LE 24 dudit mois[753] nous levasmes les ancres & mismes à la
voile, ce jour fusmes mouiller l'ancre au bord de l'Est
Nordouest de l'isle d'Orléans, le l'endemain mismes sous voile
& le travers de la Malle-baye, 25 lieues de Québec l'on
aperceut un vaisseau du costé du Nort qui mettoit soubs voille,
lequel taschoit d'aller vers l'eau pour gaigner le vent & faire
retraitte s'il pouvoit, il fut trouvé appartenir audit sieur de
Caën, où son cousin[754] Emery commandoit, qui venoit à Québec
pour prendre les castors qui y estoient, & traiter quelque
252/1236 marchandise qu'il avoit, & autres commoditez à luy appartenant,
d'autant que l'Anglois sçavoit qu'il estoit en la riviere,
comme il sera dit cy-aprés.
[Note 753: Le 24 juillet.]
[Note 754: Plus haut, p. 10 et 83, il est appelé son neveu.]
Ledit Thomas commanda d'approcher le plus prés que l'on
pourroit du vaisseau dudit Emery pour le saluer de quelques
canonades[755] qui luy furent aussi tost respondus par autres
coups de meilleure amonition, s'entretirent quelque temps
environ 30 coups, l'un qui fut tiré du vaisseau dudit Emery
emporta la teste d'un des bons mariniers dudit Thomas Quer,
Emery fist quelque bordées pour tascher de gaigner le vent pour
se sauver, mais Thomas desirant en venir aux mains & l'aborder,
Thomas me dist; Monsieur vous sçavez l'ordre de la mer, qui ne
permet à ceux d'un contraire party estre libre sur le Tillac,
c'est pourquoy vous ne treuverez estrange que vous & vos
compagnons descendiez sous le Tillac, où estant fist fermer les
paneaux & les clouer sur nous, faisant mettre ses matelots &
soldats en ordre pour combattre à l'abordage qui fut faite
assez mal à propos, entre le mas de Van[756] & le beau Pré
dudit vaisseau d'Emery, lequel de son costé faisoit son devoir
de se tenir prest pour se deffendre à l'abordage: chacun fait
ce qu'il peut pour vaincre & terracer son ennemy: ce fut alors
qu'on vint aux coups de pierre & balles de canon, & autres
choses qu'ils pouvoient attrapper se jettant d'un bord à
253/1237 l'autre, car les uns ny les autres ne pouvoient entrer dedans
leurs vaisseaux que par le beaupré du vaisseau du dit Thomas
Quer, à cause que le vaisseau (comme j'ay dit) avoit abordé
debout, & une pate de l'ancre de celuy de Thomas Quer s'estoit
attachée & cramponnée au vaisseau d'Emery, ensorte qu'ils ne se
pouvoient desaborder: & un homme armé d'un bord à autre pouvoit
facillement empescher d'entrer: ce pendant que les gens de
Thomas Quer estoient ainsi mal menez, une partie se jetta au
fond du vaisseau que ledit Capitaine faisoit monter à coups de
plat d'espée, mais c'est une mauvaise chose quand la peur
saisit les courages, le Chef mesme ne sçavoit pas bien où il en
estoit, car peu l'accompagnoient au combat, il y eust quelque
rumeur en ce combat dans le vaisseau d'Emery de Caen, qui par
un courage lasche cria assez hautement _Cartier, Cartier_, ce
qui fut entendu par Thomas Quer, qui aussi tost ne voulut
perdre temps, & releva cette parolle, leur promettant toute
courtoisie, autant dit il, qu'au sieur de Champlain que nous
avons icy, & prenez garde de conserver vos vies. Pendant tout
ce combat les deux pataches approchoient qui eussent malmené
