CHAPITRE II.

Le Cap de Rase, attenant à l'isle de Terre neufve, est la terre

la plus proche de France, esloignée de 25 lieues de Lecore[583]

du grand ban où se faict la pesche du poisson vert, il est par

hauteur de 46 degrez & 35 minutes de latitude,[584] & d'iceluy

cap à celuy de saincte Marie 22 lieues & de hauteur 46 degrez

trois quarts, & de ce lieu jusques aux Isles sainct Pierre 23

lieues, du bord de celle qui est le plus Arrouest, & dudit cap

de Rase aux Isles Sainct Pierre 45 lieues, qui sont de hauteur

prés de 46° & deux tiers, & 40 lieues jusques au cap de Raye,

de hauteur 47° & demy, dans toutes ces costes du Su de ladite

Isle de terre neufve y a nombres de bons ports, rades, &

havres, entr'autres Plaisance, la baye des Trespassez, celle de

1083 tous les Saincts, comme aussi ausdites Isles sainct

99/1083 Pierre, où plusieurs vaisseaux vont faire pesche de poisson

sec.

[Note 583: Le cap de Rase est à environ 25 lieues de l'écore du

Banc-à-Vert.]

[Note 584: 46° 4l' suivant Bayfield.]

La coste du Nortdest & Surouest de ladite Isle de terre neufve,

& celle du Nort un quart au Nordouest, contient quelques 110

lieues jusques au 52e degré, est fournie de plusieurs bons

ports & Isles, où y a nombre de vaisseaux, vont faire pescherie

de molue, tant François, Malouains, que Basques & Anglois.

De l'Isle, à la grande terre du Nort, il y a 8 à 10 lieues par

endroits, la coste de l'Isle Nordest & Surouest, qui regarde le

golphe S. Laurens a cent lieues de long, n'est cogneu que fort

peu, si ce n'est proche le Cap de Raye où il y a quelque port

où se fait pesche de poisson: Toute cestedite Isle de

terre-neufve tient de circuit plus de 300 lieues, où il y a

nombre de bons ports (comme j'ay dit) le terroir est presque

tout montueux, remply de pins & sapins, cèdres, bouleaux, &

autres arbres de peu de valeur. Il se descharge dans la mer

quantité de petites rivieres & ruisseaux qui viennent des

montagnes. La pesche du saumon est fort abondante en la plus

part de ces rivieres, comme d'autres poissons. Les froidures y

sont aspres, & les neges grandes, qui y durent prés de sept

mois de l'an. Il y a force eslans, lapins, & gelinotes, icelle

n'est point habitée, les sauvages qui y vont quelques fois en

Esté de la grandtaire voir les vaisseaux qui font pescherie de

molue.

Du Cap de Raye qui est par les 47 degrés & demy de latitude,

jusques au Cap de S. Laurent, qui est par les 46 degrés 55

100/1084 minutes, il y a 17 à 18 lieues, cet espace est l'une des

emboucheures dudit golphe S. Laurent, de ce lieu aux Isles aux

oyseaux il y a 17 à 18 lieues qui sont un peu plus de 47 degrés

& trois quarts, ce sont deux rochers dans ledit golphe, où il y

a telle quantité d'oyseaux appellez tangeux, qui ne se peut

dire de plus, les vaisseaux partant par là quand il fait calme,

avec leur batteau vont à ces Isles, & tuent de ces oyseaux à

coups de bâtons, en telle quantité qu'ils veulent, ils sont

gros comme des oyes, ils ont le bec fort dangereux, tous blancs

hormis le bout des aines qui est noir, ce sont de bons

pescheurs pour le poisson qu'ils prennent & portent sur leurs

Isles, pour manger, au Su de ces Isles & au Su & Surouest y en

a d'autres qui s'appellent les Isles ramées-brion[585], au

nombre de 6 ou 7 tant petites que grandes, & sont une lieue ou

deux des Isles aux oyseaux.

[Note 585: Ramées et Brion. D'après Denys (Description géographique, t.

I, 196 et suiv.), les îles Ramées sont les sept que nous appelons

aujourd'hui les îles de la Madeleine; et, de son temps encore, comme au

temps de Champlain, la Madeleine était le nom particulier de l'île

Aubert (_Amherst' Island_).]

En aucunes de ces Isles y a de bons ports, où l'on fait pesche

de poisson, elles sont couvertes de bois, comme pins, sapins &

bouleaux, aucunes sont plates, autres un peu eslevées comme est

celle de Brion qui est la plus grande. La chasse des oyseaux y

est à commandement en sa saison, comme est la pesche du

poisson, des loups marins, & bestes à la grande dent qui vont

sur lesdites Isles, elles sont esloignées de la terre la plus

proche de 12 ou 15 lieues, qui est le Cap sainct Laurent,

attenant à l'isle du Cap Breton.

101/1085 Desdites Isles aux oyseaux, jusques à Gaspey, il y a 45 lieues

qui est de hauteur 48 degrés deux tiers, & au Cap de Raye 70

lieues[586].

[Note 586: «Et de Gaspé au cap de Raye, 70 lieues.»]

En ce lieu de Gaspey est une baye contenant de large en son

entrée trois à quatre lieues, qui fuit au Norrouest environ

cinq lieues, où au bout il y a une riviere qui va assez avant

dans les terres: les vaisseaux viennent en ce lieu, pour faire

la pesche du poisson sec, où est un gallay où l'on fait la

seicherie des molues, & un ruisseau d'eaue douce qui se

descharge dans la grand' mer, commodité pour les vaisseaux qui

vont mouiller l'ancre à une portée de mousquet, de ce lieu: & à

une lieue du Cap de Gaspey, est un petit rocher que l'on nomme

le farillon[587], esloigné de la terre d'un jet de pierre, ce

dit cap est une pointe fort estroitte, le terrouer en est assez

haut, comme celuy qui environne ladite baye couverte de pins,

sapins, bouleaux, & autres meschans bois. La pesche est

abondante tant en moluës, harans, saumons, macreaux, & homars.

La chasse des lapins & perdrix, comme autre gibier se treuve

aussi à l'Isle percée & de Bonadventure, distante de six à sept

lieues, plus au midy: entre les deux il y a la baye aux moluës

[588], en laquelle se fait pescherie, les terres sont couvertes

de mesmes bois que celle du susdit Gaspey.

[Note 587: Le Forillon. Ce petit rocher, détaché de la terre, semble

avoir donné origine au nom de Gaspé (_Katsepioui_, qui est séparément)]

[Note 588: De _Baie des Molues_ (ou _Morues_), les Anglais ont fait

_Molue-Bay_, puis _Malbay_.]

Ladite Isle percée est par la hauteur de 48 degrés & un tiers,

elle est distante de 15 lieues de Miscou, il faut traverser la

102/1086 baye de Chaleu. Ledit Miscou est par la hauteur de 47 degrés 25

minutes[589], la terre est descouppée par plusieurs bras d'eaue

qui forment des Isles, & où les vaisseaux se mettent, est[590]

entre-deux desdites Isles, qui font un cap à ladite baye de

Chaleu, ce lieu est desgarny de bois, ny ayant que des

bruieres, herbes, & pois sauvages: l'on fait en ce lieu bonne

partie de traitte avec les habitans du pays. Pour des

marchandises ils donnent en eschange des peaux d'eslan &

quelques castors. Il y a eu d'autrefois des François qui ont

hyverné en ce lieu, & ne s'y sont pas trop-bien treuvez pour

les froidures trop grandes, comme aussi les neges, neantmoins

ce lieu est fort bon pour la pesche. A six lieues delà au

Nortdest, est le ban des Orphelins où il y a très bonne

pescherie de moluës.

[Note 589: Environ 48°.]

[Note 590: _Es entre-deux_, dans les entre-deux, ou goulets.]

Ceste Baye de Chaleu entre quelques quinze ou vingt lieues[591]

dans les terres, ayant dix ou douze lieues de large par

endroits: en icelle se deschargent deux ou trois rivieres qui

viennent de quelques quinze ou vingt lieues dans les terres,

elles ne sont navigeables que pour les canaux des sauvages.

[Note 591: Environ trente lieues.]

Tout le pays qui environne ladite baye, est partie montueux,

autre plat & beau, couvert de bois de pins, sapins, cèdres,

bouleaux, ormes, fresnes, érables, & dans lesdites rivieres y a

des chesnes. La pesche de plusieurs poissons est abondante en

ce lieu, & la chasse des oyseaux de riviere outarde oyes,

grues, & de plusieurs autre sorte. Il se treuve en tous ces

lieux force eslans, desquels les sauvages en tuent quantité

l'hyver.

