CHAPITRE VI.

Voicy quelques defauts qui se commirent en ce voyage,

d'autant que ledit sieur de Roquemont devoit considerer, que

l'embarquement n'estoit faict à autre dessein que pour aller

secourir le fort & habitation qui manquoient de toutes

commoditez, tant pour l'entretien de la vie, comme de munitions

pour la deffende, qu'en allant chercher l'ennemy pour le

combattre (arrivant faute de luy) il ne se perdoit pas seul,

mais il laissoit tout le pays en ruyne, & prés de cent hommes,

femmes & enfans mourir de faim, qui seroient contraints

d'abandonner le fort & l'habitation au premier ennemy, faute

d'estre secourus, comme l'expérience l'a fait voir.

Ledit de Roquemont estant à Gaspey, ayans appris que l'Anglois

avoit monté la riviere, plus fort que luy en vaisseaux &

munitions, les devoit éviter le plus qu'il pourroit & pour

ceste occasion assembler son Conseil, afin de sçavoir des plus

expérimentez s'il y avoit en ces costes quelque port où l'on

peust se mettre en seureté, & le faire; où l'ennemy ne le peust

endommager: car bien que le Capitaine I. Michel qui estoit avec

185/1169 l'Anglois cogneut quelques ports autour de Gaspey & isle de

Bonnaventure, il n'eut peu nuire aux nostres, qui sçavoient

assez de retraites en ces costes, plus que ledit Michel, mais

le trop de courage fit hasarder le combat.

Or les vaisseaux dudit de Roquemont estant en bon port très

seur, l'on devoit envoyer une chalouppe bien equippée pour

decouvrir & voir la contenance de l'ennemy, & quelle exécution

il pouvoit avoir fait à Québec, & attendre que les vaisseaux

des ennemis fussent partis pour s'en retourner, aussi tost

aller donner advis aux nostres: lesquels asseurez que l'Anglois

seroit passe, eussent sorty du port, pour mettre à la voile,

monter la riviere, & donner secours au fort & habitation, ce

qui eust esté facile.

Ou bien puisque ledit sieur de Roquemont estoit délibéré

d'aller attaquer l'ennemy[697], prendre le petit Flibot de

quelques 80 à 100 tonneaux, avantageux de voiles, le charger de

farines, poudres, huilles, & vinaigre, y mettant les Religieux,

femmes, & enfans, & à la faveur du combat, il pouvoit se

sauver, monter la riviere & nous donner secours. De dire que

dira-on si je ne voy l'ennemy? je dis qu'en pareilles ou

semblables affaires c'est estre prudent, qu'il vaut mieux faire

une honorable retraitte, qu'attendre une mauvaise issue. Le

mérite d'un bon Capitaine n'est pas seulement au courage, mais

186/1170 il doit estre accompagné de prudence, qui est ce qui les fait

estimer, comme estant suivy de ruses, stratagesmes, &

d'inventions: plusieurs avec peu ont beaucoup fait, & se sont

rendus glorieux & redoutables.

[Note 697: D'après Sagard, M. de Roquemont n'aurait pas recherché le

combat. «Le 18e jour de Juillet, dit-il, le sieur de Rocmont, Admiral

des François, ayant eu le vent de l'approche des Anglois, prit les

brunes pour eviter le combat, auquel neantmoins il fut engagé par la

diligence des ennemis.» (Hist. du Canada, p. 939.) Voir ci-dessus, p.

180.]

Cependant que nous attendions des nouvelles de ce combat avec

grande impatience, nous mangions nos pois par compte, ce qui

diminuoit beaucoup de nos forces, la pluspart de nos hommes

devenant foibles & débiles, & nous voyant dénués de toutes

choses, jusques au tel qui nous manquoit, je me deliberay de

faire des mortiers de bois où l'on piloit des pois qui se

reduisoient en farines, lesquels nous profitoient mieux

qu'auparavant, mais à cause de ce travail on estoit long temps

en cet estat, je pensay que faire un moulin à bras ce seroit

chose encore plus aisée & profitable, mais comme nous n'avions

pas de meulle, qui estoit le principal instrument, je

m'informay à nostre serrurier s'il pourroit treuver de la

pierre propre à en faire une, il me donna de l'esperance, &

pour ce subject alla chercher de la pierre, & en ayant treuvé

il les taille, un Menuisier entreprend de les monter. De sorte

que cette necessité nous fit treuver ce qu'en vingt ans l'on

avoit creu estre comme impossible.

Ce moulin s'acheve avec diligence, où chacun portoit sa semenée

de pois que l'on mouloit & en recevoit on de bonne farine, qui

augmentoit nostre bouillie, & nous fit un très-grand bien, qui

nous remit un peu mieux que nous n'estions auparavant.

La pesche de l'anguille vint qui nous ayda beaucoup, mais les

Sauvages habiles à ceste pesche ne nous en donnèrent que fort

187/1171 peu, les nous vendant bien chères, chacun donnans leurs habits

& commoditez pour le poisson, il en fut traitté quelque 1200 du

magasin pour des Castors neufs, n'en voulant point d'autres,

dix anguillles pour Castor, lesquelles furent départies à un

chacun, mais c'estoit peu de chose.

