: cela fait chacun s'en
retourne en son vaisseau, le pavillon du contre-Admiral estoit
à demy destendu, jusques à ce qu'il y en eust un autre mis en
la place, qui fut un Capitaine Anglois appellé *****[776] le
dueil n'en dura gueres, au contraire jamais ils ne se
resjouirent tant & principalement en son vaisseau où il avoit
quelques barils de vin d'Espagne: le voilà payé de tout ce
qu'il avoit fait.
[Note 776: Le nom est laissé en blanc dans l'édition originale.]
Tout ce que j'ay veu après sa mort est, l'honneur qu'il ne
meritoit pas, ne pouvant esperer, s'il eust vescu, que le
chastiment d'un supplice, si sa Majesté ne luy eust donné sa
grâce.
Durant le jour que nous fusmes à Tadoussac[777], ledit Quer
employa ses hommes à couper quantité de mas de sapins, pour
batteaux & chalouppes, comme du bois de bouleau pour brusler:
ce mesnage estoit tousjours pour payer quelques avaries, & en
avoit plus de besoin ceste année là que l'autre, en laquelle il
prit 19 vaisseaux François & Basques chargez de molue, & outre
ce qu'il traita avec les Sauvages des marchandises qui estoient
aux vaisseaux de la nouvelle societé, où commandoit Roquemont,
291/1275 y ayant aussi quantité de vivres & autres commoditez propres à
une habitation, qu'ils r'apportèrent ceste année à Québec, &
outre la quantité des marchandises de rapport, ils pensoient
faire meilleure traite qu'ils ne firent: ils ne traitèrent que
quelques 5000 castors & quelques 3 à 4 mille qu'ils prirent à
l'habitation, & le vaisseau d'Emery de Caen[778]. Ils n'ont eu
autre chose qui est peu pour pouvoir rembourcer les frais de
leur embarquement, en rendant ce qu'ils ont pris appartenant à
de Caen & à ses associez au fort & à l'habitation de Québec,
suyvant le traité de paix entre les deux couronnes de France &
d'Angleterre [779].
[Note 777: Ce passage donne à entendre que les vaisseaux restèrent tout
le temps mouillés au moulin Baudé, et que l'on se donna la peine d'aller
enterrer Jacques Michel à Tadoussac même.]
[Note 778: D'après les livres de compte de la Compagnie des marchands
anglais, ils n'auraient traité que 4540 castors et 432 peaux d'élans;
ils n'auraient de même trouvé au magasin que 1713 castors. Voici comment
un des associés de la compagnie anglaise concilie cette différence: «Il
faut faire attention, dit-il, que les Anglais ne parlent que des castors
portés au compte de la Compagnie, tandis que les Français comprennent
dans leur calcul toutes les peaux qu'ils avaient lorsque le fort fut
rendu, sans distinction de ce qu'ils cachèrent ou retinrent du
consentement des Anglais.» (Pièces justif. n. XVII.)]
[Note 779: Il fut réglé par le traité de Suse (24 avril 1,629) que
«d'autant qu'il y avoit beaucoup de vaisseaux en mer avec lettres de
marque & pouvoir de combattre les ennemis, qui ne pourroient de si tost
entendre cette paix, ny recevoir ordre de s'abstenir de toute hostilité,
il seroit accordé, que tout ce qui se passeroit l'espace de deux mois
aprés cet accord fait, ne derogeroit ny empescheroit cette paix; ny la
bonne volonté des deux Couronnes; à la charge toutesfois que ce qui
seroit pris dans l'espace de deux mois depuis la signature dudit
Traicté, seroit restitué de part & d'autre.» (Mercure français.)]
Pendant ce temps que nous estions à Tadoussac, ledit Quer ne
voulut permettre que les Catholiques priassent Dieu
publiquement à terre, où il avoit mis tous les François,
horsmis deux qui estoient Huguenots, de l'esquippage dudit
Emery de Caen, qui les faisoient rire pour avoir ceste
prééminence par dessus les autres, moy & quelques autres
passions le temps avec ledit Général à la chasse du gibier, qui
y est en ceste saison abondante, & principalement d'allouettes,
292/1276 pluviers, courlieux, becassines desquels il en fut tué plus de
20000 outre la pesche que les Sauvages faisoient du saulmon &
truites qu'ils nous apportoient en assez bonne quantité, & de
l'éplan que l'on prit en grand nombre avec des filets, &
quelques autres poissons, le tout très-excellent, jusqu'à
nostre partement.
_Partement des Anglais au port de Tadoussac. Général Quer
craint l'arrivée du sieur de Rasilly. Arrivée en Angleterre.
L'Autheur y va treuver monsieur l'Ambassadeur de France. Le Roy
& le conseil d'Angleterre promettent rendre Québec. Arrivée de
l'Autheur à Dieppe. Voyage du Capitaine Daniel. Lettre du
Reverend Père l'Allemand de la compagnie de Jesus. Arrivée de
l'Autheur à Paris._