Le 25 du mois d'Avril[717] Desdames arriva avec la chalouppe de
Gaspey, qui dit n'avoir veu aucuns vaisseaux, ny les Sauvages,
& n'en avoit sceu aucunes nouvelles, sinon que quelques uns qui
venoient du costé d'Acadie, qui dirent y avoir quelques huict
vaisseaux Anglois[718], partie rodant les costes, autres
faisant pesche de poisson: que Juan Chou Capitaine Sauvage des
Canadiens leur avoit fait bonne réception selon leur pouvoir,
s'offrant que si le sieur du Pont vouloit aller en leur païs,
au cas que nos vaisseaux ne vinssent, qu'il ne manqueroit
d'aucune chose de leur chasse, ce faisant faire une petite
maison en quelque endroit.
[Note 717: Cette date est évidemment fautive. Desdames ne pouvait pas
être si tôt de retour de Gaspé; au reste l'auteur nous dit lui-même (p.
202) que la chaloupe ne partit que le 17 mai. Desdames serait-il arrivé
le 25 de mai, c'est-à-dire, au bout de huit jours? Il n'y a guère
d'apparence qu'il eût pu faire un pareil voyage en si peu de temps;
d'ailleurs, l'auteur donne à entendre plus loin (p. 224) que la chaloupe
ne revenait pas assez vite au gré de Du Pont. Elle avait donc dû être un
bon mois à ce voyage. D'un autre côté, elle arriva à Québec un vendredi,
puisque, le surlendemain dimanche, on lut publiquement les commissions
de Champlain et de Pont-Grave (ci-après, p. 227). Il faut donc conclure
que Desdames arriva ou le l5 ou le 22 de juin. Or deux raisons nous font
croire que ce fut plutôt le 15: d'abord la faute typographique
s'explique plus naturellement; ensuite, il paraît évident qu'il s'écoula
plusieurs jours entre l'arrivée de la chaloupe et le départ de Boullé
avec la barque (voir ci-après, p. 228 et suivantes). Desdames arriva
donc de Gaspé vraisemblablement le 15 de juin.]
[Note 718: L'amiral David Kertk, parti de Gravesend le 5 avril 1629
avec six vaisseaux et deux pinasses, avait quitté les côtes d'Angleterre
le 20 du même mois, et il devait être dans les environs de Canceau dans
la première quinzaine de juin; puisqu'il arriva à Gaspé le 25 de ce
mois. (Pièces justificatives, n. V.)]
223/1207
De plus qu'il prendroit 20 de nos compagnons qui partiroient[719]
parmy les siens pour y passer l'hyver ou ils n'auroient aucune
faim, moyennant deux robbes de castors pour chaque homme: Ce
n'estoit pas peu de treuver tant de courtoisie & de retraite
asseurée parmy eux, beaucoup mieux qu'avec nos sauvages: ils
nous apportèrent un baril & demy de sel, sans ce que ceux de la
chalouppe ayderent aux peres religieux, lesquelles choses en ce
temps là ils prisoient plus que de l'or. Il nous confirma comme
les Anglois avoient bruslé tous les vivres qui restoient aux
Pères Jesuistes, qu'ils avoient donné quelques six barils de
farine aux Sauvages moitiée guerre moitiée marchandise: qu'ils
avoient une grande aversion contre les ennemis, notamment
contre les François renégats qui les avoient emmenées: Et tout
ce que nous avons sceu des Sauvages, il nous le confirma
touchant le combat, sçavoir qu'un petit vaisseau François
arrivant sur ceste affaire, ne voulant estre de la partie, se
sauva partie à la rame & à la voile, & cogneut-on que c'estoit
le Reverend Père Norot[720] Jesuiste, qui s'estoit separé depuis
long temps d'avec ledit de Roquemont, s'ils eussent eu quelque
homme de conduitte & hasardeux, ils eussent entré facillement
en la riviere pour venir à Québec nous secourir, ce qui
l'occasionna de s'en retourner en France, n'ayant emmené en
Angleterre que les Capitaines & Principaux, & le petit Sauvage
que l'on remmenoit en son païs: que le général Guer[721] avoit
224/1208 esté dix jours à se r'accommoder à Gaspey, qu'ils n'avoient
bruslé les barques ny chalouppes à l'Isle de Bonaventure, ny
autres lieux comme on nous avoit dit: que l'on avoit donné deux
vaisseaux pour rapasser les François en France, avec partie des
maris, femmes & enfans, qui coururent depuis plusieurs fortunes
& dangers, tant aux costes d'Espagne qu'ailleurs[722], desquels
naufrages ils s'estoient sauvez, fort incommodez de toutes
choses: voilà ce que les effects de ceste guerre causerent au
commencement en la Nouvelle France aux Anglois, ils faisoient
bien d'aller en ces lieux, voyant qu'ils ne pouvoient rien
faire en l'isle de Ré, où tout leur avoit mal succedé.
