Le Général Quer se delibere d'aller voir Québec dans une
chalouppe qu'il fait esquipper, & emmena Jacques Michel &
quelques autres siens Capitaines de ses vaisseaux, & mon
beau-frère: pendant son absence nous passasmes le temps le
mieux qu'il nous fut possible, attendant son retour. Pour ce
qui estoit des Sauvages les uns monstroient estre resjouis de
ce changement, les autres non, selon la diversité des humeurs
qui croyent souvent que les choses nouvelles apportent plus
grand bien, c'est où maintes fois le monde se trompe: comme ces
peuples pensoient recevoir plus de courtoisie de ces nouveaux
Etrangers que de nous, ils treuverent en peu de temps toutes
autres choses qui ne s'estoient imaginez, nous regrettans.
Le Général fut quelque dix à douze tours à son voyage, à son
retour fut salué de quelques canonades, me disant qu'il estoit
content de ce qu'il avoit veu, que si cela leur demeuroit ils
feroient bien d'autres fruicts que ce qu'on y avoit fait, tant
aux peuplades qu'aux bastiments & commerces de ce qui se
pourroit faire dans le païs, par le travail & induftrie de ceux
que l'on y envoyeroit.
269/1253 Quelques jours après son arrivée il festoya tous ses
Capitaines, pour cet effect il fit dresser une tante à terre
environnée de verdures, sur la fin du disner il me donna à lire
une lettre qui luy avoit esté envoyée de Québec, escrite de
Marsolet truchement, (mescognoissant des biens qu'il avoit
receus des societez Françoises) ou il y avoit escrit ce qui
s'ensuit.
«Monsieur, depuis nostre arrivée[768] à Québec un canau de
Sauvage est descendu des trois rivieres, pour vous donner advis
qu'un conseil s'est tenu de tous les Chefs & principaux du païs
assemblez pour délibérer, sçavoir si Monsieur de Champlain
doit emmener en France les deux petites filles qu'il a, ils ont
resolu que puisque les François ne sont plus demeurans en ces
lieux, de ne les laisser aller, & vous prient les retenir, & ne
leur permettre qu'ils s'en retournent, d'autant que si vous ne
l'empeschez le pays se perdra, & est à craindre qu'il n'arrive
quelque accident de mort aux hommes qui demeurent en ces lieux,
c'est pourquoy que s'il en arrive mal, je me descharge de ce
que je dois, vous en ferez selon vostre volonté: mais si me
croyez comme vostre serviteur, vous ne permettrez qu'elles
passent plus outre, en les r'envoyant icy: c'est tout ce qui
s'est passé depuis vostre partement, j'espère m'en retourner à
Tadoussac pour avoir l'honneur de prendre congé de vous, comme
270/1254 estant, Monsieur, Vostre humble & affectionné serviteur
Marsolet.»
[Note 768: Ces mots donneraient à entendre que Marsolet n'était pas
monté à Québec en même temps que le général.]
Ayant leu ceste lettre, je jugeay aussi tost que le galand
avoit inventé ceste malice pour faire retenir ces filles,
desquelles il vouloit abuser, comme l'on croyoit & autres
mauvais François semblables à luy, l'une de ces filles appellée
Esperance, avoit dit quelque jours auparavant, que Marsolet
estant au vaisseau l'avoit sollicitée de s'en aller avec luy,
luy promettant plusieurs commoditez pour l'attirer, mais que
jamais elle n'y avoit voulu condescendre, mesme qu'elle s'en
estoit plainte à des sauvages qui luy avoient dit, Sçais tu pas
bien qu'il ne vaut rien, & qu'il est en mauvaise réputation
avec tous les Sauvages pour estre un menteur, ne l'escoute
point, tu es bien, Monsieur de Champlain vous ayme comme ses
filles, aussi dirent elles, Nous luy portons de l'affection, ce
que n'estant nous n'aurions desir de le suivre en France, qui
fut le sujet que j'en parlay au Général.
