Pendant l'hyver quelques uns de nos sauvages furent aux
habitations des Flamands, lesquels les sauvages dudit pays
solliciterent les nostres de faire la guerre aux Yrocois, qui
leurs avoient tué vingt quatre sauvages & cinq Flamands qui ne
leurs avoient voulu donner partage, pour aller faire la guerre
134/1118 à une nation appellée les Loups ausquels lesdits Yrocois
vouloient du mal, & pour engager nos sauvages à ceste guerre,
qui avoient la paix avec lesdits Yrocois, ils leurs donnèrent
des presens de colliers de pourcelaine, pour faire donner à
quelques Chefs, comme au reconcilié & autres, afin de rompre
cette paix. Ces Messagers estans de retour donnèrent les
colliers aux Chefs, qui les ayant receuz délibérèrent de
s'assembler bon nombre, avec les Algommequins & autres nations,
& s'en aller treuver les Flamands & sauvages pour faire une
grande assemblée ruiner les villages Yrocois, avec lesquels au
precedent ils avoient paix, n'estans qu'à deux journées d'eux,
& douze de Québec. Il y avoit plusieurs de nos sauvages qui ne
vouloient point ceste guerre, ains la continuation de la paix
avec les Yrocois, & ce qui fut cause d'un grand trouble entre
ces peuples, desquelles nouvelles je n'avois encore rien sceu
que par un Capitaine sauvage des nostres, appelle Mahigan
Aticq, qui ne voulut consentir à ceste guerre, que premier il
n'eust eu mon advis, ce que je luy promis: il me discourut fort
particulièrement de toute ceste affaire, jugeant où cela
pouvoit aller, car l'importance n'estoit pas seulement de
ruiner les Yrocois comme ennemis des Flamands, mais le tout
tiroit à plus grande consequence, que je passeray sous silence.
Je dis audit Mahigan Aticq que je luy sçavois bon gré de
m'avoir donné cet advis, mais que je treuvois fort mauvais,
comme ledit reconcilié & autres avoient pris ces presens, &
délibéré ceste guerre sans m'en advertir, veu que c'estoit moy
135/1119 qui m'estois entremeslé de faire la paix pour eux avec lesdits
Yrocois, considerant le bien qui leur en arrivoit de voyager
librement amont la grande riviere, & dans les autres lieux,
autrement n'estant qu'en peur de jour en jour, de se voir
massacrer & pris prisonniers, eux, leurs femmes & enfans, comme
ils avoient esté par le passé: la où recommençant ceste guerre,
c'estoit rentrer de fiévre en chault mal, & que pour moy je ne
pouvois consentir à une meschanceté: qu'eux & moy leur avions
donné parole de ne leurs faire aucune guerre, sans qu'au
préalable ils ne nous en eussent donné suject, & que pour ceux
qui entreprenoient ceste affaire, touchant la guerre sans nous
en communiquer, je ne les tenois point pour mes amis, mais
ennemis, & que s'ils faisoient cela sans quelque suject, je ne
les voulois point voir à Québec, que néanmoins où je treuverois
lesdits Yrocois je les assisterois comme amis, contre les
sauvages proche des Flamands, qui estoient ennemis comme leurs
ayant fait la guerre, estant allé autre fois aux
Mahiganaticois, qui sont ceux de ceste mesme nation qui nous
avoient tué malheureusement de nos hommes, que pour le
reconcilié s'il avoit pris ces presens, que je ne le voulois
plus voir ny tenir pour mon amy, s'il ne les renvoyoit, n'aller
en guerre s'il les retenoit, que c'estoit estre de mauvaise
foy, que promettre une chose pour en faire une autre, & que se