103/1087 Des Isles de Miscou à l'Isle sainct Jean, y a environ dix ou

douze lieues[592] au Suest, elle est par la hauteur de quarante

six degrés deux tiers, le bout le plus Nort de ladite

Isle[593], ayant environ vingt cinq lieues de longueur, & de

ceste Isle à la terre du Sud, une ou deux lieues; en laquelle

sont de bons ports, & bonne pescherie de molue, les Basques y

vont assez souvent, elle est couverte de bois comme les autres

Isles.

[Note 592: Environ vingt lieues.]

[Note 593: C'est-à-dire, le bout le plus nord de la dite île est par les

47° et quelques minutes.]

De l'Isle de sainct Jean au petit passage de Conseau[594] l'on

conte vingt lieues, ce passage est par la hauteur de quarante

cinq degrés & deux tiers, & jusques aux Isles ramées environ

trente lieues.

[Note 594: Canseau; ailleurs, l'auteur écrit comme tout le monde

_Canseau_, ou _Campseau_. Les Anglais ont adopté l'orthographe _Canso_.

(Voir 1613, p. 130, note 1.)]

Toute la coste depuis Miscou jusques au passage de Conseau, est

abondante en ports, & petites rivieres, qui se deschargent dans

la mer: entr'autres rivieres est la baye de Miaamichy[595],

tregate[596], le pays est agréable, quelque peu montueux: la

pesche & la chasse du gibier y sont fort bonnes en la saison,

il y a des eslans en ces terres, mais non en telle quantité

qu'aux contrées de la baye de Chaleu.

[Note 595: Miramichy.]

[Note 596: Tregaté, ou Tracadie.]

Au Nortdest de Gaspey est l'isle d'Enticosty, sur la hauteur de

cinquante degrés au bout de L'ouest Nortouest de l'isle, &

celuy de Lest, Suest, 49 degrés, elle gists est Suest, & Ouest

Norrouest, selon le vray méridien de ce lieu, & au compas de la

plus part des navigateurs, Suest & Norrouest, elle a quarante

104/1088 lieues de long, & large de quatre à cinq[597] par endroits. La

plus part des costes sont hautes & blanchastres comme les

falaises de la coste de Dieppe, il y a un port[598] au bout de

L'ouest Surouest de l'Isle qui est du costé du Nort, il ne

laisse d'y en avoir d'autres, qui ne sont pas cognus, elle est

fort redoutée de ceux qui navigent, pour estre baturiere, & y

sont quelques pointes qui avancent en la mer, toutesfois nous

l'avons rangée, n'en estant esloignée que d'une lieue & demie,

& la treuvâmes fort saine le fon bon à trente brasses: le costé

du Nort est dangereux y ayant entre la terre du Nort & ceste

Isle des Batures & d'autres Isles, bien qu'il y aye passage

pour des vaisseaux, & dix à douze lieues jusques à ladite terre

du Nort. Ceste Isle n'est point habitée de sauvages, ils disent

y avoir nombre d'Ours blancs fort dangereux, icelle est

couverte de bois de pins, sapins, & bouleaux. Il fait grand

froid, & s'y voyent quantité de neges en hyver: les sauvages de

Gaspey y vont quelquesfois, allant à la guerre contre ceux qui

se tiennent au Nort.

[Note 597: L'île d'Anticosti a environ dix lieues de large vers le

milieu.]

[Note 598: Le port aux Ours.]

Il y a un lieu dans le golphe sainct Laurent, qu'on nomme la

grande baye[599], proche du passage du Nort de l'Isle de terre

neufve, à cinquante deux degrés, où les Basques vont faire la

pesche des balaines.

[Note 599: La Grande-Baie était cette partie du golfe comprise entre la

cote nord-ouest de Terre-Neuve et le Labrador.]

Les sauvages de la coste du Nort sont très meschants, ils font

la guerre aux pescheurs, lesquels pour leur seureté arment des

105/1089 pataches, pour conserver les chalouppes qui vont en mer pescher

la molue: l'on n'a peu faire de paix avec eux, & sont la plus

part petits hommes fort laids de visage, les yeux enfoncez,

meschans & traistres au possible: ils se vestent de peaux de

loups marins, qu'ils accommodent fort proprement: leurs

batteaux sont de cuir, avec lesquels ils vont rodant & faisant

la guerre, ils ont fait mourir nombre de Malouains, qui

auparavant leurs ont souvent rendu leur change au double, ceste

guerre procède de ce que un matelot Malouain par mesgarde ou

autrement, tua la femme d'un capitaine de ceste nation.

Tout le pays est excessivement froid en hyver, & les neges y

sont fort hautes, qui durent sept mois ou plus sur la terre par

endroits, elle est chargée de nombre de pins, sapins &

bouleaux, en plus de cent lieues des costes qui regardent le

golphe saint Laurent. Il y a nombre de bons ports & isles, (où

la pescherie de molue & saumont est abondante,) & nombre de

rivieres, qui ne sont neantmoins beaucoup navigeables, que pour

des chalouppes ou canaux, selon le rapport des sauvages.

Ce golphe a plus de quatre cens lieues de circuit, y ayant

nombre infiny de ports, havres & isles, qui y sont enclos:

c'est comme une petite mer qui parfois est fort esmeue & agitée

des vents impétueux qui viennent plus souvent du Nortdest, &

parfois y a de grandes bourasques de Norrouest. En ces lieux

sont de grands courants de marée non réglez, les uns portent en

un temps d'un costé autrefois en un autre, & ainsi changent de

106/1090 fois à autre, ce qui apporte souvent du mesconte aux estimes

des navigeans, quand il fait des brunes, à quoy ce lieu est

fort suject, & qui durent quelquefois sept ou huict jours, il

n'y a qu'une grande pratique qui peut en avoir quelque

cognoissance.

Du cap de Gaspey à la terre du Nort y a vingt cinq à trente

lieues, cest la largeur de l'emboucheure du fleuve de sainct

Laurent, les marées sont en tout temps droiturieres en ce lieu

comme la riviere, & le vent tousjours de bout, soit à descendre

ou monter, & arrive rarement qu'on voye le vent par le travers

des terres, de façon qu'un vaisseau estant dans le courant fera

sa drive hors du fleuve plustost que d'aller à la coste: les

ebes sont beaucoup plus fortes que les flots qui durent sept

heures, & quelquefois plus: ce qui fait qu'on a plus de peine à

monter qu'à descendre, joint que les vents de Norrouest sont

les plus ordinaires & contraires en certaines saisons.

Ce Cap de Gaspey (comme j'ay dit) est à l'entrée de la grande

riviere du costé de la terre du midy, montant à mont l'on passe

si l'on veut une lieue ou deux vers l'eaue du cap des

Boutonnières[600], par la hauteur de quarante neuf degrés & un

quart, & à douze lieues dudit Gaspey.

[Note 600: Vraisemblablement l'un des caps de l'entrée du Grand-Étang.]

Et costoyant tousjours la coste du Su, jusques au commencement

des mons Nostre Dame vingt lieues dudit cap des Boutonnières,

les mons en ont vingt cinq de longueur, à la fin est le Cap de

107/1091 Chatte[601] assez haut, fait en forme de pain de sucre fort

ecore: se voyent aussi des terres doubles au dessus qui

quelquefois vous en font perdre la cognoissance si le temps

n'est clair & serain, si ce n'est que vous approchiez d'une

lieue ou deux dudit cap de Chatte. Montant à mont l'on va

jusqu'au travers de la riviere de Mantane, où il y a douze à

treize lieues dans cette riviere de plaine mer, des moyens

vaisseaux de quatre-vingts ou cent tonneaux y peuvent entrer,

c'est un havre de basse mer: estant en ladite riviere assez

d'eaue pour tenir les vaisseaux à flot. Ce lieu est assez

gentil, & s'y fait grande pescherie de saumon & truittes, ayant

les filets propres à cet effect, l'on en pourroit charger des

bateaux en leur temps & saison. Ceste riviere vient de

certaines montagnes, & peut on s'aller rendre par le travers

des terres, par le moyen des canaux des sauvages, en les

portant un peu par terre en la riviere qui se descharge dans la

baye de Chaleu[602], ce lieu de Mantane est fort commode pour

la chasse des eslans, où il y en a en grande quantité.

[Note 601: Il n'y a aucun doute que ce cap doit son nom à la mémoire du

commandeur de Chaste, ou de Chate. L'auteur le mentionne sous ce nom dès

1612 dans sa grande carte.]

[Note 602: De la rivière de Matane, on tombe dans celle de Matapédiac,

qui se décharge dans celle de Ristigouche, et celle-ci se jette au fond

de la baie des Chaleurs.]

