CHAPITRE III.

Pendant l'hyver quelques uns de nos sauvages furent aux

habitations des Flamands, lesquels les sauvages dudit pays

solliciterent les nostres de faire la guerre aux Yrocois, qui

leurs avoient tué vingt quatre sauvages & cinq Flamands qui ne

leurs avoient voulu donner partage, pour aller faire la guerre

134/1118 à une nation appellée les Loups ausquels lesdits Yrocois

vouloient du mal, & pour engager nos sauvages à ceste guerre,

qui avoient la paix avec lesdits Yrocois, ils leurs donnèrent

des presens de colliers de pourcelaine, pour faire donner à

quelques Chefs, comme au reconcilié & autres, afin de rompre

cette paix. Ces Messagers estans de retour donnèrent les

colliers aux Chefs, qui les ayant receuz délibérèrent de

s'assembler bon nombre, avec les Algommequins & autres nations,

& s'en aller treuver les Flamands & sauvages pour faire une

grande assemblée ruiner les villages Yrocois, avec lesquels au

precedent ils avoient paix, n'estans qu'à deux journées d'eux,

& douze de Québec. Il y avoit plusieurs de nos sauvages qui ne

vouloient point ceste guerre, ains la continuation de la paix

avec les Yrocois, & ce qui fut cause d'un grand trouble entre

ces peuples, desquelles nouvelles je n'avois encore rien sceu

que par un Capitaine sauvage des nostres, appelle Mahigan

Aticq, qui ne voulut consentir à ceste guerre, que premier il

n'eust eu mon advis, ce que je luy promis: il me discourut fort

particulièrement de toute ceste affaire, jugeant où cela

pouvoit aller, car l'importance n'estoit pas seulement de

ruiner les Yrocois comme ennemis des Flamands, mais le tout

tiroit à plus grande consequence, que je passeray sous silence.

