CHAPITRE PREMIER.

Le 20 de May vingt Sauvages forts & robustes venant de

Tadoussac pour aller à la guerre aux Yrocois, nous dirent le

combat qui avoit esté fait entre les Anglois & les

208/1192 François[714], qu'il y avoit eu des nommes tuez, que le sieur

de Roquemont avoit esté blessé au pied: que les François

avoient esté pris & emmenez à Gaspey, qui depuis les avoient

mis tous dans un vaisseau pour s'en retourner en France &

retindrent tous les Chefs en leurs vaisseaux & quelques

compagnons, ils bruslent une cache de bleds qui estoient aux

Pères Jesuites à Gaspey, cela fait s'estoient mis sous un

voile[715] pour s'en aller en Angleterre: ils nous dirent aussi

que quelques jours après le partement des Anglois vint un

vaisseau qui s'estoit sauvé durant le combat auquel ils

demandèrent une chalouppe pour nous venir advertir qu'ils

avoient des vivres assez, mais qu'ils ne leur voulurent donner:

Ils ne me peurent dire le nom du Capitaine qui commandoit

dedans, ne me pouvant imaginer pour quel suject ils estoient

retournez audit Gaspey, où il pouvoit rencontrer quelques

vaisseaux de l'ennemy.

[Note 714: Le combat avait eu lieu dès le 18 juillet 1628, dix jours

seulement après la sommation de Québec. La nouvelle compagnie, dite des

Cent-Associés, avait expédié de Dieppe quatre vaisseaux bien fournis de

provisions de bouche et de munitions sous la conduite du sieur de

Roquemont. Arrivé à Gaspé, il fut informé par les sauvages qu'il y avait

à Tadoussac quatre ou cinq grands vaisseaux anglais, qui s'étaient déjà

saisis de quelques navires le long des côtes. On dépêcha à Québec le

sieur Desdames (ci-dessus, p. 180), auquel on donna pour rendez-vous

l'île Saint-Barnabé. La flotte commença à remonter le fleuve avec

précaution, lorsqu'on rencontra les vaisseaux ennemis. Le sieur de

Roquemont, voyant que la partie n'était pas égale, crut plus prudent de

prendre la fuite. Les Anglais le poursuivirent jusqu'au lendemain vers

les trois heures de l'après-midi. Le combat dura quatorze ou quinze

heures, suivant Sagard, et il fut tiré de part et d'autre plus de douze

cents volées de canon. Les Français tirèrent jusqu'au plomb de leurs

lignes; mais à la fin l'amiral, criblé de boulets et sérieusement

endommagé par deux bordées tirées à fleur d'eau, se vit contraint de

parlementer, et demanda composition. Les conditions furent: Qu'il ne

serait fait aucun déplaisir aux religieux; que l'honneur des femmes et

des filles serait conservé, et que l'on donnerait passage à tous ceux

qui devraient retourner en France, Malgré l'acharnement du combat, il

n'y eut que deux français de tués, et quelques autres de blessés.

(Sagard, Hist. du Canada, p. 945, 949 et suiv.)]

[Note 715: «S'estoient mis sous voile.»]

N'ayant encores nouvelles de nos vaisseaux, j'envoyay un Canau

pour aller à la chasse aux loups marins vers les isles du Cap

de Tourmente, afin d'avoir de l'huile d'iceux pour mesler parmy

209/1193 le bray que nous avions amassé pour brayer nostre 1620 barque.

Le 30 du mois partie de nos guerriers revindrent de[716] sans

avoir faict aucune exécution, nous apportant nouvelles qu'ils

avoient rencontré 2. Canaux des Algommequins, avec un

prisonnier Yrocois, qu'ils emmenoient en son païs pour faire la

paix, emportant avec eux des presens pour leur donner; que

lesdits Yrocois l'Automne passée avoient tué un Algommequin, &

pris quelques femmes & enfans qu'ils avoient remené depuis peu

ausdits Algommequins, ce qui les avoit occasionnez d'envoyer

ces deux Canaux avec ce prisonnier, Se que la nation des

Mahigan-Aticois desiroit traitter de paix avec lesdits Yrocois,

ayant sceu aussi par quelques Sauvages que des vaisseaux

estrangers estoient arrivez aux costes où estoient les Flamens

qui desiroient faire une paix generalle de leur costé avec les

nations qui avoient guerre entr'eux.