Nous esperions que le Champ de Heber & son gendre, nous

pourroient soulager de quelque grains à la cueillette: dequoy

il nous donnoient bonne esperance, mais quand ce vint à les

recueillir il se trouva qu'ils ne nous pouvoient assister que

d'une petite esculée d'orge, pois & bleds d'Inde par sepmaine,

pesant environ 9 onces & demie, qui estoit fort peu de chose à

tant de personnes, ainsi nous fallut passer la misere du temps.

Les Pères Jesuites avoient un moulin à bras où les mesnages

alloient moudre leurs grains le plus souvent. Heber[698] ne

faisoit rien que nous ne recogneussions la quantité qu'il en

mouloit afin de ne donner sujet de plainte qu'il eust faict

meilleure chère que nous, ce que je ne faisois pas semblant de

veoir, bien que je pâtissois assez, mais c'est la coustume

qu'en telles necessitez chacun tasche de faire magasin à part,

sans en rien dire: je m'estois fié à eux de faire la levée de

leurs bleds, ce qu'autre que moy n'eust pas permis en telles

necessitez, car en leur donnant leur part comme aux autres on

en estoit quitte, & le surplus leur estoit payé, c'est dequoy

il avoit peur.

[Note 698: C'est-à-dire, la maison d'Hébert. Hébert étaitm mort depuis

plus d'un an.]

Il est vray que ledit sieur de Caen avoit envoyé des meules à

Tadoussac, mais par la négligence de ceux qu'il envoyoit au

188/1172 pays peu affectionnez, aymerent mieux les laisser en ce lieu

que les porter à Québec, sçachant bien qu'on ne les pouvoit

enlever que par leur moyen, c'estoit à ce que l'on dit[699],

qu'il y en avoit en la Nouvelle France, mais il eust autant

vallu qu'elles eussent esté à Dieppe qu'audit Tadoussac, où

depuis les Anglois les ont rompues en plusieurs pièces.

[Note 699: «C'était afin que l'on dît, ou que l'on pût dire.»]

Voyant le soulagement que nous recevions de ce moulin à bras,

je me deliberay d'en faire faire un à eau, & pendant l'hyver

employer quelques Charpentiers à apprester le bois qui seroit

necessaire pour cet effect, comme pour le logement à le mettre

à couvert, & au Printemps faire tailler les meules, & ainsi

accommoder un chacun de ceux qui auroient des grains à faire

moudre, & ne retomber plus aux peines où l'on avoit esté par le

passé, qu'à ce deffaut ceux qui auroient volonté de defricher

qu'ils le fissent pendant que commodément ils feroient moudre

leurs grains.

Tout l'hyver nos hommes furent assez fatiguez à couper du bois,

& le traîner sur la neige de plus de 2000 pas pour le chaufage,

c'estoit un mal necessaire pour un plus grand bien: quelques

Sauvages nous ayderent de quelques Elans, bien que peu pour

tant de personnes, & celuy qui nous assista s'appelloit Chomina

qui veut dire le raisin, très-bon Sauvage & secourable.

J'envoyay quelques-uns de nos gens à la chasse essayer s'ils

pourroient imiter les Sauvages en la prise de quelques bestes,

mais ils ne furent si honnestes que ces peuples, car ayant pris

189/1173 un Elan tres-puissant ils s'amuserent à le devorer comme loups

ravissants, sans nous en faire part, que d'environ 20 livres,

ce qui me fit à leur retour user de reproches de leur

gloutonnerie, sur ce que je n'avois pas un morceau de vivres

que je ne leurs en fisse part: mais comme ils estoient gens

sans honneur & civilité, aussi s'estoient ils gouvernez de

mesme, & depuis je ne les y envoyay plus, les occupant à autres

choses. La longueur de l'hyver nous donnoit assez souvent à

penser aux inconveniens qui pouvoient arriver, comme une

seconde prise de nos vaisseaux, & les moyens que nous pouvions

avoir pour subvenir à nos necessitez, qui estoient plus grandes

qu'elles n'avoient jamais esté, dautant que toutes nos légumes

nous defailloient en May, quelque mesnages que j'eusse fait,

qui estoit le temps que nous attendions nouvelles, ou bien pour

le plus tard à la fin de May, & estoit meilleur pâtir

doucement, que manger tout en un coup, puis mourir de faim:

c'est ce que je remonstrois à tous nos gens, qu'ils prinssent

patience attendant nostre secours.

Je pris resolution que si nous n'avions des vaisseaux à la fin

de juin, & que l'Anglois vint comme il s'estoit promis, nous

voyant du tout hors d'esperance de secours, de rechercher la

meilleure composition que je pourrois, d'autant qu'ils nous

eussent fait faveur de nous rapasser & avoir compassion de nos

miseres, car autrement nous ne pouvions subsister.