ledit Emery, qui ne pouvoit se desaborder, voyant
l'inconvenient qu'il pouvoit encourir, ayant des gens en son
bord qui n'avoient envie de bien faire, il demanda à me voir:
pendant ce temps le combat cessa d'une part & d'autre, & vint
on aussi tost avec une pinse à ouvrir les paneaux, l'on
m'enleve promptement pour aller parler audit Emery de Caen:
254/1238 ledit Thomas Quer qui à son visage & contenance tesmoignoit
n'estre pas bien en seureté de sa personne, & disoit, Asseurez
vous (me dit il) que si l'on tire du vaisseau que vous mourrez,
dites leur qu'ils se rendent, je leur feray pareil traitement
qu'à vostre personne, autrement ils ne peuvent éviter leurs
ruyne, si les deux pataches arrivent plustost que la
composition soit faite: Je luy dis, Monsieur de me faire mourir
en l'estat que je fuis, il vous seroit très facile estant en
vostre puissance, vous n'y auriez pas d'honneur, en dérogeant à
ce que m'avez promis, & vostre frère le Capitaine Louys Quer
aussi, de plus je ne puis commander à ces personnes là, & ne
peux empescher qu'ils ne fassent leur devoir, en se maintenant
& défendant comme gens de bien, vous les devez louer plustost
que les blasmer, vous sçavez qui a un prisonnier l'on luy fait
dire ce que l'on veut, & par consequent ledit Emery ne doit
s'arrester à ce que je luy pourrois persuader: Je vous prie
donc, dit-il, de les asseurer dire aux qu'ils auront toute
sorte de bon traitement s'ils se veulent rendre, ce que je fis,
parlant audit Emery de Caen qui estoit sur le bord de son
vaisseau, lequel demanda de rechef parole dudit Thomas Quer,
qui promet leur faire la mesme composition qu'il m'avoit faite:
Ils mettent les armes bas, les deux pataches arrivent aussi
tost, ausquelles ledit Thomas Quer fait defences d'offencer les
nostres, qui sans doute les eussent ruynez, & sans icelles le
vaisseau Anglois eust esté enlevé: ledit Emery ayant
l'advantage, se rendant maistre du vaisseau Anglois avec le
sien, moy & autres François qui estoyent dedans, les Anglois
255/1239 eussent apporté du renfort, & desmeslant les vaisseaux du
grapin qui y tenoit, l'on eust peu prendre leurs deux pataches.
L'accord fait tant d'un costé que d'autre, Lepinay[757]
Lieutenant dudit Emery de Caen, entra dans le vaisseau, & après
ledit Emery, qui vinrent faire la reverence à Thomas Quer,
ledit de Caen me dit, qu'il venoit pour me secourir, que son
cousin[758] de Caen luy avoit donné lettre pour m'apporter, par
laquelle il mandoit qu'il m'envoyoit des vivres pour trois
mois, attendant plus grand secours du sieur Chevallier de
Rasilly qui devoit arriver en bref, neantmoins il croyoit que
la paix estoit faite entre la France & l'Angleterre.
[Note 755: Ce récit de Champlain, qui était témoin oculaire peut servir
à rectifier la déposition que fit, devant le juge Henry Martin, le
général David Kertk (Pièces justificatives, n. XVIII), Ce dernier était
à Tadoussac pendant que le combat se livrait, vers la Malbaie, entre son
frère Thomas et le sieur Émeric de Caen.]
[Note 756: Mât d'avant ou de misaine.]
[Note 757: Jacques Cognard (ou Couillard), sieur de l'Espinay. (_State
Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI.)]
[Note 758: _Conf_. ci-dessus, p. 10, 83 et 247.]
