Lors que ces nouvelles vinrent j'estois seul au fort, une
partie de mes compagnons estoient allez à la pesche, les autres
chercher des racines, mon serviteur & les deux petites filles
Sauvagesses[734] y estoient aussi: sur les dix heures du matin
une partie se rendit au fort & à l'habitation, mon serviteur
arrivant avec quatre petis sacs de racines, me dit avoir veu
lesdits vaisseaux Anglois à une lieue de nostre habitation,
derrière le Cap de Levy(735): je ne laissay de mettre en ordre
238/1222 si peu que nous avions, pour eviter la surprise tant au fort
qu'à l'habitation, les pères Jesuistes & Recollets accoururent
aussi tost à ces nouvelles pour voir ce que l'on oourroit: je
fis assembler ceux que je jugeay à propos pour sçavoir ce que
nous aurions à faire en ces extremitez: il fut arresté
qu'attendu l'impuissance en laquelle nous estions sans vivres,
poudre[736], ny mesche, & sans secours, il estoit impossible de
nous maintenir, c'est pourquoy qu'il nous falloit chercher une
composition la plus avantageuse que nous pourrions, & attendre
ce que voudroit dire l'Anglois, resolus neantmoins qu'au cas
qu'ils ne nous voulussent faire composition, de faire sentir à
la descente, que voulant nous forcer on leur feroit perdre de
leurs hommes, en nous ostant l'espoir de composition.
[Note 734: Des trois petites filles que les sauvages avaient données à
l'auteur, celle qu'il avait nommée la Foy s'en était retournée parmi
ceux de sa nation. (Sagard, Hist. du Canada, page 1101.)]
[Note 735: La pointe Lévis.]
[Note 736: Il ne restait que trente à quarante livres de poudre, «et
encore très-mauvaise.» (Ci-dessus, p. 231).]
Sur le flot, l'Anglois envoye une chalouppe ayant un drapeau
blanc, signai pour sçavoir s'il auroit asseurance de nous venir
treuver, pour nous sommer, & sçavoir la resolution en laquelle
nous estions, je fis mettre un autre drapeau au fort, leur
asseurant qu'ils pourroient approcher avec toute seureté:
Estant arrivez en nostre habitation, un gentil-homme Anglois
mit pied à terre, lequel me vint treuver, & courtoisement me
donna une lettre de la part des deux frères du Général Guer qui
estoient à Tadoussac avec ses vaisseaux, l'un s'appelloit le
Capitaine Louis qui venoit pour commander au fort, l'autre le
Capitaine Thomas Vice-Admiral de son frère, me mandant ce qui
s'ensuit.
239/1223 _Monsieur en suite de ce que mon frere vous manda l'année
passée que tost ou tard il aurait Québec, n'estant secouru, il
nous à chargé de vous asseurer de son amitié, comme nous vous
faisons de la nostre, & sçachant très bien les necessitez
extrêmes de toutes choses ausquelles vous estes, que vous ayez
à luy remettre le fort & l'habitation entre nos mains, vous
asseurant toutes sortes de courtoisie pour vous & pour les
vostres, comme d'une composition honneste & raisonnable, telle
que vous sçauriez desirer, attendant vostre response nous
demeurons, Monsieur, vos très affectionnez serviteurs Louis &
Thomas Guer. Du bord du Flibot ce 19. de Juillet 1629._
Ceste lettre leue devant le principal Commis & autres des
principaux, il fut resolu de leur faire responce, comme il
s'ensuit.
_Messieurs la verité est que les négligences ou contrarietez
du mauvais temps, & les risques de la mer, ont empesché le
secours que nous espererions en nos souffrances, y nous ont
osté le pouvoir d'empescher vostre dessein, comme avons fait
l'année passée, sans vous donner lieu de faire reussir vos
prétentions, qui ne feront s'il vous plaist maintenant qu'en
effectuant les offres que vous nous faites d'une composition,
laquelle on vous fera sçavoir en peu de temps après nous y
estre resolus ce qu'attendant il vous plaira ne faire approcher
vos vaisseaux à la portée du canon, ny entreprendre de mettre
pied à terre que tout ne soit resolu entre nous, qui sera pour
demain. Ce qu'attendant je demeureray Messieurs vostre
affectionné serviteur, Champlain, ce 19 de Juillet 1629._
Ledit Capitaine Louis Guer renvoya sur le soir sa chalouppe
pour avoir ces articles de la composition, avec asseurance de
nous donner toutes sortes de courtoisies, lesquelles articles
envoyasmes avec le plus d'advantage qu'il nous estoit possible.
