Ce n'est pas peu que de vivre en repos, & s'asseurer d'un
païs, en si fortifiant & y mettant quelques soldats pour la
garde d'iceluy, qui apporteroit plus de gloire mille fois que
n'en vaudroit la despence, & le Viceroy en recevroit du
contentement, pour estre hors de danger de l'ennemy.
Les sauvages nous assisterent de quelque Eslan, qui nous fit
grand bien, car nous avions esté assez mal accommodez de toute
chose, hormis de pain, & d'huille; les petites divisions qu'il
y avoit eues entre les deux societés l'année d'auparavant,
avoit causé ce mal: & estans bien reunies, il n'en pouvoit que
bien arriver, tant pour le peuplement, que descouvertures, que
augmentation du trafficq, ausquelles choses chacun y doit
contribuer du sien en temps qu'il pourra.
L'une des choses que je tiens en ceste affaire, & pour
l'augmentation d'icelle, est les descouvertures, & comme elles
ne se peuvent faire qu'avec de grandes peines & fatiques, parmy
plusieurs régions & contrées, qui sont dans le milieu des
terres, & sur les confins d'icelle à l'occident de nostre
37/1021 habitation, parmy plusieurs nations, aux humeurs & forme de
vivre, desquels il faut que les entrepreneurs se conforment. Il
y a bien à considerer d'entreprendre meurement, & hardiment
cest affaire, avec un courage masle: mais aussi est il bien
raisonnable, que le labeur de telles personnes soyent recogneus
par quelques honneurs & bien-faits, comme font les estrangers
en telles affaires, pour leurs donner plus d'affection & de
courage d'entreprendre: & si on ne le fait, mal-aisément se
peut il faire chose qui vaille.
Pour la societé, ce seroit elle qui deveoit autant y apporter
du leur que personnes, car un grand bien leur en reviendroit,
encores que ceux de l'ancienne societe jusques à present,
n'ayent jamais gratifié les entrepreneurs d'aucune chose: au
contraire ont osté le moyen de bien faire, en temps qu'ils ont
peu. Et pour ouvrir le chemin à cest affaire, j'avois pense
préparer quelque voye, qui fut seure & advantageuse pour les
entrepreneurs, afin qu'avec plus de courage & asseurance, ils
entreprinssent ce dessein.
Qui estoit d'attirer quelques nombres de sauvages prés de nous,
& y avoir une telle confiance, que nous ne puissions estre
desceus ny trompez d'eux, & pour cet effect, j'avois pratiqué
l'amitié d'un sauvage appelle Miristou, qui avoit tout plein
d'inclination particulière à aymer les François, &
recognoissant qu'il estoit desireux de commander, & estre chef
d'une trouppe, comme estoit son feu père, il m'en parla
plusieurs fois, avec tout plein de protestations d'amitié qu'il
me dit nous porter, bien que se jugeasse que ce n'estoit en
38/1022 partie que pour parvenir à son dessein, mais il faut tenter la
fortune, & me dit que si je pouvois faire en sorte qu'il peust
obtenir ceste grade de Capitaine, qu'il feroit merveille pour
nous: Je l'entretins une bonne espace de temps, depuis
l'Automne jusques au Printemps, où conférant avec luy, je luy
dis, Si tu es esleu par les François, j'y feray consentir tes
compagnons, & te tiendront pour leur chef, mais aussi qu'au
préalable, il devoit nous tesmoigner une parfaite amitié, ce
qu'il promit faire.
Le 8 de Juin[533] arriva le sieur Santein, l'un des commis de
la nouvelle societé, qui me donna advis de la reunion des deux
societés, que l'ancienne ayma mieux entrer en la aocieté
nouvelle, que donner dix mille livres à la nouvelle, ayant cinq
douziesme, & la nouvelle pour les sept durant quinze années, &
ainsi que le conseil par arrest l'avoit ordonné.
[Note 533: 1622.]
La première chose que je dis à ce sauvage, estoit qu'avec ses
compagnons ils cultiveroient les terres proches de Québec,
faisant une demeure arrestée, luy et ses compagnons, qui
estoient au nombre de trente, qu'ayant mis les terres en
labeur, ils recueilleroient du bled d'Inde pour leurs
necessitez, sans endurer quelques fois la faim qu'ils ont, &
par ainsi nous les tiendrions comme frères. De plus nous
monstrions un chemin à l'advenir aux autres sauvages, que quand
ils voudroient eslire un chef, que ce seroit avec le
consentement des François, qui feroit commencer à prendre
quelque domination sur eux, & pour les mieux instruire en
nostre créance.