L'exécution faite, nous nous en allasmes à la rade à Tadoussac
treuver le Général Kertk, où ledit Emery auparavant avoit pensé
aller, perdre[759] par une disgrace qui luy survint le travers
de Tadoussac, comme il sera dit en son lieu, estans arrivez à
la rade du moulin Baudé, où estoient encore les Anglois, ledit
Général nous fit bonne réception, bien aise de ceste prise:
aussi y vismes nous ce bon traistre & rebelle Jacques Michel,
qui avoit conduit les Anglois dés la première & seconde fois:
il estoit Contre-Admiral de cette flotte, composée de cinq
grands vaisseaux de trois à quatre cens tonneaux, tres bien
amunitionnez de canons, poudres, balles, & artifices à feu: à
la vérité, hors les Officiers, le reste n'estoit pas grande
chose, il y avoit en chacun prés de six vingts hommes, aussi
256/1240 j'y vis mon beau-frere Boulé, qui avoit esté pris depuis qu'il
estoit party de Québec, lequel me fit le discours de ce qui se
passa en son voyage depuis son département, qui fut tel qui
s'ensuit.
[Note 759: S'aller perdre.]
Il me dit que partant de Québec avec les incommoditez qu'ils
avoient receues allant à Gaspey, ils rencontrèrent Emery,
estant fort resjouis d'une si heureuse rencontre, il leur donna
de quoy se rafraischir luy ayant dit que son cousin de Caen
l'envoyoit tant pour quérir les castors, qu'autres commoditez
s'il en restoit & apporter au Fort des vivres pour trois mois,
attendant le secours de Monsieur de Rasilly qui estoit prest à
faire voile, quand il partit de la Rochelle, & que sans
l'arrest que Joubert luy fit de la part de la compagnie, il
eust arrivé un mois plustost à Québec, & n'avoit peu faire
autrement pour le mauvais temps qui l'avoit contrarié à la mer,
qui le contraignit relascher à la Rochelle, pour faire quelque
radoub en son vaisseau qui estoit du port de 70 tonneaux:
croyant que la paix esstoit faite entre l'Angleterre & la
France, d'autant qu'il avoit veu quelque lettres entre les
mains de monsieur de la Tuillerie à la Rochelle, où on
l'asseuroit d'icelle, mesme que l'on ne donnoit plus de congé
pour faire la guerre à l'Anglois: joint aussi que le Capitaine
Daniel venoit en la Compagnie du sieur Chevallier de Rasilly,
Joubert devoit venir devant & quelques deux autres barques,
l'une appartenant aux Peres Jesuites, ou estoient les Reverends
PP. Allemand & Noyrot[760], qui venoient pour secourir leurs
257/1241 Peres à Québec, croyant que ces vaisseaux pourroient estre dans
la riviere, s'ils avoient vent favorable, ledit Emery de Caen
demanda s'il ne sçavoit point qu'il y fut entré des vaisseaux
dans la riviere, il luy dit que non, ce qui donna courage audit
Emery, pensant arriver des premiers à Québec, pour emporter
promptement ses peleteries, & traiter quelque peu de
marchandises & vivres qu'il avoit, premier que ledit Daniel &
Joubert arrivassent, il prit les cinq cens castors qui estoient
en la barque qu'il mit en la sienne.
[Note 760: Les PP. Charles Lalemant et Philibert Noirot.]