240/1224 «_Articles [qui seront] accordez par le sieur Guer commendant
de present aux vaisseaux qui sont proches de Québec, aux sieurs
de Champlain & du Pont, le 19 de Juillet 1629._[737]
[Note 737: Le titre de cette pièce se lit ainsi dans l'original conservé
à Londres (State Paper Office): «_Articles demandées estre accordées par
le Sr Quirc Commandant de present aus vaisseaux qui sont proches de
Quebecq aus Sr de Champlain & dupont le 19 de Juillet 1629._» Dans
l'impression de l'édition originale, les mots _demandées estre_ ayant
été omis ou retranchés, on fut obligé de pousser entre ligne les deux
mots que nous mettons entre crochets dans le texte. Cette correction
cependant n'a pas été faite dans tous les exemplaires.]
Que le sieur Guer nous fera voir la commission du Roy de la
grande Bretagne, en vertu de quoy il se veut saisir de ceste
place, si c'est en effect par une guerre légitime[738] que la
France aye avec l'Angleterre, & s'il a procuration du sieur
Guer son frère Général de la flotte Angloise, pour traiter avec
nous, il la monstrera.
[Note 738: L'original porte: «de guerre légitime.»]
Il nous fera donné un vaisseau pour rapasser en France tous nos
compagnons, & ceux qui ont esté pris par le sieur Général,
allant treuver passage en France, & aussi tous les Religieux,
tant les Peres Jesuistes que Recollets, que deux Sauvagesses
qui m'ont esté données il y a deux ans par les Sauvages,
lesquelles je pourray emmener sans qu'on me les puisse retenir
ny donner empeschement en quelque manière que ce soit.
Que l'on nous permettra sortir avec armes & bagages, & toutes
sortes d'autres commoditez de meubles que chacun peut avoir,
tant Religieux qu'autres, ne permettant qu'il nous soit fait
aucun empeschement en quelque manière & façon que ce soit.
241/1225 Que l'on nous donnera des vivres à suffisance pour nous
repasser en France, en change[739] de peleteries, sans que par
violence ou autre manière que ce soit, on empesche chacun en
particulier d'emporter ce peu qui se treuvera[740] entre les
soldats & compagnons de ces lieux.
[Note 739: L'original porte: «en eschange.»]
[Note 740: Dans l'original, on lit: «sy peu que l'on en a qui est.»]
Que l'on usera envers nous de traitement le plus favorable
qu'il se pourra, sans que l'on fasse aucune violence à qui que
ce soit, tant aux Religieux & autres de nos compagnons, qu'à
ceux qui sont en ces lieux, à ceux qui ont esté pris, entre
lesquels est mon beau-frère Boullé, qui estoit pour commander à
tous ceux de la barque partie d'icy, pour aller treuver passage
pour repasser en France [741].
[Note 741: Cet article, en particulier, paraît avoir été revu et corrigé
par un autre que par Champlain; le voici comme il est dans l'original:
«Que l'on uzera de traittement le plus favorable qui se pourra sans que
l'on face de viollence à qui que ce soit comme religieux & autres de nos
compagnons tant de ceus qui sont en ces lieus que ceus qui ont esté pris
entre lesquels est mon beau frère boullay qui estoit pour commander à
tous ceus qui de la barque qui estoit partie d'ycy pour aller trouver
passage pour repasser en France.]