39/1023 Il me promit de faire ainsi, & de fait il fit si bien avec ses
compagnons (desquels il avoit gaigné l'affection) que pour
monstrer un tesmoignage de sa bonne volonté, premier que
d'estre receu Capitaine. Ils commencèrent à deserter tous
ensemble au Printemps, à demie lieue de nostre habitation, &
s'ils eussent eu de bon bled dinde ceste année là, ils
l'eussent ensemencé, ce qu'ils ne peurent faire qu'en une
partie, laquelle contient prés de sept arpents de terre[534],
assez pour une premiere fois. Quelques jours après descendirent
des sauvages des trois rivieres, où ils se trouverent trois à
quatre competiteurs, qui pretendoient la mesme charge, & y eut
beaucoup de discours & conseils entr'eux, sur ce fait Miristou
me vint treuver, luy sixiesme des plus anciens, me faisant
entendre tout ce qui s'estoit passé, je l'asseuray qu'il ne se
mit en peine, que je le ferois eslire chef, & que nous n'en
cognoistrions point d'autre que luy en sa troupe, & le ferois
entendre à ses compagnons, & à ceux qui luy disputoient ceste
charge: le contentement qu'il eut, fit qu'il me presenta
quelques quarante castors, & luy en fis donner une partie, pour
avoir des vivres pour le festin de ses compagnons.
[Note 534: C'est probablement ce que l'on a appelé plus tard le désert
des Sauvages, qui était situé à la Canardière, au pied du second coteau
parallèle au fleuve. (Voir Concession de Michel Hupé, 1652, greffe
d'Audouard.)]
Il s'en alla fort satisfait & content, je parlay à tous ses
compagnons & competiteurs, leurs faisant entendre le suject qui
m'esmouvoit à desirer qu'il fut chef, ils m'entendirent
patiemment, & tous tesmoignerent qu'ils en estoient contens
puisque je le desirois.
40/1024 Ils s'en retournerent avec volonté de l'eslire pour chef, &
faire les cérémonies accoustumées. Cela fait il me vint
treuver, accompagné de tous les principaux Sauvages, avec un
present de 65 Castors, disant, J'ay esté esleu pour chef, comme
tels & tels que tu as cognus, l'un estoit mon père qui avoit
succedé à un autre de qui il portoit le nom de
_Annadabijou_[535] il entretenoit le païs parmy les nations, &
les François, j'en desire faire de mesme, & me tenir tellement
lié avec vous que ce ne sera qu'une mesme volonté, & les
presens qu'il m'avoit donnez n'estoient à autre intention, que
pour tousjours estre en mon amitié, & me devoit appeller son
frère, pour plus de tesmoignage d'affection, chose qui avoit
esté resolue de l'advis de ses compagnons.
[Note 535: Annadabijou.]
Je le confirmé en tout & par tout, l'asseurant que tant qu'ils
seroient bons nous les aymerions comme nos frères, & que je les
assisterois contre ceux qui voudroient leur faire du
desplaisir: ils monstroient signe d'une grande resjouissance, &
souvent se levoient en me venant mettre leurs mains dans les
miennes, avec inclination, pour monstrer le contentement qu'ils
avoient.
Et me dit qu'il avoit changé son nom qui estoit _Mahigan
aticq_, qui veut dire loup & cerf, _aticq_ veut dire cerf, &
_Mahigan_ loup, je luy demandé pourquoy ils luy donnoient ces
deux noms si contraires, il me dit qu'en leur païs il n'y avoit
beste si cruelle qu'un loup, & un animal plus doux qu'un cerf,
41/1025 & qu'ainsi il seroit bon, doux, & paisible, mais s'il estoit
outragé & offencé il seroit furieux & vaillant.
Je fus assez satisfait de ceste response pour un sauvage:
voyant leur bonne volonté, je me deliberé luy faire un festin,
& à tous ses compagnons tant hommes que femmes & enfans, afin
que devant tous il fut receu capitaine: pour plus de marque je
fis le festin de la valleur de 40 castors, où ils se remplirent
bien leur ventre, sans quelque petit trouble qui survint, il y
eut eu plus de plaisir, mais le père & le meurtrier son fils se
trouverent à ce festin, ausquels j'avois défendu d'y assister,
& mesme de venir à nostre habitation, mais l'effronterie &
l'audace de ces coquins fut grande & extrême, ce que sçachant,
je parlé au chef pour voir comme il s'acquiteroit en sa
nouvelle charge, luy disant, qu'il sçavoit bien pourquoy nous
ne le désirions voir, & qu'il eut à le renvoyer, ce que fit
aussi tost ledit _Mahigan aticq_, le meurtrier fait semblant de
s'en aller, & le chef me le vint dire, je luy tesmoignay que je
n'estois bien content, & ne me trouvay point au festin, où tous
nos sauvages ne laissoient perdre un moment de temps à
festiner, pendant que _Mahigan aticq_ m'entretenoit un peu.