Après tous ces discours passez, & que je luy eu representé la
necessité en laquelle nous avions esté laissez, il se délibère
de monter au plustost: moy fort resjouy desirant estre des
premiers à vous donner ce bon advis de ce secours si favorable
en une telle necessité, je dis audit Emery qu'il estoit à
propos que j'allasse devant avec la chalouppe, pour afin que
s'il y avoit du calme, au moins qu'il nous donneroit ce
contentement que de nous apporter les nouvelles, que pour cet
effect il luy demanda de changer son esquippage de matelots
pour faire diligence, d'autant que les siens estoient foibles &
débiles, qu'ils ne pourroient nager comme les tiens qui
estoient frais, & aussi donner quelque baril de poudre pour
nous secourir, ce qu'il refusa, disant, qu'il ne desiroit se
defaire de ses hommes ny de sa poudre, leur donnant seulement
un peu de biscuit: que pour la petite barque où il estoit allé,
il l'avoit laissée à gouverner & commander à Desdames, lequel
devoit suivre ledit Emery de Caen: Je partis tout ainsi, avec
258/1242 la chalouppe & mes matelots harassez de necessité & travail: le
desir que nous avions de vous donner des nouvelles, nous
donnoit de tant plus de courage. Au bout de quatre ou cinq
jours après avoir quitté ledit Emery, nous apperceusmes quelque
vaisseau vers l'eau, desirant l'aller recognoistre, pensant que
ce fut celuy dudit Daniel, selon que l'on nous l'avoit
representé, mais comme nous eusmes recogneu que ce n'estoit
point luy, ains un vaisseau Anglois, nous resolusmes de gagner
la terre, pour nous sauver, le vaisseau Anglois (où estoit
ledit Thomas Quer) appercevant que nous faisions retraite nous
tire un coup de canon, & aussi tost esquippe une autre
chalouppe avec double esquippage, pour lasser les nostres qui
faisoient ce qu'ils pouvoient pour se sauver: en ceste occasion
l'esquippage frais dudit Emery eust peu servir, nos matelots
n'en pouvant plus, pour estre foibles & débiles du travail:
nous fusmes attaints par les Anglois qui nous pillèrent &
ravagerent tout ce que nous avions, on nous emmene audit Thomas
Quer qui nous reçoit assez courtoisement, il me mena à son
frère le Général, qui me fait très bonne réception & nous mena
à Tadoussac avec luy, le luy fis entendre comme ledit Emery de
Caen luy avoit[761] dit asseurement que la paix estoit faite,
l'ayant sceu de personnes dignes de foy au partir de la
Rochelle. A il les articles, me dit le général, Non, Ce sont
contes faits à plaisir, il s'informe de l'estat auquel vous
estiez à Québec, je luy en disois bien plus qu'il n'y en avoit
ce qu'ils pouvoient croire, mais quelques matelots pris luy
259/1243 disoient que vous estiez bien mal si n'aviez du secours, les
Sauvages qui croyoient qu'à ce changement tout leur seroit
donné de la part des Anglois, luy dirent le miserable estat
auquel vous estiez réduits. Nous arrivons au moulin Baudé où
ils mouillent l'ancre, & aussi tost ils arment le Flibot & deux
pataches, pour promptement faire monter à Québec, ils avoient
avec eux des hommes Anglois, qui avoient esté l'année
précédente au Cap de Tourmente quand il fut bruslé. Les
Sauvages de Tadoussac s'offrant de les conduire, leur disant,
qu'ils sçavoient mieux le chemin que les François, à la verité
qu'ils ne mentent pas, car il n'y a endroits ny roches qu'ils
ne cognoissent par expérience, que nous n'avons si exacte,
neantmoins ils ne laisserent d'emmener de nos matelots, puisque
la fortune leur avoit esté si favorable, leurs affaires ayant
esté preveues dés l'Angleterre par le Conseil, que ledit
Jacques Michel leur avoit donné, qui ne se pouvant asseurer
avoir en leur puissance des matelots qui estoient en la
chalouppe qui prirent par cas fortuit: mais l'occasion se
presenta de laquelle ils se servirent, pour ayder à conduire
leur Flibot & patache. C'est une disgression que je faits sur
ce que aucuns ne pensent reparer leur faute, quand les choses
ne réussissent à leur souhait, & faut tousjours qu'il y aye un
si, ce qui n'estoit point en ceste affaire: sur ce qu'aucuns
ont dit, que si l'Anglois n'eust pris la chalouppe il n'eust
monté à Québec si promptement qu'ils firent: ce sont contes
faits à plaisir à des personnes qui ne sçavent comme ceste
260/1244 affaire s'est passée, & ne sçavent comment couvrir leur faute,
sinon en blasmant autruy, chose de mauvaise grâce, car ils
avoient emmené le Flibot & les deux pataches, avec les hommes
qui avoient esté audit Cap de Tourmente, comme j'ay dit cy
dessus, à dessein qu'aussi tost arrivez au moulin Baudé de les
faire monter à Québec, craignant que si leur eust fallu monter
des barques à Tadoussac, que pendant ce travail une moyenne
barque eut passé & donné secours à l'habitation, leur dessein
par ce moyen rompu: & quand mesme, comme dit est, qu'ils
n'eurent eu que des Sauvages du païs pour pilotes, qui eussent
aussi bien pilotez comme ils l'avoient fait dés l'année passée
audit Cap de Tourmente, avec la plus grande barque que nous
eussions à Tadoussac.