Le vaisseau où nous devrons passer, nous sera remis trois jours
après nostre arrivée à Tadoussac entre les mains, & d'icy nous
sera donné une barque ou vaisseau[742] pour charger nos
commoditez, pour aller audit Tadoussac prendre possession du
vaisseau que ledit sieur Guer nous donnera, pour repasser en
France prés de cent personnes que nous sommes, tant ceux qui
ont esté pris, comme ceux qui sont de present en ces lieux.
[Note 742: «Nous sera donné barque ou vaisseau.»]
Ce qu'estant accordé & signé d'une part & d'autre par ledit
sieur Guer qui est à Tadoussac Général de l'armée Angloise &
242/1226 son Conseil, nous mettrons le fort, l'habitation, & maisons
entre les mains dudit sieur Guer, ou autre qui aura pouvoir
pour cet effect de luy. Signé, Champlain, & du Pont[743].»
[Note 743: «Lepont» dans l'original.]
Ces choses ainsi resolues furent envoyées aux vaisseaux, où
estoient lesdits Louis & Thomas Guer, qui virent ce que nous
demandions, & après les avoir considerez ils se resolurent d'y
faire response le plustost qu'ils pourroient, ce qu'ils firent
comme il s'ensuit.
«_Articles accorder aux sieurs de Champlain du Pont._
Pour le fait de la Commission de sa Majesté de la grande
Bretagne le Roy mon Maistre, je ne l'ay point icy, mais mon
frere la fera voir quand ils feront à Tadoussac.
J'ay tout pouvoir de traiter avec monsieur de Champlain, comme
je vous le feray voir.
Pour le fait de donner un vaisseau je ne le puis faire, mais
vous vous pouvez asseurer du passage en Angleterre, &
d'Angleterre en France, ce qui vous gardera de retomber entre
les mains des Anglois, auquel danger pourriez tomber.
Et pour le fait des Sauvagesses, je ne le puis accorder pour
raisons que je vous feray sçavoir si j'ay l'honneur de vous
voir, que pour le fait de sortir armes & bagages, & peleteries,
j'accorde que ces messieurs[744] sortiront avec leurs armes,
243/1227 habits & peleteries à eux appartenans, & pour les soldats leurs
habits chacun avec une robe de castor sans autre chose, & pour
le fait des Peres ils se contenteront de leurs robes & livres.
[Note 744: Suivant le témoignage des copistes auxquels nous avons eu
recours, il y a dans l'original: «_que les Mres,_» c'est-à-dire, «que
les Maistres.»]
Ce que nous promettons faire ratifier par mon frère Général
pour la flotte pour sa Majesté de la grande Bretagne, signé L.
Kertk[745], & plus bas Thomas Kertk, & plus bas est escrit.
Les susdits articles[746] accordez avec les sieurs de Champlain
& du Pont[747], tant par les freres Louis & Thomas Kertk[748],
je les accepte & ratifie, & promets qu'ils seront effectuez de
point en point, fait à Tadoussac ce 19 d'Aoust, Stil neuf 1629.
signé David Kertk, avec un paraphe.»
[Note 745: «Louis Kertk» La copie que nous avons de l'original ne porte
point cette signature, mais seulement celle-ci: Tho. Kearke.]
[Note 746: Dans l'original, on lit: «Les suditz six articles.» Et ce qui
fait ici le troisième, y est désigné en deux articles séparés.]
[Note 747: «Dupont gravé,» dans l'original.]
[Note 748: L'original porte «Kearke.»]
Ayant arresté les articles ils nous r'envoyerent la chalouppe,
nous priant de la despescher au plustost, pour sçavoir si nous
accepterions leurs articles, à quoy nous advisasmes, nous
estant assemblez pour resoudre ce que l'on pourroit faire en
ces extremitez, & ne pouvant pas mieux, nous resolusmes de
prendre la composition. Le lendemain 20 dudit mois ils firent
approcher leurs trois vaisseaux, sçavoir le Flibot de prés de
cent tonneaux avec dix canons, & deux pataches du port de
quarante tonneaux, chacune six canons, & quelques cent
cinquante hommes, ayant mouillez l'ancre devant Québec, je fus
treuver le Capitaine Louys, pour sçavoir ce qui l'avoit
244/1228 empesché de ne me permettre d'emmener mes deux petites filles
Sauvagesses que j'avois depuis deux ans, ausquelles j'avois
enseigné tout ce qui estoit de leur créance, & apris à
travailler à l'aiguille, tant en linge qu'en tapisserie, en
quoy elles travaillent fort proprement, estant au reste fort
civilisées & portées d'un desir extresme de venir en France. Je
fis tant avec ledit Capitaine Louis que je le relevay des
doutes qu'il avoit, me permettant les emmener, ce que sçachant
ces filles ils turent fort resjouies.