Je dis audit Mahigan Aticq que je luy sçavois bon gré de

m'avoir donné cet advis, mais que je treuvois fort mauvais,

comme ledit reconcilié & autres avoient pris ces presens, &

délibéré ceste guerre sans m'en advertir, veu que c'estoit moy

135/1119 qui m'estois entremeslé de faire la paix pour eux avec lesdits

Yrocois, considerant le bien qui leur en arrivoit de voyager

librement amont la grande riviere, & dans les autres lieux,

autrement n'estant qu'en peur de jour en jour, de se voir

massacrer & pris prisonniers, eux, leurs femmes & enfans, comme

ils avoient esté par le passé: la où recommençant ceste guerre,

c'estoit rentrer de fiévre en chault mal, & que pour moy je ne

pouvois consentir à une meschanceté: qu'eux & moy leur avions

donné parole de ne leurs faire aucune guerre, sans qu'au

préalable ils ne nous en eussent donné suject, & que pour ceux

qui entreprenoient ceste affaire, touchant la guerre sans nous

en communiquer, je ne les tenois point pour mes amis, mais

ennemis, & que s'ils faisoient cela sans quelque suject, je ne

les voulois point voir à Québec, que néanmoins où je treuverois

lesdits Yrocois je les assisterois comme amis, contre les

sauvages proche des Flamands, qui estoient ennemis comme leurs

ayant fait la guerre, estant allé autre fois aux

Mahiganaticois, qui sont ceux de ceste mesme nation qui nous

avoient tué malheureusement de nos hommes, que pour le

reconcilié s'il avoit pris ces presens, que je ne le voulois

plus voir ny tenir pour mon amy, s'il ne les renvoyoit, n'aller

en guerre s'il les retenoit, que c'estoit estre de mauvaise

foy, que promettre une chose pour en faire une autre, & que se

laisser corrompre pour des presens, & je ne pouvois que penser

de telles personnes, & que si on leurs en donnoit pour faire

quelque meschanceté contre nous, ils le feroient. Et entre

autres discours tendant à cet effect, il me dit que j'avois

136/1120 raison, & qu'il falloit aller en diligence aux trois Rivieres,

au Conseil qui se devoit delibérer, & que mesme il y en avoit

quelque nombre qui vouloient aller faire une course au pays

desdits Yrocois pour en attraper quelques-uns, premier qu'aller

vers les Flamans, si je n'y allois ou envoyois, & me pria

instamment d'y envoyer puis que ma commodité ne le pouvoit

permettre d'y aller; d'autant, me dit-il, qu'ils ne me

voudroient pas croire de ce que je pourrois leur dire de sa

part: mais y envoyant ils verront la vérité, & ce que tu

desires. Sur ce je me délibère d'y envoyer Boullé mon beau

frere avec un truchement, le lendemain le reconcilié me vint

treuver, qui avoit ouy quelque vent que je sçavois quelque

chose de cette affaire, je luy fis fort froide réception, & ne

me peus empescher de luy tesmoigner le desplaisir que j'en

avois: il me dit qu'il ne sçavoit rien de cette affaire, mais

jugeant que j'estois bien certain de tout ce qui se passoit, il

s'en alla doucement s'embarquer en un Canau, va au trois

Rivieres premier que mon beau-frère & ledit Mahigan aticq y

fussent, où il tesmoigna n'avoir agréable cette guerre, & se

montera aussi contraire comme il y avoit esté porté, mais

quelques Algommequins estoient partis pour aller en leur pays,

& de là à la guerre sans nostre sceu, qui occasionna du malheur

tant pour nos Sauvages que pour nous, comme il sera dit

cy-aprés.

Le 9 dudit mois de May j'envoyay mon beau-frere pour aller à

cette assemblée 30 lieues de Québec amont ledit fleuve, où ils

s'assemblerent tous pour prendre la resolution: la moitié

137/1121 desiroit la continuation de la guerre, autres de la paix: il

fut en fin resolu de ne rien faire jusques à ce que tous les

vaisseaux fussent arrivez, & que les Sauvages d'autres nations

seroient assemblés, ce qui occasionna mon beau-frère de revenir

le 21 dudit mois, & me dit ce qui avoit esté resolu. Le Pere

Joseph Recolet baptisa un petit Sauvage de l'aage de 18 à 20

ans, qui fut nommé Louys[656], au nom du Roy, le 23 de May.

Quelque temps après il s'en retourna avec les Sauvages, comme

fit un autre[657] qui avoit esté instruit en France, qui

sçavoit bien lire, escrire, & passablement parler latin.

[Note 656: Ce jeune sauvage était Néogaouachit, fils aîné de Choumin,

surnommé le Cadet. Il fut baptisé dans la chapelle de la cour à

Notre-Dame-des-Anges, le jour de la Pentecôte, qui tombait cette année

le 23 mai, et fut tenu sur les fonts par Champlain lui-même et par

Madame Hébert. Pour quelque raison de prudence, l'auteur ne permit pas

que le baptême eût lieu à l'église paroissiale. Après la cérémonie, on

donna un grand festin à tous les sauvages, et Champlain voulut que son

filleul vînt à l'habitation dîner à sa propre table. (Sagard, Hist. du

Canada, pp. 541-563.)]

[Note 657: L'auteur paraît faire ici allusion à Pierre-Antoine

Pastedechouan. (Voir Prem. établiss. de la Foy, I, 363; et Relat. 1633,

p. 6.)]

Le 7 de juin arriva un Canau où il y avoit deux François qui

m'apportoient lettres des sieurs de la Ralde & d'Emery de Caen,

qui estoient arrivez à Tadoussac le dernier de May 1627.