[Note 761: M'avoit.]
Revenons audit Emery, lequel après que Boullé fut party avec sa
chalouppe, il leve l'ancre & met sous voiles pour gagner Québec
au plustost, sans sçavoir aucunes nouvelles de l'Anglois,
celles que luy dirent lesdits Desdames & Foucher, qui estoient
en la petite barque de Boullé qu'ils avoient veu un canau, où
il y avoit des Sauvages avec de la marchandise Angloise, qu'ils
avoient traitez avec eux, c'est ce que dit ledit Desdames, que
de cet advis ledit Emery n'en fait conte, neantmoins cela luy
devoit faire penser & s'asseurer mieux qu'il ne fit, pour la
consideration de son vaisseau, & ne tomber aux accidens comme
il fit, car estant sur le travers de Leschemin[762] il fut pris
d'un temps de brune que l'on voyoit fort peu, il passa devant
261/1245 les Anglois, qui estoient à la Ralde du moullin Baudé, à la
portée presque du canon, sans estre apperceus d'une part ny
d'autre: pensant doubler la pointe aux allouettes, ils
eschouent sur l'islet rouge[763] comme le travers de Tadoussac
où se voyant pensant estre perdus ils font une piperie pour se
sauver à terre, voicy que la brune s'abaisse où ils virent les
Anglois, font tirer quelques coups de canons, pour leur
demander secours, & les aller sauver du naufrage où ils
pensoient se voir, ledit Jacques Michel dit au Général, envoyez
secourir ce vaisseau qui s'en va perdre, ou pour le moins les
hommes, ils tirent leur canon pour vous en advertir, vous en
aurez bon marché, le Général n'en voulut rien faire, disant, il
les faut laisser, & attendre un peu ils ne nous pourrons fuir,
Ils sont bien despourveus de consideration de venir passer à
nostre veue, ayant vaisseaux devant & derrière eux: sans la
brune il n'eut esté si avant, & ainsi le laissa là, & donna
grande faute audit Quer de n'y envoyer des chalouppes aussi
tost qu'ils ouyrent tirer leur canon, & n'eurent perdu trois de
leurs hommes, comme ils firent depuis en se battant avec ledit
Emery, la marée commençant à monter sous le vaisseau fit que
peu à peu il vint à flotter sans estre que fort peu endommagé,
ils prennent courage & se r'enbarquent, lainent leur piperie,
se mettent vers l'eau, vont mouiller l'ancre au prés du Chafaut
au Basque, deux lieues de Tadoussac, où ils furent quelque
temps: ils virent une chalouppe Angloise qui venoit de Québec,
& alloit treuver le Général pour luy porter nouvelle de la
262/1246 prise du fort, sur laquelle ledit Emery fit tirer un coup de
canon: voulant mouiller l'ancre le pert[764] met à la voile, &
va mouiller proche de la Malle baye, où il vint quelques canaux
de Sauvages qui luy dirent que Québec estoit rendu, ce qu'il ne
voulust croire, & pour ce sujet envoya un canau de Sauvages
avec deux François pour en sçavoir la vérité, (qui n'estoit que
trop vray,) qu'ils eussent à faire le plus de diligence qu'ils
pourroient, ils leur falloit faire vingt lieues, & autant pour
le retour, c'estoit perdre un grand temps, ayant peu éviter la
prise des Anglois. Ces deux hommes promirent faire ce qu'ils
pourroient, l'un appellé le Cocq Charpentier, & l'autre
Froidemouche, qui avoient esté en la barque de Boullé: ces deux
personnages estoient ignorans & mal propres à telles affaires,
veu que les plus discrets n'y sont pas trop bons. Ces deux
advanturiers se mettent en chemin, vont au Cap de Tourmente,
s'amusent à chasser (c'estoit bien le temps) la nuict arrivez à