Je demanday des soldats audit Louis Quer pour empescher que
l'on ne ravageast rien en la Chapelle ny chez les Reverends
Pères Jesuites, Recollets ny la maison de la veufve Heber & son
gendre, ce qu'il fit, comme en quelques autres lieux où il en
estoit de besoin, puis il fait descendre à terre environ 150.
hommes armez, va prendre possession de l'habitation où estant
demanda les clefs au Sous-commis Corneille, & à Olivier qui
traittoit avec les Sauvages comme expérimenté aux langues des
Montagnais & Algommequins, comme de celle des Hurons, comme
fort propre à cela. Il s'acquitta de sa charge en homme de
bien, car ledit du Pont, principal Commis, estoit au lict
malade des gouttes, & ne pouvoit agir. Louys Quer ayant ces
clefs les donne à un François appellé le Baillif natif d'Amiens
qu'il avoit pris pour Commis, s'estant volontairement donné aux
Anglois pour les servir & ayder à nous ruiner, comme perfide à
son Roy & à sa patrie, avec trois autres que j'avois autrefois
mené en nos voyages, il y avoit plus de quinze à seize' ans,
245/1229 entre autres l'un appelle Estienne Bruslé, de Champigny,
truchement des Hurons, le second Nicolas Marsolet de Rouen,
truchement des Montaignais, le troisiesme de Paris, appellé
Pierre Raye, Charon de son mestier, l'un des plus perfides
traistres & meschants qui fust en la bande. Ledit Baillif
estoit venu autrefois en ces lieux avec ledit de Caën, qui
l'avoit fait un de ses Commis, l'ayant chassé pour estre
grandement vicieux. Cestuy-cy entre au magasin, se saisit de
tout ce qui estoit dedans, & de trois mille cinq cens à quatre
mille castors, qui appartenoient au sieur de Caen, comme de
toutes les autres commoditez qui estoient en l'habitation pour
servir à icelle.
Louys Quer s'achemine au fort pour en prendre possession,
voulant desloger de mon logis, jamais il ne le voulut permettre
que je m'en allasse tout à fait hors de Québec, me rendant
toutes les sortes de courtoisies qu'il pouvoit s'imaginer. Je
luy demanday permission de faire célébrer la saincte Messe, ce
qu'il accorda à nos Peres: Je le priay aussi de me donner un
certificat de tout ce qui estoit tant au fort qu'à
l'habitation, ce qu'il m'accorda avec toute sorte d'affection
ainsi qu'il s'ensuit.