La seconde resolution estoit en cas que n'eussions aucuns

190/1174 vaisseaux, de faire accommoder une petite barque du port de

sept à huict tonneaux, qui estoit restée à Québec parce qu'elle

ne valloit rien qu'à brûler. Ceste necessité nous sit resoudre

à luy donner un radoub pour s'en pouvoir servir, comme je fis y

commencer le premier de Mars, & dans icelle barque y mettre le

plus de monde que l'on pourroit, y mettant quelque pelleterie &

aller à Gaspey, Miscou & autres lieux vers le Nort, pour

trouver passage dans des vaisseaux qui viennent faire pesche de

poisson, & payer leur passage en pelleterie, & ainsi la barque

pourroit faire deux voyages partant d'heure, ce qui devoit

estre pour le premier voyage le 10 de Juillet, & ainsi

descharger l'habitation d'un nombres d'hommes, & en retenir

suivant la quantité des grains que l'on eust peu recueillir

tant au desert d'Hébert comme celuy des peres qui devoient

estre ensemencez au printemps, qui avoyent reservé des grains &

légumes pour cet effet. Mais tout le mal que je prevoyois en

ceste affaire estoit de pouvoir vivre attendant le mois

d'Aoust, pour faire la cueillette des grains: car il falloit

avoir de quoy passer trois à quatre mois, ou mourir: nostre

recours, bien que miserable, estoit d'aller chercher des herbes

& racines, & vaquer à la pesche de poisson, attendant le temps

de nous voir plus à nostre aise, & s'il eust esté impossible de

redonner le radoub à la barque, comme l'on pensoit au

commencement c'estoit d'emmener avec moy, 50 à 60 personnes, &

m'en aller à la guerre avec les Sauvages qui nous eussent

guidés aux Yrocois, & forcer l'un de leurs villages, ou mourir

191/1175 en la peine pour avoir des bleds, & là nous y fortifier en y

passant le reste de l'Esté, de l'Automne, & l'Hyver plustost

que mourir de faim les uns pour les autres à l'habitation, où

nous eussions attendu nouvelle au printemps de ceux de Québec

par le moyen des Sauvages, & me promettoient que si tant estoit

que Dieu nous favorisast du bon heur de la victoire, que ce

seroit le chemin de faire une paix générale, & tenir le païs &

les rivieres libres. Voilà les resolutions que j'avois prises,

si Dieu ne nous assistoit de secours plus favorable.

Le 19 du mois d'Avril arriva un Sauvage appellé Erouachy[700],

homme de commandement, il y avoit près de deux ans qu'il estoit

party de Québec lors que nos hommes surent massacrés, lequel

nous avoit asseuré qu'à son retour (qui ne devoit estre que de

7 à 8 mois) il nous sçauroit à dire au vray le meurtrier de ces

pauvres gens, mais comme il avoit halené ceux qui excusoient

celuy que nous tenions prisonnier, frappé du mesme coin, il

nous voulut imprimer la mesme marque, se voyant vaincu de

quelque particularités de la vérité & de la raison qu'on avoit

de le retenir, jusques à ce que l'on eust fait une plus

particulière recherche, il dit qu'il falloit attendre que tous

les Sauvages fussent assemblés, s'asseurant tellement que celuy

qui avoit fait le coup viendroit, & nous le livreroit, si

n'estoit qu'il fust adverty, qu'en ce cas il ne le pourroit

faire, neantmoins que si nous l'aymions bien, qu'on le

192/1176 laisseroit sortir; recognoissant ses raisons foibles, je luy

dis qu'il y avoit bien peu d'apparence qu'un homme coulpable

voyant un autre retenu en sa place se vint jetter entre nos

mains pour estre justifié, pouvant esviter une si mauvaise

rencontre: de plus la grande perquisition que l'on avoit fait

depuis deux ans qui luy auroit donné plus de suject de

s'esloigner, que d'approcher, neantmoins s'il le faisoit, nous

estions resolus de delivrer le prisonnier, & les accusateurs

comme faux tesmoins seroient recognus pour très-pernicieux &

meschants à la louange & gloire de l'accusé. De plus

qu'auparavant de venir à l'exécution nous attendrions le retour

de nos vaisseaux, & que tous les Sauvages fusent assemblez, ce

qu'estant nous parlerions plus clairement à toutes les nations

qui jugeroient de la façon que nous nous gouvernions en telles

affaires, & s'en trouvant un autre coulpable, comme je luy

avois dit, il seroit libre. Voyla qui sera bien, dit il, & pour

s'insinuer en nostre amitié, craignant que les discours qu'il

nous avoit tenus nous en fissent refroidir, il dit qu'il nous

vouloit donner advis que nous eussions à nous donner de garde

des Sauvages de Tadoussac qui estoient meschans traistres, ce

que nous sçavions bien desja, nous l'ayant assez tesmoigné à la

venue de l'Anglois, que si mes compagnons alloient à la chasse

ou pesche de poisson pour coucher hors l'habitation, qu'il ne

leur conseilloit qu'au préalable il ne donnast un de ses

compagnons pour les assister, desirant vivre en paix avec nous,

& que le desplaisir qu'il avoit de voir perdre le pays, luy

faisoit tenir ces discours.

[Note 700: Erouachy, ou Esrouachit, d'après Sagard, est le même que La

Forière (Hist. du Canada, p. 698). Il semble en effet que l'auteur parle

ici du même sauvage qui s'était donné tant de mouvement lors du meurtre

des deux français dont il est parlé plus haut, page 161 et suivantes;

seulement, il n'y avait guères qu'un an qu'il avait quitté Québec.]

193/1177 Il nous fit entendre au vray la mort des Sauvages & du François

appellé le Magnan, qui estoient allez aux Yrocois, pour

traicter de paix, ne l'ayant sceu asseurément comme il nous le

conta, l'ayant appris des Yrocois du mesme village, qui avoient

esté pris prisonniers par une nation appellée Mayganathicoise

(qui veut dire nation des loups) qui avoient guerre depuis deux

ans avec les Yrocois à deux journées de leur village, & trois à

quatre des Flamans, qui sont habitués au 40e degré, à la coste

tirant aux Virginies, les prisonniers furent bruslez. Voicy le

récit de toute l'affaire.