Québec ils ne voyoient point les vaisseaux Anglois, qui
estoient desja partis pour retourner à Tadoussac, ils
s'approchent des cabanes des sauvages, qui leur dirent que les
Anglois estoient au fort & à l'habitation: les vaisseaux
partis, & qu'ils estoient dedans. Toutes ces nouvelles
suffisoient pour s'en retourner promptement treuver ledit
263/1247 Emery, & quelque diligence qu'ils eussent fait, ils eussent
treuvé le vaisseau pris des Anglois, mais au contraire ils vont
passer contre le fort, entendent les sentinelles de l'ennemy,
ils ne se contentent de se retirer, ils vont à la maison de la
veufve Hébert ou de son gendre, les voyant leur demandent ce
qu'ils estoient venu faire. Nous venons, dirent ils de la part
du sieur Emery voir si l'habitation estoit prise: hélas, leur
dirent ils, que vous estes simples & peu advisez, ne le voyez
vous pas bien, falloit il venir icy pour vous faire prendre,
que dira-on, sçachant par les Sauvages que vous estes venus
icy, & que je ne le dise, il y va de ma vie & de toute la ruyne
de ma famille, il faut que par necessité si je me veux
conserver, je dise que vous estes venus pour voir si le sieur
de Champlain estoit icy, & comme tout alloit: allons treuver le
Capitaine Louis, il est galand homme, il ne vous fera point de
tort, ce qu'ils firent, lequel leur usa de quelques paroles &
menaces fascheuses, les retenans pour les faire travailler.
[Note 762: L'Escoumin, ou les Escoumins.]
[Note 763: L'île Rouge.]
[Note 764: Le texte est ici conforme à celui de l'édition originale. Il
paraît bien évident que l'imprimeur n'a pas compris le manuscrit de
l'auteur. Voici la version qui nous paraît la plus vraisemblable:
«Voulant mouiller l'ancre autre part, met à la voile & va mouiller
proche de la Malle baye.» Le mot autre était peut-être en abréviation
dans la copie. Nous ne croyons pas qu'on puisse trouver à ce passage un
autre sens plus raisonnable. Émeric de Caen était déjà mouillé auprès du
Chafaut au Basque; mais il ne pouvait rester là à la vue de l'ennemi,
surtout après avoir ainsi salué la chaloupe anglaise: il fallait donc
aller mouiller ailleurs.]
Cependant la petite barque où estoit Desdames suivoit ledit
Emery de Caën, mais ils s'arresterent à une petite riviere pour
prendre de l'eau, où ils furent deux jours à cause du mauvais
temps. Sortant de là ils furent jusques au Bic, quinze lieues
de Tadoussac, sçachant au vray par les Sauvages la prise de
Québec, & que ledit de Caen ne pouvoit éviter qu'il ne fust
pris pour s'estre trop hasardé, ils ne furent point incrédules,
ils se délibérèrent de s'en retourner chercher passage le long
des costes, où estant vers Gaspey rencontrèrent Joubert avec sa
264/1248 barque qui nous venoit secourir, mais trop tard, & leur dist,
qu'il avoit esté poursuivy des Anglois proche de Miscou, il
leur dist aussi que le Capitaine Daniel estoit party pour mesme
effect, & une autre barque pour les Peres Jesuites, où estoient
les Reverends Pères l'Alleman & Norot.
Il s'embarque avec ledit Joubert, & s'en retourne en France
sans faire plus grands progrez, sinon que s'aller perdre à la
coste de Bretagne prés Benodet proche de Quinpercorentin, qui
pensant au commencement que ce fussent quelques pirates, furent
détenus jusques à ce qu'ils sceurent la vérité, & là ledit
Joubert despendit plus qu'il n'avoit sauvé de son naufrage.