«_J'ay Louys Kertk commandant de present au Fort de Québec en
la Nouvelle France pour le Roy de la Grande Bretagne, mon
Seigneur & Maistre, certifie à tous ceux qu'il appartiendra,
que j'ay trouvé tant au Fort qu'à l'habitation ce qui s'ensuit,
4 espoirs de fonte verte & une moyenne avec leurs boettes, 2
breteuls de fer, de 800 livres chacun, 7 pierriers avec leur
boiste double, 45 balles de fer pour les espoirs, & 6 balles
pour lesdits breteuls, 40 livres de pouldre à canon, 30 livres
de meche, 14 mousquets, un mousquet à Croc, 2 grandes
arquebuses à rouet de 6 à 7 pieds, 2 autres à meche de mesme
longueur, 10 hallebardes, 12 piques, 5 à 6 milliers de plomb
50 corcelets sans brasarts, avec leurs bourguinotes, 2 armes de
246/1230 gensdarmes à l'espreuve du pistolet, deux petarts de fonte
verte, une vieille tente de guerre & plusieurs ustancilles de
mesnage & outils des ouvriers qui estoient en cedit lieu de
Québec, ou commandait le sieur de Champlain en l'absence de
Monsieur le Cardinal de Richelieu pour le service du Roy de
France & de Navarre. Faict au Fort de Québec ce 21 de Juillet
1629. signé Louys Kertk[749]._»
[Note 749: On peut comparer à ce certificat de Louis Kertk une pièce qui
a pour titre _Declaration du Sr Champlain soubs serment des armes,
munitions & autres utensiles laissées au fort de Kebeck lors de la
rendition, qui doyvent selon le Traicté estre restituées_ (State Paper
Office, Colonial Papers, vol. VI). Les deux documents sont d'accord pour
le fond; seulement Champlain donne le détail des outils et ustensiles:
«Deux grands pieds fourchus de fonte pesant 80 lbs. une forge de
Mareschal avec les appartenances. Toutes sortes de provisions pour la
Cuisine. Tous Outils pour un Charpentier. Tous outils de fer propres
pour un moulin à vent. Un moulin à bras pour moudre le bled, & une
Cloche de fonte.»]
Ils se saisirent aussi de plusieurs commoditez appartenant aux
Reverends Peres Jesuites & Recollets desquelles choses ne
voulurent donner de mémoire, disant, s'il faut rendre (ce que
je ne croy pas) il ne perdra rien, cela ne vaut pas la peine de
l'escrire ny en faire recherche. Pour les vivres que nous
trouvons il ne s'en gastera ny encre ny papier, dont nous n'en
tommes pas faschez, vous aymant mieux assister des nostres.
Nous vous en remercions bien fort, luy dis-je, il n'y a sinon
que vous les faites payer bien chèrement sans pouvoir avoir
moyen de les disputer.
Le l'endemain[750] il fit planter l'enseigne Angloise sur un
des bastions, fist battre la quesse, assembler ses soldats,
qu'il met en ordre sur les ramparts, faisant tirer le canon des
vaisseaux, & quelques 5 espoirs de fonte qui estoient au fort,
& deux petits breteuls qui estoient à l'habitation, & quelques
247/1231 boites de fer, après il fit jouer toute l'escoupeterie de ses
soldats, le tout en signe de resjouyssance.
[Note 750: Le 22 de juillet, qui était un dimanche. «Le dimanche matin,
dit Sagard, les Anglois poserent les armes d'Angleterre à l'habitation &
au fort avec le plus de solemnité qui leur fut possible, ayans au
préalable osté celles de France.» (Hist. du Canada, p. 997.)]
Le jour suivant il fut à la maison des Peres Jesuites, lesquels
luy monstrerent des livres & tableaux & quelques ornements
d'Eglise, en luy offrant s'il vouloit quelques-uns de ces
livres & tableaux. Il en prit ce qu'il voulut de ceux qui luy
semblerent les plus beaux, comme trois à quatre tableaux, le
Ministre Anglois eut aussi quelques livres qu'il demanda aux
Peres, après veu la maison & tout le desert qui estoit fort
beau, il fut veoir les Pères Recollets, de là s'en retourna à
l'habitation.
La nuict ensuivant ledit Baillif prit audit Sous-Commis
Corneille cent livres en or & argent, avec une tasse d'argent,
quelque bas de soye & autres bagatelles qui estoient dans sa
caisse, ayant esté aussi soubçonné d'avoir pris dans la
Chapelle un Calice d'argent doré valant 100 livres & plus, de
laquelle chose l'on fit plainte audit Louys Quer qui en fit
quelque perquisition, mais nul n'avoua ce sacrilege detestable
devant Dieu & les hommes. Ce Baillif accoustumé à renier &
blasphemer le nom de Dieu à tout propos en disoit assez pour se
rendre innocent: mais comme il est sans foy ny loy, bien qu'il
se dite Catholique comme sont les trois autres, qui ne se
soucioient de manger de la chair ny Vendredy ny Samedy pour
penser favoriser les Anglois, qui au contraire les en
blasmoient, & faisoient plusieurs autres choses licentieuses &
blasmables, je luy remonstrois assez les deffauts & les
reproches qu'un jour il recevroit, desquelles choses il ne se
soucioit pas beaucoup, pour l'esperance qu'il avoit de jamais
248/1232 ne retourner en France. Toutes les meschancetez qu'il pouvoit
faire aux François il leur faisoit: On recevoit toute sorte de
courtoisie des Anglois, mais de ce malheureux tout mal. Je le
laisseray pour ce qu'il vaut, attendant qu'un jour Dieu le
chastie de ses jurements, blasphemes & impietez.