[Note 719: Qu'il partiroit, ou distribueroit.]
[Note 720: Noirot. (Voir ci-dessus, p. 208.)]
[Note 721: Guer, pour Kertk.]
[Note 722: Voir Sagard, Hist. du Canada, liv. IV, ch. IX, X.]
Entendant de si tristes nouvelles nous voyant comme hors
d'esperance de tout secours, nous jugeasmes qu'il n'estoit plus
temps de temporiser[723], mais bien de remédier de bonne heure à
ce que nous pouvions avoir affaire; nostre petite barque estoit
toute preste, ledit du Pont s'estoit resolu de s'en aller
dedans sans attendre la chalouppe davantage, craignant qu'elle
ne tardast trop, & partant trop tard que malaisément l'on
trouveroit des vaisseaux aux costes pour estre possible partis,
qu'en chemin faisant pour le plus seur, si nos vaisseaux
devoient venir, ils les rencontreroient, ou ladite chalouppe
qu'ils emmeneroient avec eux. Ledit du Pont avoit eu de la
peine à se resoudre à cause de l'incommodité de ses goutes,
mais luy ayant bien remonstré qu'il avoit bien quitté sa maison
225/1209 pour s'embarquer en un meschant petit vaisseau, & de plus qu'il
estoit venu à Gaspey parmy tous les dangers de la guerre aussi
malade qu'il estoit: davantage qu'il s'estoit mis dans une
chalouppe de Gaspey pour venir à Québec avec de si grandes
incommoditez qu'on ne l'auroit creu, si on ne l'avoit veu, que
ce n'estoit pas de mesme en ceste occasion plus pressante,
d'autant que son âge & la réputation qu'il avoit entre les
navigeans de ces costes, estoient cause qu'avec les Capitaines
& maistres des vaisseaux desquels il estoit cogneu, plus
facilement il treuveroit partage, & pourroit plus asseurément
contracter avec lesdits chefs des vaisseaux pour le passage;
pour sa personne il n'alloit pas dans une chalouppe comme il
estoit venu de Gaspey avec de grandes douleurs & incommoditez,
mais en une barque fort gentille & bien accommodée, y ayant sa
chambre où il seroit très-bien, & avec des personnes qui
l'assisteroient, en luy portant toute sorte de respect, pouvant
recouvrir plus de rafraichissement le long des costes,
changeant d'un jour à autre de lieu que non pas à Québec où il
n'y avoit rien: qu'il se trouvoit fort peu de personnes qui
voulussent demeurer à l'habitation sans vivres. Que pour sa
personne seule il falloit empescher quelquesfois quatre hommes
à l'assister & secourir, lesquels ne pourroient demeurer avec
luy, de sorte que force leur seroit de l'abandonner pour aller
chercher leur vie de jour à autre: Que de tenter la fortune de
repasser en France luy seroit chose meilleure que de souffrir
de si grandes necessités, ne pouvant plus rien esperer de
Québec, ayant le peu qu'il y avoit esté conservé pour luy seul,
226/1210 ce que je ne pensois pas qu'il peut faire, il me dist que pour
le voyage qu'il avoit fait de France à Québec, il n'estoit pas
à s'en repentir, mais trop tard, je luy dis, Vous sçaviez aussi
bien que moy la façon comme l'on nous traitte en ces lieux, où
les necessitez ont plus régné que les biens-faits de ceux qui
ont cette affaire, vous n'estes point novice en cela, un autre
se pourroit excuser, mais vous avez trop d'expérience pour
sçavoir & cognoistre ce qui en est: car si à Québec vous aviez
les commoditez approchantes de ce qu'il vous faudroit je vous
conseillerois d'y demeurer. En fin comme j'ay dit cy-dessus, il
se resolut de s'embarquer & laisser le sieur de Marais[724],
