CHAPITRE V.

Le 20 de Septembre les Sauvages nous dirent que nombre

d'Yrocois s'acheminoient pour nous venir faire la guerre, à eux

& à nous: nous leurs dismes que nous en estions très aises,

mais que nous ne les croyons[667], & qu'ils n'avoient que la

hardiesse d'assommer des gens endormis sans se deffendre.

[Note 667: _Craignons_ est probablement ce que portait le manuscrit.]

Les communes des sauvages, de cinquante à soixante lieues de

Québec, s'asemblent tous en ce dit lieu au mois de Septembre &

Octobre, pour faire la pesche d'anguilles, qui est en abondance

en ce temps là, lesquels ils font boucaner, & les reservent

pour en manger jusques au mois de Janvier, que les neiges sont

hautes, pour aller à la chasse de l'eslan, dequoy ils vivent

jusqu'au Printemps.

Le 3 d'Octobre[668] je partis de Québec, pour aller au Cap de

Tourmente, voir l'avancement qu'avoient fait nos ouvriers, & en

ramener une partie: deux hommes s'en retournèrent par terre,

conduire quelque bestial que l'on amenoit dudit Cap de

Tourmente à Québec. Après avoir mis ordre en ce lieu, je m'en

150/1134 retournay le 6 dudit mois, où estant arrivé j'appris que

quelques sauvages avoient assassiné ces deux hommes endormis,

qui conduisoient le bestial, à demie lieue de nostre

habitation[669]. Cecy m'affligea grandement: on fut quérir les

corps qu'ils avoient traisnez au bas de l'eau afin que la mer

les emmenast, estant apportez on les visita, ils avoient la

teste escrasée de coups de haches, & plusieurs autres d'espée &

cousteaux dans le corps.

[Note 668: Le 3 octobre était un dimanche, et la marée était haute vers

1 heure et demie.]

[Note 669: Le meurtre paraît avoir été commis à la Canardière quelque

part vers l'embouchure du ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers

(aujourd'hui rivière Chalifour ou rivière des Fous). Le meurtrier était

Mahican-atic ouche, et les deux victimes, Henry, domestique de Madame

Hébert, et un autre français appelé Dumoulin. Ces derniers avaient dû

partir du cap Tourmente, vraisemblablement le mardi, de bonne heure le

matin, afin de pouvoir passer facilement les rivières de la côte pendant

que la marée était basse. Arrivés à la Canardière, ils trouvèrent la

rivière Saint-Charles encore trop pleine pour pouvoir traverser le soir

même; car la marée ne commença à baisser que vers les trois heures de

l'après midi. N'ayant pu ouvrir la porte de la cabane de M. Giffard, ils

se résignèrent à coucher sous un arbre, enveloppés de leurs couvertures.

C'est là que, pendant la nuit, Mahican-atic-ouche, croyant donner la

mort au boulanger et au serviteur de M. Giffard auxquels il en voulait,

massacra par méprise l'un de ses meilleurs amis, Henry, et un français

qui ne lui avait fait aucun mal. (Sagard, Hist. du Canada, liv. IV, ch.

IV.)]

Nous advisasmes qu'il estoit à propos de conduire ceste affaire

meurement, & descouvrir les meurtriers au plustost pour les

chasser, & voir comme nous procederions envers ces canailles,

qui n'ont point de justice parmy eux: car de nous venger sur

beaucoup qui n'en seroient coulpables, il n'y avoit pas aussi

de raison, ce seroit déclarer une guerre ouverte, & perdre pour

un temps le païs, jusqu'à ce que l'on eust exterminé ceste

race, par mesme moyen perdre les traittes du pays, ou pour le

moins les bien altérer, aussi que nous estions en un miserable

estat, faute de munitions pour guerroyer, & plusieurs autres

inconveniens furent considerez, qui pourroient arriver si l'on

151/1135 faisoit les choses trop precipitement. Nous deliberasmes de

faire assembler tous les capitaines des sauvages leur conter

l'affaire, & leurs faire voir les corps meurtris des defuncts,

ce qui fut exécuté.

Le lendemain[670] tous les chefs vinrent à nostre habitation,

où nous leurs fismes plusieurs remonstrances du bien qu'ils

recevoient annuellement de l'habitation nous, que contre tout

droit & raison ils faisoient des actes abominables &

detestables, de traistres & meschans meurtres, & que si nous

avions l'ame aussi diabolique qu'eux, que pour ces deux hommes

l'on en feroit mourir cinquante des leurs, & les exterminerions

tous: qu'on leurs avoit pardonné n meurtre de deux autres

hommes[671], mais que pour cetuy-cy nous voulions avoir les

meurtriers, pour en faire la justice, qu'ils nous les

declarassent & missent entre les mains, s'ils vouloient que

nous vecussions en paix, nous n'en voulions qu'à ceux qui

avoient assassiné nos hommes que nous leurs fismes voir.

[Note 670: Probablement le 8 octobre.]

[Note 671: Voir 1619, p. 133.]

Au commencement ils vouloient dire que c'estoit des Yrocois,

mais comme il n'y avoit nulle apparence, nous leurs fismes

cognoistre le contraire, & que ce meurtre ne venoit que de

leurs gens, en fin ils le confesserent, mais ils dirent qu'ils

ne sçavoient pas celuy qui avoit fait ce coup.

Nos gens soubçonnoient entr'autres un certain sauvage que nous

leurs dismes, & qu'ils le fissent venir, ce qu'ils promirent

faire. Le lendemain ils l'amenèrent, & fut interrogé sur

quelques discours de menace, qu'il avoit fait à quelques-uns de

152/1136 nos ce qu'il nia, & que jamais il n'avoit pensé à une si

signalée malice, que de vouloir tuer des François qu'il aymoit

comme luy mesme. De plus qu'il avoit sa femme & plusieurs

enfans qui l'auroient empesché de faire ce meurtre, quand il

auroit eu le dessein. Je luy fis dire que le meurtrier du

précèdent avoit bien femme & enfans, & qu'il ne laissa

neantmoins d'en assassiner deux des nostres, outre que l'on le

cherissoit plus qu'aucun des sauvages de son temps, & par

consequent que ses excuses qu'il alleguoit ne pouvoient pas

estre suffisantes pour se descharger du soubçon que l'on avoit

sur luy: quoy que s'en soit plusieurs discours se passerent

entre eux & nous, & nous resolumes d'arrester cettuy-cy,

attendant qu'il nous donnast trois jeunes garçons des

principaux d'entr'eux, l'un des montagnes[672], le second des

trois rivieres, & le troisiesme le fils du soubçonné, jusqu'à

ce qu'ils nous livrassent le meurtrier qui avoit fait le coup:

ils nous demandèrent terme de trois jours, tant pour délibérer

sur cette affaire, que pour essayer de pouvoir descouvrir le

meurtrier, ce que nous leurs accordasmes.

[Note 672: Des Montagnais.]

Ils s'en retournèrent en leurs Cabannes, & alors nous avions à

nous tenir sur nos gardes, tant au fort qu'à l'habitation,

donnant advis aux peres jesuistes & au Cap de Tourmente que

chacun eust à se bien garder, & ne permettre qu'aucun sauvage

les accostast sans estre les plus forts: toutes choses estant

bien disposées nostre Sauvage que nous avions retenu attendant

son fils en sa place & les autres.

153/1137 Le troisiesme jour ils ne faillirent à venir, amenant quant &

eux les trois jeunes garçons de l'aage de douze à dix huict ans

nous disant qu'ils avoient fait grande recherche & perquisition

pour sçavoir ceux qui avoient tué nos hommes, & qu'ils ne

l'avoient peu sçavoir, qu'ils feroient en sorte qu'en peu de

temps ils nous en donneroient advis, & qu'ils estoient très

desplaisans du malheur qui nous estoit arrivé, que pour eux ils

estoient tous innocens, & que comme tels, ne se sentoient

coulpables. Ils amenèrent ces trois jeunes garçons, le fils de

nostre prisonnier, & un de Tadoussac, & l'autre de Mahigan

aticq qui demeuroient proche de nostre habitation, &

deschargerent ceux des trois Rivieres, disant que ce ne pouvoit

avoir esté aucun d'iceux qui eust fait ce meurtre, d'autant

qu'ils n'estoient que deux cabannes, que la nuict que nos gens

furent tuez ils estoient tous à leurs maisons, au reste ils

nous prièrent que nous vescussions en paix, attendant que les

meurtriers fussent descouverts, estant plus que raisonnable

qu'ils mourussent, & que nous eussions à bien conserver ces

Sauvages qu'ils nous laissoient, le père que nous tenions

prisonnier dit à son fils, prens garde à vivre en paix avec les

François, asseure toy qu'en peu de temps je te delivreray &

sçauray celuy qui a fait ce coup, & le plus grand desplaisir

que j'ay eu c'est que les François ont eu soubçon sur moy, &

les autres Sauvages asseurerent aussi les deux autres, & qu'en

peu de jours l'on sçauroit ceux qui avoient fait ce meschant

acte.

