CHAPITRE VI.

Ledit Général Quer me demanda le certificat des armes &

munitions, & autres commoditez qui estoient tant au fort qu'à

l'habitation, que son frère Louis Quer m'avoit donné, auquel il

avoit fait une grande reprimende, disant qu'il ne sçavoit ce

qu'il avoit fait, sans sçavoir s'il y avoit paix entre la

France & l'Angleterre, qu'il respondroit de tout ce qui estoit

audit certificat, qu'il ne vouloit point que l'on vit aucune

chose signée de sa main, ne sçachant la consequence de cela, &

le desplaisir que l'on pouvoit rendre à ses amis, je luy dis

Monsieur cela ne vous peut apporter tant de desplaisir que vous

le dites, puisque vous avez donné tout pouvoir au Capitaine

Louis de traiter avec moy, en vertu des Commissions qu'avez du

Roy d'Angleterre, ayant pour agréable tout ce qu'il feroit

comme vostre personne, autrement ce seroit le desobliger, en ne

tenant sa parole, & vous en desadvouant le pouvoir que luy avez

donné: Je ne le desadvoue point (dit-il) pour ce qui est de la

283/1267 composition qu'il vous a faite, je la maintiendray au péril de

ma vie, mais pour ce qui est du certificat, cela est fait

depuis ladite composition, & par consequent il ne vous pouvoit

donner le certificat sans charge, ou en composant, pendant que

vous estiés encore maistre du fort, & par ainsi je vous prie me

le donner. Il y a assez de personnes qui sçavent l'estat de la

place, & ce qui y est, estant en Angleterre l'on vous en

donnera un s'il est jugé à propos, & toute autre sorte de

courtoisie. Voyant qu'il se mettoit en colère, & que je ne le

pouvois retenir, je luy donnay le certificat, luy disant qu'il

n'estoit point de besoin de se mettre en colère pour si peu de

sujet, que véritablement je le desirois avoir pour ma

descharge. Vous l'estes (me dit il) assez, l'on sçait bien le

miserable estat auquel vous estiez réduits, & le peu de

ommoditez qui sont en armes & munitions tant au fort qu'à

l'habitation.

Deux ou trois tours après ledit Jacques Michel estant saisi

d'un grand assoupissement, fut trente cinq heures sans parler,

au bout duquel temps il mourut rendant l'âme, laquelle si on

peut juger par les oeuvres & actions qu'il a faites, & qu'il

fit le jour d'auparavant, & mourant en sa religion prétendue,

je ne doute point qu'elle ne soit aux enfers: car le jour

précèdent il avoit tellement juré & blasphemé le nom de Dieu

que j'en avois horreur, faisant mille sortes d'imprécations

contre les bons Pères Jesuistes, & des habitans de S. Malo:

disant, Qu'il se rendroit plustost forban qu'il ne leur eust

rendu quelque signalé desplaisir, deust il mourir.

miserablement. Je ne me peus tenir de luy dire, Bon Dieu! comme

284/1268 pour un reformé vous jurez, sçachant si bien reprendre les

autres quand ils le font. Il est vray, dit-il, mais je suis

tellement outré de passion & de colère contre ces chiens de

Malouins Espagnols, qui m'ont rendu de grands desplaisirs, &

aussi serois-je content si j'avois frappé ce Jesuiste qui m'a

donné un desmenty devant mon Général.

Ce desplaisir qui luy estoit si sensible n'estoit alors pas

tant pour les Malouins & le Pere Jesuiste comme pour le sujet

des Anglois, desquels il se plaignoit grandement de l'avoir

très-mal traitté, & peu recogneu, contre les promesses qu'ils

luy avoient faites.