fils de sa fille en sa place, & emporter avec luy quelque 1000
castors pour subvenir aux frais de la despence, qui furent
embarquez. Cela resoulu, le lendemain il me dist si j'aurois
agréable qu'il fit lire sa commission que luy avoit donnée le
sieur de Caën, afin qu'un chacun sceust la charge qu'il luy
avoit donnée en ces lieux, craignant que ledit de Caën ne luy
donnast ses gages, lors qu'il luy demanderoit, je luy dis que
cela ne m'importoit pas beaucoup, mais qu'il commençoit bien
tard, parce que ledit de Caën, outre le droict qui luy pouvoit
appartenir, s'attribuoit des honneurs & commandemens qui ne luy
appartenoient pas, anticipant sur les charges de Vice-Roy, luy
monstrant les principaux points. Pour ce qui touchoit le trafic
& commerce de pelleterie il y avoit toute puissance, qu'en cela
227/1211 les articles de sa Majesté nous gouvernoient, à quoy il se
falloit arrester: En outre j'avois bonne commission en forme,
selon la volonté de sa Majesté, & de Monseigneur le Vice-Roy, &
celle dudit sieur de Caën ne pouvoit estre de telle
consideration.
[Note 723: Nouvelle preuve que la chaloupe de Desdames n'était arrivée
ni le 25 de mai, ni encore moins le 25 avril. (Voir ci-dessus, p. 222.)]
[Note 724: Ce jeune Des Marais était le fils du sieur Des Marais dont il
est parlé si souvent dans les relations précédentes. Il était venu avec
son grand-père en 1627. (Voir ci-dessus, p. 141.)]
Le lendemain[725], qui estoit le Dimanche, au sortir de la
saincte Messe je fais assembler tout le peuple, avec la copie
de la commission du sieur du Pont, les articles de sa Majesté &
la commission de Monseigneur le Vice-Roy, auquel véritablement
je fais entendre le pouvoir que pouvoit donner ledit sieur de
Caen à ses commis, differens d'avec celuy que j'avois selon les
articles de sa Majesté, que je fis lire contenant aucuns
poincts de la commission dudit du Pont, & en suitte ma
commission, qui estoit fort ample, disant à tous: Je vous fais
commandement de par le Roy, & Monseigneur le Vice-Roy, que vous
ayez à faire tout ce que vous commandera ledit du Pont, pour ce
qui touche le trafic & commerce des marchandises, suivant les
articles de sa Majesté que je vous ay fait lire, & du reste de
m'obeir en tout & par tout en ce que je commanderay, & où il y
aura de l'interest du Roy & de mondit Seigneur, en me reservant
dix hommes gagez dudit de Caën, suyvant les articles resolus de
toute la societé, desquels ledit de Caen avoit esté porteur, &
me les mit en mains, par l'un desquels estoit porté & enchargé
me donner dix hommes, avec toutes les commoditez necessaires
pour les employer au Fort, ainsi que j'aviserois bon estre.
J'ay creu que ledit sieur de Caen ne s'en ressouvenoit plus,
228/1212 car il n'y avoit pas d'apparence qu'il eust voulu disputer une
chose où luy-mesme avoit signé, & le sieur Dolu, & autres
associez. La chose la plus importante estoit de se fortifier le
mieux que l'on pourroit pour la conservation du païs, qu'à
faute de ce faire c'estoit le laisser en proye à un ennemy qui
peut recognoistre nostre foiblesse, sans que ledit du Pont ny
autres pussent empescher l'effect du commandement que j'ay, sur
peine de desobeissance, & punition corporelle.
[Note 725: Vraisemblablement le 17 juin, qui était un dimanche. (Voir
ci-dessus, note 1 de la page 222.)]