154/1138 Nous dismes à tous ces Capitaines que le peu d'asseurance qu'il

y avoit pour nos hommes d'aller seuls dans les bois & y dormir

ayant parmy eux de si meschans traistres qu'à l'advenir jusqu'à

ce qu'on eust descouvert les meurtriers & fait justice d'eux,

j'enchargerois à tous nos hommes de n'aller plus sans armes &

que s'il y avoit aucun d'eux qui les approchast sans leur

consentement qu'ils les tireroyent comme ennemis, & qu'ils

eussent à se donner de garde, & advertir tous leurs compagnons,

d'autant qu'ils ne cognoissoient les meschans qui estoient

parmy eux, nous avions à nous donner de garde, mais qu'eux

n'avoient nul subject d'entrer en deffiance de nous. Ils nous

dirent que nous avions raison de ne faillir à tuer s'il s'en

rencontroit aucun qui ne voulussent se retirer quand on leur

diroit, que pour le moins l'on cognoistroit quels ils seroient,

& que pour les jeunes garçons qu'ils nous laissoient, on leur

fist bon traittement, que cependant de leur part ils feroyent

toute diligence de descouvrir les assassinateurs, & ainsi se

separerent chacun de leurs costez pour aller au lieu où pendant

l'hyver ils pourroient treuver de la chasse pour subvenir à

leurs necessitez.

Sur la fin de Janvier quelques trente Sauvages tant hommes que

femmes & enfans pressez de la faim, pour y avoir fort peu de

neiges pour prendre de l'eslan & autres animaux, se resolurent

de se retirer vers nous pour en leurs extrêmes necessitez estre

secourus de quelques vivres, qu'à ce deffaut ils estoient

morts: je leur fis encore cognoistre combien le meurtre en la

mort de nos hommes estoit detestable, & la punition que

155/1139 justement devoit mériter celuy qui avoit assassiné nos hommes,

& que pour ce meschant ils pouvoient tous pâtir & mourir de

faim sans le secours de nostre habitation, la bonté des

François, dont ils ne recevoient que toutes sortes de

bien-faits. Cette trouppe affamée voulant tesmoigner le

ressentiment qu'ils avoient en la mort de nos gens, & comme ne

trempant aucunement en cette perfidie, desirant se joindre avec

nous d'une amitié plus estroitte que jamais ils n'avoient

faict, & oster toute sorte de deffiance que pouvions avoir

d'eux, ils se resolurent de nous donner trois filles de l'aage

de unze à douze & quinze ans, pour en disposer ainsi

qu'aviserions bon estre, & les faire instruire & tenir comme

ceux de nostre nation, & les marier si bon nous sembloit.

Le deuxiesme de Janvier mil six cens vingt huict estant passez

la riviere, qui charioit un nombre de glaces, tant pour avoir

dequoy assouvir la faim qui les pressoit, comme pour faire

present de ces filles, demandèrent à s'assembler & tenir

conseil avec nous, où ils nous firent entendre tout ce que

dessus, ayant amené les trois filles avec eux.

Après nous avoir fait un long discours de l'estroite amitié

qu'ils vouloient avoir avec nous, & s'y joindre & habiter &

deserter des terres proches du fort, recognoissant qu'ils

seroient mieux qu'en lieu qu'ils eussent peu esperer: & pour

asseurance de tout ce qu'ils disoient, ils ne pouvoient faire

offre de chose qu'ils eussent plus chère que ces trois jeunes

156/1140 filles qu'ils nous prioient de prendre, lesquelles estoient

très-contentes de demeurer avec nous[673].

[Note 673: L'un des motifs qui engageaient les sauvages à faire ce

présent extraordinaire de trois de leurs filles, était bien celui que

donne ici l'auteur; mais il y en avait un autre que sa modestie lui a

fait omettre, et que nous devons savoir gré à Sagard de nous avoir fait

connaître, «Avant que les Montagnais partissent pour les bois & la

chasse, ils voulurent recognoistre le sieur de Champlain de quelques

presents, & adviserent entr'eux quelle chose luy seroit la plus

agréable, car ils tenoient fort chers les plaisirs & l'assistance qu'ils

en avoient receus. Ils envoyerent Mecabau, autrement Martin par les

François, au P. Joseph pour en avoir son advis, auquel il dit, mon fils,

il me souvient qu'autrefois Monsieur de Champlain a eu desir d'avoir de

nos filles pour mener en France & les faire instruire en la loy de Dieu

& aux bonnes moeurs; s'il vouloit à present, nous luy en donnerions

quelqu'unes, n'en serois-tu pas bien content? A quoy luy repondit le P.

Joseph, que ouy, & qu'il luy en falloit parler; ce que les Sauvages

firent de si bonne grâce, que le sieur de Champlain voulant estre utile

à quelque âme, en accepta trois, lesquelles il nomma, l'une la Foy, la

seconde l'esperance, & la troisiesme la Charité... Plusieurs croyoient

que les Sauvages n'avoient donné ces filles au sieur de Champlain que

pour s'en descharger, à cause du manquement de vivres; mais ils se

trompoient, car Choumin mesme à qui elles estoient parentes, desiroit

fort de les voir passer en France, non pour s'en descharger, mais pour

obliger les François & en particulier le sieur de Champlain». (Sagard,

Hist. du Canada, p. 912-14.)]

Après que j'eus ouy tous leurs discours je jugeay que pour plus

grande seureté de ceux qui demeuroient audit païs, que pour

plus estroitte amitié qu'il n'estoit point hors de propos

d'accepter cet offre, & de prendre ces filles, ce que jamais

ils n'avoient offert, quelque present qu'on leur eust voulu

donner pour avoir une fille, & que mesme le Chirurgien quelque

temps auparavant desirant en avoir une jeune pour la faire

instruire & se marier avec elle, ne peust avec tous les

Sauvages avoir le crédit d'en avoir une, quelques offres qu'il

fist, bien que tout ce qu'il faisoit n'estoit que pour la

gloire de Dieu, & le zèle qu'il avoit audit pays de retirer une

âme des enfers: à la vérité je m'estonnois fort des offres

qu'ils nous faisoient, ce que jamais, comme j'ay dit cy-dessus,

l'on n'avoit peu obtenir.

Sur ce jugeant qu'il n'estoit nullement à propos de laisser

157/1141 aller les offres, & qu'ils nous pressoient, je demanday audit

du Pont son advis, comme principal commis, & d'autant que les

vivres qui estoient pour traitter, comme pois, febves & bled

d'Inde, dont il y en avoit suffisamment & en quantité,

desquelles choses l'on les nourriroit, car de ceux qui estoient

pour les hyvernans il n'y en avoit que fort peu, & ne pouvoit

on leur en donner sans oster la pitance. Ledit du Pont dit que

pour luy il ne se mesloit de ces choses, bien qu'il

recognoissoit cette affaire estre très-bonne, mais que pour les

vouloir prendre & nourrir, qu'il ne le desiroit que s'ils le

vouloient, qu'ils attendissent le retour des vaisseaux: mais

comme en un si long-temps qu'il y avoit jusques à leur arrivée,

& que la fantaisie se peut changer, principalement entre

lesdits Sauvages, je creus que nous perdrions ce que peut estre

nous aurions mesprisé, cela aussi donneroit encore subject

ausdits Sauvages de nous vouloir plus de mal, n'en vouloir pas

seulement aux meurtriers, mais encore à ceux qui n'en sont

coulpables: & de plus que l'on dist aux Sauvages, qu'il n'y

avoit que des pois, & que peut estre ils ne pourroient

s'accommoder pour le present. A cela elles dirent qu'elles

seroient très-contentes & qu'on les prist, quoy que les Commis

ne les voulussent recevoir.