«Monsieur vous me faites faveur, que vostre courtoisie
s'estende à me montrer ceste lettre, que si l'affaire est ainsi
qu'il l'escrit, j'aurois tort de vous faire une demande
inciville, en vous demandant permission d'emmener ces filles
que j'ayme comme si elles estoient miennes, vous me permettrez
que je parle pour ces pauvres innocentes qui m'ont esté données
par les sauvages assemblez en Conseil, sans que je les aye
demandez, mais au contraire comme forcé avec le consentement
271/1255 des filles & des parents, à telle condition que j'en
disposerois à ma volonté, pour les instruire en nostre Foy,
comme si c'estoient mes enfans, ce que j'ay fait depuis deux
ans le tout pour l'amour de Dieu, où j'ay eu un grand soing à
les entretenir de tout ce qui leur estoit neceaire, les
desirant retirer des mains du Diable, où elles retomberont si
faut que les reteniez: je vous supplie que vostre charité soit
elle envers ces pauvres filles de ne les violenter, & souvenez
vous que Dieu ne vous sera point ingrat si vous faites quelque
chose pour luy, il a des recompenses grandes, tant pour le Ciel
que pour la terre.
Au reste je sçay très asseurément que Marsolet a forgé en son
esprit ce qu'il vous mande, n'ayant treuvé autre moyen pour
perdre ces filles, & jouir de sa desordonnée volonté s'il peut.
Je sçay asseurement que les Sauvages estant au Conseil des
trois rivieres, il ne fut parlé aucunement de ces filles, ny de
ce que Marsolet vous a escrit, mesme je sçay que lors qu'estiez
à Québec vous vous informastes si les Sauvages n'estoient point
faschez de ce qu'elles s'en alloient, que Gros Jean de Dieppe
qui s'est donné à vous, truchement des Algommequins, vous dit
au contraire, qu'ils fussent faschez de ce que je les emmenois,
qu'ils en estoient bien contents, que s'il y avoit du danger de
les emmener allant dans le pays comme il alloit, il n'y eut pas
esté pour beaucoup de choses, & Coullart vous dit aussi,
Monsieur nous avons autant d'interest que personne, à cause de
272/1256 ma femme & de mes enfans, que s'il y avoit quelque risque je
vous le dirois librement, au contraire les Sauvages m'ont dit
qu'ils en estoient bien aise, qu'elles estoient bien données,
tout cecy est un tesmoignage suffisant, auquel devez adjouster
Foy, plus qu'à ce que vous mande Marsolet, qui veut abuser de
ces filles, les ayant mesmes sollicitées à s'en aller avec luy,
qu'il leur donneroit des presens: l'ayant ainsi dit aux
Sauvages, vous vous en pouvez informer s'il vous plaist.» Mais
recognoissant que tant plus je luy en parlois, & plus il se
roidissoit, je le laissay là sans parler d'advantage, il se
leve de table tout fasché comme il sembloit, ce qui ne dura
gueres: nous ne laissasmes de passer le temps attendant un jour
plu propre à luy en parler, & rechercher les moyens pour
l'inciter à penser à cela, j'employay à ma supplication ledit
Jacques Michel & Thomas Quer son frère, qui luy en parlèrent,
il demeura obstiné, ce que sçachant ces deux pauvres filles,
furent si tristes & faschées qu'ils en perdoient le boire & le
manger en pleurant amèrement, ce qui me donnoit de la
compassion, en me disant, «Est il possible que ce mauvais
Capitaine nous vueille empescher d'aller en France avec toy,
que nous tenons comme nostre père, & duquel nous avons receu
tant de biens faits, jusqu'à oster ce qui estoit pour ta vie,
durant les necessitez pour nous le donner, & nous entretenir
jusqu'à present d'habits: nous avons un tel desplaisir en
nostre coeur que nous ne le pouvons dire, n'y auroit il point
moyen de nous cacher dans le vaisseau, ou si nous pouvions te
273/1257 suivre avec un canau nous le ferions, te priant de demander
encore une fois à ce mauvais homme qu'il nous laisse aller avec
toy, ou nous mourrons de desplaisir, plustost que de retourner
avec nos Sauvages, & si tu ne peux obtenir que nous allions en
France, au moins faits en sorte que nous demeurions avec la
femme de Coullart, nous la servirons elle & tous ses enfans de
tout nostre pouvoir en ton absence, attendant l'année à venir,
& sçachant de tes nouvelles aussi tost nous prendrons un canau
pour t'aller treuver à Tadoussac,» ainsi me disoient leurs
petits sentiments: Je leur fis faire à chacune un habit de
quelques robes de chambre & manteau que j'avois, pour ne les
envoyer mal accommodées tant elles me faisoient de compassion.