De Mantane l'on va à l'Isle de sainct Barnabé[603] à seize

lieues, elle est par là hauteur de quarante huict degrez

trente-cinq minutes, & estant basse; au tour sont des pointes

de rochers, elle contient quelque lieue & demie de longueur,

fort proche de la terre du Su: il y a passage entre deux pour

passer de petites barques, & ne faut laisser de prendre garde à

soy, car elle est couverte de bois de pins, sapins & cedres.

[Note 603: Cette île s'appelait ainsi dès 1612. (Voir la carte de

1612.)]

108/1092 De sainct Barnabé au Bic[604], il y a quatre lieues, c'est une

montagne fort haute & pointue, qui parroist au beau temps de

douze à quinze lieues, & elle est seule de ceste hauteur, au

respect de quelques autres qui sont proche d'elle.

[Note 604: Ou le Pic. (Voir 1603, p. 4, note 4.)]

Du Bic on traverse la grande riviere au Norrouest, ou Nort un

quart au Norrouest, & va on recognoistre Lesquemain[605] à la

terre du Nort, y ayant sept à huict lieues. En ce lieu de

Lesquemain proche de terre, est un petit islet de rocher

derrière lequel se faisoit un degrat pour la pesche des

balaines, & une place pour mettre un vaisseau: mais ce lieu est

asseché de basse mer. Proche de là est Riviere une petite

riviere fort abondante en saumons, où les sauvages y font bonne

pescherie, comme en plusieurs autres.

[Note 605: Les Escoumins sont rigoureusement à l'ouest du Bic, si l'on

met la carte en son vrai méridien.]

De Lesquemain l'on passe prés des Bergeronnettes[606], qui en

est à quatre ou cinq lieues, le travers y a ancrage demie lieue

vers l'eaue, puis l'on va au moulin Baudé trois lieues, qui est

la rade du port de Tadoussac, le bon ancrage d'icelle est qu'il

faut ouvrir le moulin Baudé[607], qui est un saut d'eaue venant

des montagnes, & au travers jetter l'ancre.

[Note 606: On dit, depuis longtemps, Bergeronnes. Il y a les Petites et

les Grandes Bergeronnes, qui ne sont séparées l'une de l'autre que par

une pointe.]

[Note 607: C'est-à-dire, pour que le mouillage soit bon, il faut que le

moulin Baudé soit en vue.]

Ayant le vent bon à demy flot couru, à cause des marées du

Saguenay qui porte hors, bien qu'il y aye les deux tiers de

plaine mer, l'on peut lever l'ancré & mettre à la voille,

doubler la pointe aux vaches, avec la sonde à la main, & tenir

109/1093 tousjours deux ou trois chalouppes prestes: que si le vent

venoit à se calmer tout d'un coup comme il arrive assez

souvent, la marée vous porteroit au courant du Saguenay, &

ayant doublé ladite pointe aux vaches, vous faire tirer à terre

hors des marées dudit Saguenay s'il faisoit calme, & ainsi en

terre[608] audit port de Tadoussac, mettant le Cap au Nort, un

quart du Norrouest[609], estant dans le port il faut porter une

bonne ancre à terre & enfoncer l'orain[610] dans le sable le

plus que l'on pourra, & mettre une boite par le travers contre

l'orain, & avoir des pieux que vous enfoncerez dans le sable de

basse mer le plus avant que l'on pourra pour empescher que le

vaisseau ne chasse sur son ancre: dautant que ce qui est le

plus à craindre sont les vens de terre, qui viennent du

Saguenay & sont fort impétueux & violents, & viennent par

bourasques qui durent fort peu, car le vent du travers de la

riviere n'est point à craindre, d'autant qu'il y a bonne tenue

du costé de vers l'eaue, car l'ancre ne chasse point le cable,

ou l'ancre du vaisseau romperoit plustost.

[Note 608: Lisez «entrer.»]

[Note 609: Quoique ce passage renferme plusieurs fautes qui le rendent

presque inintelligible, nous avons cru cependant qu'il valait encore

mieux respecter la ponctuation et l'orthographe de l'édition originale,

et remettre en note le texte corrigé. L'auteur conseille aux vaisseaux

qui veulent entrer au port de Tadoussac, «de tenir deux ou trois

chaloupes prêtes, afin de pouvoir, ayant doublé la pointe aux Vaches, se

faire tirer à terre en dehors des courants du Saguenay, s'il faisait

calme, et ainsi _entrer_ audit port, mettant le cap au

nord-quart-norouest.»]

[Note 610: L'oreille.]

Or les costes du Nort depuis le travers d'Enticosty sont fort

baturieres pour la plus part; en quelques endroits il y a de

bons ports, mais ils ne sont cognus, hormis Chisedec[611] & le

110/1094 port neuf[612] trente lieues de Tadoussac: aussi il y a nombre

de petites rivieres où la pesche du saumon est grande, selon le

rapport des sauvages & des Basques qui cognoissent partie

d'icelle coste. J'ay costoyé ces terres quelques cinquante ou

soixante lieues dans une chalouppe, la terre est basse le long

de la mer, mais dans les terres elle paroist fort haute, il

n'en fait pas bon approcher que sa sonde à la main. Là est une

nation de sauvages qui habitent ces pays, qui s'appellent

Exquimaux, ceux de Tadoussac leur font la guerre.

[Note 611: Chisedec paraît correspondre à ce que nous appelons rivière

Saint-Jean.]

[Note 612: Ce qu'on appelle aujourd'hui Portneuf n'est qu'à quinze

lieues de Tadoussac.]

Et depuis Gaspay jusques au Bic, ce sont terres la plus grande

part fort hautes, notamment lesdits monts Nostre Dame, où les

neges y sont jusques au 10 & 15 de Juin. Le long de la coste il

y a force anses, petites rivieres & ruysseaux, qui ne sont

propres que pour de petites barques & chalouppes, mais il faut

que ce soit de plaine mer. La coste est fort saine, & en peut

on approcher d'une lieue ou deux, & y a ancrage tout le long

d'icelle, contre l'opinion de beaucoup, ainsi que l'experience

le fait cognoistre: l'on peut estaler les marées pour monter à

mont, si le vent n'est trop violent. Tout ce pays est remply de

pins, sapins, bouleaux, cedres, & force pois, & persil sauvage,

le long de la coste l'on pesche de la molue, jusqu'au travers

de Mantane, & force macreaux en sa saison, & autres poissons.

Le travers de Tadoussac, qui est par quarante huict degrés deux

tiers, à deux lieues au Sud il y a nombre d'Isles, & est

entr'autres l'Isle verte, à quelque six lieues dudit Tadoussac,

111/1095 en laquelle les Rochelois venoient à la desrobée traitter de

peleteries avec les sauvages[613]. La grande riviere a de large

le travers dudit Tadoussac, 5 à 6 lieues. Juqu'à la terre du Su

est une riviere par laquelle l'on peut aller à celle de S.

Jean, en portant les canaux partie par terre, & le reste par

les lacs & rivieres, tous ces chemins ne se font sans

difficulté.

[Note 613: Voir ci-dessus, p. 31.]

Partant de Tadoussac à la pointe aux Allouettes il y a une

petite lieue, ceste pointe met hors plus de demy lieue, elle

asseche de basse mer. Il y a un islet de cailloux couvert de

persil, qui a la feuille fort large, & quantité de pois

sauvage. Les barques de plaine mer rangent la grand terre. Du

Cap de la riviere du Saguenay[614], l'on passe proche d'un

islet qui est au fond d'une anse qui s'appelle l'islet

Brulé[615] presque tout rocher. Le travers il y a ancrage à un

cable vers l'eaue, au fond de l'anse est un ruisseau qui vient

des montagnes. De ce ruysseau rangeant la terre à demy ject de

pierre, il n'y a que sable jusques au Cap de la pointe des

Allouettes, sur iceluy est une plaine comme une prairie,

contenant quelques quatre à cinq arpents de terre, le reste

sont bois de pins, sapins, & bouleaux, où il y a force lapins &

perdrix. Les barques (comme dit est) passent proche de ce Cap

pour abréger chemin, à aller à Québec: car passant dehors la

pointe de l'Islet de Cailloux [616] vers l'eaue, il faudroit

faire plus d'une lieue & demie qui est le grand passage, où il

112/1096 y a de l'eaue assez pour quelque vaisseau que ce soit: Il se

faut donner garde de l'Isle Rouge, où les marées chargent.