Je me resolus de les prendre toutes trois, les accommodant des

choses necessaires, les retenant en nostre habitation. Ainsi

les Sauvages furent tres-aises, & moy aussi, tant pour le bien

du pays comme pour l'esperance que je voyois que c'estoient

trois âmes gaignées à Dieu, que tout ce qu'il y avoit à faire

158/1142 en cela estoit d'avoir le soing & prendre garde que quelques

Sauvages ne les enlevassent, comme quelques uns avoient

commencé, ausquelles choses je remediay au mieux qu'il me fut

possible[674].

[Note 674: «Tout son dessein en ce bon oeuvre, ajoute Sagard, estoit de

gaigner ces trois âmes à Dieu, & les rendre capables de quelque chose de

bon, en quoy je peux dire qu'il a grandement mérité, & qu'il se trouvera

peu d'hommes capables de vivre parmy les Sauvages comme luy, car outre

qu'il souffre bien la disette, & n'est point délicat en son vivre, il

n'a jamais esté soupçonné d'aucune deshonnesteté pendant tant d'années

qu'il a demeuré parmy ces peuples Barbares; c'est pourquoy ces filles

l'honoroient comme leur père, & luy les gouvernoit comme ses filles.»

(Hist. du Canada, p. 914.)]

Toutesfois cet offre fut à la charge qu'ils ne pourroient

prétendre aucun subject d'empescher que ne fissions recherche &

justice du meurtrier s'il estoit descouvert, ains au contraire

ils nous dirent que s'ils le sçavoient qu'ils l'accuseroient,

comme un perfide & desloyal, & asseurément qu'en peu de jours

cela seroit descouvert, en ayant entendu quelque chose de celuy

que nous soubçonnons un Sauvage appellé Martin[675] des

François, qui avoit donné une de ses trois filles tomba malade,

& se voyant à l'extrémité demanda le Baptesme, ce qu'entendant

le Père Joseph Coron[676], il s'achemine à sa cabanne, il fait

entendre le sujet & la consequence de ce qu'il demandoit, &

qu'en telle chose il n'y avoit pas à rire. Car ce n'estoit

assez d'estre baptisé mais falloit qu'il promit que si Dieu luy

rendoit sa santé, de ne retourner plus à faire la vie sauvage &

brutalle qu'il avoit menée par le passé, ains vivre en bon

Chrestien & se faire instruire ce qu'il promit. Ce que voyant

ledit Père Joseph, faisant oeuvre de charité & d'hospitalité il

159/1143 le fait porter en sa maison, le traitte, l'accommode de tout ce

qu'il peut & croit estre necessaire à sa santé, recognoissant

(selon son jugement) qu'il ne devoit point reschapper qu'il ne

mourust en un jour ou deux au plus tard, il le baptisa le 6

Avril, ce qu'ayant esté fait, il semble se treuver au bout de 4

ou 5 jours mieux qu'il n'avoit fait: & entendant que quelques

sauvages estoient venus en ces cabannes, dont il y en avoit un

qui le disoit de leurs Pilottouas, soit que ledit Martin,

creust avoir plustost du soulagement de son mal, par le moyen

de ce nouveau médecin ou autrement: il desire s'en retourner en

sa cabanne où il s'y fait porter: il demande à estre pensé, &

médeciné par son médecin, pour recouvrir entièrement sa santé.

[Note 675: Son nom sauvage était Mecabau. (Sagard, Hist. du Canada, p.

592, 912.)]

[Note 676: Le Caron.]

Le Pilotoua se met en devoir d'user envers le malade de ses

remèdes accoustumés, & chantèrent tant aux aureilles du malade

avec un tel bruit & tintamarre, que tout cela estoit plus

capable d'avancer ses jours que le guérir, car comment pouvoit

il recevoir allégement en ce tintamarre, que le plus sain en

eust eu la teste rompue, il usa de tous ses plus subtils

medicaments qu'il peust, lesquels ne luy servirent de rien, &

cependant ledit Martin ne se resouvenant plus du sainct

Baptesme & de ce qu'il avoit promis, retourne en la créance de

ses superstitions passées, il y eut de nos gens qui luy firent

quelques remonstrances sur le peu d'esprit qu'il avoit, & le

mal qu'il faisoit de la perdition de son âme, qui pâtiroit plus

aux enfers pour avoir abusé de ce sainct Sacrement que s'il

n'eust esté baptisé, il n'en fait nul estat, disant, qu'il

160/1144 n'adjoustoit point de foy en tout ce qu'on luy avoit fait, sans

faire davantage de réplique, ainsi demeura en son mal, qui alla

en augmentant jusques à la mort, sans qu'il peust treuver de

remède pour l'empescher, & mourut le dix-huictiesme dudit

mois[677]: les jugemens de cette mort furent divers, d'autant

que beaucoup croyoient, que peut-estre premier que de rendre le

dernier souspir de la vie il auroit eu un repentir, & Dieu luy

auroit pardonné: C'est pour revenir à ce que nous enseigne

nostre Seigneur, _Ne jugez point, de peur que ne soyez jugez_.

Neantmoins il y avoit bien dequoy craindre en la vie qu'il a

menée jusques à la fin, que cette âme ne soit perdue.

[Note 677: Le 18 avril 1628. D'après Sagard, il serait mort dans de

bonnes dispositions, et n'aurait consenti à se faire _mideciner_ que par

complaisance. «Il fut enterré au cimetière de ceux de sa nation, proche

le jardin qu'on appelle du Père Denys, pour le contentement de ses

parens, qui autrement n'eussent point vescu en paix.» (Hist. du Canada,

liv. II, ch. XXXVII.)]

De puis 22 ans qu'on est allé pour habiter & défricher à Québec

[678], suivant l'intention de sa Majesté, les societés

n'avoient fait deserter un arpent & demy de terre: par ainsi

ostoient toute esperance pendant leur temps, de voir le boeuf

sous le joug pour labourer, jusqu'à ce qu'un habitant[679] du

païs recherchast les moyens de relever de peine les hommes qui

161/1145 travailloient ordinairement à bras, pour labourer la terre,

laquelle fut entamée avec le Soc & les boeufs, le 27 d'Avril

1628, qui montre le chemin à tous ceux qui auront la volonté &

le courage d'aller habiter, que la mesme facilité se peut

esperer en ces lieux comme en nostre France, il l'on en veut

prendre la peine & le soing.

[Note 678: L'habitation de Québec n'ayant été commencée qu'en 1608, ce

passage donnerait à entendre que dès 1630, Champlain avait préparé la

seconde partie de l'édition de 1632.]

[Note 679: Il n'y avait alors que Guillaume Couillard, qu'on pût appeler

_habitant_ proprement dit, parce qu'il était le seul qui fût établi sur

une terre.. Cette terre avait été concédée à son beau-père Louis Hébert

dès le 4 février 1623, par le duc de Montmorency, concession qui fut

ratifiée par le duc de Ventadour le 28 février 1626. Après la mort

d'Hébert, Couillard resta sur la terre avec sa belle-mère et son jeune

beau-frère Guillaume Hébert; le partage n'eut lieu qu'en 1634, à

l'occasion du mariage de ce dernier avec Heleine des Portes. Son contrat

de mariage et les arrangements de famille laissèrent à Couillard les

trois quarts de l'héritage, et, quelques années plus tard, il rentra par

une échange en possession de la part échue à son beau-père Guillaume

Hubou. (Archives du Sémin. de Québec.)]

Sur la fin dudit mois, il y eust quelques Sauvages qui nous

apportèrent nouvelles de la mort de Mahigan Athic, par mesme

moyen nous voulurent persuader qu'à cent cinquante lieues amont

le fleuve S. Laurent, estoient descendus certains Sauvages

Algommequins qui avoient massacré nos hommes, s'estans retirez

secrettement sans estre apperceus, mais comme ces discours

estoient esloignez de la raison sans apparence, nous ny

adjoustasmes foy, disant que le Sauvage que nous tenions pour

suspect, estoit devenu insensé courant par les bois comme

desesperé, ne sçachant ce qu'il estoit devenu.