Un Algommequin de l'Isle qui est à 180 lieues de Québec, fut

cause de la mort des Sauvages du François, lequel sçachant

qu'un Sauvage appellé Cherououny[701], qui estoit en grande

reputation, devoit faire ceste ambassade, luy voulant mal & luy

portant une haine particulière, s'en alla aux Yrocois, où il

avoit quelques parens: leur donne advis comme amateur de leur

conservation, ne desirant point de troubles parmy les nations:

& que si ledit Ambassadeur venoit pour moyenner la paix, ils

n'eussent à adjouster foy en luy, pour ce que le voyage qu'il

entreprenoit n'estoit que pour recognoistre leur pays, & sous

ombre de paix & d'amitié les trahir, n'ayant autre dessein que

de les faire mourir après qu'il auroit recogneu

particulièrement leurs forces. Que c'estoit luy seul qui estoit

cause de tant de divisions parmy les nations, mesme qu'il y

avoit plus de dix ans qu'il avoit tué deux François, ce qui luy

194/1178 estant pardonné on n'osoit le faire mourir. Les Yrocois luy

prestent L'oreille trop légèrement, luy promettent que venant

il ne s'en retourneroit pas comme il estoit venu. De là il s'en

retourne aussi-tost vers les Algommequins, disant qu'il avoit

esté poursuivy des ennemis, qu'ils l'avoient pensé assommer.

Ceste nation se laisse aller à ses discours, & croit ce qu'il

disoit, jusques à ce que la vérité eust esté recognue. Peu de

temps après le galant voyant qu'il ne faisoit pas bon pour luy,

il esquive & se va ranger du costé des Yrocois pour mettre la

vie en seureté.

[Note 701: Cherououny paraît être le nom sauvage du Reconcilié. (Voir

ci-dessus, p. 165.)]

Ces entremetteurs de la paix s'en allèrent aux premiers

villages des Yrocois, qui sçachant leur venue font mettre une

chaudière pleine d'eau sur le feu en l'une de leurs maisons, où

ils firent entrer nos Sauvages avec le François, à l'abord ils

leur montrent bon visage les prient de s'asseoir auprès du feu,

leur demandent s'ils n'avoient point de faim, ils dirent que

ouy, & qu'ils avoient assez cheminé ceste journée sans manger:

alors ils dirent à Cherououny ouy il est bien raisonnable qu'on

t'appreste dequoy festiner pour le travail que tu as pris: l'un

de ces Yrocois s'addressant audit Cherououny, tirant un

cousteau luy coupe de la chair de de ses bras, la met en ceste

chaudière, luy commande de chanter, ce qu'il fait, il luy donne

ainsi sa chair demy crue, qu'il mange, on luy demande s'il en

veut davantage, dit qu'il n'en a pas assez, & ainsi luy en

coupent des morceaux des cuisses & autres parties du corps,

jusques à ce qu'il eust dit en avoir assez: & ainsi ce pauvre

miserable finit inhumainement & barbarement ses tours, le

195/1179 François fut bruslé avec des tisons & flambeaux d'escorce de

bouleau, où ils luy firent ressentir des douleurs intolerables

premier que mourir. Au troisiesme qui s'en vouloit fuir, ils

luy donnèrent un coup de hache, & luy firent passer les

douleurs en un instant. Le quatriesme estoit de nation Yrocoise

qui avoit esté pris petit garçon par nos Sauvages, & eslevé

parmy eux fut lié, les uns estoient d'advis qu'on le fit

mourir, d'autant que si on luy donnoit liberté il s'en

retourneroit: en fin ils se resolurent de le garder esperant

que le temps luy feroit perdre le souvenir & l'amitié qu'il

avoit de nos Sauvages de Québec, le tenant comme prisonnier:

Voila comme ces pauvres miserables finirent leur vie.

Il semble en cecy que Dieu, juste juge, voyant qu'on n'avoit

fait le chastiment deu à ce Cherououny, à cause de deux

François qu'il avoit tuez au Cap de Tourmente allant à la

chasse[702], luy ayant pardonné ceste faute il fut puny par la

cruauté que luy firent souffrir les Yrocois, & ledit Magnan de

Tougne en Normandie qui avoit aussi tué un homme à coups de

bastons, pourquoy il estoit en fuitte, & fut puny de mesme par

le tourment du feu.

[Note 702: Voir 1619, p. 113-133.]

Neantmoins nous avions un légitime suject de nous ressentir de

telles cruautés barbares, exercées en nostre endroit, & en la

personne dudit Magnan, & pource que si nous ne l'eussions fait,

jamais l'on n'eust acquis honneur ny gloire parmy les peuples,

qui nous eussent mesprisez comme toutes les autres nations,

prenant cette audace à l'advenir de nous avoir à desdain &

196/1180 lasches de courage: car j'ay recognu en ces nations, que si

vous n'avez du ressentiment des offences qu'ils vous font, &

que leurs preferiés les biens & traittes aux vies des hommes

ans vous en soucier, ils viendront un jour à entreprendre à

vous couper la gorge, s'ils peuvent, par surprises comme est

leur coustume.