Le 9 dudit mois de juin arriva ledit Emery, lequel ayant

deschargé & pris ce qui luy estoit necessaire pour sa

retraitte, il s'en alla au trois Rivieres, & après luy avoir

dit ce qui s'estoit passé de cette affaire touchant cette

guerre, & l'utilité que la paix nous apporteroit de ce costé-là

si on pouvoit la continuer: mais comme Emery fut arrivé où

estoient les Sauvages, il ne sceut tant faire, ny tous lesdits

Sauvages, qui estoient là, que neuf ou dix jeunes hommes

138/1122 écervelez n'entreprinsent d'aller à la guerre, ce qu'ils firent

sans qu'on les peust empescher, pour le peu d'obeissance qu'il

portent à leurs chefs, ils furent par la riviere des Yrocois,

arrivant au lacq de Champlain, où ils rencontrerent un Canau

dans lequel estoit trois Yrocois, qui sous feinte d'estre

encore amis, les prirent, un se sauva, & amenèrent les deux aux

trois rivieres, de là ils retournèrent devant la riviere des

Yrocois, où se devoit faire la traitte, & là commencèrent à mal

traitter ces deux prisonniers en leur donnant plusieurs coups

de bâtons & arrachant à l'un les ongles des mains, & se

delibérant les faire mourir, les faisant promener de Cabanne en

Cabanne, & contraignant de chanter comme est leur coustume,

voila ce qui fut cause de l'esperance rompue de cette paix par

accident. Cependant ledit sieur Emery faisoit ce qu'il pouvoit

en suitte de l'advis que je luy avois donné de maintenir cette

paix avec les Yrocois, leur remonstrant le peu de foy & de

parole, & ne pouvant rien faire avec eux, il m'escrivit une

lettre, me faisant entendre toutes les nouvelles: que ma

presence y eust esté fort requise, ce qui fut cause

qu'aussitost je m'embarquay dans un Canau avec Mahigan aticq

qui fut le quatorziesme de Juillet, où arrivant au lieu où

estoient lesdits prisonniers, je sceu que le mesme jour le

Reconcilié avoit coupé les cordes desquelles ils estoient liez,

ne desirant pas qu'il mourussent que premièrement ils ne

m'eussent veu, & tenu conseil sur ce qu'ils devoient faire.

Après avoir sceu toutes ces nouvelles dudit Emery, je fus à

terre voir nos Sauvages & lesdits prisonniers qui se disoient

139/1123 frères, l'un aagé de vingt huict ans, beau Sauvage, & très-bien

proportionné, & l'autre de dix-sept, qui me donnèrent de la

compassion de les voir, & bien aise de ce qu'ils avoient esté

delivrez des tourments qu'on leur vouloit faire souffrir.

Le conseil fut assemblé sur ce que je leurs dy qu'ils avoient

fait une grande faute de permettre à ces Sauvages d'avoir esté

à la guerre, & grande lascheté à ceux qui y avoient esté

d'avoir eu si peu de courage que les prendre sous ombre

d'amitié, & les ayant si mal traittez comme ils avoient fait, &

qu'asseurément cela leur pourroit estre vendu fort cher si l'on

n'y trouvoit quelque remède, que les ennemis ne pourroient plus

avoir subject de se fier en leurs paroles, que cecy estoit la

deuxiesme mechanceté qu'ils leurs avoient faicte, & l'autre

estoit qu'allant traitter de paix avec lesdits Yrocois, qui les

avoient bien receus, cependant en s'en retournant ils avoient

assommé un des leurs, & que leur bonté leur avoit pardonné.

Estans tous assemblez je leur donnay à entendre qu'ils

considerassent combien de bien ils recevoient de la paix au

prix de la guerre, qui n'apporte que plusieurs malheurs, qu'ils

sçavoient comme ils en avoient esté par le passe: que pour nous

cela nous importoit fort peu: mais que la compaission que nous

avions de leur misere nous obligeoit, les aymant comme frères,

de les assister de nostre bon conseil, de nos forces contre

leurs ennemis quand ils voudroient leur faire la guerre mal à

propos, laquelle ils n'avoient encore commencée si ce n'estoit

140/1124 les subjects qu'ils leurs en avoient donné, dont ils

pourroient en avoir du ressentiment si nous ne taschions d'y

apporter le remède, & aussi qu'ils sçavoient bien que la guerre

estant, toute la riviere leur seroit interdite & n'y pourroient

chasser ny pescher librement sans courir de grands dangers,

crainte & apprehension, & eux principalement qui n'avoient

point de demeure arrestée, vivans errans par petites troupes

escartées, dont ils se rendent autant plus foibles, & que s'ils

estoient tous assemblez en un lieu comme font leurs ennemis, &

que c'est ce qui les rend forts. De plus qu'ils considerassent

combien ils pourroient endurer de necessitez pour ce subject:

Ainsi se tindrent plusieurs autres discours, que pour moy

recognoissant l'utilité de la continuation de cette paix il

eust esté à propos de bien traitter les deux prisonniers, les

renvoyer sans aucun mal, & donner quelque presens aux chefs de

leurs villages pour payer la faute qu'ils avoient commises en

la prise de ces deux prisonniers, suivant leurs coustumes, &

remonstrant aussi qu'ils n'avoient pas esté pris du

consentement des Capitaines ny des Anciens, mais de jeunes

fols, & inconsiderez qui avoient fait cela, dont tous en

avoient conceu un grand desplaisir.

La pluspart, & tous d'un consentement, après que chaque

Capitaine eut fait sa harangue, ils se resolurent de renvoyer

l'un des prisonniers avec le Reconcilié qui s'y offrit, & deux

autres Sauvages, accompagnez de presens pour donner aux

Capitaines des villages ou ils alloient mener le prisonnier,

laissant l'autre en ostage jusques à leur retour: & pour faire

141/1125 plus valoir leur Ambassade, ils nous demandèrent un François

avec eux: le leur dis que s'il y en avoit quelques-uns qui y

voulussent aller, que pour moy j'en estois comptant: il s'en

treuva deux ou trois moyennant qu'on leur donnast quelque

gracieuseté pour leur peine, & la risque qu'ils pouvoient

courir en ce voyage, l'un d'eux appellé Pierre Magnan, qui avec

la volonté qu'il avoit, & la commodité qu'on luy promit, il se

delibere de faire le voyage avec le Reconcilié, deux Sauvages &

l'Yrocois, lesquels s'accommodèrent des choses les plus

necessaires, & partirent le 24 dudit mois, & moy le mesme jour

m'en retournay à Quebec, où j'arrivay le lendemain, y trouvant

ledit du Pont, qui estoit arrivé le 17 lequel me dist que ledit

sieur de Caen voyant qu'il ne s'estoit point embarqué en la

Flecque, vaisseau qui venoit pour la pesche de Baleine, qu'il

luy avoit escrit & prie que s'il treuvoit moyen de passer en

quelque vaisseau pour s'en venir hyverner en ce lieu qu'il luy

feroit un singulier plaisir, pour avoir l'administration des

choses qui dependoient de son service.

Ce que voyant, tout incommodé qu'il estoit, pour l'instante

prière qu'il luy en avoit faicte, il s'estoit embarqué en un

vaisseau de Honnefleur pour venir à Gaspay & de là prit une

double chalouppe avec six à sept Matelots & son petit fils pour

s'en venir à Québec, où en chemin il avoit receu de grandes

incommoditez de ses gouttes, ce qui en effect estonna un

chacun, & mesme ledit de la Ralde, à ce qu'il me dist, qu'il

n'eust jamais creu que ledit du Pont eust voulu se mettre en un

tel risque ayant l'incommodité qu'il avoit.

142/1126 Ledit Emery me manda que depuis mon département frère

Gervais[658] Recolet avoit baptisé un Sauvage appelle

Tregatin[659], lequel estant proche de la mort le voulut estre,

& le demanda trois fois, ne voulant adjouter foy aux

superstitions des Sauvages, promettant que si Dieu luy

redonnoit la santé il se feroit instruire aussitost après son

baptesme, il recouvra la santé, mais il n'a pas suivy ce qu'il

avoit promis, le tout à sa plus grande condemnation, si Dieu ne

l'assiste.

[Note 658: Le P. Gervais Mohier était arrivé l'année précédente. (Prem.

établiss. de la Foy, I, 342.)]

[Note 659: C'est le nom que les Français donnaient à Napagabiscou. Sa

maladie et son baptême sont rapportés au long dans Sagard, Hist. du

Canada, liv. II, ch. XXXV.]

_Mort & assassinat de Pierre, Magnan, François, du chef des

Sauvages appelle Réconcilié, & d'autres deux Sauvages. Retour

d'Emery de Caen & du Père l'Allemand à Québec. Necessitez en la

Nouvelle France._

Oeuvres de Champlain · 第 202 / 415 题