Le 10 de May un canau arriva de Tadoussac, où estoit la

Fouriere capitaine des Sauvages dudit lieu, avec celuy que nous

soubçonnions avoir faict le meurtre, lequel n'estoit en tel

estat qu'on nous l'avoit representé, qui venoit pour se

justifier, sur l'asseurance que luy avoit donné ledit la

Fouriere, moyennant quelque present qu'il avoit receu, de

retirer son fils d'entre nos mains.

Estant en terre il envoya sçavoir si j'aurois agréable qu'il

nous vint voir, je le fais venir avec le meurtrier soupçonné,

où ledit la Fouriere fit quelque discours sur l'affection que

de tous temps il nous avoit portée, que jamais il ne receut tel

162/1146 desplaisir que quand on luy dit de la façon que nos hommes

avoient esté tuez, croyant que c'estoient des Yrocois & non

d'autres, mais que depuis peu il avoit sceu par un jeune homme

de nation Yrocoise & elevé parmy eux, & les Algommequins d'où

il venoit mescontant pour l'avoir mal traité qu'il avoit

rapporté que trois d'icelle nation estoient venus de plus de

cent cinquante lieues tuer de nos gens, chose très certaine,

avec autre discours sans raison: Et que les prestres qui

prioient Dieu avec cérémonie qu'ils faisoient, estoit le sujet

que beaucoup de leurs compagnons mouroient, ce qui n'avoit esté

auparavant, avec autres paroles perdues, discours de quelques

reformez qui leurs avoient mis cela en la fantaisie, comme de

beaucoup d'autres choses de nostre croyance.

Je luy fis response de poinct en poinct à toutes ses raisons

foibles & débiles, que pour l'amitié & affection, il ne pouvoit

aller au contraire qu'on ne luy en eust tesmoigné d'année à

autre, & sauvé la vie à plus de cent de ses compagnons, qui

fussent morts de faim, sans ce secours qu'ils avoient receus de

nous en ces extrêmes necessités, au contraire nous n'avions pas

sujet de nous louer d'eux, comme ils avoient de nous, ayant par

cy-devant tué de nos hommes, qu'on avoit pardonné au meurtrier,

outre plusieurs autres desplaisirs, pensant que le temps le

rendroit plus sage, mais que je n'estois plus resolu de

temporiser ny souffrir qu'ils nous bravassent en tenant les

bras croisez sans ressentiment, d'avoir encore depuis peu

assassiné deux de nos hommes estans endormis, que le rapport

163/1147 qui avoit esté fait par ce jeune homme des Algommequins qui

avoient tué les nostres, ausquels on n'avoit jamais mesfait

estoit chose controuvée, que quand il y auroit quelque vérité,

qu'ils eussent passé par plusieurs endrois sur leurs chemins où

il y avoit des nostres, qu'ils eussent peu tuer sans prendre la

peine de passer parmy eux, & non courir la risque d'estre

descouverts pour aller en un lieu du tout esloigné de chemin ny

sentier, en lieu où ces hommes ne faisoient que reposer icelle

nuict pour le matin s'en revenir avec le bestial.

De plus que la nuict qu'ils furent massacrez, il y avoit des

canaux proche d'eux, qui faisoient la pesche de l'anguille,

tant de sujects estoient suffisans de tuer les premiers, sans

se mettre en toutes ces peines, & de passer encore une riviere

pour venir à l'effect de ceste exécution, avec d'autres raisons

si apparentes qu'il n'y pouvoit respondre: De plus que tous les

Capitaines Sauvages qui estoient icy concluerent que le meurtre

avoit esté par un des leurs, après avoir visité les corps & les

coups qu'ils avoient, promettant faire ce qu'ils pourroient

pour descouvrir les meurtriers, & nous les livrer ou en donner

advis, estant raisonnable que ceux qui avoient fait le coup

mourussent: que nous vouloir persuader par des raisons sans

apparence, luy qui ne sçavoit comme la chose s'estoit passée ny

estant, qu'il n'avoit nulle raison de vouloir pallier & couvrir

ce meurtre.

Luy remonstrant que s'il ne sçavoit autre chose pour m'obtenir

le droit qu'il pretendoit, qu'il avoit pris de la peine en

164/1148 vain, aussi que nous estions fort contans de ce qu'il avoit

amené avec luy le soubçonné qui avoit fait le meurtre, outre le

légitime sujet que nous avions eu de demander son fils en

ostage. Nous avions des Sauvages qui durant l'hyver nous

avoient asseuré qu'il n'y en avoit point d'autre qui eut fait

l'assassinat que luy: pour cet effect nous le voulions retenir

prisonnier, jusqu'à ce que les informations fussent bien

averées, que s'il meritoit la mort il devoit mourir, sinon il

seroit libre & ne devoit craindre s'il n'avoit fait le coup, ce

pendant il seroit traitté comme son fils, lequel je mis en

liberté avec un autre, reservant le plus jeune des trois pour

luy tenir compagnie: qui fut estonné ce fut le galand & ledit

la Fouriere, à qui l'on fist gouster les raisons qu'il ne

sçavoit que de la bouche du meurtrier, qui fut contrainct de se

taire, ne sçachant autre chose que ce que luy avoit dit ce

jeune Sauvage Yrocois, qui accusoit les Algommequins, où à

propos entrèrent deux d'icelle nation, auquel l'on dit ce que

ledit la Fouriere avoit dit, qui deffendirent leur nation, &

n'avoir jamais fait une telle perfidie, n'y mesme songé, que ce

qu'il disoit estoit si esloigné de la raison, que tels discours

donnoient plustost sujet de risée que d'y adjouster foy: qu'il

sçavoit très-bien que nous n'avions ny n'aurions jamais la

croyance de ce faulx bruit. De plus que le Sauvage qu'ils

allegoient leur avoir apporté ces nouvelles estoit un enfant,

auquel l'on ne pouvoit adjouster foy, estant imposteur,

menteur, resentant tousjours la nation d'où il estoit.

165/1149 Tous ces discours finis, l'on arresta prisonnier nostre homme,

r'envoya-on son fils & le jeune Sauvage que nous avoit donné

feu Mahigan Atic.

Ce jour partit quelques jeunes hommes pour aller à la guerre

aux Yrocois, conduits par un vieil homme peu expérimenté, qui

fit croire qu'il ne feroit pas beaucoup d'expédition.

Ledit la Fouriere voyant que son voyage ne luy avoit de rien

servy, qu'à nous avoir mis l'oyseau au piège, il s'en alla nous

recommandant de traitter doucement le prisonnier, attendant

sçavoir plus grande vérité. Quelques jours après le départ

dudit la Fouriere, le frère du Reconcilié qui fut tué aux

Yrocois, avec nostre homme tua à Tadoussac l'imposteur

d'Yrocois qui avoit accusé les Algommequins d'avoir fait ce

meurtre, pour s'estre resouvenu que ce jeune homme estoit de

nation Yrocoise, qui avoit fait mourir son frère, allant pour

traitter de paix & d'amitié, & ainsi se vengent ces brutales

gens, sur ceux qui n'en sont causes.

Nos jeunes guerriers revinrent comme ils avoient esté, sans

avoir fait mal à personne, c'est ce que l'on esperoit de ceste

troupe volage, qui ne s'engagea pas si avant dans le pays des

ennemis, qu'ils ne peussent bien faire leur retraitte sans

appercevoir ny estre apperceus de l'ennemy.

Le 14 dudit mois arriva à Québec 7 canaux de Tadoussac, où il y

avoit vingt & un Sauvages robustes & dispos, qui s'en alloient

à la guerre, pour essayer s'ils seroient quelque chose plus que

les autres, ils se promettoient d'aller proche des villages des

ennemis & y faire quelque effect, en un mois qu'ils devoient

estre à ceste guerre.