Après un de nos gens me vint dire que le meurtrier ne s'estoit
point retiré, je fais semblant d'estre plus en collere que je
n'estois, en me levant je fis prendre une arme pour aller
treuver ledit meurtrier, ce que voyant _Mahigan aticq_, il me
dit, je te prie de sursoir & ne l'aller chercher, & que
c'estoit un fol, ce qu'il fit, & luy dit rudement & en collere,
qu'il se retiraft, ce que firent le père & le fils, qui fut le
42/1026 subjet que la cérémonie ne se passa pas comme je me l'estois
promis. Pour lors tous nos sauvages s'en retournèrent fort
saouls & remplis de viandes ayant fait faire la cuisine en une
chaudière à brasser de la bière, qui tenoit prés d'un tonneau.
Le lendemain nos sauvages me vindrent trouver, avec tous les
principaux, faisant apporter cent castors, en me disant que je
n'eusse aucun desplaisir de ce qui s'estoit passé, & que cela
n'arriveroit plus: entr'autre estoit un sauvage, qui avoit
prétendu d'estre chef, fils d'un premier _Annadabigeou_, qui
avoit esté capitaine de ces lieux la, me representant les
grands biens qu'avoit son feu père, & qu'il estoit descendu de
l'un des plus grands chefs qui fut en ces contrées, & autres
discours sur ce suject & que quoy qu'il n'eust esté esleu chef
avec la forme accoustumée, que neantmoins il estoit capitaine,
ayant tousjours porté une affection particuliere aux François,
qu'il venoit pour se faire recognoistre non comme principal
chef, mais comme le second après _Mahigan aticq_.
_Mahigan aticq_ reprenant la parole, dit qu'il l'advouoit pour
tel, & comme sa seconde personne: & qu'à son defaut il
commanderoit, & que nous devions avoir la mesme confiance qu'en
luy, & que se joignant ensemble ils tiendroient tout le monde
en paix, que quand lesdits capitaines François seroient arrivez
à Tadoussac, sçavoir les sieurs de Caen & du Pont, estans en ce
lieu ils les aseureroient derechef de leur bonne affection &
fidélité, sieurs de donnant lesdits cent castors à nous trois:
pour estre bien réunis ensemble, à les maintenir de nostre
43/1027 part. Je leurs fis responce que si par le passé, ils avoient
veu quelque chose entre les François, ce n'estoit pas jusques
là pour en venir à une guerre comme ils croyoient, estant tous
bons amis, & que maintenant ils ne verroient plus de dispute
entr'eux comme ils avoient veu par le passé, entre lesdits de
Caen & du Pont, de plus qu'ils seroient fort satisfaits de
l'eslection qui avoit esté faite.
Tous ces discours finis, je m'imaginay que puisqu'ils ne
vouloient estre esleuz, que par contentement des François, &
pour leur donner quelque sorte d'envie & d'honneur
extraordinaire, tant pour eux que pour leurs descendans à
l'advenir: qu'il estoit à propos de les recevoir capitaines
avec quelques formalitez que je leurs fis entendre, que quand
on recevoit un chef, que l'on obligeoit tels capitaines, à
porter les armes contre ceux qui nous voudroient offencer, ce
qu'il promit faire, je luy donnay deux espées, qu'il eut pour
agréables, & de ceste bonne réception & present, il fallut
aller monstrer ces presens à tous ses compagnons, & leur faire
entendre tout ce qui s'estoit passé, & leur fis donner de quoy
faire festin, ce que je fis à la valeur de quelque nombre de
castors: & après s'en allèrent. Ainsi je cherchois quelque
moyen de les attirer à une parfaite amitié, qui pourroit un
jour leur faire cognoistre en partie l'erreur où ils sont
jusques à present, ou à leurs enfans qui seroient proche de
nous: incitant les pères à nous envoyer leurs enfans, pour les
instruire à nostre Foy, & par ainsi estans habitez, si la
volonté leur continuoit, l'on pourroit estre asseurez, que si
on les menoit en quelque lieu aux descouvertures, qu'ils ne
44/1028 nous fausseront point compagnie, ayant de si bons ostages prés
de nous, comme, leurs femmes & enfans: car sans les sauvages,
il nous seroit impossible de pouvoir descouvrir beaucoup de
chose dans un grand pays, & se servir d'autres nations, car il
n'y auroit pas grande seureté, & ne leurs faudroit que prendre
une quinte pour vous laisser au milieu de la course.
_L'Autheur s'est acquis une parfaite cognoissance aux
decouvertes. Advis qu'il a souvent donnez à Messieurs du
Conseil. Des commodités qui reviendroient de ces decouvertures.
Paix que ces sauvages traittent avec les Yroquois. Forme de
faire la paix entr'eux._