Ayant le temps clair & sans bruines, il n'y a point de danger

en toute ceste pointe, & autre bans de fables qui y sont

attenans, asseché tout de basse mer où l'on treuve une quantité

de coquillages, comme bregos, coques, moulles, hoursains, &

force loches, qui sont sous les pierres en plusieurs endroits:

cela va jusqu'à l'anse aux Basques, contenant prés de trois à

quatre lieues de circuit[617]. Il s'y voit aussi une infinité

de gibier en sa saison, tant oyseaux de riviere, & sarselles,

que petites oyes, outardes, & entr'autres il y a un si grand

nombre d'allouettes, courlieux, grives, begasses,

beccasses[618], pluviers & autres sortes de petits oyseaux,

qu'il s'est veu des jours que trois à quatre Chasseurs en

tuoient plus de trois cens douzaines, qui sont très grasses &

délicates à manger. Pour aller à cette pointe aux Allouettes,

il faut traverser le Saguenay, qui tient en son entrée un quart

de lieue de large: de ceste riviere j'en ay fait assez ample

description[619], tant de ce que j'ay veu que du raport des

sauvages qui m'en a esté fait.

[Note 614; Ce cap s'appelle aujourd'hui la pointe Noire.]

[Note 615: Cet îlet est situé au fond de l'anse Sainte-Catherine.]

[Note 616: L'île aux Alouettes, appelée encore îlet Blanc, et île au

Mort.]

[Note 617: La batture des Alouettes a en effet quatre lieues de circuit,

et même plus.]

[Note 618: Probablement, l'un de ces deux mots est de trop.]

[Note 619: Voir 1603, ch. IV, 1613, p. 142 et suiv., 1632, première

partie, p. 130 et suiv.]

De la pointe aux Allouettes faisant le Surouest, Cap de un

quart au Su, l'on va au Cap de Chafaut aux Basques, en ce lieu

il y a ancrage, mais il faut prendre garde, car par des

endroits est rocher où les ancres pourroient bien demeurer, si

113/1097 l'on ne recognoist bien le fond, un peu plus vers l'eaue, le

mouillage est plus net & vers le Chafaut aux Basques, demeure à

sec qui est au fond de l'anse où sont deux ruisseaux qui

viennent des montagnes. A l'entrée de ces deux ruisseaux est un

islet de rocher, où il y a un peu de terre dessus, & quelques

arbres qui assechent tout de basse mer jusqu'à la grande terre,

en laquelle est une petite riviere à trois quarts de lieue de

la pointe aux Allouettes, & une bonne lieue & d'avantage du

Chafaut aux Basques laquelle est abondante en poisson en son

temps, comme de truittes & saumons, quantité d'Eplan

très-excellent qui s'y prend, le gibier s'y retire en grand

nombre[620].

[Note 620: Aussi cette rivière s'appelle la rivière aux Canards.]

Du Cap de Chafaut aux Basques, faisant la mesme route jusqu'à

la riviere de l'Equille[621], il y a trois lieues, & de la

pointe aux Allouettes cinq. Costoyant la coste du Nort l'on

passe proche de l'Anse aux Rochers qui est baturiere. A

l'entrée du port est un petit islet proche de terre, où il y a

mouillage de beau temps pour des barques, au fond de l'anse

sont deux petites rivieres qui ne sont que ruisseaux, à une

lieue & demie du Cap aux Basques.

[Note 621: Le port de l'Equille, ou, comme on dit généralement, le port

aux Quilles.]

De l'Anse de Rocher à la riviere de l'Equille, il y a prés

d'une lieue & demie, un Cap[622] est entre deux: ceste riviere

de l'Equille vient des montagnes, & asseche de basse mer, un

peu vers l'eaue de l'entrée il y a mouillage pour barques.

114/1098 L'Isle au Liévre demeure au Suest trois lieues[623], la pointe

aux Allouettes & ceste dite Isle est Nortnordest & Susurouest:

laquelle Isle est esloignée de la terre du Sud prés de trois

lieues, entre les deux il y a des Isles[624]: ce costé n'est

bien cognu, comme n'estant sur la routte de Québec & Tadoussac.

L'Isle aux Liévres ainsi nommée pour y en avoir, est couverte

de bois de pins, sapins & cedres, il y a des pointes de rochers

assez dangereuses, elle a deux lieues & demie de longueur.

[Note 622: La Tête-au-Chien.]

[Note 623: Deux lieues.]

[Note 624: Les îlots du Pot-à-l'Eau-de-Vie et des Pèlerins.]

Du port de l'Equille au port aux femmes[625], il y a une bonne

lieue: ce port aux femmes est une anse partie sable & cailloux,

proche de là est un petit estang. Les sauvages se cabanent

quelques fois en ce lieu, au dessus d'une pointe de terre qui

est plate & assez agréable: proche de ce lieu il y a ancrage,

pour Barques en beau temps.

[Note 625: La rivière Noire.]

Du port aux femmes l'on va au port au Persil, distant prés

d'une lieue, qui est anse derrière un Cap, où il y a une petite

riviere qui asseche de basse mer, elle vient des montagnes qui

sont fort hautes, il y a ancrage proche, & à l'abry du vent du

Su, venant à Ouest jusques au Nortnordest.

Du port au Persil l'on va tournant au tour d'une montagne de

rochers qui fait Cap[626]: une lieue après l'on vient au port

aux saumons, qui est une anse dans laquelle se deschargent deux

ruisseaux, il y a un islet en ce lieu où sont quantité de

framboises, fraises, & blues, en leur saison: ceste anse

asseche de Bassemer, un peu vers l'eaue de l'islet il y a

115/1099 ancrage pour vaisseaux & barques, l'on est à l'abry du

Nortdest.

[Note 626: La pointe à l'Homme, au-dessus de laquelle est le cap au

Saumon.]

Du port aux Saumons à celuy de Malle Baye[627], est distant

d'une lieue double, ce Cap rangeant la coste d'un quart, & demy

lieue il y a ancrage pour des vaisseaux[628]: cedit Cap &

l'Isle aux Liévres sont Nortdest un quart à l'Est, & Surrouest

un quart à l'Ouest prés trois lieues.

[Note 627: Ce cap de Malle-Baie est ce que nous appelons aujourd'hui le

cap à l'Aigle.]

[Note 628: Ce passage, pour être intelligible, doit se lire comme suit:

«Du port aux Saumons au cap de Malle Baye est distant d'une lieue;

doublé ce cap, rangeant la coste d'un quart ou demy lieue, il y a

ancrage pour des vaisseaux.»]

Du Cap de Male Baye jusqu'à la riviere Plate[629] trois lieues,

ceste riviere est dans une anse qui asseche de Bassemer,

reservé un petit courant d'eaue qui vient de la riviere, qui

est assez spatieuse, il y a force rochers dedans, qui ne la

rendent navigeable que pour les canaux des sauvages qui servent

à surmonter toutes sortes de difficultez avec leurs bateaux

d'escorse.

[Note 629: La rivière de la Mallebaie.]

De la riviere Plate au Cap de la riviere Plate [630], faisant

le Surouest trois lieues & demie, entre les deux est un petit

ruisseau anse ou[631] devant iceluy il y a ancrage, comme

devant la riviere Platte pour des vaisseaux. Estant un peu vers

l'eaue de l'Anse la sonde vous gouverne, vous prendrez tant &

si peu d'eaue que vous voudrez, soit pour vaisseaux ou barques,

le fond est sable en la plus part de ces endroits.

[Note 630: Aujourd'hui le cap aux Oies.]

[Note 631: Ou anse.]

116/1100 Du Cap de la riviere Platte au Surouest il y a deux

lieues[632], vous passez plusieurs petites anses qui sont

remplies de Rochers, comme est partie de toute la coste depuis

Tadoussac jusqu'en ce lieu, toutes les terres sont fort hautes,

& le pays fort sauvage & desagreable, remplis de pins, sapins,

cèdres, bouleaux & quelques autres arbres, si ce n'est quelque

rencontre de petites valées qui sont agréables. Du Cap aux

oyseaux[633] à l'Isle au Coudre, il y a une bonne lieue, elle a

une lieue & demie [634] de longueur, eslevée par le milieu

comme un costeau, chargée d'arbres de pins, sapins, cèdres,

bouleaux, hestres & des coudriers par endroits. Au bout de

ladite Isle du Surouest sont des prez, & un petit ruisseau qui

vient de ladite Isle, avec quantité de bonnes sources d'eaues

très excellentes, en icelle est nombre de lapins, & quantité de

gibier, qui y vient en saison: il se voit nombre de pointes de

rochers au tour d'icelle, & notamment une qui avance beaucoup

en la riviere du costé du Nort, de quoy il se faut donner de

garde, la marée y court avec beaucoup de violence, comme au

milieu de Lachenal, elle est esloignée de la terre du Nort

demie lieue, terre de rochers assez haute, il y a ancrage entre

les deux pour des vaisseaux, en se retirant un peu du courant

117/1101 du costé du Nort demy quart de lieue dudit Cap aux oyes[635].