166/1150 Le 18 dudit mois[680] revint ledit la Fouriere, pour traitter

quelques vivres & du petun: lequel à son retour ne se mit pas

beaucoup en peine pour le prisonnier, comme il avoit fait

auparavant. Il nous dit qu'il n'avoit encore receu nouvelle

d'aucuns vaisseaux qui fussent arrivez à la coste, qui nous

mettoit en peine, d'autant que tous nos vivres estoient

faillis, horsmis 4 à 5 poinçons de gallettes assez mauvaises,

qui estoit peu, & des pois & febves à quoy nous estions réduits

sans autres commoditez, voilà la peine en laquelle on estoit

tous les ans, sans juger les inconvenients qui en peuvent

arriver, je l'ay assez representé cy dessus en plusieurs

endroits, des accidents qui en sont arrivez à ce deffaut, de

jour en jour nous attendions nouvelles, ne sçachant que penser

attendu la disette que l'on pouvoit avoir en laquelle nous

estions, & que nous devions avoir des vaisseaux au plus tart à

la fin de May pour nous secourir, imaginant que quelque

changement d'affaire en ceste societé seroit arrivé, ou

contrariété de mauvais temps.

[Note 680: La suite fait voir que c'était en juin. Probablement qu'il en

est ainsi de la date précédente.]

Le 29 dudit mois de Juin arriverent quelque canaux dudit

Tadoussac, pour avoir des pois, où ils perdirent leur temps,

n'en ayant pas pour nous en suffisance, si les vaisseaux ne

nous secouroient, voyant le retardement, le temps qui se

passoit, ne pouvant avoir lieu d'aller à Gaspey, 130 lieues à

val de Québec, pour recouvrir quelques commodités des navires

qui pourroient estre à la coste, & treuver passage pour partie

167/1151 des personnes qui estoient trop, pour le peu de commoditez qui

nous restoient: Tout cecy nous fit délibérer de remédier à ce

qui nous seroit le plus necessaire, pour n'avoir barque à

Québec. Ledit de la Ralde les ayant laissées à Tadoussac au

lieu d'en envoyer une pour subvenir aux inconveniens qui

pourroient arriver. De plus que l'habitation estoit sans aucun

matelot, ny homme qui peust sçavoir ce que c'estoit de les

accommoder & conduire: de bray, voiles & cordages nous n'en

avions point, & peu d'autres choses qui manquoient pour telles

affaires, ainsi estions denuez de toutes commoditez, comme si

l'on nous eut abandonnez, car la condition des vivres que l'on

nous avoit laissé avec le peu de toutes choses nous le fit

cognoistre, c'est assez que la peleterie soit conservée,

l'utilité demeure aux associez & à nous le mal: c'est comme sa

Majesté est servie, aux desordres qui se commettoient en ces

affaires, & l'ennemy qui faisoit profit de nostre desordre &

nous succomber si l'on n'y prenoit garde: il ne manque point de

François perfides, indignes du nom, qui vont treuver l'Anglois

ou Flamand, leur dire l'estat auquel l'on estoit: qui pouvoient

s'emparer de ces lieux, n'estans accommodez des choses

necessaires pour se deffendre & s'opposer à leurs violences.

Ce pendant il nous faut adviser de quel bois l'on fera flèche,

pour nous garantir des inconveniens qui pouvoient arriver, nous

treuvasmes à propos de mettre tous nos hommes à chercher du

bray dans les bois, & sapinieres, suffisamment pour brayer une

168/1152 barque & chalouppe pour envoyer à Tadoussac, accommoder la plus

commode, & l'amener à Québec, pour plus facillement &

commodément mettre les personnes que nous voulions renvoyer à

Gaspey, pour treuver passage aux vaisseaux qui estoient aux

costes pour s'en retourner en France. La diligence d'un chacun

fut telle, qu'en moins de cinq à six jours nous en eusmes

suffisamment, delà fusmes au Cap de Tourmente tuer un boeuf,

pour en avoir le suiv, pour mesler avec le bray, l'on fit faire

aussitost de l'estouppe de vieux cordage, ramassant toutes

choses au moins mal que l'on pouvoit pour nous accommoder, & au

nombre de ceux qui devoient retourner, l'on mettoit deux

familles qui n'avoient poulce de terre pour se pouvoir nourrir,

estans entretenus des vivres du magazin, car tout cela ne nous

servoit de rien, qu'à manger nos vivres dix personnes qu'ils

estoient en ces deux familles, horsmis les deux hommes qui

pourroient estre employez, l'un boulanger, & l'autre qui

servoit de matelot.

Or comme toutes choses furent prestes il ne failloit plus

treuver qu'un homme qui fut entendu à calfeultrer la barque, &

l'accommoder de ce qui luy estoit necessaire, nous nous

adressasmes à un habitant du pays, qui se nourrit de ce qu'il a

defriché au pays, appellé Couillart bon matelot, charpentier, &

calfeultreur, qui ne pouvoit estre sujet qu'à la necessité,

auquel nous mettions toute nostre asseurance qu'il nous

secoureroit de son travail & industrie, d'autant que depuis

169/1153 quinze ans[681] qu'il avoit esté au service de la compagnie, il

s'estoit tousjours monstré courageux en toutes choses qu'il

faisoit, qu'il avoit gaigné l'amitié d'un chacun, faisant ce

que l'on pouvoit pour luy, & de moy je ne m'y suis pas

espargné[682] en tout ce qu'il avoit à faire. En fin je luy dis

qu'il estoit necessaire, n'ayant personne en nostre habitation,

qu'il allast à Tadoussac accommoder ceste barque, il chercha

toutes les excuses qu'il peust pour s'en exempter, assez mal à

propos & sans raison, qui me fit luy tenir quelques propos

fascheux. Bref pour toute conclusion dit qu'il avoit peur des

Sauvages qu'ils ne l'assommassent: pour le relever de ceste

apprehension, je luy fis offre de luy donner une chalouppe bien

esquippée d'hommes & d'armes, & envoyer mon beau-frère pour

l'asseurer, tout cela ne servit de rien, sinon que pour

accommoder deux chalouppes qui estoient en nostre habitation,

qu'il le feroit volontiers, mais d'y aller il craignoit sa

eau, & ne vouloit abandonner sa femme[683], pour la conserver,

je luy dis vous l'avez tant de fois laissée seule avec sa mère

par le passé, allez luy dis-je alors, vous perdez toutes les

conditions que l'on pouvoit esperer d'un homme de bien, si ce

n'estoit pour peu je vous fairois mettre prisonnier, pour la

desobeissance que vous faite en une necessité, vous deservez le

Roy en tout cecy, néantmoins on advisera à ce que l'on aura à

170/115 faire. Le sieur du Pont & moy advisasmes que se servir d'un

homme par force l'on en auroit jamais bonne issue, & falloit

s'en passer, & qu'il nous calfeultrast deux chalouppes, n'en

pouvant tirer autre service.

[Note 681: Guillaume Couillard serait donc venu au Canada dès l'année

1613, c'est-à-dire, quatre ans avant son beau-père Louis Hébert.]

[Note 682: Champlain assista, avec son beau-frère, au mariage de

Couillard, en 1621, et fut plus tard, en 1626, parrain de sa fille

Marguerite. (Registres de N.-D. de Québec.)]

[Note 683: Guillemette Hébert. Couillard avait été marié à Québec par le

P. Georges le Baillif vers le 26 août 1621. (Registres de N.-D. de

Québec.)]

Le 9 de Juillet deux de nos hommes vindrent à pied du Cap de

Tourmente, apporter nouvelle de l'arrivée de six vaisseaux à

Tadoussac selon le rapport d'un sauvage[684], lequel ce mesme

jour nous confirma son dire, qu'un homme de Dieppe nommé le

Capitaine Michel commandoit dedans, venant de la part du sieur

de Caen[685]: ce discours nous fit penser que ce pouvoit estre

celuy avec lequel ledit de Caen avoit part en son vaisseau, qui

venoit ordinairement à Gaspey faire pescherie de molue, ces

nouvelles aucunement nous resjouirent: d'autre part considerant

qu'il y avoit six vaisseaux, chose extraordinaire en ces

voyages pour la traitte, que ce Capitaine Michel commandoit à

ceste flotte, il n'y avoit pas d'apparence n'estant homme

propre à telle conduitte, qui nous fit croire qu'il y avoit

plus ou moins en l'affaire, un changement extraordinaire. De

plus que le Sauvage estant interrogé particulièrement se

treuvoit en plusieurs dire, entr'autre chose nous dit qu'ils

avoient pris un Basque qui traittoit à l'Isle Percée, traittant

ses marchandises aux Sauvages dudit Tadoussac: desirant en

avoir une plus ample vérité, nous resolumes de sçavoir d'un

171/1155 jeune homme truchement de nation grecque, s'il pourroit se

deguiser en Sauvage & aller en un canau recognoistre quels

vaisseaux ce pouvoient estre, en luy donnant deux Sauvages avec

luy, ausquels avions de la créance & fidélité, qui nous

promettoient servir en ceste affaire en les gratifiant de

quelque honnesteté, ledit Grec se resolut de s'embarquer,

l'ayant accommodé de ce qu'il luy estoit necessaire il

partit[686].