Ce Sauvage Erouachy nous dit qu'il avoit passé quelque mois

parmy une nation de Sauvages qui sont comme au midy de nostre

habitation environ de 7 à 8 tournées, appellés

Obenaquiouoit[703], qui cultivent les terres, lesquels

desiroient faire une estroitte amitié avec nous, nous priant de

les secourir contre les Yrocois, perverse & meschante nation

entre toutes celles qui estoient dans ce païs, croyans que

comme interessés de la mort de nostre François, nous aurions

agréable ceste guerre légitime, en destruisant ces peuples, &

serions que le pays & les rivieres seroient libres aux

commerces: Les nations du païs sçachant nostre resolution par

ledit Erouachy, leur feroit sçavoir qu'ils donneroient ordre à

ce qu'ils auroient à faire pour le sujet de ceste guerre, soit

que nous y fussions ou que nous n'y fussions pas.

[Note 703: Ouabenakiouek (ceux de l'aurore), ou Abenaquis. C'est le nom

que les Montagnais donnaient aux Etchemins et en particulier aux

sauvages du Kénébec, que l'auteur visita lui-même dans ses premiers

voyages avec M. de Monts et M. de Poutrincourt.]

Je consideray que ceste légation nous pouvoit estre profitable

en nos extrêmes necessitez, qu'il nous en falloit tirer

advantage, ce qui me fit resoudre d'envoyer un homme tant pour

recognoistre ces peuples, que la facilité ou difficulté qu'il y

auroit pour y parvenir, & le nombre des terres qu'ils

197/1181 cultivoient, n'estant qu'à 8 tournées de nostre habitation:

que ceste nation nous pourroit soulager, tant de leurs grains

comme prendre partie de mes compagnons pour hiverner avec eux,

par ce moyen nous soulager, au cas que quelque accident fut

arrivé à nos vaisseaux, soit par naufrage ou par combat sur la

mer, ce que j'apprehendois grandement, les attendant à la fin

de May au plus tard, pour estant secourus, oster toutes les

prétentions que les Anglois avoient de se saisir de tous ces

lieux ils s'estoient promis de faire, cela leur estant fort

facile, n'ayant dequoy se substanter, ny monitions suffisantes

pour se défendre & sans aucun secours. Voila comme l'on nous

avoit laissez despourveus de toutes commoditez, & abandonnez

aux premiers pirates ou ennemis, sans pouvoir resister.

Cela arresté, je dis audit Erouachy que pour ceste année je ne

pouvois assister ces peuples en leurs guerres, attendu la

perte, des vaisseaux qu'avions faite avec l'Anglois, qui nous

avoient grandement incommodez des choses qui nous eussent esté

necessaires en ceste guerre, que neantmoins arrivant nos

vaisseaux, & y ayant des hommes assez, je ne laisserois d'y

faire tout mon pouvoir de les assister dés l'année mesme, &

quoy qu'il arrivast, l'autre ensuivant je les secourerois de

cent hommes, si je pouvois les accommoder des choses qui leur

seroient necessaires. Sur ce je luy fis veoir des moyens &

inventions pour promptement enlever la forteresse des ennemis:

dont il fut tres-aise de les voir & les considera avec

attention. De plus, que pour asseurer davantage les peuples j'y

voulois envoye un homme avec quelque present pour estre tesmoin

198/1182 oculaire de tout ce que je luy disois, & pour plus grande

asseurance je m'offrois à leur envoyer de mes compagnons pour

hyverner en leur pays, & au printemps se treuver au rendez-vous

de la riviere des Yrocois, comme à toutes les nations leurs

amis, qui les voudroient assister, aussi que si quelque année

leur succedoit mal en la cueille de leurs grains, venant vers

nous nous les secourerions des nostres, comme nous esperions

d'eux au semblable en les satisfaisant; le tout pour tenir à

l'advenir une ferme amitié les uns avec les autres, & quoy que

se fusse, si nos vaisseaux ne venoient nous ne laisserions pas

d'aller à la guerre, y menant cinquante hommes avec moy,

jugeant qu'il valloit mieux faire & exécuter ce dessein, pour

descharger l'habitation que mourir de necessité les uns pour

les autres, attendant secours de France, & ainsi j'allois

cherchant des remèdes au mieux qu'il m'estoit possible. Tout ce

discours pleut audit Erouachy, qui tesmoigna en estre

grandement satisfaict, comme chose qui le mettoit en crédit

avec ces nations.

Ce qu'estant treuvé bon d'un chacun, j'eus desir d'envoyer mon

beau frère Boulay en ceste descouverture, d'autant qu'il estoit

question que celuy qui iroit fust homme de jugement, &

s'accommodast aux humeurs de ces peuples, où tout le monde

n'est pas propre, & recognoistre exactement le chemin que l'on

feroit avec les autheurs[704] des lieux, & plusieurs

particularitez qui se rencontrent & qui sont necessaires, à

sçavoir à ceux qui vont descouvrir. Mais d'autre part la

199/1183 necessité & confiance que j'avois de luy, si l'Anglois venoit,

fist que je ne luy peus permettre ce qu'il desiroit, ce qui me

fit resoudre d'y envoyer un autre auquel je promis quelque

gratification pour la peine qu'il auroit en ce voyage, luy

donnant des presens pour les Sauvages, de nostre part, comme

est la coustume en telles affaires, & furent aussi faits des

presens aux Sauvages qui luy servoient de guides & truchement,

& pour ce faict il partit le 16 de May 1629[705].