laisser corrompre pour des presens, & je ne pouvois que penser
de telles personnes, & que si on leurs en donnoit pour faire
quelque meschanceté contre nous, ils le feroient. Et entre
autres discours tendant à cet effect, il me dit que j'avois
136/1120 raison, & qu'il falloit aller en diligence aux trois Rivieres,
au Conseil qui se devoit delibérer, & que mesme il y en avoit
quelque nombre qui vouloient aller faire une course au pays
desdits Yrocois pour en attraper quelques-uns, premier qu'aller
vers les Flamans, si je n'y allois ou envoyois, & me pria
instamment d'y envoyer puis que ma commodité ne le pouvoit
permettre d'y aller; d'autant, me dit-il, qu'ils ne me
voudroient pas croire de ce que je pourrois leur dire de sa
part: mais y envoyant ils verront la vérité, & ce que tu
desires. Sur ce je me délibère d'y envoyer Boullé mon beau
frere avec un truchement, le lendemain le reconcilié me vint
treuver, qui avoit ouy quelque vent que je sçavois quelque
chose de cette affaire, je luy fis fort froide réception, & ne
me peus empescher de luy tesmoigner le desplaisir que j'en
avois: il me dit qu'il ne sçavoit rien de cette affaire, mais
jugeant que j'estois bien certain de tout ce qui se passoit, il
s'en alla doucement s'embarquer en un Canau, va au trois
Rivieres premier que mon beau-frère & ledit Mahigan aticq y
fussent, où il tesmoigna n'avoir agréable cette guerre, & se
montera aussi contraire comme il y avoit esté porté, mais
quelques Algommequins estoient partis pour aller en leur pays,
& de là à la guerre sans nostre sceu, qui occasionna du malheur
tant pour nos Sauvages que pour nous, comme il sera dit
cy-aprés.
Le 9 dudit mois de May j'envoyay mon beau-frere pour aller à
cette assemblée 30 lieues de Québec amont ledit fleuve, où ils
s'assemblerent tous pour prendre la resolution: la moitié
137/1121 desiroit la continuation de la guerre, autres de la paix: il
fut en fin resolu de ne rien faire jusques à ce que tous les
vaisseaux fussent arrivez, & que les Sauvages d'autres nations
seroient assemblés, ce qui occasionna mon beau-frère de revenir
le 21 dudit mois, & me dit ce qui avoit esté resolu. Le Pere
Joseph Recolet baptisa un petit Sauvage de l'aage de 18 à 20
ans, qui fut nommé Louys[656], au nom du Roy, le 23 de May.
Quelque temps après il s'en retourna avec les Sauvages, comme
fit un autre[657] qui avoit esté instruit en France, qui
sçavoit bien lire, escrire, & passablement parler latin.
[Note 656: Ce jeune sauvage était Néogaouachit, fils aîné de Choumin,
surnommé le Cadet. Il fut baptisé dans la chapelle de la cour à
Notre-Dame-des-Anges, le jour de la Pentecôte, qui tombait cette année
le 23 mai, et fut tenu sur les fonts par Champlain lui-même et par
Madame Hébert. Pour quelque raison de prudence, l'auteur ne permit pas
que le baptême eût lieu à l'église paroissiale. Après la cérémonie, on
donna un grand festin à tous les sauvages, et Champlain voulut que son
filleul vînt à l'habitation dîner à sa propre table. (Sagard, Hist. du
Canada, pp. 541-563.)]
[Note 657: L'auteur paraît faire ici allusion à Pierre-Antoine
Pastedechouan. (Voir Prem. établiss. de la Foy, I, 363; et Relat. 1633,
p. 6.)]
Le 7 de juin arriva un Canau où il y avoit deux François qui
m'apportoient lettres des sieurs de la Ralde & d'Emery de Caen,
qui estoient arrivez à Tadoussac le dernier de May 1627.