Je faisois ce qu'il m'estoit possible pour sauver ces deux
pauvres ames, je tasche de faire encore un effort, puisqu'il
n'y avoit qu'à contenter les Sauvages par present, quand mesme
il iroit de beaucoup, je fais dire par Thomas Quer à son frère
le Général, qu'il y avoit un moyen de rendre les Sauvages
satisfaits en leur faisant un present, & leur dire que
puisqu'ils avoient donné ces filles qu'ils dénotent tenir leurs
paroles, voyant qu'ils ne le faisoient pas, qu'ils n'auroient
sujet de se fier en eux, de ce qu'il leur pourroient dire, que
neantmoins il leur faisoit un present de la valleur de Mil
livres, en marchandises telles qu'ils voudroient, pour des
castors qui estoient à son bord à moy appartenants, dont il
m'avoit donné sa promesse payable à Londres, que je la mettrois
entre les mains de son frère, & seroit le present tel qu'il
274/1258 voudroit comme venant de sa part, il me promit luy dire, comme
il fit, mais le Général n'y voulut du tout entendre, ce que
sçachant ce fut à moy de prendre patience. Un jour que je le
vis en très bonne humeur, & croyant que je pourrois tenter la
fortune de luy parler encore une fois, ce que je fis: il me
donne quelque esperance sur le retour de Marsolet.
Les vaisseaux revenans de Québec j'appris que ce truchement
venoit, je le faits advertir de ce que je desirois faire pour
contenter les Sauvages, sçachant que c'estoit le moyen, & qu'en
faisant des presents l'on pouvoit emmener ces filles: au
contraire ce malheureux ennemy du progrés de Dieu, faisant voir
sa meschanceté à descouvert, dit que si on en parloit aux
Sauvages qu'ils refuseroient ce present pour cet effect: disant
audit Quer que ces filles avoient esté données de la bonne
volonté, sans esperance autre que de nostre amitié, ainsi eust
esté cognu pour menteur, d'avoir escrit au Général des choses à
quoy ils n'avoient jamais pensé au lieu de pallier ceste
affaire il luy dit[769] que c'estoit mal fait à luy d'empescher
ces filles d'estre baptisées, & avoir cognoissance de Dieu,
qu'il en respondroit devant la justice divine, qu'il print
garde qu'il avoit encore assez de remèdes s'il vouloit
persuader au Général de donner quelque present aux Sauvages
comme j'offrois; que pour ce qui estoit de sa personne je le
recognoistrois en tout ce qu'il me seroit possible, que quelque
jour il pourroit avoir affaire de ses amis, estant en l'estat
où il estoit, que s'il desiroit retourner en France, je le
275/1259 servirois en tout ce qu'il me seroit possible: tout ce qu'il me
dit fut, qu'il ne pouvoit rien faire de cela, que s'il arrivoit
quelque accident aux Anglois par les Sauvages, ils remettroient
toute la faute sur luy, & le voyant ainsi obstiné je le laissay
là.
[Note 769: Je luy dis...]
