CHAPITRE IV.

Le 25 d'Aoust un Sauvage nous apporta la nouvelle de la mort

de Pierre Magnan, & du Reconcilié, & des autres deux Sauvages,

qui nous dit qu'un Algommequin qui s'estoit sauvé dudit village

des Yrocois leur avoit fait entendre au vray comme les ennemis

les avoient traittez cruellement. Comme nos Ambassadeurs furent

arrivez audit village des Yrocois ils furent bien receus, l'on

les mena pour tenir conseil sur le subject de leur Ambassade: A

143/1127 mesme temps les villages circonvoisins en furent advertis, & là

les chefs se treuverent pour le traitté de paix: & par malheur

pour les nostres, c'est que les Algommequins (comme j'ay dit

cy-devant) avoient esté à la guerre contre les Yrocois, & en

avoient tué cinq, qui fut le subject que des Sauvages appellez

Ouentouoronons[660] d'autre nation, amis desdits Yrocois,

vindrent en diligence pour se venger sur ceux qui estoient

alliez, & les tuèrent à coups de haches sans que lesdits

Yrocois les peuvent empescher, leur disant, Pendant que vous

venez pour moyenner la paix, vos compagnons tuent & assomment

les nostres, ainsi perdirent la vie malheureusement. Pour le

Reconcilié il meritoit bien cette mort, pour avoir massacré

deux de nos hommes aussi malheureusement au Cap de

Tourmente[661], & ledit Magnan natif d'un lieu proche de

Lisieux, avoit tué un autre Magnan. à coups de bastons, dont il

fut en peine, & avoit esté contraint de se retirer en la

nouvelle France. Voilà comme Dieu chastie quelque fois les

hommes qui pensent esviter sa justice par une voye & sont

attrapez par une autre. Ces nouvelles nous apporterent un grand

desplaisir, tant pour nous voir hors d'esperance de cette paix,

qui nous pouvoit apporter de la commodité pour avoir les

passages plus libres à nos Sauvages, de pouvoir chasser &

pescher. De plus qu'ayant fait mourir un de nos hommes de cette

façon, cela alloit à telle consequence que si nous ne nous en

ressentions il falloit estre tenus de tous les peuples hommes

144/1128 sans courage, & estre aux risques de recevoir souvent tels

affronts si nous ne mettions peine de nous en ressentir.

[Note 660: Les mêmes que les Entouoronons, ou Tsonnontouans.]

[Note 661: Ce double meurtre fut commis vers la fin de l'été 1616. (Voir

1619, p. 114 et s.)]

Ces nouvelles arrivées de la mort des Ambassadeurs parmy nos

Sauvages, de rage & de desplaisir qu'ils eurent ils[662]

prindrent ce jeune garçon Yrocois qu'ils avoient retenu pour

ostage, ils luy arrachent les ongles, le bruslent à petit feu

avec des tisons, luy faisant souffrir plusieurs tourments, &

ainsi mal traitté en firent un present à d'autres Sauvages pour

l'achever de le faire mourir, & les obliger de les assister en

leur guerre contre lesdits Yrocois, lesquels Sauvages prirent

le garçon, le lièrent à un poteau le bruslant peu à peu. Comme

il estoit en ces douleurs extrêmes ils luy coupèrent les mains,

les bras, luy levant les espaules, & estant encore vif luy

donnèrent tant de coups de cousteaux, qu'il mourut ainsi

cruellement, & chacun en emporta sa pièce qu'ils mangèrent.

[Note 662: Les Algonquins, et non pas les Ouentouoronons. (Voir

ci-dessus, p. 140.)]

Ledit Emery ayant faict la traitte, qui fut l'une des bonnes

(qui se fust faicte il y avoit long temps) s'en retourna à

Québec le dernier de Septembre de là à Tadoussac porter les

pelteries.

Le 2 d'Octobre deux autres barques partirent pour s'en aller

audit Tadoussac, en l'une desquelles repassa le Reverend père

l'Allemand lequel s'en retournoit fort affligé de ce que leur

vaisseau n'estoit venu[663] leur apporter les commoditez qui

145/1129 leurs estoient necessaires pour la nourriture de vingt sept à

vingt huict personnes qui estoient au pays, cela leur faisoit

perdre beaucoup de temps, ne pensant à autre chose sinon que

les vaisseaux où devoit venir le Père Noyrot (qui s'estoit

équipée à Honnefleur) fut perdu & pris par les Anglois, qui fut

le subject que nous ne receusmes aucunes lettres de celles

qu'il nous apportoit, ne sçachant comme toutes les affaires

s'estoient passées en France, que ce que me mandoit ledit sieur

de Caen qui estoit peu de chose, & ainsi pour n'avoir des

vivres & commoditez, ledit Père l'Allemand fut contrainct de

faire passer tous ses ouvriers & autres, horsmis les Pères

Massé, Dénoue[664], un frère, & cinq autres personnes pour

n'abandonner leur maison, lesquels il accommoda au mieux qu'il

peut, traittant quelques dix baricques de galette du magazin,

au prix des Sauvages, à sept castors pour bariques de galette

que ledit Pere avoit recouvert des uns & des autres à un escu

comptant pour Castor, & ainsi achetoit chèrement ce que la

necessité leur contraignoit, sans trouver aucune courtoisie.