Depuis que les Anglois eurent pris possession de Québec, les
jours me sembloient des mois, ce qui me donna subject de prier
ledit Louys Quer me permettre m'en aller à Tadoussac, où
j'attendrois le depart des vaisseaux, passant mon temps avec le
Général qui y estoit, ce qu'il m'accorda, puis que ma volonté
n'estoit de demeurer davantage. J'accommoday ledit Louys Quer
de quelques commoditez d'emmeublement pour sa chambre qu'il me
demanda: & pour le reste de mes commoditez, je les embarquay
avec ledit Thomas Quer dans le Flibot avec mes deux petites
Sauvagesses. Dupont demeura avec la pluspart de nos compagnons,
comme firent aussi tous les Peres, attendant de s'en retourner
au second voyage.
Lesdits Anglois s'estant ainsi saisis du païs, la veufve Hébert
& son gendre ne pensant pas moins qu'à s'en retourner, se
saisissant de leurs maisons & de leurs terres qui estoient
ensemencées, ayant apparence d'une très belle récolte, comme
aussi les terres desdits Peres, ce qu'ils ne firent, au
contraire luy offrant toute assistance, que s'il vouloit
demeurer en sa maison qu'il le pouvoit faire aussi librement
comme il avoit fait avec les François, luy permettant de faire
249/1233 cueillette de tous ses grains, en disposant comme il adviseroit
bon estre, que pour le surplus de ce qui luy resteroit de ses
grains, qu'il le pourroit traiter avec les sauvages, & l'année
suivante au temps que les vaisseaux retourneroient s'il ne se
treuvoit bien, il seroit en son option de demeurer ou s'en
retourner, luy faisant valloir chaque castor marchand, quatre
livres, qui luy seroient livrés à Londre. Tout cecy luy estoit
grand advantage & plus qu'il ne pouvoit esperer: mais comme
Louis Quer estoit courtois, tenant tousjours du naturel
François, & d'aymer la nation, bien que fils d'un
Escossois[751] qui s'estoit marié à Dieppe, il desiroit obliger
en tant qu'il pouvoit ces familles & autres François à
demeurer, aymant mieux leur conversation & entretien que celle
des Anglois, à laquelle son humeur monstroit répugner.
[Note 751: Gervais Kertk. (State Paper Office, Colonial Papers, vol. VI,
n. 15.--Voir Pièces justificatives, n. XVIII.)]