[Note 716: Le mot manque dans l'original. Ces guerriers, qui

vraisemblablement faisaient partie des vingt mentionnés plus haut,

revenaient sans doute des Trois-Rivières, comme les autres qui

rrivèrent une semaine après, le 6 de juin (ci-dessous).]

Le sixiesme de Juin arriverent le reste des guerriers des trois

rivieres, qui furent proche du premier village des ennemis, ne

voyant & ne pouvant faire plus d'effect que de tuer quelques

femmes qui faisoient leurs bleds, ils en tuèrent sept & un

homme, en apportant leurs testes, & faisant une prompte

retraitte, ils donnèrent l'alarme au village, qui du

commencement pensoient qu'ils fussent en plus grand nombre

qu'ils-n'estoient pour les venir surprendre.

210/1194 L'unziesme dudit mois le Canau que j'avois envoyé à Tadoussac

revint sans avoir aucunes nouvelles de nos vaisseaux, ce qui

nous faisoit penser au suject de ce retardement: car nos pois

estans faillis, quelque mesnage que l'eusse peu apporter, &

nous voyant si necessiteux & desnuez de tout, nous pensasmes à

ce que nous aurions à faire du prisonnier soubçonné d'avoir

meurdry nos hommes, n'ayant plus rien pour luy donner à cause

que nos vaisseaux n'estoient encore venus, & les attendions de

jour autre avec l'assemblée des Sauvages, pour parler à eux, &

puis faire la justice de ce Sauvage. Mais comme nous prevoyons

que la mer n'estoit si libre que nos vaisseaux ne fussent pris

ou perdus pour une seconde fois: je fis que l'on retarda le

jugement de nostre prisonnier & que venant aux preuves

manifestes & le trouvant coulpable il ne falloit point

temporiser, mais l'exécuter sur l'heure, si on en venoit là, ce

qui estoit trop vray, selon qu'un Sauvage appellé Choumina nous

avoit dit, vray & fidelle amy aux François, aussi en avions

nous eu quelque tesmoignage. D'ailleurs nous considerions que

si l'on venoit à l'exécution estant en la necessité, que cela

pour lors nous eust apporté quelque dommage, car comme ces

peuples n'ont aucune forme de justice, ils eussent cherché

moyen en nos malheurs de nous faire du pis qu'ils eussent peu,

& ne nous en pouvant passer, il fallut songer comme l'on le

livreroit. Ledit Erouachy me vint treuver, me priant que puis

que les vaisseaux n'estoient point venus, & que nous n'avions

aucunes commoditez pour vivre que nous eussions à delivrer le

211/1195 prisonnier si long-temps détenu, qui s'en alloit mourant de

jour en autre: je luy dis que si nous le relaschions que ce ne

seroit point à cause de la necessité de vivres, car bien que

nos pois manquassent, nous allions chercher des racines dequoy

il se fust aussi bien, voire mieux passé que nous, luy qui

estoit accoustumé d'avoir de telles necessitez: De plus, que si

nous eussions voulu luy faire perdre la vie depuis un an qu'il

estoit détenu, que nous l'aurions peu faire, mais que nous ne

faisions aucune chose sans bonne & juste information. Il dist

qu'il le recognoissoit bien, que toutesfois si on le vouloit

delivrer qu'il en respondroit, & s'obligeroit de le

representer, estant guery d'un mal de jambe dont il estoit

entrepris, & de mal d'estomach, que si on n'y apportoit un

prompt remède il mourroit en bref: le luy dis que j'y

adviserois dans dix jours, qui estoit pour dilayer, attendant

tousjours nos vaisseaux.

J'advisay que s'il estoit question qu'il sortist, que ce seroit

à mon grand regret, & d'ailleurs qu'en le delivrant cela nous

pourroit en quelque façon estre profitable, & que toutesfois &

quantes que nous le desirerions avoir nous le pourrions

reprendre, s'il n'abandonnoit tout le païs.

Or comme j'ay dit cy-dessus, entre tous les Sauvages nous

n'avions pas cogneu un plus fidelle amy & secourable que

Chomina, qui nous advertissoit de toutes les menées qui se

passoient parmy les Sauvages, aussi je l'entretenois fort bien

le cognoissant vrayement loyal, il estoit, comme j'ay dit

cy-dessus, l'accusateur & dénonciateur de nostre meurtrier,

212/1196 soubçonné par ses camarades qui luy portoient envie, mais il y

en avoit qui le favorisoient, & principalement Erouachy, qui le

portoit fort parmy eux.