A une lieue de ladite Isle au Nort, est une grande anse[636]

qui asseche de bassemer, où il y a nombre de rochers espars ça

& là, en ce lieu descend une riviere qui n'est navigeable que

pour des canaux, y ayant nombre de sauts, elle vient des

montagnes qui paroissent dedans les terres fort hautes chargées

de pins & sapins.

[Note 632: C'est-à-dire, «du cap aux Oies, au sud-ouest, l'espace de

deux lieues, vous passez,» etc.]

[Note 633: Il semble que ce cap correspond au cap Martin.]

[Note 634: Deux lieues.]

[Note 635: «Il y a ancrage entre l'île et la terre du Nord, en se

retirant un peu du courant, du côté du nord _de l'île_, demi-quart de

lieue du cap aux Oies (cap à l'Aigle, sur l'île).» Ce mouillage nous

paraît être celui de l'anse des Prairies; et le nom de cap aux Oies,

donné au cap à l'Aigle de l'île aux Coudres, pourrait bien être la cause

de toute la confusion qui règne dans la géographie ancienne de ces

parages.]

[Note 636: L'anse des Éboulements.]

Au Su de l'Isle au Coudre, il y a nombre de basses & rochers,

qui sont sur le travers de la riviere prés d'une lieue, tout

cela couvre de plaine mer, plus au midy est lachenal, où les

vaisseaux peuvent aller, à quatre ou cinq brasses d'eaue de

bassemer, rangeant quantité d'Isles, les unes contenant une à

deux lieues, & autres moins, en aucunes sont des prairies qui

sont fort belles, où en la saison y vient une telle quantité de

gibier qu'il n'est pas croyable à ceux qui ne l'ont veue: ces

Isles sont chargées de grands arbres, comme pins, sapins,

cèdres, bouleaux, ormes, fresnes, érables, & quelque peu de

chesnes, en aucunes. Si vous attendez la plaine mer vous

treuverez sept à huict brasses d'eaue, jusqu'à ce que l'on soit

au travers de l'Isle au Ruos, à lors l'on treuve dix, douze, &

treize brasses d'eaue, allant à Québec passant au Su de l'Isle

d'Orléans.

Du costé du Su de ces Isles est encore un autre partage où il

n'y a pas moins de huict brasses d'eaue: pour n'estre encore

bien recognue, l'on n'en fait point d'estime ne grande

recherche, puisqu'on en a d'autres: De ces Isles à la terre du

Su il y a environ deux lieues, la mer y asseche prés d'une

118/1102 lieue: en ce lieu est une riviere fort belle qui vient des

hautes terres, toute chargée de forests, où sont quantité

d'eslans & cariboux, qui sont presque aussi grands que cerfs,

la chasse du gibier abonde sur les batures qui assechent de

basse mer.

Retournons au Nort du passage de ladite Isle au Coudre, double

la pointe de rochers[637] tousjours la sonde à la main, pour

suivre la Chenal & eviter les basses, tant de costé que

d'autre, mettant le Cap au Surrouest vous rangez sept lieues de

coste jusqu'au Cap Brulé demie lieue[638] du Cap de Tourmente,

laquelle terre est fort montueuse, pleine de rochers, &

couverte de pins, & sapins, y ayant nombre de ruisseaux qui

viennent des montagnes se descharger en la riviere.

[Note 637: «Doublé la pointe de la Prairie.»]

[Note 638: Deux lieues.]

Comme l'on est au Cap Brulé, il faut mettre le Cap sur le bout

de l'Isle du Nordest appellé des Ruos[639], qui vous sert de

marque pour suivre la Chenal, il y a deux lieues de passage qui

est le plus dangereux & difficile à passer depuis Tadoussac, à

cause des batures & pointes de rochers qui sont en ce traject

de chemin, neantmoins il ne laisse d'y avoir assez d'eaue

jusques à cinq brasses de bassemer, tousjours la sonde à la

main, car par ce moyen vous conduirez le fond jusqu'à ce que

treuviez dix à douze brasses d'eaue: alors l'on suit le fond

costoyant l'Isle d'Orléans au Su, qui a six lieues de longueur

& une & demie de large, en des endroits chargée de quantité de

bois, de toutes les sortes que nous avons en France, elle est

119/1103 très belle bordée de prairies du costé du Nort, qui innondent

deux fois le jour. Il y a plusieurs petits ruisseaux & sources

de Fontaines, & quantité de vignes qui sont en plusieurs

endroits. Au costé du Nort de l'Isle y a un autre passage, bien

que en la Chenal il y aye au moindre endroit trois brasses

d'eaue, cependant l'on rencontre quantité de pointes, qui

avancent en la riviere, très dangereuses & peu, de louiage, si

ce n'est pour barques, & si faut faire les bordées courtes.

Entre l'Isle & la terre du Nort il y a prés de demie lieue de

large, mais la Chenal est estroit, tout le païs du Nort est

fort montueux. Le long de ces costes y a quantité de petites

rivieres qui la plus part assechent de basse mer, elle abonde

en poisson de plusieurs sortes, & la chasse du gibier qui y est

en nombre infiny, comme à l'Isle & aux prairies du Cap de

Tourmente, très beau lieu & plaisant à voir pour la diversité

des arbres qui y sont, comme de plusieurs petits ruisseaux qui

traversent les prairies, ce lieu est grandement propre pour la

nourriture du bestial.

[Note 639: «Sur le bout du nordest de l'île aux Reaux.»]

De l'Isle d'Orléans à Québec y a une bonne grande lieue, y

ayant de l'eaue assez pour quelque vaisseau que ce toit, de

façon que qui voudroit venir de Tadoussac l'on le pourroit

faire aisement avec des vaisseaux de plus de trois cens

tonneaux, il n'y a qu'à prendre bien son temps & ses marées à

propos pour y aller avec seureté.

Retournant à la continuation de nostre voyage de Québec, ledit

de la Ralde fit descharger de ses vaisseaux quelque nombre de

bariques de galettes & pois, tant dans le vaisseau des Peres

120/1104 Jesuites, qu'au nostre: Nous sceusmes par des Basques qui

s'estoient sauvez de leur navire, lequel s'estoit brûlé dans un

port appelle Chisedec qui est au fleuve sainct Laurent, par un

petit garçon qui malheureusement mit le feu aux poudres, y

estant allez pour faire pesche de balaines, de là furent à

Tadoussac avec leurs chalouppes où ils traitterent quelques

peleteries, & s'en vinrent à l'Isle Percée, pour treuver

passage pour retourner en France, ledit de la Ralde se délibéra

de les mener à Miscou pour plus amplement s'informer de ce

qu'ils avoient fait & traitté, & premier que partir il vint à

bort le 21 dudit mois, & délibéra d'aller à Miscou pour

recouvrir de certaines debtes que les sauvages luy devoient, &

voir en quel estat estoient les marchandises qu'il avoit

aissées l'année d'auparavant en garde à un sauvage appellé

Jouan chou, me promettant que dans un mois plus tard il

viendroit à Québec, nous apportant toutes les choses qui nous

manquoient, principalement des poudres & des mousquets, comme

il avoit esté chargé de m'en fournir. Il fit assembler son

esquippage, leur disant que ne pouvant aller pour l'heure en

son vaisseau, il y mettroit ledit Emery pour y commander, & que

l'on luy obéit comme à sa propre personne, en le chargeant

particulièrement de dire aux matelots prétendus reformés, qu'il

ne desiroit qu'ils chantassent les Pseaumes dans le fleuve

sainct Laurent, cela dit il se desembarqua.

Et nous levasmes l'ancre & mismes sous voilles avec vent

favorable. Le soir ledit Emery fit assembler son esquippage,

121/1105 leur disant que Monseigneur le Duc de Ventadour ne desiroit

qu'ils chantassent les Pseaumes dans la grande riviere comme

ils avoient fait à la mer, ils commencèrent à murmurer & dire

qu'on ne leur devoit oster ceste liberté: en fin fut accordé

qu'ils ne chanteroient point les Pseaumes, mais qu'ils

s'assembleroient pour faire leurs prières, car ils estoient

presque les deux tiers de huguenots, & ainsi d'une mauvaise

debte l'on en tire ce que l'on peut.

Le 25 de Juin nous mouillasmes l'ancre le travers du Bicq,

quatorze lieues à l'Est de Tadoussac. Ledit Emery despescha une

chalouppe à Québec pour advertir ledit du Pont de nostre venue.