Voicy un defaut en ce voyage, de ne partir suivant l'ordre qui
avoit esté donné par les sieurs Directeurs de Paris, de partir
de droitte route de Dieppe pour la Nouvelle France. Au lieu de
ce faire, les vaisseaux vont attendre le sieur Chevalier de
Rasilly, & ainsi laisserent perdre la saison, que s'ils fussent
partis au 15 ou à la fin de Mars, & que ledit Capitaine Daniel
partant de bonne heure, comme dit est, il fust arrivé à Québec
le 20 ou à la fin de May pour le plus tard, prés de deux mois
premier que les Anglois, en nous secourant ils eussent jouy des
traites, ce qui ne fut effectué pour le retardement.
Les Directeurs de Bordeaux manquèrent aussi, & empescherent les
pataches de partir si promptement qu'elles eussent peu faire, &
ledit sieur Chevalier de Rasilly n'eust laisse d'aller
combattre les Anglois, que si cela eust esté, l'ennemy eust
265/1249 esté vaincu, & l'habitation recouverte. Mais le traitté de paix
qui se fist entre le Roy de France & le Roy d'Angleterre
empescha d'effectuer la commission qu'il avoit, qui fut changée
pour le voyage de Maroc où il fut, qui ne servit pas beaucoup,
& par ainsi ceste Société receut de grandes pertes en la
despense qu'ils firent encore ceste année, pensant que les
vaisseaux du Roy devoient faire le voyage, sur les nouvelles
certaines que l'on avoit que les Anglois estoient partis de
Londres pour aller prendre Québec. Voylà les effects de ces
voyages, autant malheureux que mal entrepris.
Retournons à ce que nous fismes estant au moulin Baudé, dans
les vaisseaux de Quer, deux ou trois jours après nostre
arrivée, qui fut environ le premier d'Aoust, nous entrasmes
dans le port de Tadoussac, où aussitost le Général fit charger
le Flibot pour faire porter ce qui estoit de commoditez à
Québec, fit monter[765] une barque à Tadoussac de quelques 25
tonneaux qu'il avoit portée en fagots, où je vy Estienne Bruslé
truchement des Hurons, qui s'estoient mis au service de
l'Anglois, & Marsolet, ausquels je fis une remonstrance
touchant leur infidélité, tant envers le Roy qu'à leur patrie,
ils me dirent qu'ils avoient esté pris par force, c'est ce qui
n'est pas croyable, car en ces choses prendre un homme par
force ce seroit plustost esperer deservice qu'une fidélité,
leur disant, Vous dites qu'il vous ont donné à chacun cent
pistoles & quelque pratique, & leur ayant ainsi promis toute
266/1250 fidélité vous demeurez sans religion, mangeant chair Vendredy &
Samedy, vous licentiant en des desbauches & libertinages
desordonnées, souvenez-vous que Dieu vous punira si vous ne
vous amendez, il n'y a parent ny amy qui ne vous dise le mesme,
ce sont ceux qui accourront plustost à faire faire vostre
procez: que si vous sçaviez que ce que vous faites est
desagreable à Dieu & au monde, vous auriez horreur de vous
mesme, encore vous qui avez esté eslevez petits garçons[766] en
ces lieux, vendant maintenant ceux qui vous ont mis le pain à
la main: pensez vous estre prisez de cette nation? non,
asseurez vous, car ils ne s'en servent que pour la necessité,
en veillant tousjours sur vos actions, sçachant que quand un
autre vous offrira plus d'argent qu'ils ne font, vous les
vendriez encore plustost que vostre nation, & ayant
cognoissance du païs ils vous chasseront, car on se sert des
perfides pour un temps, vous perdez vostre honneur, on vous
monstrera au doigt de toutes parts, en quelque lieu que vous
soyez: disant, Voilà ceux qui ont trahy leur Roy & vendu leur
patrie, & vaudroit mieux pour vous mourir que vivre de la façon
au monde, car quelque chose qui arrive vous aurez tousjours un
ver qui vous rongera la conscience, & en suitte plusieurs
267/1251 autres discours à ce sujet: Ils me disoient, Nous sçavons très
bien que si l'on nous tenoit en France qu'on nous pendroit,
nous sommes bien faschez de cela, mais la chose est faite, il
faut boire le calice puisque nous y tommes, & nous resoudre de
jamais ne retourner en France: l'on ne laissera pas de vivre, ô
pauvres excusez, que si on vous attrappe vous qui estes sujets
à voyager, vous courez fortune d'estre pris & chastiez.