Je mande Chomina qu'il me vint trouver au Fort, & après luy

avoir longuement discouru sur ce subject de la bonne volonté

qu'il avoit tousjours eue envers les François, qu'il eust à la

continuer, en luy promettant de l'eslire Capitaine à l'arrivée

de nos vaisseaux: que tous les chefs feroient estat de sa

personne, qu'on le tiendroit comme François parmy nous, qu'il

recevroit des gratifications & de beaux presens à l'advenir,

luy donnant crédit & honneur entre tous ceux de sa nation,

comme aussi de le faire manger à nostre table, honneur que je

ne faisois qu'aux Capitaines d'entr'eux, & que pour accroistre

son crédit, qu'aucun conseil ny affaire ne se passeroit parmy

eux qu'il n'y fust appellé, tenant le premier rang en sa

nation: & pour davantage le mettre en réputation & le mettre du

tout hors de soupçon de ce qu'on l'accusoit qu'il estoit l'un

des tesmoins de nostre meurtrier, qu'il luy vouloit du mal, le

menaçant que s'il sortoit une fois de nos mains qu'il se

vangeroit de luy. Pour rabatre toutes ces mauvaises volontez,

il falloit qu'il creust mon conseil, que s'il avoit bien faict

par le passé, il falloit qu'il fist encore mieux à l'advenir:

ce qu'il promit faire avec grande demonstration d'allegresse,

disant que je m'asseurasse qu'il ne se passeroit rien entre les

Sauvages au desadvantage des François qu'il ne nous en donnast

advis, qu'il sçavoit bien que la pluspart n'avoient le coeur

213/1197 bon, & qu'Erouachy (duquel nous pensions faire estat) estoit un

homme cauteleux, fin & menteur, nous donnant de bons discours,

accordant facilement ce qu'on luy proposoit, & neantmoins en

arrière il faisoit tout le contraire, pariant autrement, que

pour luy il n'avoit rien tant en haine que ces coeurs doubles,

mais qu'il falloit quelquesfois faire semblant d'adjouster foy

en ces discours, & ne faire neantmoins que ce que l'on jugeroit

devoir estre fait par apparence. Il dit qu'il aime grandement

les François, c'est le moins qu'il peut dire, les effects le

feront assez cognoistre. Alors il me dist, le temps & la saison

approchera pour ceux qui auront bon coeur envers toy & tes

compagnons, si vos vaisseaux ne viennent, tu es asseuré de moy

& de mon frere, lesquels ne feront que ce que tu voudras pour

t'assister en ce que tu pourrois avoir affaire de nous, je

tascheray encore d'attirer avec moy quelques Sauvages de crédit

poussez de mesme volonté, il y en a que j'ay commencé à y

disposer, cela fait je ne doute plus rien contre mes envieux,

desquels je ne me soucie pas beaucoup: ils demeureront tels

avec desplaisir, & moy contant de vostre amitié, en vous

servant de tout mon coeur. Voila bien dit (luy dis-je) nous

sommes délibérez de mettre le prisonnier dehors pour ton

respect, & te faire entrer en crédit: par ce moyen tu diras

audit Erouachy que tu m'as prié pour le prisonnier afin de le

mettre hors, que je t'ay donné bonne esperance, qu'en peu de

jours cela se pourra faire, voyant ce qu'il dira & tous les

autres Sauvages, que je m'asseure qu'ils le trouveront bon,

jugeant bien que si c'estoit toy qui eust accusé le meurtrier

214/1198 que tu ne poursuivrois pas sa delivrance, mais plustost sa

mort, & leur dire à tous les considerations que nous voulons,

en cas qu'il sorte.

Le premier article, Que le prisonnier laisseroit son petit fils

chez le Père Joseph Caron Recolet, qu'il nourrissoit, & seroit

comme pour ostage & asseurance que le cas arrivant que les

François (qui estoient allez aux Hurons) vinssent, & qu'ils n'y

peussent retourner ny aller à la nation des Abenaquioicts, où

j'avois envoyé descouvrir, les despartir entr'eux jusques à 25

attendant nos vaisseaux.

2. Que si lesdits Abenaquioicts avoient desir de nous donner de

leurs bleds d'Inde ou traitter: qu'ils nous fourniroient de 8

Canaux avec quelques Sauvages & des François que nous y

envoyerions pour traitter dudit bled d'Inde.