De là il va treuver le Général, luy remonstrant ce que je luy
avois dit & offert, & ouy dire que je voulois faire des presens
aux Sauvages pour empescher ces filles d'estre retenues, que
d'assembler ces peuples esloignez, il n'y avoit nulle
apparence, & leur offrir des presents il n'estoit point
convenable, d'autant qu'ils croyroient que vous auriez peur de
les irriter, & que cela leur donneroit plus d'asseurance
d'entreprendre sur ses hommes, qu'il failloit qu'il empeschast
que je n'emmenasse ces filles, qu'il luy avoit voué trop de
services pour ne luy dire ce qu'il sçavoit pour le bien du
pays, & à son advantage, qu'il print garde à ce qu'il feroit,
s'en deschargeant, & que s'il arrivoit quelque disgrace pendant
son absence, qu'on ne s'en prist pas à luy, & qu'il valloit
mieux tenir ces peuples en paix, que d'estre en hasard de
tomber en quelques mauvais accidens: Voilà ce qu'il dit avoir
representé au Général, lequel se resolut de retenir ces filles,
& ne me permettre les emmener.
Thomas Quer me dit y avoir fait ce qu'il avoit peu, le voyant
fort esloigné de ce que je pouvois esperer touchant les
presens, à quoy il ne vouloit consentir, Marsolet l'en ayant
desgousté, ce qu'ayant entendu je n'en parlay plus: mais je ne
me peus empescher de parler à Marsolet & luy dire le desplaisir
276/1260 signalé qu'il me faisoit en cette affaire, d'avoir innové des
choses toutes contraires à la vérité, & fait dire aux Sauvages
ce à quoy ils n'avoient jamais pensé, qu'il pouvoit m'obliger
en ceste occasion, comme je pourrois faire pour luy en
d'autres, estant ainsi cause de la perte de ces filles & de
leurs âmes, qu'il en respondroit un jour devant Dieu, qu'il ne
permettroit point que tost ou tard il ne receut le chastiment
qu'il meritoit, n'ayant eu autre dessein que de jouir de l'une
de ces filles, en recherchant les moyens que je ne les
emmenasse, il me dit, Monsieur vous en croirez ce qu'il vous
plaira, je n'ay dit que la vérité, quand je sers un maistre je
luy dois estre fidèle. Vous l'avez fort bien monstré (luy
dis-je) en servant l'ennemy, pour deservir le Roy & ceux qui
vous ont donné le moyen de vous élever en ces lieux depuis
qu'estiez petit garçon[770] jusqu'à present qu'avez grandement
décliné.
[Note 770: Voyez ci-dessus, p. 266.]
Ces pauvres filles voyant qu'il n'y avoit plus de remèdes,
commencèrent à s'attrister & pleurer amèrement, de sorte que
l'une eut la fiévre, & fut long temps qu'elle ne vouloit
manger, appellant Marsolet un chien & un traistre, disant
ainsi, Comme il a veu que nous n'avons pas voulu condescendre à
ces volontez, il nous a donne un tel desplaisir que sans mourir
jamais je n'en receus de semblable.
Un soir comme le général donnoit à souper aux Capitaines des
vaisseaux, Marsolet estant en la chambre, l'une des deux filles
appellée Esperance y vint; qui avoit le coeur fort trisste, &
277/1261 souspiroit, ce qu'entendant je luy demanday ce qu'elle avoit,
sur ce elle appelle sa compagne nommée Charité, disant, j'ay un
tel desplaisir que je n'auray point de repos que se ne
descharge mon coeur envers Marsolet, duquel elle s'approche, &
l'ayant envisagé, luy dist, Il est impossible que je puisse
estre contente que je ne parle à toy: Que veux-tu dire? luy
dist-il, Ce n'est point en secret que je veux parler, tous ceux
qui entendent nostre langue l'entendront assez, & t'en
priseront moins à l'advenir s'ils ont de l'esprit, c'est une
chose assez cogneue de tous les Sauvages que tu es un parfaict
menteur, qui ne dis jamais ce que l'on te dit, mais tu inventes
des mensonges en ton esprit pour te faire croire, & donne à
entendre ce que l'on ne t'a pas dit, pense que tu es mal voulu
des Sauvages il y a long-temps & comme malicieux tu perseveres
en tes menteries, de donner à entendre à ton Capitaine des