[Note 704: Lisez: hauteurs.]

[Note 705: Ce jour-là même, la veuve d'Hébert, Marie Rolet, se mariait

en secondes noces avec Guillaume Hubou. Le mariage fut célébré par le P.

Joseph le Caron, en présence de Champlain et d'Olivier le Tardif.]

Cedit jour j'envoyay un Canau avec deux François & un Sauvage

qui avoit esté baptisé par le Père Joseph Caron Recollet, fils

de Chomina[706], bon Sauvage aux François, mais le fils

retourna comme auparavant avec les Sauvages, & par ainsi son

fruict fut comme inutile; il y a bien à considerer premier que

d'en venir au baptesme, & il y a en cecy des personnes trop

faciles pour ces choses, qui sont si chatouilleuses: mais le

bon Père fut emporté de zèle. Je les envoyay à Tadoussac pour

attendre nos vaisseaux, & pour aussi-tost nous en venir donner

advis, comme aussi si c'estoient nos ennemis, leur donnant

charge d'attendre jusques au dixiesme de Juin pour commencer à

donner l'ordre à nos affaires. Je leur avois donné lettres

signées de moy & du sieur du Pont addressantes au premier

vaisseau qu'ils pourroient descouvrir, sujet de sa Majesté, qui

auroit voulu tenter le hazard de venir à la desrobée traitter

avec les Sauvages contre les deffenses de sa Majesté, comme

200/1184 ordinairement il y en va tous les ans, par laquelle nous leur

mandions, que s'ils nous vouloient traitter des vivres au prix

des Sauvages, on leur donneroit de la pelleterie de plus grande

valeur pour eux, promettant prendre toutes leurs marchandises

au mesme prix desdits Sauvages, & pour le plaisir qu'ils nous

feroient en ceste extrême necessité, nous tascherions les

gratifier envers Messieurs les associez si leurs vaisseaux

venoient. Ou venant pour le plus tard au dixiesme de Juillet,

qu'en repassant partie de nos compagnons en France, on leur

promettoit de payer leur passage, & de plus la traitte libre en

la riviere, & ainsi nous ne laissions passer aucune occasion

qui nous venoit en l'esprit pour remédier en toutes choses,

craignant une plus rude secousse que l'année d'auparavant si

nos vaisseaux ne venoyent point. Je fus visiter le Père Joseph

de la Roche, très-bon Religieux, pour sçavoir si nous pourrions

esperer du secours de leurs grains, s'ils en avoient de trop, &

que n'en eussions de France: Il me dist que pour ce qui estoit

de luy il le feroit & y consentiroit, qu'il en falloit donner

advis au Père Joseph Caron Gardien, & qu'il luy en parleroit.

[Note 706: Voir ci-dessus, p. 137.]