3. Que luy & ledit Erouachy nous respondroient que le

prisonnier ne feroit aucun mal à qui que ce fust estant delivré

& guary.

4. Que le temps venu de la pesche des anguilles ils nous en

feroient fournir raisonnablement par leurs compagnons en

payant.

5. Que je desirois qu'il fust recogneu pour Capitaine entre les

Sauvages, attendant que nos vaisseaux fussent venus pour en

faire les cérémonies & le faire recevoir, & qu'il auroit pour

adjoint & pour son conseil après luy Erouachy, Bastisquan chef

des trois rivieres, & le Borgne, qui estoit un bon Sauvage &

homme d'esprit, avec un autre de nostre cognoissance, pour

resoudre & délibérer des affaires entre-eux.

215/1199 6. Que ledit Erouachy tiendra sa promesse, que s'il void

celuy qu'il dit qui avoit tué nos hommes, qu'il s'en saisira ou

nous le monstrera, s'il vient en ces lieux, pour en faire

justice.

Voila les conditions que tu leur diras que je desire,

ausquelles je ne voy point de difficulté, & ayant resoult

ensemblement, vous me viendrez revoir pour sçavoir ce que l'on

fera sur cette affaire, & s'ils seront delibérez d'accorder ce

que je te propose. Il me promit d'accomplir le tout, en leur

remonstrant combien nous les surpassions en bonté, police, &

justice, & comme nous nous comportions en choses criminelles, &

ne leur ressemblions, veu qu'aussitost qu'un de leurs hommes

avoit esté tué, sans consideration aucune, ils alloient faire

mourir le premier de la nation qu'ils rencontroient, fust-ce sa

femme ou son enfant: mais parmy nous, au contraire la justice

ne s'exerçoit que contre celuy qui avoit tué, & ne le sçachant

que par soubçon nous usions de grande patience attendant le

temps que nostre Dieu, juste juge (qui ne souffre que les

meschans prosperent en leur mal) permet à la fin qu'ils soient

descouverts par des tesmoignages bien approuvez &

irréprochables, premier que les faire mourir, ou delivrer s'ils

n'estoient coulpables, ce que nous faisions avec honneur &

louange, & à la honte & infamie de ceux qui l'auroient

meschamment accusé, devant souffrir le mesme supplice que le

criminel, que nous avions détenu ce prisonnier, & pour le 14

mois, sans luy faire aucun mal que de l'avoir retenu tant de

temps, sur ce qu'il m'avoit dit & ouy dire à Martin, Sauvage

defunct, & pour le bruict commun qui estoit entre tous les

216/1200 Sauvages, qu'il n'estoit pas prisonnier sans sujet, joint le

discours que la femme dudit prisonnier avoit fait, & autres

tesmoignages de nos gens, mais qu'à l'advenir il falloit se

comporter plus sagement en nostre endroit: qu'ils prinsent

courage de nous assister en tout ce que nous leur proposions,

vivant en paix les vus avec les autres, qu'ils n'avoient point

de suject de se plaindre, ne leur ayant jamais m'esfect ains au

contraire en leurs extrêmes necessitez plusieurs d'eux seroient

morts sans nostre secours, & ont très-mal recogneu les

bienfaicts, nous ayant tué quatre hommes depuis que nous

estions habituez à Québec. Il s'esmerveilloit comme nous avions

tant de patience, veu que nous pouvions perdre leur païs, & les

rendre fugitifs en d'autres contrées où ils seroient très-mal

au prix du leur, & ainsi sur ce subject nous fismes plusieurs

discours.

Chomina s'en alla dire à tous les Sauvages ce que je luy avois

dit, Le lendemain il me revint trouver, me disant avoir fait

récit à tous ses compagnons en conseil ce que je luy avois

proposé, que tous avoient receu une grande resjouyssance, que

veritablement cette affaire le mettroit en crédit & hors de

toute mesfiance, que dans deux jours ils me viendroient trouver

après avoir resolu ce qu'ils auroient à respondre, en

confirmant tout ce que nous désirions, avec promesse de nous

assister en tout & par tout, quoy que nos vaisseaux ne

vinssent, & vivre en bonne intelligence à l'advenir. Ce sont

leurs discours ordinaires qu'il faut croire par bénéfice

d'inventaire & en tirer ce que l'on peut, comme d'une mauvaise

217/1201 debte, car la moindre mouche qui leur passe devant le nez est

capable de diminuer beaucoup de ce qu'ils promettent si on leur

refuse de quelque chose, principalement quand les demandes sont

générales, autrement non.