[Note 765: C'est-à-dire, assembler les pièces d'une barque qu'il avait
apportée en fagots, ou démontée.]
[Note 766: S'il fallait prendre cette expression à la lettre, Marsolet
et Brûlé seraient venus en Canada dès 1603; puisque, d'après les
Registres de N.-D. de Québec, Marsolet, en 1603, était déjà âgé de seize
ans; et Étienne Brûlé paraît avoir été à peu près du même âge. Mais il
semble qu'il faut tenir compte de l'indignation que soulevait dans
l'esprit de l'auteur la mauvaise conduite de ces deux interprètes;
surtout si l'on se rappelle ce qu'il dit ci-dessus, p. 244-5; qu'ils
étaient venus avec lui il y avait plus de quinze à seize ans,
c'est-à-dire, quelques années avant 1613. En prenant un moyen terme
entre ces deux données, qui ne sont évidemment qu'approximatives, on
peut affirmer avec assez de vraisemblance, que Marsolet et Brûlé étaient
déjà employés, dès l'âge de 18 à 20 ans, dans les voyages de traite et
de découverte à l'époque de la fondation de Québec, c'est-à-dire, vers
1608.]
Je vis Louis le Sauvage[767] que les peres jesuistes avoient
tant pris de peine à instruire, & qui commençoit à ce licentier
en la vie des Anglois, bien qu'il disoit avoir une grande
obligation ausdits Peres de ce qu'il sçavoit, estant en son
coeur bon Catholique, & qu'un jour il esperoit le tesmoigner
aux François si jamais ils revenoient en ces lieux: les Anglois
le r'envoyerent en son païs avec son père qui le vint voir, &
ceux de sa nation qui en furent fort resjouis, ausquels il fit
de grands discours de ce qu'il avoit veu tant en France qu'en
Angleterre, Bruslé truchement fut avec luy aux Hurons.
[Note 767: Louis Amantacha, surnommé de Sainte-Foi, qu'il ne faut pas
confondre avec celui dont il est fait mention ci-dessus, p. 137. Ce
dernier, qui était fils de Choumin, était montagnais, et avait été
instruit par les Pères Récollets; tandis que celui dont parle ici
l'auteur était huron, et avait été, comme le remarque Champlain,
instruit par les Pères Jésuites. Le jeune Amantacha fut envoyé en France
dès 1626. «Voicy un petit Huron, dit le P. Charles Lalemant (Relat.
1626, p. 9), qui s'en va vous voir. Il est passionné de voir la France.
Il nous affectionne grandement, & fait paroistre un grand desir d'estre
instruict. Neantmoins le père & le capitaine veulent le revoir l'an
prochain, nous asseurant que s'il en est content, il le nous donnera
pour quelques années.» Plus tard, en 1633, Amantacha descendit à Québec,
et vint voir les Pères Jésuites. Le P. le Jeune l'invita à penser un peu
à sa conscience; ce qu'il fit de fort bon coeur, et depuis il ne cessa
d'être l'un des meilleurs soutiens des missionnaires. (Relat. des Jés.)]
268/1252 _Voyage de Quer Général Anglois à Québec. Ce qu'il dit au sieur
de Champlain. Mauvais dessein de Marsolet. Response de
l'Autheur au Général Quer. Le Général refuse à l'Autheur
d'emmener en France deux filles Sauvagesses par luy instruites
en la Foy._