Ces pauvres familles voyant la condition qu'on leur offroit de
s'en retourner en France, après avoir employé quinze à seize
ans de leur travail, pour tascher à s'oster de l'incommodité &
necessité qu'ils souffriroient sans doute en France, & estans
chargez de femmes & enfans[752], ils se verroient contrains de
250/1234 mandier leur pain, chose à la vérité bien rude & considerable à
ceux qui se mettront en leur place. Ainsi se trouvoient-ils
bien empeschez de ce qu'ils devoient faire, d'autant qu'ils se
voyoient privez de l'exercice de la Religion, n'y ayant plus de
Prestres: ils m'en demanderent mon advis plus par bienseance à
mon opinion, que pour volonté qu'ils eussent à suivre ce que je
leur eusse conseillé, néantmoins jugeant l'avantage que
l'Anglois leur faisoit, & la liberté qu'il leur donnoit de s'en
retourner en France, je pensay leur donner un conseil qui ne
leur eust point esté ruineux, leur remonstrant que la chose la
plus chatouilleuse & de grand poix estoit l'exercice de nostre
Religion, qu'ils ne pouvoyent jamais esperer si les Anglois
estoient tousjours en ces lieux, & par consequent privé de la
Confession & des Saincts Sacrements qui pouvoient mettre leurs
âmes en repos pour un jamais, si ils leur estoient administrez,
ce qu'ils ne pouvoient esperer si les François ne reprenoient
la possession de ces lieux, ce que je me promettois moyennant
la grâce de Dieu, que pour cette année si j'estois en leur
place je ferois la cueillette de mes grains, & en traitter le
251/1235 plus qu'il me seroit possible avec les Sauvages, & les
vaisseaux François revenant prendre possession, leur donner sa
pelleterie & en tirer l'argent qu'il leur avoit promis, & leur
abandonner vos terres, puis vous en revenir en leurs vaisseaux,
car il faut avoir plus de soin de l'âme que du corps, & ayant
de l'argent en France vous pourrez vous tirer hors des
necessitez. Ils me remercièrent du conseil que je leur donnay,
qu'ils le suivroient, esperant néantmoins nous revoir la
prochaine année avec l'aide de Dieu.
[Note 752: Que l'on rapproche ce que dit l'auteur en cet endroit, de ce
qu'il rapporte ci-dessus, p. 174, 202, 204-6; que l'on veuille bien
aussi se rappeler les observations que nous y avons faites sur les
familles auxquelles Champlain fait allusion dans ces différents
passages, et l'on demeurera convaincu qu'il resta à Québec avec les
Anglais beaucoup plus de personnes que ne prétend l'auteur de
_l'Histoire de la Colonie française en Canada_ «Il ne resta, dit-il,
d'autres français à Québec, que la famille de la veuve Hébert et celle
de Couillard son gendre, ainsi que deux individus que les Anglais
ramenèrent en Europe l'année suivante.» (Tome I, p. 249.) Le texte de
Champlain aurait dû suffire à lui seul pour engager l'auteur dont nous
parlons à ne point hasarder un pareil avancé. Ici en particulier, il est
fait mention de _plusieurs_ familles «chargées de femmes et enfants»;
par conséquent, outre celle de Couillard, il y en avait au moins une
autre qui était pareillement chargée d'enfants. Or ce n'était point
celle de Madame Hébert. Donc la famille d'Abraham Martin était du nombre
de celles auxquelles Champlain conseilla de rester avec les Anglais en
attendant mieux. C'est ce que prouvent du reste plusieurs documents,
entre autres les Registres de Notre-Dame de Québec. Mais il y a plus:
outre ces trois familles, qui renfermaient quinze personnes, il y en
avait encore au moins deux autres. D'abord, Pierre Des Portes était à
Québec en 1629, puisque sa femme, Françoise Langlois, fut marraine de
Louis Couillard le 18 mai de cette même année; et il avait avec lui sa
fille Hélène, qu'il maria quelques années plus tard à Guillaume Hébert,
et qui était née à Québec (Traict de mariage de Noël Morin & d'Hél.
Desportes, greffe de Piraube). Enfin, Nicolas Pivert, revenu en 1628 du
cap Tourmente, avec sa femme Marguerite Le Sage et sa petite nièce
(ci-dessus, p. 171, note 3), ne pouvaient pas être retournés en France,
puisqu'il n'était point venu de vaisseaux. Ces cinq familles réunies,
sans compter les domestiques qu'elles pouvaient avoir, faisaient en tout
vingt-et-une personnes. Il resta donc avec les Anglais au moins le quart
de la population française, et encore faut-il remarquer que c'était la
partie stable, et comme le germe fécond des meilleure familles qui se
soient développées en Canada.]
_Combat des François avec les Anglais. L'autheur est pris en
combattant. On le fait parler au sieur Emery. Voyage des
François à Tadoussac. Le beau-frere de l'Autheur luy compte son
voyage. Emery taschoit regaigner Québec._