Sur le soir appareillasmes pour aller à Tadoussac. La nuict

s'esleva une si grande brune que le l'endemain au matin

pensasmes aborder un Islet prés de l'Esquemain terre du Nort,

ce qu'ayant esvité heureusement nous mismes vers l'eaue, & la

brune continuoit si fort que l'on ne voyoit pas presque la

longueur du vaisseau, l'on fit mettre nostre batteau dehors

entre la terre & nous, & un trompette, affin que quand ils

verroient la terre ils nous en advertissent par le son

d'icelle, car l'on n'eust peu voir le bateau à cinquante pas de

nous, & comme il s'apperceut en estre fort proche il nous donna

advis que n'en devions pas approcher de plus près: & de plus

advisa un petit vaisseau d'environ cinquante tonneaux qui avoit

mouillé l'ancre entre deux pointes, & qui traittoit avec les

sauvages du Port de Tadoussac: ce qu'ayant apperceu il fait

devoir de venir à nous, par le moyen du son de la trompette &

122/1106 d'un autre qui leur respondoit de nostre vaisseau, nous ayant

apperceus ils nous dirent ces nouvelles: mais comme nous

estions de l'avant du vaisseau & le vent & marée contraires

pour retourner au lieu où estoit ledit vaisseau la brune qui

nous affligeoit fort, & nostre vaisseau mauvais voilier, nous

ne peusmes rien faire.

Ledit vaisseau ayant sceu que nous estions proche de luy, par

le moyen d'un canau de Sauvages qui estoit vers l'eaue, lequel

ayant apperceu nostre basteau, les alla promptement advertir, &

aussi tost coupperent leurs câbles sur l'escubier, laisserent

leur ancre & basteau, mettent sous voiles, ce que nous

apperceusmes, & une esclercie, & estant meilleur voilier, il

s'esloigna en peu de temps de nous, ce qui nous occasionna de

mettre à l'autre bord.

Comme le vaisseau des pères Jesuites qui avoit fait chasse sur

luy, & s'il eust esté bien armé il l'eust emporté, car il fut

jusqu'à parler audit vaisseau, & prit on le basteau du

Rochellois: De ceste marée Rochelois fusmes mouillier l'ancre à

la pointe des Bergeronnes, attendant la marée pour aller à

Tadoussac, auquel lieu l'on envoya des Charpentiers &

Calfeustreurs, pour accommoder les barques qui y estoient.

Le Samedy 27, levasmes l'ancre & nous vinsmes mouillier le

travers du moulin Baudé, à deux lieues du Cap des Bergeronnes.

Un François qui estoit venu de Québec, nous dit que du Pont

avoit esté malade, tant des gouttes que d'autre maladie, &

qu'il en avoit pensé mourir: mais que pour lors il se portoit

bien & tous les hyvernans, mais fort necessiteux de vivres

123/1107 comme le mandoit ledit du Pont, lequel avoit despesché une

chalouppe pour envoyer à Gaspey & à l'Isle Percée, pour sçavoir

des nouvelles, & treuver moyen d'avoir des vivres s'il estoit

possible, pour n'abandonner l'habitation, & pouvoir repasser en

France la plus grande partie de ceux qui avoient hyverné,

craignans que nous ne fussions perdus, ou qu'il fust arrivé

quelqu'autre fortune pour estre si tard à venir, qu'ils

n'avoient plus que deux poinçons de farines, qu'ils reservoient

pour les malades qui pourroient y avoir, estans réduits à

manger du Migan comme les sauvages.

Voilà les risques & fortunes que l'on court la plus part du

temps, d'abandonner une habitation & la rendre en telle

necessité qu'ils mourroient de faim, si les vaisseaux venoient

à se perdre, & si l'on ne munit ladite habitation de vivres

pour deux ans, avec des farines, huilles, & du vinaigre, &

ceste advance ne se fait que pour une année, attendant que la

terre soit cultivée en quantité pour nourrir tous ceux qui

seroient au pays, qui seroit la chose à quoy l'on devroit le

plus travailler après estre fortifié & à couvert de l'injure du

temps. Ce n'est pas que souvent je n'en donnasse des advis, &

representé les inconveniens qui en pouvoient arriver: mais

comme cela ne touche qu'à ceux qui demeurent au pays, l'on ne

s'en soucie, & le trop grand mesnage empesche un si bon oeuvre,

& par ainsi le Roy est très mal servy, & le sera tousjours si

l'on n'y apporte un bon reiglement, & estre certain qu'il

s'exécutera.

124/1108 Le 29 dudit mois nous entrasmes au port de Tadoussac où il y

avoit quelque trente cinq cabanes de sauvages. Le dernier de

Juin une barque partit chargée de vivres pour l'habitation, &

de marchandises pour la traitte, le père Noyrot Jesuiste & le

Père Joseph Recollet s'en allèrent dedans.

Le premier de Juillet je partis pour aller à Québec, où arrivé

le cinquiesme dudit mois, je vis ledit du Pont, tous les Peres

& autres de l'habitation en bonne santé: après avoir visité

l'habitation & ce qui s'estoit fait du depuis mon départ pour

les logements, je ne le trouvay si advancé comme je m'estois

promis, voyant que les hommes & ouvriers ne s'estoient pas bien

employez comme ils eussent bien peu faire, & le fort estoit au

mesme estat que je l'avois laissé, sans qu'on y eust fait

aucune chose, (ce que je m'estois bien promis à mon départ,) ny

au bastiment de dedans qui n'estoit que commencé, n'y ayant

qu'une chambre où estoient quelques mesnages, attendant qu'on

l'eust parachevé, je voyois assez de besongne d'attente, bien

qu'à mon départ de deux ans & demy[640] j'avois laissé nombre

de matériaux prests, & bois assemblé, & dix-huict cens planches

sciées pour les logemens, ausquels les ouvriers firent de

grandes fautes, pour n'avoir suivy le dessein que j'avois fait

& monstré[641].

[Note 640: Il n'y avait pas encore tout à fait deux ans; Champlain avait

quitté Québec le 15 d'août 1624 (voir ci-dessus, p. 83), et il était de

retour le 5 juillet 1626.]

[Note 641: Voir ci-dessus, p. 68, note 1.]

Après avoir tout consideré, je jugé combien par le temps passé

les ouvriers perdoient le temps aux plus beaux & longs jours de

125/1109 l'année, pour entretenir le bestial de foin, qu'il falloit

aller quérir au Cap de Tourmente à huict lieues[642] de nostre

habitation, tant à faucher & faner, qu'à l'apporter à Québec,

en des barques qui sont de peu de port, où il failloit estre

prés de deux mois & demy, employant plus de la moitié de nos

gens de travail, qui ne passoient pas vingt quatre, de

cinquante cinq personnes qui estoient en ladite habitation,

cela me fit resoudre de mettre en effect ce que long temps

auparavant j'avois délibéré. L'ayant donné à entendre aux

associez qui fit que j'allay aux prairies dudit Cap de

Tourmente, choisir un lieu propre pour y faire une habitation,

à y loger quelques hommes pour la conservation du bestial, & y

faire une estable pour les retirer, & par ce moyen estant une

fois là, l'on ne seroit plus en soucy de ce qui nous donnoit de

l'incommodité, & les ouvriers si peu qu'il y en avoit, ne

perderoient le temps comme au passé.

[Note 642: Huit lieues marines, de 20 au degré. Il faut se rappeler que

Champlain ne donne à l'île d'Orléans (ci-dessus, p. 118) que six lieues;

et elle n'a guère que six lieues marines aussi. Les prairies naturelles

du cap Tourmente étaient donc environ une lieue plus bas que l'île,

c'est-à-dire, entre le ruisseau de la Petite-Ferme et la rivière de la

Friponne.]

Je choisis un lieu[643] où est un petit ruysseau & de plaine

mer, où les barques & chalouppes peuvent aborder, auquel

joignant y a une prairie de demye lieue de long & davantage, de

l'autre costé est un bois qui va jusques au pied de la montagne

dudit Cap de Tourmente demie lieue de prairies[644], lequel

126/1110 diversifié de plusieurs sortes de bois, comme chesnes, ormes,

fresnes, bouleaux, noyers, pommiers sauvages, & force

lembruches de vignes, pins, cèdres & sapins, le lieu de soy est

fort agréable, où la chasse du gibier en sa saison est

abondante: & là je me resolus d'y faire bastir le plus

promptement qu'il me fut possible, bien qu'il estoit en Juillet

je fis neantmoints employer la plus part des ouvriers à faire

ce logement, l'estable de soixante pieds de long & sur vingt de

large, & deux autres corps de logis, chacun de dix-huict pieds

sur quinze, faits de bois & terre à la façon de ceux qui se

font aux villages de Normandie, ayant donné ordre en ce lieu,

je m'en retournay à Québec, pour remédier aux autres choses,

qui fut le huictiesme dudit mois, où estant, j'envoyay le sieur

Foucher pour avoir esgard à ce que les ouvriers ne perdissent

leurs temps, avec des vivres pour leur nourriture, & tous les

huict jours je faisois un voyage en ce lieu pour voir

l'advancement de leur travail.