Il se plaignoit aussi de l'arrogance insupportable de son

Général, pour un marchand de vin qu'il avoit esté, estant à

Bordeaux & à Coignac, & cogneu ignorant à la mer, qui ne sçait

que c'est que de naviger, n'ayant jamais faict que ces deux

voyages, & veut faire de l'entendu par ses discours pleins de

vanité à ceux qui ne le cognoissent pas bien, il trenche du

Seigneur, il ne sçait que c'est d'entretenir d'honnestes

hommes, il veut que tout luy cede, & ne veut croire aucun

conseil, qu'alors qu'il n'en peut plus, comme il fit dés

l'année passée, en laquelle sans moy il vouloit quitter le

vaisseau de Roquemont, & ne l'eust jamais pris sans l'ordre que

je luy donnay, il le vouloit aborder, mais je ne voulus y

consentir, luy disant. Si nous l'abordons nous sommes perdus ne

vous y frotez pas, je cognois mieux les François en ces choses

que vous, qui n'avez que des gens mal faits en vostre vaisseau,

hors les Canoniers & Officiers: c'est pourquoy il les faut

285/1269 battre à coups de canons, dont nous avons l'advantage, les

contraignant à se rendre, vous conseillant encore une fois que

si jamais vous rencontriez des François sur mer de ne les

aborder, ils sont plus adroits & courageux que les Anglois, qui

remportent à l'abordage. Il creut mon conseil, me remettant

tout l'ordre du combat, en quoy il avoit raison; car il y

estoit peu expérimenté, comme il est encore, & son frère Thomas

Quer, ils prennent des commandemens desquels ils n'en sçavent

pas les charges, il leur faudroit estre encore vingt ans pour

l'apprendre, & avoir esté élevé & nourry jeune garçon pour

sçavoir bien ce qui est necessaire à un Capitaine de mer,

autrement ils feront de lourdes fautes, mettant souvent la

conduitte entre les mains d'un Maistre ou Pilote ignorant qui

sera dans leur vaisseau. Quand il fut arrivé à Londre, il se

vantoit que c'estoit luy qui avoit tout faict, plusieurs

honnestes hommes qui le cognoissoient bien & moy aussi me

disoient, Quer emporte la gloire de ce que vous avez faict: &

de faict ils ont usé envers moy d'ingratitude; Car outre mes

appointements ils me devoient donner recompense, ce qu'ils

n'ont faict: m'ont refusé le commandement de l'un de leurs

vaisseaux pour mon fils, je les avois instalé en ceste affaire

où ils ne cognoissoient rien, & n'y fussent jamais venus sans

moy, ils me traittent mécaniquement en mon vaisseau: & non,

comme j'ay appris, allant à la mer, ils m'ont donné un yvrogne

qui est fol pour mon Lieutenant, pour prendre garde sur mes

actions: Je le veux chasser de mon vaisseau, ou luy feray un

mauvais party, c'est un coquin sans courage, s'il se presente

286/1270 quelque occasion de combatre je le meneray comme il faut, ils

auront encores recours à moy, je le sçay bien, ils n'en sont

pas où ils pensent, tout ainsi que j'ay eu moyen de donner

l'industrie d'instruire cette affaire, je sçay aussi les moyens

de les en faire sortir, & leur apprendre & à d'autres, qu'ils

ne doivent jamais mescontenter une personne comme moy: Il y a

des Flamans assez & d'autres nations, quand un moyen me faudra,

j'en trouveray d'autres, ils ont faict tout à leur plaisir, il

faut patienter, il sçait bien que je ressens un grand

desplaisir, mais il ne fait pas semblant de le cognoistre, il

me fait bon visage, mais il voudroit que je fusse mort, je luy

suis maintenant à grand'charge, j'ay laissé ma patrie, comme

ils ont fait, pour servir un estranger, jamais je n'auray l'âme

bien contente, je seray en horreur à tout le monde, sans

esperance de retourner en la France, l'on a fait mon procez,

ainsi qu'on m'a dit, mais puis que l'on me traitte de toutes

parts comme cela, c'est me mettre au desespoir, & faire plus de

mal que jamais je n'ay fait, ne pouvant que perdre la vie une

fois, mais je la puis bien faire perdre à beaucoup si l'on me

desespere, tous ces discours ne se passoient pas sans jurer.

Je luy donnois courage, en luy disant, Ne vous desesperez

point, il y a des remèdes par tout, horsmis à la mort, il y a

des personnes qui ont fait des choses plus attroces que ce que

vous avez faict, vous avez raison de vous repentir de ce qui

s'est passé, & croy tant de vous, que si aviez à recommencer,

que vous ne le voudriez entreprendre, ains plustost mourir. Il

287/1271 est vray, me disoit-il: Nostre Roy est bon & juste, pardonnant

à plusieurs qui ont grandement offensé sa Majesté. Elle peut,

luy dis-je, vous donner abolition en vous amendant &

recognoissant vos fautes, en le servant fidèlement à l'advenir,

vous serez en consideration tant pour vostre courage, que pour

l'expérience qu'avez acquise en la mer, l'on a affaire d'hommes

du mestier que vous menez, l'on ne vous voudra pas perdre quand

l'on remonstrera à sa Majesté le service que vous luy pouvez

rendre à la navigation: changez vostre volonté, & vous resoudez

de retourner en vostre patrie, pour moy où j'auray moyen de

vous y servir je le feray de bon coeur: Il me dit qu'on luy

avoit escrit de France qu'il auroit la grâce, s'il s'en vouloit

retourner, mais qu'il ne s'y fieroit pas qu'il ne l'eust

seellée, & outre que jamais il ne voudroit se tenir à Dieppe, &

qu'il iroit en autre ville de France, cela seroit très bien

fait, luy dis-je.