[Note 684: «Ce sauvage était Napagabiscou, surnommé Trecatin ou

Trigatin. Il partit en toute hâte de Tadoussac avec un autre sauvage, en

même temps que la barque envoyée pour détruire l'habitation du cap

Tourmente. Il y arriva avant la barque; et donna avis au sieur Faucher

de tout ce qu'il avait vu. Celui-ci dépêcha deux de ses hommes pour

porter ces nouvelles à Québec. Les deux hommes montèrent à pied, comme

le dit ici l'auteur, et Trigatin dut continuer en canot, et arriver

aussi vite que les deux messagers.]

[Note 685: Trigatin le supposait, ou bien les Anglais avaient voulu lui

donner le change.]

[Note 686: «Le Pere Joseph, ajoute Sagard, se trouva lors fort à propos

à Kebec, prest d'aller administrer les Sacrements aux François du Cap de

tourmente, où nous avions estably une Chapelle, laquelle les Anglais ont

depuis bruslée avec la maison des Marchands, & esgaré tous nos ornemens

servans à dire la saincte Messe.» Il partit, accompagné d'un Frère, avec

les messagers envoyés par Champlain. (Hist. du Canada, p. 917.)]

Ce pendant j'estois en meffiance, craignant ce que souvent

j'avois appréhendé, & les advis que plusieurs fois j'avois

donné, sçavoir que ce ne fussent ennemis, qui me fit mettre

ordre tant à l'habitation qu'au fort, pour nous mettre en

l'estat de recevoir l'ennemy si tel estoit.

Voilà qu'une heure après le partement dudit Grec il s'en

revient avec deux canaux qui se sauvoient à nostre habitation,

en l'un desquels estoit Foucher[697] qui estoit demeurant audit

Cap de Tourmente, pour avoir esgard aux hommes qui y estoient

habitez, lequel nous dit qu'il s'estoit sauvé des mains des

Anglois qui l'avoient pris prisonnier, & trois de ses hommes,

une femme & une petite fille [698] qu'ils avoient amené à bort

172/1156 d'une barque qui estoit mouillée à l'ancre le travers dudit Cap

de Tourmente, ayant tué en partie ce qu'ils voulurent du

bestial, & fait brusler le reste dans leurs estables, où ils

l'enfermèrent[699], comme aussi deux petites maisons où se

retiroit ledit Foucher & ses hommes, après avoir ravagé tout ce

qu'ils peurent jusqu'à des béguins de la petite fille: Cette

tuerie de bestial faite, ils s'en retournèrent promptement & se

r'embarquerent, mais ce n'estoit pas sans crainte qu'ils

avoient qu'on ne les poursuivast, ce que asseurement eust esté

fait si nous eussions eu certains advis de leur arrivée par les

sauvages, qui le sçavoient tous bien, comme perfides &

traistres qu'ils sont, celerent cette meschante nouvelle, au

contraire ils faisoient courrir le bruit que c'estoient des

nostres & de nos amis, que nous ne nous devions mettre en

peine. Cette barque estoit arrivée une heure ou deux devant le

jour, & mouillerent l'ancre comme dit est, & aussitost mirent

quinze à seize soldats dans une chaloupe, mettant pied à terre

venant le long du bois, pensant surprendre nos gens couchés:

mais comme ils arriverent proche de l'habitation ils virent

ledit Foucher, qui leurs demanda d'où ils estoient, qu'ils

eussent à s'arrester, un des siens s'avançant à ceste troupe en

laquelle d'abort ne paroissoit que François, qui l'année

173/1157 d'auparavant estoient venus avec ledit sieur de la Ralde, dire,

nous sommes de vos amis, ne nous cognoissez vous pas, nous

estions l'année passée icy, nous venons de la part de

Monseigneur le Cardinal, & de Roquemont[700], allant à Québec

leur porter des nouvelles, & en passant avions desir de vous

voir. A ces douces paroles & honnestetés ils se saluerent les

uns & les autres, pensant que tout ce qu'ils disoient estoit

vérité, mais ils furent bien estonnez qu'estans environnez

quatre personnes qu'ils estoient, qu'ils furent saisis & pris

comme j'ay dit cy dessus, car les traistres Sauvages leurs

avoient rapporté l'estat en quoy nous estions.

[Note 687: «Ayans à peine advancé 4 ou 5 lieues dans le fleuve, ils

apperceurent deux canots de Sauvages venir droit à eux, avec une

diligence incroyable, qui leur crioient du plus loing, à terre, à terre,

sauvez-vous, sauvez-vous, car les Anglois sont arrivez à Tadoussac, &

ont envoyé ce matin fourager, & brusler le Cap de tourmente. Ce fut une

alarme bien chaudement donnée, & augmenta à la veue du sieur Foucher

couché tout de son long à demy mort dans le canot, du mauvais

traittement des Anglois, duquel ils sceurent au vray le succés de leur

malheureuse perte.» (Sagard, Hist. du Canada, p. 918.)]

[Note 688: Sagard ajoute que «Foucher y pensa perdre la vie, car en se

sauvant dans un canot de Sauvage, ils luy frizerent les moustaches, &

emmenèrent prisonniers un, nommé Piver» (Nicolas Pivert) «sa femme, sa

petite niepce, & un autre homme avec eux.» (Hist. du Canada, p. 919,

920.)]

[Note 689: D'après Sagard, il y avait au cap Tourmente quarante à

cinquante pièces de bétail. Les envoyés de Kertke «tuèrent quelques

vaches pour leur barque, mirent le feu partout, & consommerent jusques

aux fondemens de la maison, une seule vache exceptée, qui se sauva dans

les bois, & six autres que les Sauvages avoient attrappé pour leur part

du debris. (Hist. du Canada, p. 919.)]

[Note 690: Il y avait déjà plus d'un an que le cardinal de Richelieu

avait supprimé la compagnie des sieurs de Caen, et avait formé, de

concert avec le sieur Claude de Roquemont et plusieurs autres, la

Compagnie de la Nouvelle-France, ou compagnie des Cent-Associés. (Le

Mercure Français, t. xiv, part. 2, p. 232 et suiv.)]

Estant trop acertené de l'ennemy je fais employer tout le monde

à faire quelque retranchement au tour de l'habitation, au fort

des barricades sur les ramparts qui n'estoient parachevez, n'y

ayant rien fait depuis le partement des vaisseaux, pour le peu

d'ouvriers que nous avions, qui avoient esté assez empeschés

tout l'Hyver à faire du bois pour le chauffage, toutes ces

choses se faisant en diligence, je disposay les hommes aux

lieux que je jugeay estre à propos, afin que chacun cogneut son

quartier, & y accourust selon la necessité du temps.