[Note 643: Ce lieu «où est un petit ruisseau» est l'emplacement actuel

des bâtisses de la Petite-Ferme, comme le prouve la carte du sieur Jean

Bourdon de 1641, où l'on trouve, précisément à cet endroit, les mots:

_Vieille habitation_. Effectivement, l'on y a découvert, il y a quelques

années, des restes d'anciennes fondations dont l'existence ne paraît pas

pouvoir s'expliquer autrement.]

[Note 644: Ces quelques mots, qui font répétition, devaient sans doute

aller en marge.]

Je consideré d'autre part que le fort[645] que j'avois fait

faire estoit bien petit, pour retirer à une necessité les

habitans du pays, avec les soldats qui un jour y pourroient

estre pour la deffense d'iceluy, quand il plairoit au Roy les

envoyer, & falloit qu'il eust de l'estendue pour y bastir,

celuy qui y estoit avoit esté assez bon pour peu de personnes,

selon l'oyseau il falloit la cage, & que l'agrandissant il se

rendroit plus commode, qui me fit resoudre de l'abatre &

l'agrandir, ce que je fis jusqu'au pied, pour suivre mieux le

127/1111 dessein que j'avois, auquel j'employay quelques hommes qui y

mirent toute sorte de soing pour y travailler, affin qu'au

printemps il peust estre en deffence, cela s'exécuta, sa figure

est selon l'assiette du lieu que je mesnagé avec deux petits

demy bastions bien flanquez, & le reste est la montagne, n'y

ayant, que ceste advenue du costé de la terre qui est difficile

à approcher, avec le canon qu'il faut monter 18 à 20 toises, &

hors de mine, à cause de la dureté du rocher, ne pouvant y

faire de fosse qu'avec une extrême peine, la ruine du petit

fort servir en partie à refaire le plus grand qui estoit édifié

de fascines, terres, gazons & bois, ainsi qu'autrefois j'avois

veu pratiquer, qui estoient de très bonnes forteresses,

attendant un jour qu'on la fit revestir de pierres à chaux & à

sable qui n'y manque point, commandant sur l'habitation, & sur

le travers de la riviere.

[Note 645: Le fort Saint-Louis, à Québec.]

Ainsi je donné ordre à faire couvrir la moitié de l'habitation

que j'avois fait commencer premier que partir, & quelques

autres commoditez qui estoient necessaires. Voilà tous nos

ouvriers employez au nombre de 20, bien qu'une partie du temps

il y en avoit qui estoient empeschez à aller dans les barques,

qui ne servoient de rien à l'habitation.

Le père Noyrot amena vingt hommes de travail que le reverend

Pere Allemand[646] employa à se loger, & desfricher les terres

où ils n'ont perdu aucun temps, comme gens vigilants &

laborieux, qui marchent tous d'une mesme volonté sans discorde,

128/1112 qui eut fait que dans peu de temps ils eussent eû des terres

pour se pouvoir nourrir & passer des commoditez de France, &

pleust à Dieu que depuis 23 à 24 ans les societez eussent esté

aussi reunies & poussées du mesme desir que ces bons Peres: il

y auroit maintenant plusieurs habitations & mesnages au païs,

qui n'eussent esté dans les trances & apprehensions qu'ils se

sont veues.

[Note 646: Le P. Charles Lalemant, supérieur.]

Le 14 dudit mois arriva le père de la Noue de Tadoussac, qui

nous dit que depuis que Emery estoit party dudit lieu[647] que

ceux de l'équipage ne s'estoient pas souciez des deffences

qu'il avoit faites à son départ, de ne chanter des pseaumes,

ils ne laisserent de continuer, de sorte que tous les sauvages

les pouvoient entendre de terre, cela n'importe à leur dire,

c'est le grand zèle de leur foy qui opère.

[Note 647: Il avait dû partir de Tadoussac pour la traite le 30 juin.

(Voir ci-dessus, p. 124.)]

Les peres de la Nouë &, Breboeuf, qui avoient hyverné avec le

reverend Père l'Allemand, se delibererent d'aller aux

Hurons[648] hyverner, voir le païs, apprendre la langue, &

considerer quelle utilité & bien l'on pourroit esperer pour

l'acheminement de ces peuples à nostre foy: aussi il y eut un

père Recollet appellé le père Joseph de la Roche qui y avoit

hyverné l'année d'auparavant desdits Peres jesuistes, avec le

mesme dessein, & quelques François qu'on envoya pour obliger

les sauvages à venir à la traitte.

[Note 648: D'après la Relation 1626, ils ne seraient partis que vers la

fin de juillet.]

Le mesme jour arriverent trois ou quatre chaloupes qui alloient

à Tadoussac, & d'aucuns qui estoient dedans, dirent qu'il y

avoit des prétendus reformez qui faisoient leurs prières en

129/1113 quelques barques, s'assemblant au desceu dudit Emery de Caen,

qui fut cause que je luy en donnay advis, afin qu'il y mit

ordre, tant là, qu'à Tadoussac.

Le 22 dudit mois arriva une chaloupe à Québec, de la part

dudit de la Ralde de Miscou, lequel m'escrivit qu'il ne pouvoit

venir cette année, d'autant qu'il avoit treuvé plusieurs

vaisseaux qui avoient traitté des peleteries, contre les

deffences du Roy, & pour ce, s'en vouloir saisir & les amener

en France, escrivant audit Emery de Caen qu'il eust à envoyer

l'alouette vaisseau des peres Jesuistes & l'armer des choses

necessaires pour se rendre tant plus fort & maistre desdits

vaisseaux qui traittoient.

Un canau arriva de la riviere des Yrocois, ce mesme jour, qui

nous dit que cinq Flamands avoient esté tuez par les sauvages

Yrocois, qui par cy devant avoient esté leurs amis, qui ont

maintenant guerre avec les Mahiganathicoit[649], où sont les

Flamands au 40e degré, costes attenantes à celle des Virgines

où l'Anglois habite.

[Note 649: Probablement une tribu des Mahingans, et peut-être les

Mahingans eux-mêmes.]

Le 25e jour d'Aoust ledit Emery partit de Québec. Et ledit du

Pont se délibéra de repasser en France, bien que ledit sieur de

Caen [650] lui mandoit que cela seroit en son option de

demeurer s'il vouloit, & s'estant resolu de s'en retourner,

Cornaille de Vendremur d'Envers[651] demeura en sa place, pour

avoir soing de la traitté & des marchandises du magazin, avec

130/1114 un jeune homme appellé Olivier le Tardif de Honnefleur,

sous-commis qui servoit de truchement. Tous nos vivres estans

desembarquez je les fis visiter, le nombre qu'il y avoit estoit

peu, qui estoit pour tomber en des inconvenients d'une mauvaise

attente, comme j'ay dit cy dessus, si Dieu ne nous aydoit par

le prompt retour des vaisseaux.

[Note 650: Le sieur Guillaume de Caen.]

[Note 651: Corneille de Vendremur (peut-être pour Vander-Mur ou

Vander-Meer), d'Anvers. Le plus souvent, il est appelé simplement

Corneille.]

Le 15 de Septembre j'envoyay le bestial au Cap de Tourmente,

d'où il y a sept lieues[652]. Et le 21 je fis porter des vivres

& commoditez, pour six hommes, une femme & une petite fille.

[Note 652: Un peu plus haut, l'auteur compte huit lieues, et il devait y

avoir au moins huit grandes lieues. (Voir la note 1 de la page 125.)]

Le 24 s'en revindrent tous les ouvriers dudit Cap, qui avoient

parachevé le logement tant pour les hommes que pour le bestial,

lesquels hommes j'employay à aller couper nombre de pièces de

bois pour sier en hyver & faire la charpente necessaire à faire

les logements.

Le 24 du mois d'Octobre je fus audit Cap de Tourmente, & delà

pensois aller aux Isles, qui sont le travers pour recognoistre

quelques particularitez, mais le vent de Nordest s'esleva si

fort que nous pensasmes périr, toutes nos commoditez furent

perdues, nostre chalouppe grandement offencée, qui nous

contraignit de relacher & retourner à Québec.

Le 30 dudit mois s'esleva un si grand coup de vent, de Nordest,

que la mer croissant extraordinairement, nous brisa une de nos

barques sans y pouvoir remédier, laquelle estoit toute pourrie

au fond pour estre trop vieille, Dieu permettant ce mal-heur

pour un autre plus grand bien.