Je sçay que la maladie qu'il eust, n'estoit que ce remors de

conscience qui le bourreloit, & vouloit tesmoigner aux Anglois

qu'il avoit un autre desplaisir, se couvrant du mescontentement

qu'il avoit des Malouins, & du Père Jesuiste, & de son fils,

dont il se plaignoit grandement, mais la vérité estoit que cet

homme estoit fort pensif, triste, & mélancolique, de se voir

mesprisé de sa patrie, abhorré du monde, retenu pour un perfide

& traistre François, qui meritoit un chastiment rigoureux (&

tous ceux qui font le semblable, ne peuvent marcher la teste

levée) & monstré au doit d'un chacun, mesme les Anglois

entr'eux l'appelloient traistre, disant, Voyez cestuy là qui a

288/1272 vendu sa patrie, & autres qui l'ont reniée, pour un peu de

mescontentement qu'ils disent avoir eu en France. Il sçavoit

tres-asseurement que ces discours se tenoient, aussi est-ce un

puissant ennemy, que celuy qui a la conscience chargée de si

vilaines, detestables meschantes trahisons: il avoit raison

d'avoir l'âme bourrelée, & mourir de desplaisir, plustost que

survivre, & fut là le sujet de sa mort, & non ce que Quer &

autres disoient, que c'estoit pour n'avoir donné un souflet au

Père Jesuiste qui estoit la mesme sagesse & vertu[775], ayant

bien tesmoigné aux voyages qu'il a fait dans les terres.

[Note 775: La sagesse & vertu mesme.]

Le Général Quer parlant aux Peres Jesuistes, leur dit,

Messieurs vous aviez l'affaire de Canada, pour jouir de ce

qu'avoit le sieur de Caen, lequel avez depossedé. Pardonnez moy

Monsieur, luy dit le Pere(2), ce n'est que la pure intention de

la gloire de Dieu qui nous y a mené, nous exposant à tous

dangers & périls pour cet effect, & la conversion des Sauvages

de ces lieux: ledit Michel pressant dit, Ouy, ouy, convertir

des Sauvages, mais plustost pour convertir des castors, ledit

Père respond assez promptement & sans y songer, Cela est faux,

l'autre leve la main, en luy disant, Sans le respect du Général

je vous donnerois un souflet, de me desmentir, le Pere luy

respond, Vous m'excuserez, je n'entend point vous démentir,

j'en serois bien fasché, c'est un terme de parler que nous

289/1273 avons en nos escoles, quand on propose une question douteuse,

ne tenant point cela pour offencer, c'est pourquoy je vous prie

me pardonner, & croire que je ne l'ay point dit pour vous

donner du desplaisir.

Je laisse à penser si ce sujet estoit capable de le faire

mourir, sans autre plus violent desplaisir, comme j'ay dit cy

dessus: aussi Dieu l'a puny ne luy faisant la grâce de fe

recognoistre à l'heure de la mort, qui a couppé la broche à

tous ses desseins pernicieux & meschans.

Estant mort il y eut plus de resjouissance entre les Anglois

que de regret, neantmoins le Général Quer qui voulut luy

tesmoigner la dernière preuve de son amitié qu'il disoit luy

avoir porté de son vivant, luy fit faire une châsse où il fut

mis, commande à son frère Thomas Quer d'armer quelques 200

hommes, qu'il fait mettre à terre, les met en ordre quatre à

quatre, les maistres des vaisseaux prennent la châsse, & la

mettent dedans une chalouppe, & arrivez sur le bord du rivage,

les officiers des vaisseaux prennent le corps sur leurs

espaules, & sur sa châsse avoient mis une espée nue, devant le

corps marchoit un homme armé de toutes piéces, avec la rondache

& le coustelas, l'autre portoit une demie picque noircie, les

soldats s'ouvrirent en deux, par le milieu desquels passa le

corps avec tous les Capitaines & autres officiers des

vaisseaux, qui l'accompagnoient marchant devant, les soldats

qui le suivent comme est la coustume en telles funérailles, il

fut porté à la fosse, où estant mis dedans l'on rompit la demie

picque en deux, & la mit on dans la fosse, sur laquelle le

290/1274 Ministre fit des prières s'agenouillant & te levant plusieurs

fois, respondant aux Ministres: leurs prières achevées, l'on

couvre le corps de terre, cela fait ils se firent deux

escoupetteries de mousquets, des soldats qui estoient rangez au

tour de la fosse. Après l'on fut tirer le canon de tous les

vaisseaux, jusqu'à quelque 80 à 90 coups: cela fait chacun s'en

retourne en son vaisseau, le pavillon du contre-Admiral estoit

à demy destendu, jusques à ce qu'il y en eust un autre mis en

la place, qui fut un Capitaine Anglois appellé *****[776] le

dueil n'en dura gueres, au contraire jamais ils ne se

resjouirent tant & principalement en son vaisseau où il avoit

quelques barils de vin d'Espagne: le voilà payé de tout ce

qu'il avoit fait.