Je voy bien (dist le sieur du Pont) que vous protestez ma
commission de nullité: Ouy en ce qui heurte l'authorité du Roy
& de Monseigneur le Vice-Roy, pour ce qui est de vostre traicté
& commerce, suivant les articles de sa Majesté, à quoy il se
faut tenir, cela se passa ainsi.
La chalouppe (comme j'ay dit cy-dessus) estoit venue de Gaspey,
qui interrompit le dessein dudit du Pont de s'en aller,
d'autant que son intention n'estoit qu'au cas qu'il n'y eust
aucun vaisseau à Gaspey où il peust s'en retourner, de revenir
à Québec sans se mettre en peine de passer plus outre pour
chercher passage & aller en France dans les vaisseaux François,
qui pouvoient estre à l'isle de S. Jean, du Cap Breton,
Canseau, Isles de S. Pierre, Plaisance où autres ports, qui
sont à l'isle de Terre-Neufve, où il y en avoit, & sembloit
qu'il ne voulust aller à Gaspey que pour establir les François
avec les Sauvages & s'en revenir à Québec: les matelots qui ne
229/1213 desiroient plus y retourner craignant de mourir de faim,
avoient volonté de courir le risque & de chercher passage
plustost que de demeurer avec les Sauvages, si ce n'estoit par
force: Ce qui me fit luy demander si c'estoit son intention de
s'embarquer en la barque, s'il avoit dessein de s'en retourner
à Gaspey, il me dit qu'ouy: Alors je luy dis, que pensez-vous
qui vous rameine, regardez ce qu'avez à faire, car les matelots
ne sont pas délibérez de revenir, & ainsi vous vous trouverez
deceu si vous vous attendez à cela, vous voyez que l'on
descharge l'habitation de plus d'hommes que l'on peut, ne
faisant estat que d'y faire demeurer treize à quatorze
personnes, & vous revenant, vous en amènerez une douzaine, ce
seroit pour mourir de faim les uns pour l'amour des autres, il
n'y a pas beaucoup d'apparence: joint que quelques matelots
sont resolus de demeurer avec les Sauvages de par delà, & le
reste d'aller chercher passage à quelque prix que ce soit,
mesme que ne trouvant vaisseaux ils se veulent bazarder de
passer la mer en ceste barque, & si n'avez volonté de passer
plus outre, je vous conseille plustost de demeurer icy: car
aussi bien vostre voyage seroit inutile, estant contraint de
demeurer avec les Sauvages ou courir le hazard avec les
matelots.
Ce qu'entendant il desira plustost demeurer, que de se mettre
au risque, appréhendant la peine qu'il pensoit avoir en ce
voyage pour le mal des goûtes qui le tourmentoient de telle
façon, qu'il estoit plus couché que debout, cela resolu il fit
descharger de la barque 500 castors, de mil qu'il y avoit fait
mettre.
230/1214 Je fis d'amples mémoires de tous les deffauts que je
recognoissois, avec lettres adressantes à sa Majesté, à
Monseigneur le Cardinal, & à Messieurs du Conseil, & aux
Associez, mettant le tout entre les mains de mon beau-frère
Boullay, lequel j'avois bien instruit de tout ce qui estoit
necessaire, luy donnant une commission suivant le pouvoir que
j'avois: & luy commanday de s'en aller avec les matelots
chercher passage à quelque prix que ce fut, luy donnant charge
de laisser à Gaspey avec Juan Chou & ses compagnons Sauvages,
tous ceux qui y voudroient demeurer, & ceux qui le voudroient
suivre qu'il les emmenast avec luy. J'ordonnay à tous ceux qui
devoient s'en retourner, qu'ils allassent dans les bois deux ou
trois tours premier que partir pour chercher des racines pour
leur provision, attendant qu'ils peussent rencontrer la pesche
de molue vers Mantane: Ce qu'ayant fait je les faits tous
assembler, voulant sçavoir la volonté des uns & des autres,
sçavoir ceux qui desiroient demeurer à Gaspey, & ceux qui
vouloient suivre mon beau-frère, il s'en treuva vingt, de
trente qu'ils estoient[726], qui desirerent demeurer à Gaspey,
entr'autres Foucher, Desdames & deux autres Matelots, & le
reste desiroit courir risque.