Le 9 dudit mois de juin arriva ledit Emery, lequel ayant
deschargé & pris ce qui luy estoit necessaire pour sa
retraitte, il s'en alla au trois Rivieres, & après luy avoir
dit ce qui s'estoit passé de cette affaire touchant cette
guerre, & l'utilité que la paix nous apporteroit de ce costé-là
si on pouvoit la continuer: mais comme Emery fut arrivé où
estoient les Sauvages, il ne sceut tant faire, ny tous lesdits
Sauvages, qui estoient là, que neuf ou dix jeunes hommes
138/1122 écervelez n'entreprinsent d'aller à la guerre, ce qu'ils firent
sans qu'on les peust empescher, pour le peu d'obeissance qu'il
portent à leurs chefs, ils furent par la riviere des Yrocois,
arrivant au lacq de Champlain, où ils rencontrerent un Canau
dans lequel estoit trois Yrocois, qui sous feinte d'estre
encore amis, les prirent, un se sauva, & amenèrent les deux aux
trois rivieres, de là ils retournèrent devant la riviere des
Yrocois, où se devoit faire la traitte, & là commencèrent à mal
traitter ces deux prisonniers en leur donnant plusieurs coups
de bâtons & arrachant à l'un les ongles des mains, & se
delibérant les faire mourir, les faisant promener de Cabanne en
Cabanne, & contraignant de chanter comme est leur coustume,
voila ce qui fut cause de l'esperance rompue de cette paix par
accident. Cependant ledit sieur Emery faisoit ce qu'il pouvoit
en suitte de l'advis que je luy avois donné de maintenir cette
paix avec les Yrocois, leur remonstrant le peu de foy & de
parole, & ne pouvant rien faire avec eux, il m'escrivit une
lettre, me faisant entendre toutes les nouvelles: que ma
presence y eust esté fort requise, ce qui fut cause
qu'aussitost je m'embarquay dans un Canau avec Mahigan aticq
qui fut le quatorziesme de Juillet, où arrivant au lieu où
estoient lesdits prisonniers, je sceu que le mesme jour le
Reconcilié avoit coupé les cordes desquelles ils estoient liez,
ne desirant pas qu'il mourussent que premièrement ils ne
m'eussent veu, & tenu conseil sur ce qu'ils devoient faire.
Après avoir sceu toutes ces nouvelles dudit Emery, je fus à
terre voir nos Sauvages & lesdits prisonniers qui se disoient
139/1123 frères, l'un aagé de vingt huict ans, beau Sauvage, & très-bien
proportionné, & l'autre de dix-sept, qui me donnèrent de la
compassion de les voir, & bien aise de ce qu'ils avoient esté
delivrez des tourments qu'on leur vouloit faire souffrir.
Le conseil fut assemblé sur ce que je leurs dy qu'ils avoient
fait une grande faute de permettre à ces Sauvages d'avoir esté
à la guerre, & grande lascheté à ceux qui y avoient esté
d'avoir eu si peu de courage que les prendre sous ombre
d'amitié, & les ayant si mal traittez comme ils avoient fait, &
qu'asseurément cela leur pourroit estre vendu fort cher si l'on
n'y trouvoit quelque remède, que les ennemis ne pourroient plus
avoir subject de se fier en leurs paroles, que cecy estoit la
deuxiesme mechanceté qu'ils leurs avoient faicte, & l'autre
estoit qu'allant traitter de paix avec lesdits Yrocois, qui les
avoient bien receus, cependant en s'en retournant ils avoient
assommé un des leurs, & que leur bonté leur avoit pardonné.
Estans tous assemblez je leur donnay à entendre qu'ils
considerassent combien de bien ils recevoient de la paix au
prix de la guerre, qui n'apporte que plusieurs malheurs, qu'ils
sçavoient comme ils en avoient esté par le passe: que pour nous
cela nous importoit fort peu: mais que la compaission que nous
avions de leur misere nous obligeoit, les aymant comme frères,
de les assister de nostre bon conseil, de nos forces contre
leurs ennemis quand ils voudroient leur faire la guerre mal à
propos, laquelle ils n'avoient encore commencée si ce n'estoit
140/1124 les subjects qu'ils leurs en avoient donné, dont ils
pourroient en avoir du ressentiment si nous ne taschions d'y
apporter le remède, & aussi qu'ils sçavoient bien que la guerre
estant, toute la riviere leur seroit interdite & n'y pourroient
chasser ny pescher librement sans courir de grands dangers,
crainte & apprehension, & eux principalement qui n'avoient
point de demeure arrestée, vivans errans par petites troupes
escartées, dont ils se rendent autant plus foibles, & que s'ils
estoient tous assemblez en un lieu comme font leurs ennemis, &
que c'est ce qui les rend forts. De plus qu'ils considerassent
combien ils pourroient endurer de necessitez pour ce subject:
Ainsi se tindrent plusieurs autres discours, que pour moy
recognoissant l'utilité de la continuation de cette paix il
eust esté à propos de bien traitter les deux prisonniers, les
renvoyer sans aucun mal, & donner quelque presens aux chefs de
leurs villages pour payer la faute qu'ils avoient commises en
la prise de ces deux prisonniers, suivant leurs coustumes, &
remonstrant aussi qu'ils n'avoient pas esté pris du
consentement des Capitaines ny des Anciens, mais de jeunes
fols, & inconsiderez qui avoient fait cela, dont tous en
avoient conceu un grand desplaisir.