choses qui n'ont jamais esté dites par les Sauvages, mais
meschant tu n'avois garde de dire le subject qui t'a meu à
inventer de telles faussetez, c'estoit que je n'ay pas voulu
condescendre à tes salles voluptez, me priant d'aller avec toy,
que je ne manquerois d'aucune chose, tu m'ouvrirois tes coffres
dans lesquels je prendrois ce qui me seroit agréable; ce que je
refusay, tu me voulus faire des attouchemens deshonnestes, je
rejettay tes effronteries, te disant, que si tu m'importunois
davantage je m'en plaindrois: ce que voyant tu me laissas en
repos, me disant que j'estois une opiniastre: asseure toy qu'on
te fera bien ranger à la raison, tu ne seras pas tousjours
278/1262 comme tu es, car je sçay bien que tu retourneras à Québec; je
te dis que je ne t'apprehendois en aucune façon, je desire
aller en France avec Monsieur de Champlain, qui m'a nourrie &
entretenue de toutes commoditez jusques à present, me monstrant
à prier Dieu, & beaucoup de choses vertueuses, que je ne me
voulois point perdre, que tout le païs avoit consenty, & que ma
volonté estoit portée d'aller vivre & mourir en France, & y
apprendre à servir Dieu; mais miserable que tu es, au lieu
d'avoir compassion de deux pauvres filles, tu te monstre en
leur endroit pire qu'un chien, ressouviens toy que bien que ne
ne fois qu'une fille, je procureray ta mort si je puis, en tant
qu'il me sera possible, t'asseurant que si à l'advenir tu
m'approches je te donneray d'un cousteau dans le sein, quand je
devrois mourir aussi-tost: Ah! perfide tu es cause de ma ruine,
te pourray-je bien voir sans plorer, voyant celuy qui a causé
mon malheur, un chien a le naturel meilleur que toy, il fuit
celuy qui luy donne sa vie, mais toy tu destruis ceux qui t'ont
donné la tienne, sans recognoissance de bon naturel envers tes
frères que tu as vendus aux Anglois; Pense-tu que c'estoit bien
faict pour de l'argent vendre ainsi ta nation? tu ne te
contentes pas de cela en nous perdant aussi, & nous empeschant
d'apprendre à adorer le Dieu que tu mescrois qui te fera
mourir, s'il y a de la justice pour les meschans. Sur cela elle
se mit à plorer ne pouvant presque plus parler, Marsolet luy
disant, Tu as bien estudié cette leçon: O meschant, dit elle,
tu m'as donné assez de sujet de t'en dire davantage si mon
coeur te le pouvoit exprimer. Le truchement se retournant à
279/1263 l'autre petite fille appellée Charité, luy dist, Et toy ne me
diras tu rien? Tout ce que je te sçaurois dire, dit-elle, ma
compagne te l'a dit, & moy je te dis davantage, que si je
tenois ton coeur j'en mangerois plus facilement & de meilleur
courage que des viandes qui sont sur cette table. Chacun
estimoit le courage & le discours de ceste fille, qui ne
parloit nullement en Sauvagesse.
Ce Marsolet demeura fort estonné de la vérité des discours
d'une fille de douze ans, mais tout cela ne peust émouvoir ny
attendrir le coeur dudit Général Quer.
Le Capitaine Jacques Michel me dist en secret, qu'au voyage
qu'il avoit fait à Québec[771], il avoit resolu de retenir ces
filles, & pour trouver une excuse légitime dist à Marsolet
qu'il luy escrivist la lettre que j'ay dit cy-dessus, mais
estant en Angleterre, & luy ayant dit, il protesta que cela
estoit faux, & qu'il n'y avoit jamais pensé, que je pouvois
cognoistre son humeur, & qu'il n'estoit point homme à
dissimuler & à chercher des inventions pour les faire demeurer,
que s'il eust eu la volonté il l'eust faict librement, sans
employer personne, & rien autre chose que ce que Marsolet luy
en avoit dit, & [772] l'avoit fait resoudre à les faire
demeurer à Québec.
[Note 771: C'est-à-dire, «au voyage que le général avait fait à Québec,
il avait résolu...»]
[Note 772: Au lieu de cette particule (&), le manuscrit portait
probablement _ne_.]