Ayant mis ordre à tout, mon beau-frère partit avec sa
barque[727] & tout son esquipage, le 26 de Juin, laquelle
n'avoit que des racines, si ce n'estoient aucuns qui par leur
231/1215 mesnage avoient quelque peu de farine de pois. La barque partie
chacun de ceux qui restoient commencèrent à labourer la terre,
& y semer des naveaux, pour nous survenir durant l'hyver: en
attendant la moisson on estoit tous les tours à la recherche
des racines pour vivre, ce qui causoit de grandes fatiques, car
on alloit six à sept lieues les chercher, avec une grande peine
& patience, sans en treuver en suffisance pour nous nourrir.
Les autres faisoient ce qu'ils pouvoient pour prendre du
poisson, & faute de filets, lignes & hains, nous ne pouvions
faire grande chose: la poudre pour la chasse nous estoit si
chère que je desirois mieux pâtir que d'user si peu que nous en
avions qui n'estoit pas plus de 30 à 40 livres, & encore très
mauvaise.
[Note 726: Ils étaient trente en comptant Boullé lui-même. (Pièces
justificatives, n. III.)]
[Note 727: Cette barque, appelée _la Coquine_, était de douze ou quatorze
tonneaux suivant Sagard (Hist. P. 980), ou seulement de sept à huit,
d'après l'auteur lui-même (voir Pièces justificatives, n. II).]
Nous attendions de jour en jour les Hurons, & par mesme moyen
20 François qui estoient allez avec eux pour nous soulager de
nos pois: ceste surcharge me mettoit bien en peine, n'ayant du
tout rien à leur donner s'ils n'apportoient de la farine avec
eux, ou que lesdits Hurons ne les remmenassent, ou bien les
mettre avec les Sauvages au tour de nous, comme ils nous
avoient promis de les prendre, mais comme ils sont d'une humeur
assez variable, cela me donnoit du tourment. Chomina nous dit
qu'il s'en alloit aux trois rivieres avec tous les sauvages,
qui deslogeoient d'auprès de Québec, pour aller au devant des
Hurons traiter des farines s'ils en avoient: pour cet effect il
demanda quelques cousteaux, & promet en traiter fidellement,
nous apportant aussi tost les farines: la creance que nous
232/1216 avions en luy, fit qu'on luy en donna, & une arme de picquier
qu'il demanda à emprunter pour la guerre, de quoy il ne fut
refusé. Son frère Ouagabemat[728] s'offrit d'aller à la coste
des Etechemins, où estoient les Anglois pour y traiter de la
poudre, il demanda qu'on luy donnast un François, lequel
demeuroit à deux journées dans les terres de la coste, ce qui
luy fut accordé, pour tascher de quelque façon que ce fut à
nous maintenir. Pour ce sujet il partit le 8 de Juillet,
laissant la grande riviere, & ayant fait quelque chemin par
celle qui va ausdits Etechemins, ils treuverent si peu d'eau
qu'ils furent contrains de s'en revenir le 11 dudit mois, & par
ainsi ce voyage fut rompu.