La pluspart, & tous d'un consentement, après que chaque
Capitaine eut fait sa harangue, ils se resolurent de renvoyer
l'un des prisonniers avec le Reconcilié qui s'y offrit, & deux
autres Sauvages, accompagnez de presens pour donner aux
Capitaines des villages ou ils alloient mener le prisonnier,
laissant l'autre en ostage jusques à leur retour: & pour faire
141/1125 plus valoir leur Ambassade, ils nous demandèrent un François
avec eux: le leur dis que s'il y en avoit quelques-uns qui y
voulussent aller, que pour moy j'en estois comptant: il s'en
treuva deux ou trois moyennant qu'on leur donnast quelque
gracieuseté pour leur peine, & la risque qu'ils pouvoient
courir en ce voyage, l'un d'eux appellé Pierre Magnan, qui avec
la volonté qu'il avoit, & la commodité qu'on luy promit, il se
delibere de faire le voyage avec le Reconcilié, deux Sauvages &
l'Yrocois, lesquels s'accommodèrent des choses les plus
necessaires, & partirent le 24 dudit mois, & moy le mesme jour
m'en retournay à Quebec, où j'arrivay le lendemain, y trouvant
ledit du Pont, qui estoit arrivé le 17 lequel me dist que ledit
sieur de Caen voyant qu'il ne s'estoit point embarqué en la
Flecque, vaisseau qui venoit pour la pesche de Baleine, qu'il
luy avoit escrit & prie que s'il treuvoit moyen de passer en
quelque vaisseau pour s'en venir hyverner en ce lieu qu'il luy
feroit un singulier plaisir, pour avoir l'administration des
choses qui dependoient de son service.
Ce que voyant, tout incommodé qu'il estoit, pour l'instante
prière qu'il luy en avoit faicte, il s'estoit embarqué en un
vaisseau de Honnefleur pour venir à Gaspay & de là prit une
double chalouppe avec six à sept Matelots & son petit fils pour
s'en venir à Québec, où en chemin il avoit receu de grandes
incommoditez de ses gouttes, ce qui en effect estonna un
chacun, & mesme ledit de la Ralde, à ce qu'il me dist, qu'il
n'eust jamais creu que ledit du Pont eust voulu se mettre en un
tel risque ayant l'incommodité qu'il avoit.
142/1126 Ledit Emery me manda que depuis mon département frère
Gervais[658] Recolet avoit baptisé un Sauvage appelle
Tregatin[659], lequel estant proche de la mort le voulut estre,
& le demanda trois fois, ne voulant adjouter foy aux
superstitions des Sauvages, promettant que si Dieu luy
redonnoit la santé il se feroit instruire aussitost après son
baptesme, il recouvra la santé, mais il n'a pas suivy ce qu'il
avoit promis, le tout à sa plus grande condemnation, si Dieu ne
l'assiste.
[Note 658: Le P. Gervais Mohier était arrivé l'année précédente. (Prem.
établiss. de la Foy, I, 342.)]
[Note 659: C'est le nom que les Français donnaient à Napagabiscou. Sa
maladie et son baptême sont rapportés au long dans Sagard, Hist. du
Canada, liv. II, ch. XXXV.]
_Mort & assassinat de Pierre, Magnan, François, du chef des
Sauvages appelle Réconcilié, & d'autres deux Sauvages. Retour
d'Emery de Caen & du Père l'Allemand à Québec. Necessitez en la
Nouvelle France._