Voilà la conclusion prise que ces filles demeureroient, je ne
laissay de faire pour elles tout ce que je peux, & les assister
de petites commoditez, leur donnant esperance de nostre retour,
280/1264 qu'elles prinssent courage, & qu'elles fussent tousjours sages
filles, continuant à dire les prières que je leur avois
enseignées: L'une me demanda un chapelet, disant que les
Anglois avoient pris le tien, ce que je fis à l'une, & mon
beau-frère en donna un à l'autre: car il ne falloit rien donner
à l'une que l'autre n'en eust autant pour oster la jalousie qui
estoit entre elles, priant Coulart de les mettre avec sa femme
tant qu'elles y voudroient estre, jusques à ce qu'ils eussent
des vaisseaux François, & qu'il taschast de les conserver, ne
leur donnant aucun subject de les perdre, mais qu'il les
traittast doucement, que c'estoit une grande charité pour Dieu,
qui le recompenseroit: qu'elles luy serviroient en sa maison,
en mille petites choses necessaires, que me faisant ce plaisir,
où j'aurois moyen de le servir, je le ferois de bon coeur;
Asseurez vous, Monsieur, me dist-il, que tant qu'elles auront
la volonté de demeurer avec moy, j'en auray du soin comme si
c'estoit mes enfans, & disant cela en leur presence, elles luy
firent une reverence, & en le remerciant luy dirent, Nous ne
t'abandonnerons point non plus que nostre père en l'absence de
Monsieur de Champlain: ce qui nous donnera de la consolation, &
nous fera patienter, c'est que nous esperons le retour des
rançois, & s'il eust fallu qu'aussi-tost que nous fusmes
arrivez à Québec, & eussions[773] esté vers les Sauvages nous
fussions mortes de desplaisir, & neantmoins nous estions
resolues ma compagne & moy d'y demeurer plustost qu'avec les
Anglois.
[Note 773: Nous eussions...]
281/1265 L'on me dist que le Général Quer estant à Québec,
avoit tancé son frère Louys Quer, de ce qu'il avoit permis de
célébrer la saincte Messe, ce qu'il fit deffendre à tous les
Peres, & que les Peres Jesuites faisant embarquer leurs coffres
pour aller à Tadoussac, il voulut voir ce qui estoit dedans en
la presence de son frère, Louys Quer, commandant au fort &
habitation, comme le reverend Pere Massé leur monstroit ce qui
estoit dedans, ils adviserent quelque chose, qui estoit
enveloppé: Il demanda à le voir, le Pere le developpe, c'estoit
un Calice, que Louys Quer voulut prendre; Le Père luy disant,
Monsieur, ce sont des choses sacrées, ne les profanez pas s'il
vous plaist, il se fasche de ces paroles pour avoir sujet de le
prendre, Quoy? dist-il Ce qu'il en jurant, profaner, nous
n'adjoustons point de foy en vos superstitions, je n'appréhende
pas qu'il me fasse mal, ce disant il le prit, disant: Je fais
cela pour le discours que vous m'avez fait, & aussi pour oster
le subject qui vous fait idolâtrer, comme nous sommes obligez
de rabatre, entant que nous pouvons les superstitions, que si
vous ne m'eussiez usé de ces termes je vous l'aurois laissé.
Quoy que s'en soit, ledit Louys Quer s'estoit tousjours bien
comporté jusques à cette heure, ne luy en desplaise[774]. Ceste
action n'estoit bonne ny valable, c'estoit chercher un maigre
sujet pour prendre ces deux Calices, pour un homme qui veut
vivre en honorable réputation devant les hommes vertueux: cette
282/1266 action ne sera jamais approuvée, & void-on par beaucoup
d'exemples le chastiment que Dieu a envoyé à ceux qui ont
profané les vaisseaux sacrez des Temples.
[Note 774: Ces derniers mots doivent se rattacher à la phrase suivante:
«Ne luy en desplaise, ceste action n'estoit bonne...»]
_Le Général Quer demande à l'Autheur certificat des armes &
munitions du fort & de l'habitation de Québec. Mort malheureuse
de Jacques Michel. Plainte contre le Général Quer._