Le 15 de Juillet arriva l'homme que j'avois envoyay à la
decouverte des Sauvages appelle Abenaquioit, qui me fit rapport
de tout son voyage suivant le mémoire que je luy avois donné,
le nombre des saults qui falloit passer premier que d'y
arriver, la difficulté des chemins qui se rencontroient en ce
traject de terre, jusqu'à la coste desdits Etechemins, les
peuples & nations qui sont en ces contrées, leurs façons de
vivres, nous asseurant que tous ces peuples vouloient lier une
estroitte amitié avec nous, & prendre de nos hommes avec eux
pour les nourrir durant l'hyver, attendant que nous eussions
secours de nos vaisseaux: qu'en peu de jours il devoit venir un
chef de ces peuples avec quelques Canaux pour confirmer leur
amitié, & mesme nous ayder de leurs bleds d'Inde, estant
233/1217 peuples qui ont de grands villages, & à la campagne de maisons,
ayant nombre de terres défrichées, où ils sement force bleds
d'Inde qui recueillent suffisamment pour leur nourriture, & en
ayder leurs voisins, quand il manque quelque année qui n'est
pas si bonne que d'autre. Il y a de belles campagnes & tort peu
de bois ou ils habitent, la pesche du poisson y est abondante
de Bars, Saumons, Esturgeons & autres poissons en grande
quantité: comme aussi y est très-bonne la chasse des animaux &
du gibier, de sorte que quand les eaues sont un peu grandes
l'on y peut aller en six jours avec diligence: il y a une
riviere[729] qui va tomber en ceste coste des Etechemins, en
laquelle j'ay esté autrefois du temps du sieur du Mont comme
j'allois descouvrir les ports, havres, & rivieres. Ce voyage &
descouverte me donna un grand contentement pour l'esperance du
fruict qu'un jour nous en pourrions retirer durant nostre
necessité, où ces peuples nous pouvoient bien servir. Ce qui
est de remarquable, c'est un lieu où l'on ne craint point
d'ennemis sur le chemin, qui vous puisse empescher d'aller &
venir librement[730].
[Note 728: Sagard l'appelle Neogabinat, et les Relations des Jésuites
Negabamat. Il devint plus tard fervent chrétien, et fut l'un des
premiers qui se fixèrent à Sillery.]
[Note 729: Le Kénébec.]
[Note 730: Voici, suivant nous, le sens de cette phrase: Le pays des
Abenaquis a cela de remarquable et d'avantageux, que l'on n'a point à
craindre, sur le chemin, d'ennemis qui vous puissent empêcher d'aller et
venir librement.]
Le 17 du mois de Juillet arriverent nos hommes des Hurons en
douze Canaux qui n'apportèrent aucunes farines sinon quelques
uns qui en avoient, ne la monstroient à la veue, en attendant
nostre disette, il falloit qu'ils fissent comme nous, &
allassent chercher des racines pour vivre. Je me deliberay les
234/1218 envoyer à l'habitation des Abenaquiois pour vivre de leurs
bleds d'Inde attendant le printemps, n'ayant plus d'esperance
de voir aucuns amis ny ennemis, la saison estant passée selon
les apparances humaines.
Le Reverend Père Brebeuf, selon ce que luy avoit mandé le
Reverend Père Massé Superieur[731], s'en revint des Hurons,
leur laissant une extréme tristesse de son départ, luy disant.
He quoy nous delaisses-tu! il y a trois ans que tu es en ces
lieux pour apprendre nostre langue pour nous enseigner à
cognoistre ton Dieu, l'adorer & servir, estant venu pour ce
sujet, à ce que tu nous as tesmoigné, & maintenant que tu sçais
plus parfaitement nostre langue qu'aucun qui soit jamais venu
en ces lieux, tu nous delaisses & si nous ne cognoissons le
Dieu que tu adores, nous l'appellerons à tesmoin que ce n'est
point nostre faute, mais bien la tienne, de nous laisser de
telle façon; il le leur remonstroit que l'obeissance qu'il
devoit à ses Supérieurs ne luy permettoient pour le present de
demeurer, attendu aussi les affaires qu'il avoit, & qui
estoient grandement importantes, mais qu'il les asseuroit,
moyennant la grâce de Dieu, de les venir treuver & amener ce
qui seroit necessaire pour leur enseigner à cognoistre Dieu, &
le servir, & ainsi se départit. En effect ce bon Père avoit un
don particulier des langues qu'il apprit & comprit en deux ou
trois ans, ce que d'autres ne feroient en vingt: nous fusmes
fort aises de le voir, comme estoient aussi les Peres qui se
235/1219 promettoient qu'il leur apporteroit des farines des Hurons, qui
eust esté fort peu de chose, n'eust esté la valeur de quelque
quatre ou cinq sacs, qui, à ce que l'on me dist, pesoyent
environ chacun 50 livres.
[Note 731: Le P. Ennemond Massé était demeuré supérieur depuis le départ
du P. Charles Lalemant.]