131/1115 Le mois de Novembre est fort variable en ces lieux, tantost il

y neige, pleut & gele, avec quelques coups de vents

advancoureurs de l'hyver, neantmoins je ne laissay durant ce

temps, de faire amaner quantité de pièces de bois pour employer

les charpentiers & sieux d'ais pendant l'hyver, qui nous

surprit plustost qu'à l'accoustumée, qui fut le 22 dudit mois,

la grande riviere commença à charier de petites glaces. Le 7 de

Décembre mourut de la jaulnisse un des ouvriers des Peres, qui

estoit assez aagé.

Le 17 dudit mois le reverend père l'Allemand baptisa un petit

sauvage[653], qui n'avoit que dix à douze jours, par la

permission de son père appellé Caquémisticq, le lendemain fut

enterré au cemetiere de l'habitation[654].

[Note 653: D'après Sagard, c'était une petite fille. On envoya quérir le

P. Joseph pour baptiser l'enfant, qui était «assez foible & fluette, ce

que sçachant il y accourut promptement pensant la baptizer, mais l'ayant

trouvé assez forte en différa le baptesme avec consentement de la mère,

jusques à l'arrivée du Père Charles Lallemant qu'il fut quérir en nostre

Convent, luy référant ceste honneur, en recognoissance de la peine

qu'ils avoient prise de nous venir seconder à rendre les Sauvages enfans

de Dieu. Ce que le R. P. Lallemant luy accorda & retournèrent de

compagnie à la cabane de l'accouchée, où ils trouverent le mary arrivé

de son voyage... Ce pauvre sauvage se monstra très content de voir sa

femme heureusement accouchée & en bonne santé, marry seulement de voir

son enfant malade & en danger de mort. Ils eurent ensemble quelque

discours, sçavoir s'ils le feroient baptizer ou non, il disoit pour lui

qu'il en avoit prie le P. Joseph, & sa femme plus attachée à ses

superstitions, vacillant tousjours, n'advouoit point qu'elle y eust

consenty, & taschoit de l'en divertir, disans pour ses raisons que cette

eau du Baptesme feroit mourir son enfant, comme elle avoit fait

plusieurs autres. En ces entrefaites arriverent les PP. Joseph le Caron

& Lallemant, lesquels cognoissans ce petit différent survenu entre le

mary & la femme touchant le Baptesme de leur petite fille, les eurent

bien tost vaincus de raisons, & fait consentir de rechef qu'elle seroit

baptizée, ce qui fut fait par le R. P. Lallemant, à la prière du P.

Joseph. L'on ne luy imposa point de nom pour estre proche de sa fin, car

elle mourut le soir mesme de sa naissance, non en Payenne, mais en

Chrestienne, qui luy donne le juste titre d'enfant de Dieu, &

cohéritière de sa gloire.» (Hist. du Canada, p. 585, 586.)]

[Note 654: «Le Père Joseph leur demanda le corps de la deffuncte qu'ils

avoient enveloppé à leur mode, pour la mettre en terre saincte au

Cimetière proche Kebec... A ceste cérémonie se trouverent deux de nos

religieux, sçavoir le P. Joseph, & le F. Charles, le P. Lallement, & le

F. François Jesuite avec plusieurs François de l'habitation, qui tous

ensemblement se transporterent à la cabane de la deffuncte, qu'ils

prirent & la portèrent solemnellement en la Chappelle de Kebec chantans

le Psaulme ordonné aux enfans, puis le R. P. Lallement ayant dit la

saincte Messe on fust l'enterrer au cimetière avec un assez beau convoy

pour le pays, car le père de l'enfant marchoit tout le beau premier

couvert d'une peau d'Eslan toute neuve enrichie de matachias &

bigarures, & avec luy marchoit le sieur Hébert & les autres François en

suitte, selon l'ordre qui leur estoit ordonné, non si gravement mais

moins modestement que ce Sauvage pere, qui tenoit mine de quelque

signalé Prélat.» (_Ibid_. P. 587, 588.)]

132/1116 Le 25 de Janvier, Hébert fit une cheute qui luy occasionna la

mort[655]: c'a esté le premier chef de famille resident au

païs, qui vivoit de ce qu'il cultivoit.

[Note 655: «Dieu voulant, dit Sagard, retirer à foy ce bon personnage &

le recompenser des travaux qu'il avoit souffert pour Jesus-Christ, luy

envoya une maladie, de laquelle il mourut 5 ou 6 sepmaines après le

baptesme de ceste petite fille de Kakemistic. Mais auparavant que de

rendre son âme entre les mains de son Créateur, il se mist en l'estat

qu'il desiroit mourir, receut tous ses Sacremens de nostre P. Joseph le

Caron, & disposa de ses affaires au grand contentement de tous les

siens. Après quoy il fist approcher de son lict, sa femme & ses enfans

ausquels il fist une briefve exhortation de la vanité de cette vie, des

tresors du Ciel & du mérite que l'on acquiert devant Dieu en travaillant

pour le salut du prochain. Je meurs contant, leur disoit-il, puis qu'il

a pleu à nostre Seigneur me faire la grâce de voir mourir devant moy des

Sauvages convertis. J'ay passé les mers pour les venir secourir plustost

que pour aucun autre interest particulier, & mourrois volontiers pour

leur conversion, si tel estoit le bon plaisir de Dieu. Je vous supplie

de les aymer comme je les ay aymez, & de les assister selon vostre

pouvoir. Dieu vous en sçaura gré & vous en recompensera en Paradis: ils

sont créatures raisonnables comme nous & peuvent aymer un mesme Dieu que

nous s'ils en avoient la cognoissance à laquelle je vous supplie de

leur ayder par vos bons exemples & vos prières. Je vous exhorte aussi à

la paix & à l'amour maternel & filial, que vous devez respectivement les

uns aux autres, car en cela vous accomplirez la Loy de Dieu fondée en

charité, cette vie est de peu de durée, & celle à venir est pour

l'éternité, se suis prest d'aller devant mon Dieu, qui est mon juge,

auquel il faut que je rende compte de toute ma vie passée, priez le pour

moy, afin que je puisse trouver grâce devant sa face, & que je sois un

jour du nombre de ses esleus; puis levant sa main il leur donna à tous

sa bénédiction, & rendit son âme entre les bras de son Créateur, le 25e

jour de Janvier 1627, jour de la Conversion sainct Paul, & fut enterré

au Cimetière de nostre Convent au pied de la grand Croix, comme il avoit

demandé estant chez nous, deux ou trois jours avant que tomber malade,

comme si Dieu luy eut donné quelque sentiment de sa mort prochaine.»

(Hist. du Canada, p. 590, 591.) Suivant le P. le Clercq, le corps

d'Hébert fut relevé en 1678, par les soins du Révérend P. Valenrin le

Roux, alors Commissaire et Supérieur des Récollets de Québec, et

«transporté solemnellement dans la cave de la Chapelle de l'Eglise» du

nouveau couvent qu'on venait de bâtir. «Madame Couillard, fille du sieur

Hébert, qui vivoit encore alors, s'y fit transporter, & voulut estre

presente à cette translation.» (Prem. établiss. de la Foy, 1, 375.)]

Le 22 de Mars, les sauvages me donnèrent deux eslans male &

femelle, le malle mourut pour avoir trop couru & travaillé,

estant poursuivy des sauvages, lesquels nous firent part de

quelque chair d'eslan: l'hyver que j'y passay fut un des plus

133/1117 longs que j'aye veu en ce lieu, qui fut depuis le 21 de

Novembre jusqu'à la fin d'Avril, il y avoit sur la terre quatre

pieds & demy de neiges, & à Miscou huict, qui est dans le

golphe sainct Laurent, à 155 lieues de Québec, où ledit de la

Ralde avoit laisse quelques François hyverner, pour traitter

quelque reste de marchandises qui luy restoient, & qu'il ne

voulut rapporter en France: ils faillirent tous à mourir du mal

de terre, j'envoyay visiter ceux qui estoient au Cap de

Tourmente, lesquels s'estoient fort bien portez, mais avoient

un peu mal mesnagé leurs vivres, & leurs en fallut donner

d'autres, aux despens des hyvernans de l'habitation, qui

n'avoient pas assez de farines que quelques galettes, qui

suppléerent au deffaut: sans cela nous eussions esté très mal,

comme de toutes autres choses, pour n'avoir pourvue en France

de bonne heure aux commoditez necessaires pour l'habitation.

_Les François sont sollicitez de faire la guerre aux Yroquois.

L'Autheur envoye son beau frère aux trois rivieres_.

Oeuvres de Champlain · 第 201 / 415 题