[Note 776: Le nom est laissé en blanc dans l'édition originale.]

Tout ce que j'ay veu après sa mort est, l'honneur qu'il ne

meritoit pas, ne pouvant esperer, s'il eust vescu, que le

chastiment d'un supplice, si sa Majesté ne luy eust donné sa

grâce.

Durant le jour que nous fusmes à Tadoussac[777], ledit Quer

employa ses hommes à couper quantité de mas de sapins, pour

batteaux & chalouppes, comme du bois de bouleau pour brusler:

ce mesnage estoit tousjours pour payer quelques avaries, & en

avoit plus de besoin ceste année là que l'autre, en laquelle il

prit 19 vaisseaux François & Basques chargez de molue, & outre

ce qu'il traita avec les Sauvages des marchandises qui estoient

aux vaisseaux de la nouvelle societé, où commandoit Roquemont,

291/1275 y ayant aussi quantité de vivres & autres commoditez propres à

une habitation, qu'ils r'apportèrent ceste année à Québec, &

outre la quantité des marchandises de rapport, ils pensoient

faire meilleure traite qu'ils ne firent: ils ne traitèrent que

quelques 5000 castors & quelques 3 à 4 mille qu'ils prirent à

l'habitation, & le vaisseau d'Emery de Caen[778]. Ils n'ont eu

autre chose qui est peu pour pouvoir rembourcer les frais de

leur embarquement, en rendant ce qu'ils ont pris appartenant à

de Caen & à ses associez au fort & à l'habitation de Québec,

suyvant le traité de paix entre les deux couronnes de France &

d'Angleterre [779].

[Note 777: Ce passage donne à entendre que les vaisseaux restèrent tout

le temps mouillés au moulin Baudé, et que l'on se donna la peine d'aller

enterrer Jacques Michel à Tadoussac même.]

[Note 778: D'après les livres de compte de la Compagnie des marchands

anglais, ils n'auraient traité que 4540 castors et 432 peaux d'élans;

ils n'auraient de même trouvé au magasin que 1713 castors. Voici comment

un des associés de la compagnie anglaise concilie cette différence: «Il

faut faire attention, dit-il, que les Anglais ne parlent que des castors

portés au compte de la Compagnie, tandis que les Français comprennent

dans leur calcul toutes les peaux qu'ils avaient lorsque le fort fut

rendu, sans distinction de ce qu'ils cachèrent ou retinrent du

consentement des Anglais.» (Pièces justif. n. XVII.)]

[Note 779: Il fut réglé par le traité de Suse (24 avril 1,629) que

«d'autant qu'il y avoit beaucoup de vaisseaux en mer avec lettres de

marque & pouvoir de combattre les ennemis, qui ne pourroient de si tost

entendre cette paix, ny recevoir ordre de s'abstenir de toute hostilité,

il seroit accordé, que tout ce qui se passeroit l'espace de deux mois

aprés cet accord fait, ne derogeroit ny empescheroit cette paix; ny la

bonne volonté des deux Couronnes; à la charge toutesfois que ce qui

seroit pris dans l'espace de deux mois depuis la signature dudit

Traicté, seroit restitué de part & d'autre.» (Mercure français.)]

Pendant ce temps que nous estions à Tadoussac, ledit Quer ne

voulut permettre que les Catholiques priassent Dieu

publiquement à terre, où il avoit mis tous les François,

horsmis deux qui estoient Huguenots, de l'esquippage dudit

Emery de Caen, qui les faisoient rire pour avoir ceste

prééminence par dessus les autres, moy & quelques autres

passions le temps avec ledit Général à la chasse du gibier, qui

y est en ceste saison abondante, & principalement d'allouettes,

292/1276 pluviers, courlieux, becassines desquels il en fut tué plus de

20000 outre la pesche que les Sauvages faisoient du saulmon &

truites qu'ils nous apportoient en assez bonne quantité, & de

l'éplan que l'on prit en grand nombre avec des filets, &

quelques autres poissons, le tout très-excellent, jusqu'à

nostre partement.

_Partement des Anglais au port de Tadoussac. Général Quer

craint l'arrivée du sieur de Rasilly. Arrivée en Angleterre.

L'Autheur y va treuver monsieur l'Ambassadeur de France. Le Roy

& le conseil d'Angleterre promettent rendre Québec. Arrivée de

l'Autheur à Dieppe. Voyage du Capitaine Daniel. Lettre du

Reverend Père l'Allemand de la compagnie de Jesus. Arrivée de

l'Autheur à Paris._

Oeuvres de Champlain · 第 211 / 415 题