Le lendemain 10 du mois[691] sur les trois heures après midy

apperceusmes une chalouppe, qui tesmoignoit à voir la manoeuvre

qu'ils faisoient, qu'ils desiroient aller dans la riviere

sainct Charles pour faire descente ou mettre le feu dans les

174/1158 maisons des Peres, ou bien ils ne sçavoient pas bien prendre la

route pour venir droit à nostre habitation, jugeant aussi que

ceste chalouppe ne pouvoit faire grand eschet, s'il n'en venoit

d'autres, & que venir à l'estourdie de la façon il n'y avoit

point d'apparence: car ils pouvoient se promettre d'y demeurer

la plus grand part, qu'il falloit que quelque autre sujet les

amenait, qui fit que neantmoins je ne voulus négliger ce qui

estoit à faire, envoyant quelques Arquebusiers par dedans les

bois, recognoistre où ils mettoient pied à terre, là les

attendre de pied ferme à leur descente pour les empescher &

desfaire s'il y avoit moyen: comme ils approchoient de la terre

nos gens cogneurent les nostres[692], qui estoient dedans avec

une femme & la petite fille qui les asseura, se monstrant

quelques uns leurs disant qu'ils allassent descendre à

l'habitation, ce qu'ils firent, recogneusmes que c'estoient des

Basques prisonniers des Anglois, qui l'avoient envoyée pour

rapporter nos gens, & une lettre de la part du Général, l'un

des Basques que je fis venir qui avoit la lettre, me dit,

Monsieur le commandement forcé que nous avons du Général

Anglois qui est à la radde de Tadoussac, nous a contrainct de

venir en ce lieu vous donner ceste lettre de sa part, laquelle

verrez s'il vous plaist, vous prie de nous pardonner & excuser

puisque la contraincte nous y a obligé. Je pris la lettre & fis

entrer les Basques qui estoient au nombre de six, ausquels je

175/1159 fis faire bonne chère, attendant qu'on les eust depesché, il

estoit assez tard, qui fit qu'ils ne s'en retournèrent que le

lendemain matin.

[Note 691: Le 10 juillet 1628.]

[Note 692: «Entre lesquels, dit Sagard, estoient Piver, sa femme & sa

niepce, avec quelques Basques.» (Hist. du Canada, p. 921.) Nicolas

Pivert, l'un des plus anciens et des plus respectables habitants de

Québec, était marié à Marguerite Le Sage. (Registres de N.-D. de

Québec.)]

Ledit sieur du Pont & moy & quelques autres des principaux de

nostre habitation, que je fis assembler pour faire la lecture,

pour adviser à ce que nous respondrions, voicy la teneur cy

dessous.

«Messieurs je vous advise comme j'ay obtenu Commission du Roy

de la grande Bretagne, mon tres-honoré Seigneur & Maistre, de

prendre possession de ces païs sçavoir Canadas & l'Acadie, &

pour cet effect nous sommes partis dix huict navires, dont

chacun a pris sa route selon l'ordre de sa Majesté, pour moy je

me suis desja saisy de la maison de Miscou, & de toutes les

pinaces & chalouppes de cette coste, comme aussi de celles

d'icy de Tadoussac où je suis à present à l'ancre, vous serez

aussi advertis comme entre les navires que j'ay pris il y en a

un appartenant à la Nouvelle Compagnie, qui vous venoit treuver

avec vivres & rafraischissements, & quelque marchandise pour la

traitte, dans lequel commandoit un nommé Norot: le sieur de la

Tour[693] estoit aussi dedans, qui vous venoit treuver, lequel

j'ay abordé de mon navire: je m'estois préparé pour vous aller

treuver, mais j'ay treuvé meilleur seulement d'envoyer une

patache & deux chalouppes, pour destruire & se saisir du

176/1160 bestial qui est au Cap de Tourmente, car je sçay que quand vous

serez incommodé de vivres, j'obtiendray plus facillement ce que

je desire, qui est d'avoir l'habitation: & pour empescher que

nul navire ne vienne je resous de demeurer icy, jusqu'à ce que

la saison soit passée, afin que nul navire ne vienne pour vous

avictuailler: c'est pourquoy voyez ce que desirez faire, si me

desirez rendre l'habitation ou non, car Dieu aydant tost ou

tard il faut que je l'aye, je desirerois pour vous que ce fut

plustost de courtoisie que de force, à celle fin d'esviter le

sang qui pourra estre respandu des deux costez, & la rendant de

courtoisie vous vous pouvez asseurer de toute sorte de

contentement, tant pour vos personnes que pour vos biens,

lesquels sur la foy que je prétend en Paradis je conserveray

comme les miens propres, sans qu'il vous en soit diminué la

moindre partie du monde. Ces Basques que je vous envoye sont

des hommes des navires que j'ay pris, lesquels vous pourront

dire comme les affaires de la France & l'Angleterre vont, &

mesme comme toutes les affaires se panent en France touchant la

compagnie nouvelle de ces pays, mandez-moy ce que desirés

faire, & si desirés traitter avec moy pour cette affaire,

envoyés moy un homme pour cet effect, lequel je vous

asseure de chérir comme moy-mesme avec toute sorte de

contentement, & d'octroyer toutes demandes raisonnables que

desirerés, vous resoudant à me rendre l'habitation. Attendant

vostre responce & vous resoudant ce faire ce que dessus je

177/1161 demeureray, Messieurs, & plus bas vostre affectionné serviteur

DAVID QUER[694], Du bord de la Vicaille ce 18 Juillet 1628.

Stille vieux, ce 8 de Juillet stille nouveau. Et desseus la

missive estoit escrit, à Monsieur Monsieur de Champlain,

commendant à Québec.»

[Note 693: Claude de la Tour.]

[Note 694: Ce nom a dû être ainsi orthographié d'après une copie qui

portait _Quirc_; car on retrouve pour signature originale _Kearke_ et

_Kirke. (State Paper Office, Colonial Papers,_ vol. V.)]

La lecture faite nous concluasmes sur son discours que s'il

avoit envie de nous voir de plus prés il devoit s'acheminer, &

non menacer de si loing, qui nous fit resoudre à luy faire

cette responce telle qu'il s'ensuit.

«Monsieur, nous ne doutons point des commissions qu'avez

obtenues du Roy de la grande Bretagne, les grands Princes font

tousjours eslection des braves & généreux courages, au nombre

desquels il a esleu vostre personne pour s'acquiter de la

charge en laquelle il vous a commise pour exécuter ses

commandemens, nous faisant cette faveur que nous les

particulariser, entre autre celle de la prise de Norot & du

sieur de la Tour qui apportoit nos commoditez, la vérité que

plus il y a de vivres en une place de guerre, mieux elle se

maintient contre les orages du temps, mais aussi ne laisse de

se maintenir avec la médiocrité quand l'ordre y est

maintenue. C'est pourquoy ayant encore des grains, bleds

d'Inde, pois, febves, sans ce que le pays fournist, dont les

soldats de ce lieu se passent aussi bien que s'ils avoient les

meilleures farines du monde, & sçachant très-bien que rendre un

178/1162 fort & habitation en l'estat que nous sommes maintenant, nous

ne serions pas dignes de paroistre hommes devant nostre Roy,

que nous ne fussions reprehensibles, & mériter un chastiment

rigoureux devant Dieu & les hommes, la mort combattant nous

sera honorable, c'est pourquoy que je sçay que vous estimerez

plus nostre courage en attendant de pied ferme vostre personne

avec vos forces, que si laschement nous abandonnions une chose

qui nous est si chère, sans premier voir l'essay de vos canons,

approches, retranchement & batterie, contre une place que je

m'asseure que la voyant & recognoissant vous ne la jugerez de

si facile accez comme l'on vous auroit peu donner à entendre,

ny des personnes lasches de courage à la maintenir, qui ont

esprouvé en plusieurs lieux les hazards de la fortune, que si

elle vous est favorable vous aurez plus de sujet en nous

vainquant, de nous departir les offres de vostre courtoisie,

que si nous vous rendions possesseurs d'une chose qui nous est

si recommandée par toute sorte de devoir que l'on sçauroit

s'imaginer. Pour ce qui est de l'exécution du Cap de Tourmente,

bruslement du bestial, c'est une petite chaumière, avec quatre

à cinq personnes qui estoient pour la garde d'iceluy, qui ont

esté pris sans verd[695] par le moyen des Sauvages, ce sont

bestes mortes, qui ne diminuent en rien de ce qui est de nostre

vie, que si vous fussiez venu un jour plus tard il n'y avoit

179/1163 rien à faire pour vous, que nous attendons d'heure à autre pour

vous recevoir, & empescher si nous pouvons les pretentions

qu'avez eu sur ces lieux, hors desquels je demeureray Monsieur,

& plus bas Vostre affectionné serviteur CHAMPLAIN, & dessus, A

Monsieur Monsieur le Général QUER, des vaisseaux Anglois.»

[Note 695: Pris au dépourvu: locution empruntée du jeu au verd, dans

lequel les joueurs ne doivent jamais être surpris sans avoir sur eux une

feuille verte cueillie le jour même.]