Ledit de la Ralde qui estoit venu pour lors à Québec rapportant

n'avoir eu aucun ordre en France de les assister ny mesme de

rapasser aucun religieux: Tout cecy ne monstroit que

l'animosité qu'il avoit envers lesdits Peres & le sieur de

Caen[665] qui avoit eu quelque chose à demesler avec ledit Pere

Noyrot qui l'avoit desobligé, à ce qu'il me mandoit, mais tous

146/1130 les Pères qui estoient par delà n'en devoient pâtir, n'estant

cause de ce qui s'estoit passée en France. Ils commençoient à

se bien establir, & avoient fort advancé, tant en leurs

bastiments qu'à deserter les terres: ce neantmoins ledit de la

Ralde ne laissa de recevoir ledit Père l'Allemand en son

vaisseau & luy faire bonne chère, car à la verité la

courtoisie, l'honnesteté, la bonne mine & conversation dudit

Pere l'obligeoit trop à luy rendre toute sorte de bon

traittement qu'il treuva en sa personne: dans la mesme barque

s'en alla ledit Destouches, qui fut le 2 de Septembre.

[Note 663: Le P. Noirot avait disposé un navire muni de toutes les

choses nécessaires; mais les sieurs de Caen et de la Ralde en prirent

ombrage, et d'ailleurs, ayant eu avis que les Pères avaient formé

quelques plaintes sur leur conduite, ils firent si bien qu'on arrêta ce

qui était pour le compte des Jésuites. (Prem, établiss. de la Foy, I,

371.)]

[Note 664: Le P. de Noue, qui est nommé ici, tandis que le P. Brebeuf ne

l'est pas, était probablement redescendu des Hurons cette année.]

[Note 665: C'est-à-dire, «comme aussi le sieur de Caen en avait

lui-même.»]

Nous eusmes nouvelles par la dernière barque qui apportoit le

reste de nos commoditez que ledit de la Ralde estoit party dans

la Catherine le septiesme Septembre, & avoit laissé ledit Emery

de Caen dans la Flecque jusques au 5 d'Octobre pour la pesche

de la Baleine, & voir ce qui reussiroit de cette entreprise.

L'on avoit envoyé quelque genisse[666] d'un an dans le vaisseau

qui venoit à Tadoussac pour faire pesche de Baleine, & en fut

porté par les barques 16 & quelque 7 ou 8 qui moururent par la

mer, à ce que l'on nous dit.

[Note 666: «Quelques génisses,» comme la suite le fait voir.]

Voila tout ce qui se pana jusques au departement des vaisseaux:

Nous demeurasmes cinquante cinq personnes, tant hommes que

femmes & enfans, sans comprendre les habitans du pays, assez

mal accommodez de toutes les choses necessaires pour le

maintien d'une habitation, dont je m'estonnois fort comme l'on

nous laissoit en des necessitez si grandes, & en attribuoit on

les défauts à la prise d'un petit vaisseau par les Anglois qui

147/1131 venoient de Bisquaye, comme ledit sieur de Caen me le mandoit,

je ne sçay d'où en venoit la faute, plusieurs discours se

disoient sur ce subject, quoy que s'en soit il nous fallust

passer par de là, il n'y avoit point de remède.

De ces cinquante cinq personnes il n'y avoit que dix-huict

ouvriers, & en falloit plus de la moitié pour accommoder

l'habitation du Cap de Tourmente, faucher & faner le foing pour

le bestial pendant l'esté & l'Automne. Le parachevement de

l'habitation de Québec demeure à parfaire, l'on me devoit

donner dix hommes pour travailler au fort de sa Majesté, bien

que ledit sieur de Caen & tous ses associez l'eussent

souscript, & sa Majesté & le Viceroy le desirassent, neantmoins

l'on ne le veut permettre, & empesche on tant que l'on peut. On

veut que tous les hommes travaillent à l'habitation, il n'y a

remède, pourveu que la traitte se face c'est assez, il n'y a

personne qui osast entreprendre de nous enlever, c'est en cecy

où j'avois beaucoup de peine à faire gouster les raisons

pourquoy le fort nous estoit necessaire, tant pour la

conservation de leur bien, que celles des habitans du païs:

c'est ce qui donnoit du mescontentement à toutes les societés:

neantmoins considerant l'importance & la necessité d'avoir un

lieu de conserve, je ne laissois de faire ce qu'il m'estoit

possible de temps à autre.

Voyant les ordres & commandemens données au contraire de la

volonté de mondit seigneur le Vice-roy, je jugeay bien deslors

que la plus grande part des associez ne s'en soucioient

148/1132 beaucoup; pourveu qu'on leur donnast d'interest les quarante

pour cent: j'en avois dit mon sentiment audit de la Ralde,

lequel ne me donnoit beaucoup de contentement, d'autant qu'il

avoit prescript ce qu'il devoit faire, c'est en un mot que ceux

qui gouvernent la bource font & defont comme ils veulent.

Un des deplaisirs que je recognu en ceste affaire estoit fâché

que je faisois construire un fort au dessus de l'habitation

pour la conservation d'icelle, du païs & des habitans, & cela

déplût audit de Caen comme il me fit assez cognoistre par sa

lettre, que d'y employer de ses hommes il n'y estoit pas

obligé, aussi il ne s'en soucioit pourveu que sa Majesté en fit

la despense, en y envoyant des ouvriers pour cet effect: à tout

cela je ne peus rien faire pour lors, sinon d'en escrire à

mondit seigneur le Viceroy, & luy donner advis de tout ce qui

se passoit en ceste affaire, afin qu'il y apportast l'ordre

qu'il jugeroit necessaire, & moy de ne laisser, en tant que je

pouvois, d'employer quelques hommes au fort, & le reste à

travailler à l'habitation.

149/1133 _Guerre déclarée, par les Yrocois. Assemblée des sauvages.

Assassinat de deux hommes appartenans aux François. Recherche

de l'Autheur de ce crime. Le meurtrier amené, ce que les

Sauvages offrent pour estre alliez avec les François. L'Autheur

veut venger ce meurtre._

Oeuvres de Champlain · 第 203 / 415 题