La crainte que nous avions qu'il ne fust arrivé quelque

accident à nos vaisseaux, nous faisoit rechercher tous moyens

de remédier à la famine extrême qui se preparoit, voyant estre

bien avant en May, & n'avoir aucunes nouvelles, ce qui donnoit

de l'apprehension à la pluspart des nostres, qu'ayant passé de

grandes disettes avec sept onces de farine de pois par jour,

qui estoit peu pour nous maintenir, venant à n'avoir rien du

201/1185 tout ce seroit bien pis, ne nous restant des poix que pour la

fin de May. Tout cela me donnoit bien à penser, bien que je

donnasse le plus de courage qu'il m'estoit possible à un chacun

considerant que prest de 100 personnes malaisément pourroient

ils subsister sans en mourir beaucoup, si Dieu n'avoit pitié de

nous: divers jugemens se faisoient sur le retardement des

vaisseaux[707] pour soulager un chacun en leur donnant de

bonnes esperances, afin de ne perdre le temps. Nous

deliberasmes d'équiper une chalouppe de six Matelots & Desdames

commis de la nouvelle societé pour y commander, auquel donnions

procuration & lettres, avec un mémoire bien ample de ce qu'il

devoit faire pour aller à Gaspey: Les lettres s'adressoient au

premier Capitaine des vaisseaux qu'il treuveroit audit lieu ou

autres ports & rades des costes, par lesquelles nous leur

demandions secours & assistance de leurs vivres, passages, &

autres commoditez selon leur pouvoir, & pour les interests

qu'ils pourroient prétendre du retardement de leur pesche, que

nous tiendrions pour fait tout ce que ledit Desdames feroit

suivant la procuration qu'il avoit, & au cas qu'il ne nous

arrivast aucun vaisseau au dixiesme de Juillet, n'en pouvant

plus esperer en ce temps, comme estant hors de saison, n'estant

la coustume de commencer alors un voyage pour y arriver si

tard. La chose estant délibérée, ledit Desdames me donna advis

qu'un bruit couroit entre ceux qu'il emmenoit, que rencontrant

quelque vaisseau ils ne reviendroient, & que de retourner seul

202/1186 il n'y avoit nulle apparence, que j'eusse à y remédier avant

que cela arrivast. Ce que sçachant, j'en desiray sçavoir la

vérité, ce que je ne peus, me contentant leur dire que telles

personnes ne meritoient que la corde, qui tenoient ces

discours: car mettant en effect leur pernicieuse volonté, ils

ne consideroient la suitte ny la consequence, ne desirant

qu'ils fissent le voyage puis qu'il falloit pâtir & endurer,

ce seroit tous ensemble se mettre en peine, bien faschez de se

veoir frustrez de leur esperance, neantmoins pour remédier à

cela je changeay l'équipage, y mettant la moitié des anciens

hyvernants qui avoient leurs femmes à l'habitation[708], avec

l'autre de Matelots, retenant le reste pour servir en temps &

lieu: je les fis apprester de tout ce qui leur estoit

necessaire, ayant donné les despesches audit Desdames, & le

mémoire pour sa conduitte, soit que par cas fortuit il

rencontrast nos vaisseaux ou ceux des ennemis, & de plus le

chargeasmes que s'il ne trouvoit aucuns vaisseaux sujects du

Roy, il iroit trouver un Sauvage de crédit & amy des François,

le prier de nostre part de vouloir recevoir de nos compagnons

avec luy pour hyverner, si aucuns vaiseaux ne venoient, &

qu'on luy donneroit le printemps venu, une barique de galette

& deux robes de castor pour chaque homme. Ils partirent le 17

dudit mois de May. Ces choses expédiées je fis faire diligence

203/1187 de faire faire le radoub à nostre barque, envoyant chercher du

bray de toutes parts pour la brayer, car c'estoit ce qui nous

mettoit le plus en peine, comme chose très-longue à amasser

dans des bois, nous esperions avec cette petite barque mettre

quelque 30 personnes pour aller à Gaspey ou autres lieux pour y

treuver des vaisseaux, & avoir moyen d'aller en France, suivant

la charge qu'avions donné audit Desdames, & n'en trouvant

aucun, laisser, comme dit est, partie de nos hommes avec ledit

Juan Chou Capitaine Sauvage, & s'ils treuvoient du sel en ces

lieux-là faire pesche de molue au lieu de Gaspey ou Isle de

Bonaventure, que dans la barque il resteroit quelque 6 à 7

personnes qui nous apporteroient ce qu'ils auroient pesché de

poisson, qui eust peu se monter à quelque quatre milliers, &

ainsi nous ayder au mieux qu'il nous eust esté possible.

[Note 707: La fin de cet alinéa devrait être renvoyée au commencement du

suivant.]

[Note 708: C'est-à-dire, que la moitié de l'équipage était des anciens

hivernants qui avaient leurs femmes à l'habitation. Or, comme nous le

verrons ci-après p. 205, 206, il y avait à l'habitation cinq femmes:

celle de Hubou, celle de Couillard, celle de Martin, celle de Des Portes

et celle de Pivert. Comme Couillard et Martin avaient chacun plusieurs

enfants, il est probable que l'auteur choisit les trois autres,

Guillaume Hubou, Pierre Des Portes et Nicolas Pivert.]

La deploration la plus sensible en ces lieux en ce temps de

disette estoit de voir quelques pauvres mesnages chargez

d'enfans qui crioyent à la faim après leurs père & mère, qui ne

pouvoient fournir à leur chercher des racines, car malaisément

chacun en pouvoit-il treuver pour manger à demy leur saoul dans

l'espaisseur des bois, à quatre & cinq lieues de l'habitation,

avec l'incommodité des Mousquites, & quelquesfois estre

harassez & molestez du mauvais temps. Les societez ne leur

ayant en ces pays voulu donner moyen de cultiver des terres,

ostant par ce moyen tout sujet d'habiter le pais, néantmoins on

faisoit entendre qu'il y avoit nombres de familles, il estoit

vray qu'estant comme inutiles ils ne servoient que de nombre,

204/1188 incommodant plus qu'elles n'apportoient de commoditez, car l'on

voyoit clairement qu'avenant quelque necessité ou changement

d'affaire, il eust fallu qu'elles eussent retourné en France

pour n'avoir de la terre défrichée depuis 15 à 20 ans qu'elles

y avoient esté menées de l'ancienne societé[709]: il n'y avoit

eu que celle de feu Hébert qui s'y est maintenue [710], mais ce

n'a pas esté sans y avoir de la peine, après avoir un peu de

terre défrichée, le contraignant & obligeant à beaucoup de

choses qui n'estoient licites pour les grains qu'il levoit

chaque année, l'obligeant de ne les pouvoir vendre ny traitter

à d'autres qu'à ceux de ladite societé pour certaine somme. Ce

n'estoit le moyen de donner de l'affection d'aller peupler un

païs, qui ne peut jouyr du bénéfice du pays à sa volonté, au

moins leur devoient-ils faire valoir les castors à un prix

raisonnable, & leur lainer faire de leurs grains ce qu'ils

eussent desiré. Tout cecy ne se faisoit à dessein que de tenir

tousjours le pays necessiteux, & oster le courage à chacun d'y

aller habiter pour avoir la domination entière, sans que l'on

s'y peust accroistre. Ce qui leur desplaisoit grandement

c'estoit de ce qu'ils voyoient que si je faisois construire un

fort, n'y voulant contribuer de leur volonté, & blasmant une

205/1189 telle chose, bien que ce fust pour la conservation de leurs

biens & sauvegarde de tout le païs, comme il se recogneut à la

venue de l'Anglois, que sans cela dés ce temps-là nous eussions

tombé entre leurs mains.