Cette arrivée de Canaux de Sauvages ne nous apporta aucun
bénéfice, car ils n'avoient point de farines à traitter
qu'environ deux sacs, que les Pères Recolets traitterent, & le
sieur du Pont en fit traitter un autre par le Sous-commis: Pour
moy il fut hors de ma puissance d'en pouvoir avoir, ny peu, ny
prou, & ne m'en fut seulement offert une escuellée, tant de
ceux qui en pouvoient avoir, parmy les nostres, que parmy les
autres: toutesfois je prenois patience, ayant tousjours bon
courage, attendant la récolte des pois, & des grains qui se
feroit au desert de la Veufve-Hebert & son gendre, qui avoient
quelque six à sept arpens de terres ensemencées, ne pouvant
avoir recours ailleurs, & peux dire avec verité que j'ay
assisté un chacun de tout ce qui m'estoit possible, ce qui fut
neantmoins fort peu recogneu en mon particulier, & ceux qui
estoient avec moy au fort, & estant les plus mal pourveus de
toutes choses.
Pour ce qui estoit des Reverends Pères Jesuites ils n'avoient
que de la terre défrichée & ensemencée pour eux & serviteur au
nombre de douze ne nous en pouvant ayder comme je croy qu'ils
eussent fort desiré: le lieu où ils sont habituez est très
agreable, estant sur le bord de la riviere S. Charles.
Les Pères Recolets avoient beaucoup plus de terres défrichées &
ensemencées & n'estoient que quatre, promettant que s'ils en
236/1220 avoient plus que ne leur faudroit en 4 à 5 arpens de terre
ensemencez de plusieurs sortes de grains, légumes, racines &
herbes potagères qu'ils nous en donneroient. L'année précédente
chacun avoit il bien conservé ce qu'il avoit qu'il s'estoit
fait fort peu de liberalitez, sinon à quelques particuliers de
ceux qui estoient logez à l'habitation, & celle comme dit est,
des Pères Jesuites qui nous assisterent de quelques naveaux
selon leur puissance.
Comme les Hurons se délibèrent de s'en retourner avec si peu de
marchandises qu'ils avoient apportées, pensant treuver dequoy
traitter, nouvelles nous vindrent de l'arrivée des Anglois par
un sauvage appellé la Nasse[732], qui avoit sa maison proche
des Pères Jesuites, lequel donnoit esperance & toute sa famille
de se faire instruire en nostre foy, & mesmes les Pères luy
avoient donné de leur terre défrichée pour le gaigner à eux, ce
fut luy qui nous donna cet advis, ce qui m'estonna grandement,
pource qu'alors je n'attendois ny François ny Anglois qui
eussent entrepris ce voyage bien hazardeusement pour estre venu
tard, d'autant que si en France ils eussent fait équiper de
bonne heure comme en Mars, la moindre barque estoit suffisante
de nous secourir & nous oster du danger d'estre pris, apportant
farines, poudre, mousquets, avec un peu de mèche: l'ennemy
jugeant bien qu'il n'y avoit rien à faire pour eux sinon
traitter quelque pelleterie à Tadoussac, & ne pouvant rien
faire, à ce que j'ay sceu depuis, s'ils eussent esté contraints
237/1221 de retourner sans rien faire de porter tout ce qu'ils avoient
au Cap Breton, où ils avoient une habitation d'un
Escossois[733] qui estoit de la compagnie du Chevallier
Alexandre en Angleterre & roder les costes comme ils avoient
fait l'année précédente, pour prendre des vaisseaux qui
ayderoient à payer les frais de leur embarquement.
[Note 732: Son nom sauvage était _Manitougatche_. Il demeura fidèlement
attaché aux Français, et fut baptisé quelques années plus tard. (Relat.
des Jésuites.)]
[Note 733: Probablement le _millor Escossois_ dont il est parlé ci-après
dans la relation du capitaine Daniel. (_Conf_., State Paper Office,
Colonial Papers, vol. V, 46, 47.)]
_Le sieur de Champlain ayant eu advis de l'arrivée des Anglais,
donne ordre de n'estre surpris, se resould à composer avec eux.
Lettre qu'un Gentilhomme Anglais luy apporte, & sa response.
Articles de leur composition. Infidelles François prennent des
commodités de l'habitation. Anglais s'emparent de Québec._