Au bout de deux jours ledit Chomina, Erouachy, & tous les

autres Sauvages me vindrent trouver, Erouachy parlant pour

tous, dit ainsi. Il y a long temps que nous avons esté liez

d'une estroitte amitié, & notamment depuis prés de 30 ans que

vous nous avez assisté en nos guerres & autres necessitez

extresmes, sans vous avoir eu que peu de ressentiment, nous

jugeans véritablement incapables de vostre affection pour

n'avoir fait ce que nous pouvions depuis que les Anglois sont

venus en ce lieu, pour moy tu sçais comme estant esloigné je ne

pouvois remédier par presence ny conseil, à toutes ces choses

passées, & de plus que tout le païs est desnué de Chefs &

Capitaines qui sont morts depuis deux ans, & ne restant que des

hommes vieux sans commandement, & des jeunes sans esprit &

conduite, qui ne jugeant combien vostre bienvueillance nous est

necessaire, que sans la continuation d'icelle nous serions

miserables, mais comme vostre coeur a tousjours esté

entièrement bon nous vous prions le continuer, comme le père à

ses enfans. Nous ne recognoissons plus d'anciens amis que toy,

qui sçache nos deportemens & gouvernemens trop affectionnez

envers nous jusques à present. Il est vray que l'on a tué de

vos hommes, mais ce sont des meschans particuliers, & non le

général qui en a receu beaucoup de desplaisir, principalement

218/1202 ceux qui ont du jugement, à l'un tu luy as pardonné, l'ayant

recognu pour meurtrier qui avoit fait le meurtre par le

mauvais conseil de certaines personnes qui sont aussi bien

morts que luy: l'autre aussi meschant que le premier, qui est

celuy que tu soubçonne, & dis en avoir quelque tesmoignage, ce

qu'estant vérifié nous ne le desirons maintenir, mais qu'il

meure. Il n'a jamais rien confesse, il proteste ne l'avoir

fait, & qu'il n'appréhende pas tant la mort de ce qu'on

l'accuse, que s'il les avoit faict mourir qu'il le diroit

librement plustost que de demeurer dedans une prison,

souffrant plus d'ennuis & de tourments en ses maladies que s'il

mouroit tout d'un coup. Que tout ce que j'avois dit à Chomina

ils le desiroient effectuer & faire pour les François tout ce

qu'ils pourroient, & desirant qu'il fust Capitaine, dit qu'il

en estoit très-content, comme aussi tous les Sauvages, mais ce

qu'il disoit estoit au plus loin de sa pensée, recognoissant

asseurément que delivrant le prisonnier à sa requeste &

supplication, qu'il falloit qu'il nous eust grandement obligé.