La responce faite je la donnay aux Basques qui s'en

retournèrent & envoyay une chalouppe au Cap de Tourmente pour

veoir le débris des Anglois, & s'il n'y avoit point quelque

bestial qui se seroit sauvé, il estoit resté quelques six

vaches que les Sauvages tuèrent, & une qui fut sauvée qui

s'estoit enfuye dans les bois, qui fut ramenée.

Les Basques arrivans à Tadoussac donnèrent ma lettre au général

Quer que nous attendions de jour en jour. Après s'estre informé

des Basques il fit assembler tous ceux de ses vaisseaux, &

notamment les Chefs ausquels il leut la lettre, ce qu'ayant

fait ils délibérèrent ne perdre temps voyant n'y avoir rien à

faire, croyans que nous fussions mieux pourveus de vivres &

munitions de guerre que nous n'estions, chaque homme estans

réduit à sept onces de pois par jour, n'y ayant pour lors que

50 livres de poudre à canon, peu de mèche & de toutes autres

commoditez, que s'ils eussent suivy leur pointe malaisément

pouvions nous resister, attendu la misere en laquelle nous

estions, car en ces occasions bonne mine n'est pas défendue:

Cependant nous faisions bon guet, tenant tousjours mes

compagnons en devoir. Ledit Quer n'attendoit plus nos

180/1164 vaisseaux, croyant qu'ils fussent péris ou pris des ennemis, se

délibéra de brusler toutes nos barques qui estoient à

Tadoussac, ce qu'ils firent, horsmis la plus grande qu'ils

emmenèrent, levent les ancres, & mettent sous voiles pour aller

chercher des vaisseaux le long des costes pour payer les frais

de leur embarquement.

Quelques tours après arriva une chalouppe où il y avoit dix

Matelots, & un jeune homme appelle Desdames pour leur

commander, qui venoit nous apporter nouvelle de l'arrivée du

sieur de Roquemont à Gaspey, qui estoit général des vaisseaux

François, & nous apportoit toutes commoditez necessaires, &

quantité d'ouvriers & familles qui venoient pour habiter &

défricher les terres, y bastir & faire les logemens

necessaires, luy demandant s'il n'avoit point de lettres dudit

sieur de Roquemont, il me dit que non, & qu'il estoit party si

à la haste qu'il n'avoit pas eu le loisir de mettre la main à

la plume. Je m'estonnay de ce qu'en un temps soupçonneux il ne

m'escrivoit comme les affaires s'estoient passées en France

touchant la Nouvelle societé qui avoit deposé ledit sieur de

Caen de ses prétentions, sur ce qu'il ne s'estoit pas acquitté

de ce qu'il avoit promis à sa Majesté, seulement le Reverend

Père l'Allemand m'escrivoit un mot de lettre par lequel il me

faisoit entendre qu'ils nous verroient en bref s'ils n'estoient

empeschez par de plus grandes forces des Anglois que les leurs.

Depuis j'eus cognoissance d'une commission que m'envoyoit sa

Majesté, de la teneur qui suit.

181/1165 «LOUYS PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE, A

nostre cher & bien aimé le sieur de Champlain, commendant en la

Nouvelle France, en l'absence de nostre très-cher & bien-aimé

cousin le Cardinal de Richelieu, grand Maistre, Chef,

Sur-intendant général de la navigation & commerce de France,

Salut. Comme nous estimons estre obligez de veiller à la

conservation de nos subjets, & que par nostre soin rien ne

deperisse de ce qui leur peut appartenir, particulièrement en

leur absence, & que nous voulons estre bien & deuement informez

de l'estat véritable du pays de la Nouvelle France sur

l'establissement que nous avons faict depuis quelque temps

d'une nouvelle Compagnie pour le commerce de ces lieux, A CES

CAUSES, A plain confiant de vostre soin & fidélité nous vous

avons commis & député, Commettons & députons par ces presentes,

signées de nostre main: Pour incontinent après l'arrivée du

premier vaisseau de ladite Nouvelle Compagnie faire inventaire

en la presence des Commis de Guillaume de Caen, cy-devant

adjudicataire de la traitte dudit pays de toutes les

pelleteries si aucune y a, à luy appartenantes & à ses associez

esdits lieux: Ensemble de toutes les munitions de guerre,

marchandises, victuailles meubles, ustancilles, barques,

canaux, agrez, & apparaux avec tous les bestiaux & toutes

autres choses generallement quelconque estant esdits lieux

appartenantes audits de Caen & ses associez, desquelles choses

182/1166 prisée & estimation sera faite en vostre présence par gens à ce

cognoissans, que nommerez d'office, au cas que les commis dudit

de Caen sur ce interpellez n'en conviennent dresser procez

verbal & arpentage de toutes les terres labourables &

jardinages estant en valeur esdits lieux, depuis quel temps

elles ont esté défrichées, combien de familles ledit Caen a

faict passer en ladite Nouvelle France conformément aux

articles que nous luy avons cy-devant accordez, & faire

description & figure du fort de Québec & de toutes les

habitations & bastimens, tant prétendus par ledit de Caen, que

autres, desquels prisée & estimation sera faicte par gens ce

cognoissans, & en presence, comme dit est, & de tout ce que

dessus dresser procez verbal, pour iceluy veu & rapporté en

nostre Conseil estre pourveu sur les prétentions dudit de Caen

& ses associez ainsi qu'il appartiendra par raison. De ce faire

vous donnons pouvoir, authorité, commission & mandement

special, & de passer outre nonobstant oppositions ou

appellations quelconques faites ou à faire, recusations, prise

à partie pour lesquelles ne voulons estre différé. CAR TEL EST

NOSTRE PLAISIR. Donné à Partenay le 27e jour d'Avril 1628. & de

nostre Regne le 18. signé LOUYS, & plus bas par le Roy, Potier,

avec le grand sceau.»

Après que Desdame m'eut dit ce qu'il sçavoit il me donna à

entendre qu'il avoit veu cinq ou six vaisseaux Anglois & nostre

barque, estant contraint pour n'estre apperceue d'eschouer

183/1167 aussi-tost, ils firent passer leur chalouppe par dessus une

chauffée de caillous, les ennemis estans passez ils remirent

leur batteau à l'eau pour parfaire leur voyage, ayant eu charge

dudit sieur de Roquemont qu'estant à l'Isle Sainct Barnabé

d'envoyer un canau à Québec pour sçavoir l'estat auquel nous

estions, s'il estoit vray que les Anglois nous eussent tous

pris & tuez, comme les Sauvages leurs avoient donné à entendre,

& luy devoit demeurer à ladite Isle, distante de Tadoussac de

18 lieues, attendant le canau: Que ledit sieur de Roquemont

venant à la veue de l'Isle il feroit de certains feux dans ses

vaisseaux qui seroient faits semblablement sur terre pour

signal qu'ils ne seroient point ennemis: que l'on avoit aussi

deschargé nombre de farines à Gaspey pour estre plus légers &

moins embarrassez à combattre les Anglois, qu'ils iroient

chercher jusques à Tadoussac[696]: que le lendemain ils

entendirent plusieurs coups de canon, qui leur fit croire que

les vaisseaux Anglois avoient fait rencontre des nostres. Je

luy dis qu'ayant entendu ces coups, ils devoient retourner pour

sçavoir à qui demeureroit la victoire pour en estre certain, il

dit qu'il n'avoit aucun ordre de ce faire: cependant ces unze

hommes estoient autant de bouches augmentées pour manger nos

pois, desquels nous nous fussions bien passez, mais il n'y

avoit remède, je leur fis la mesme part qu'à ceux de

l'habitation.

[Note 696: Si ces renseignements donnés par Desdames sont exacts ils

justifient pleinement les remarques que fait l'auteur, dans le chapitre

suivant, sur la conduite de M. de Roquemont, qui devait éviter que

rechercher l'ennemi, tant qu'il n'avait pas atteint le but de son

voyage.]

184/1168 _Défauts observez par L'Autheur au voyage du sieur de

Roquemont. Sa prevoyance. Sa resolution contre tout evenement.

Le Sauvage Erouachy arrive à Québec. Le récit qu'il nous fit de

la punition Divine sur le meurtrier. Erouachy conseille de

faire la guerre aux Yrocois.

Oeuvres de Champlain · 第 204 / 415 题