[Note 709: En 1629, il y avait environ quinze ans que la société de

Rouen avait obtenu son privilège. De ce texte, on peut donc conclure que

Maître Abraham Martin, Pierre Des Portes et Nicolas Pivert étaient venus

se fixer à Québec dès les années 1614 ou 1615, c'est-à-dire, dans les

premières années de l'ancienne société. On sait que Louis Hébert arriva

en 1617. Ces quatre anciens habitants de Québec vinrent ici mariés;

puisque leurs actes de mariage ne se trouvent pas dans les registres de

N.-D. de Québec.]

[Note 710: Qui s'y est maintenue sur une terre. De ce passage, on n'est

pas en droit de conclure que ces familles étaient repassées en France,

puisque l'auteur fait ici remarquer que, si elles n'étaient pas plus

avancées que le premier jour, depuis quinze à vingt ans qu'elles étaient

dans le pays, c'était par suite de la contrainte où les tenait la

compagnie des marchands.]

Les commis du sieur de Caen virent bien combien cela estoit

necessaire, quoy qu'ils ne le pouvoient confesser auparavant,

encores qu'ils le sceussent bien en leurs ames: mais ils

estoient si complaisans qu'ils vouloient agréer à ceux qui

avoient la bource. Davantage s'il y eust fallu des hommes en la

place des femmes & enfans, il eust esté necessaire de leur

donner des gages outre la nourriture, ce qui estoit espargné

par ce mesnage, & autant de profit aux societez, pour le peu

d'ouvriers qui estoient à entretenir: car d'environ 55 à 60

personnes qui estoient pour la Société il n'y en avoit pas plus

de 18 pour travailler aux choses necessaires, tant du fort de

l'habitation qu'au Cap de Tourmente, où la pluspart des

ouvriers estoient empeschez à faucher le foin, le serrer,

faner, & faire les réparations des maisons. Cela n'estoit pas

pour faire grand ouvrage en toutes ces choses au bout de

l'année quand nous eussions eu les vivres & autres commoditez à

commandement: car tout le reste des hommes & autres personnes

consistoit en trois femmes, l'une desquelles[711] le sieur de

206/1190 Caën avoit amenée pour avoir soin du bestial, qui estoit le

plus necessaire, deux autres femmes[712] chargées de huict

enfans, quatre Père Recolets[713], tous les autres officiers ou

volontaires n'estoient pas gens de travail.

[Note 711: Probablement la femme de Nicolas Pivert, Marguerite Le Sage,

qui, comme nous l'avons remarqué ci-dessus (p. 171, note 3), avait été

employée avec son mari à l'habitation du cap Tourmente, Elle avait avec

elle une petite nièce (_ibid_.); mais il ne paraît pas qu'elle ait eu

d'enfants (Registres de N.-D. de Québec; greffe de Piraube, Donation

entre Pivert et sa femme), et c'est sans doute pour cette raison même

qu'elle pouvait s'occuper du soin du bétail. Les deux autres femmes,

mentionnées ici avec la femme de Pivert, parce qu'elles n'étaient pas

chargées d'enfants comme les deux dont il est parlé plus bas, étaient

vraisemblablement la veuve Hébert et la femme de Pierre Des Portes. La

veuve Hébert venait de se remarier à Guillaume Hubou, et n'avait plus

d'enfants en bas âge; car Guillaume Hébert, le dernier de la famille,

avait alors une douzaine d'années. Françoise Langlois, épouse du sieur

Des Portes, avait une fille nommée Hélène, qui devait avoir au moins six

à sept ans, puisque cinq ans après elle se mariait avec Guillaume

Hébert. Dans son contrat de mariage avec Noël Morin son second mari,

Hélène Des Portes est dite native de Québec. On voit en effet que Pierre

Des Portes était déjà dans le pays avec sa famille dès 1621, puisqu'il

signa comme «français habitant la Nouvelle-France» la requête qui fut

alors présentée au roi. (Sagard, Hist. du Canada, p. 77.)]

[Note 712: Ces deux femmes chargées de huit enfants, étaient celle de

Couillard et celle d'Abraham Martin dit l'Escossois, qui pouvaient en

avoir quatre chacune. Quant à la femme d'Abraham, Marguerite Langlois,

elle en avait certainement quatre: Anne, Eustache, Marguerite et Hélène;

celle de Couillard, Guillemette Hébert, en avait probablement quatre

aussi, quoique le Registre des Baptêmes n'en mentionne que deux, Louise

et Louis; mais les intervalles qui séparent la naissance des enfants de

Couillard permettent de croire qu'il avait à cette époque deux autres

enfants qui seraient morts depuis en bas âge.]

[Note 713: Pourquoi Champlain ne parle-t-il pas des PP. Jésuites, comme

des PP. Récollets? C'est que, dans ce passage, il n'est question que de

ceux qui étaient aux charges de la société; et elle s'était engagée à en

entretenir six. (Prem. établiss. de la Foy, I, 302, 303.)]

207/1191

[Illustration]

LIVRE

TROISIESME

DES VOYAGES

DU SIEUR DE

CHAMPLAIN.

_Rapport du combat faict entre les François & les Anglais. Des

François emmenez, prisonniers à Gaspey. Retour de nos gens de

guerre. Continuation de la disette des vivres. Chomina fidelle

amy des François promet les advertir de toutes les menées des

Sauvages. Comme l'Autheur l'entretient,_

Oeuvres de Champlain · 第 205 / 415 题