Je luy dis devant tous que les affections de ceux qui

promettoient beaucoup ne consistoient pas en paroles &

caresses, qui n'estoient que les avant-coureurs des effects en

la pluspart du monde tant envers eux qu'envers nous: que pour

luy nous l'avions treuvé entre tous les Sauvages de parole

effective, il avoit l'esprit, le jugement & la cognoissance

très-bonne, sans ingratitude, qui sont les choses autant

requises qu'il falloit pour un Chef. Pour le courage il n'en

manquoit point, que je le pouvois asseurer que luy & tous ceux

219/1203 qui tiendroient son party je les maintiendrois de tout mon

pouvoir contre ceux qui luy voudroient faire du desplaisir: que

nous avions le naturel si bon que ceux qui nous avoient obligez

pour peu que ce fust, nous n'en estions mescognoissans. Tu

pourrois estre en peine de sçavoir qui nous a incité à luy

vouloir tant de bien-vueillance. Je te diray que quand il a

esté question d'envoyer quelque Sauvage & faire diligence nous

voyant en peine il n'a attendu que nous luy en parlassions,

mais aussi-tost avec son frere il s'est offert de nous servir

sans marchander ny esperer de recompense que nostre volonté, &

promptement & d'un coeur franc il nous a servis avec fidélité,

s'employant & s'offrant à toutes occasions, ce que n'ont fait

les autres: en nos necessitez il ne nous a jamais abandonné ny

en hyver ny en esté, nous secourant de ce qu'il pouvoit,

desirant plustost mourir avec nous que nous abandonner. Quand

quelques uns de mes compagnons alloient en sa maison que ne

faisoit-il point pour les caresser & traitter humainement: leur

donnant souvent ce qu'il gardoit pour luy. Il prenoit

compassion de nos necessitez, & ne faisoit pas comme d'autres

qui s'en rioient, nous vendant excessivement un peu de poisson

ou viande quand on en desiroit avoir, sans autres infinies

obligations que nous luy avons pour tant de tesmoignages de sa

fidélité: il s'est offert aussi en cas que l'on voulust se

battre avec l'Anglois qu'il viendroit avec nous pour y vivre &

mourir: & se mettant en devoir luy & son frere, se sont

presentés en nostre fort avec leurs armes pour recevoir tel

220/1204 commandement que j'eusse desiré, ce que n'a jamais fait autre

Sauvage que luy: au contraire comme ils virent les Anglois à

Tadoussac, ils les conduirent jusques au Cap de Tourmente, leur

enseignant volontairement le chemin, aydant aux Anglois à tuer

nostre bestial, & piller les maisons de nos gens comme s'ils

eussent esté ennemis: regarde & juge quelle raison nous avons à

hayr ceux-là, & vouloir du bien à ces hommes cy.

Il est vray que voilà de puissantes raisons pour

l'affectionner, il s'est trouvé des occasions où il a montré

quel estoit son coeur, mais pour moy j'estois absent: je ne

laisse pourtant d'avoir le mesme desir de servir si l'occasion

se presentoit. Pour ceux qui ont conduit les Anglois, ils sont

de Tadoussac, meschans Sauvages qui n'ont point d'amitié,

estant assez recogneus pour tels, qui parlent de bouche

amiablement, mais le coeur n'en vaut rien, & ne font que du

mal. Nous sommes tres-aises de ce que Chomina s'est si bien

porté en vostre endroit, vous avez raison de l'aymer:

neantmoins nous ne laissons tous de vous affectionner aussi

bien que luy. Je ne doute point de sa fidélité, il a montré par

effect ce qui nous occasionne à te vouloir du bien, en

attendant les effects de nos promesses, asseurez-vous que nous

les effectuerons, & les vaisseaux venus l'on recevra ledit

Chomina pour Capitaine. Tu sçais la façon de faire quand on

eslist un Chef, & qu'il change de nom, tu en as faict d'autres,

c'est pourquoy tu seras encore cestuy-cy que nous tiendrons

pour tel attendant son eslection comme chef, chacun respondant

d'une voix, ainsi sera il.

221/1205 Ce que voyant je dis audit Chomina que quand il voudroit qu'il

emmenast le prisonnier, & qu'il luy remonstre d'estre sage à

l'advenir, que s'il a esté prisonnier tant de temps, que ce sont

les discours des Sauvages, & non nous.

Ledit Chomina sortant avec tous les autres Sauvages, le va

treuver, luy ayant auparavant donné bonne esperance de sa

delivrance qu'il moyennoit, après avoir remonstré plusieurs

choses, le prisonnier luy dit, Je sçais bien que les François

n'ont point de tort de m'avoir retenu si long-temps, ils

avoient juste sujet de le faire, d'autant que les nostres leur

avoient donné à entendre que c'estoit moy qui avoit fait le

meurtre, quand je seray guary je leur veux tesmoigner qu'un

meschant homme ne voudroit faire ce que je feray pour eux.

Ces discours finis ils le prennent & le mettent en une

couverte, & l'emportant à quatre, car il ne pouvoit se

soustenir sur les jambes estant fort desfait & débile: la

vérité est que ces gens qui ont accoustumé une grande liberté,

la prison de 14 mois leur est un grief supplice, autant presque

que s'ils recevoient la mort tout d'un coup: ce fut où la

necessité des vivres nous contraignit, veu que sans ceste

extrémité il eut tousjours esté prisonnier: mais quoy, c'estoit

chose forcée ou estre tousjours en trances & apprehension avec

ces Sauvages qui ne nous eussent voulu secourir en nostre

necessité: car nous voyant foibles desnuez d'hommes & de tout

secours, ils eussent peu entreprendre sur nous ou sur ceux qui

alloient chercher des racines dans les bois, avec beaucoup

d'autres considerations qui nous excitoient à cela.

222/1206 _Arrivée de Desdames de Gaspey. Un Capitaine Canadien offre

toute courtoisie au sieur du Pont. Quelques discours qu'eut

l'Autheur avec luy, & ce que firent les Anglais._

Oeuvres de Champlain · 第 206 / 415 题