CHAPITRE V.

Ce n'est pas peu que de vivre en repos, & s'asseurer d'un

païs, en si fortifiant & y mettant quelques soldats pour la

garde d'iceluy, qui apporteroit plus de gloire mille fois que

n'en vaudroit la despence, & le Viceroy en recevroit du

contentement, pour estre hors de danger de l'ennemy.

Les sauvages nous assisterent de quelque Eslan, qui nous fit

grand bien, car nous avions esté assez mal accommodez de toute

chose, hormis de pain, & d'huille; les petites divisions qu'il

y avoit eues entre les deux societés l'année d'auparavant,

avoit causé ce mal: & estans bien reunies, il n'en pouvoit que

bien arriver, tant pour le peuplement, que descouvertures, que

augmentation du trafficq, ausquelles choses chacun y doit

contribuer du sien en temps qu'il pourra.

L'une des choses que je tiens en ceste affaire, & pour

l'augmentation d'icelle, est les descouvertures, & comme elles

ne se peuvent faire qu'avec de grandes peines & fatiques, parmy

plusieurs régions & contrées, qui sont dans le milieu des

terres, & sur les confins d'icelle à l'occident de nostre

37/1021 habitation, parmy plusieurs nations, aux humeurs & forme de

vivre, desquels il faut que les entrepreneurs se conforment. Il

y a bien à considerer d'entreprendre meurement, & hardiment

cest affaire, avec un courage masle: mais aussi est il bien

raisonnable, que le labeur de telles personnes soyent recogneus

par quelques honneurs & bien-faits, comme font les estrangers

en telles affaires, pour leurs donner plus d'affection & de

courage d'entreprendre: & si on ne le fait, mal-aisément se

peut il faire chose qui vaille.

Pour la societé, ce seroit elle qui deveoit autant y apporter

du leur que personnes, car un grand bien leur en reviendroit,

encores que ceux de l'ancienne societe jusques à present,

n'ayent jamais gratifié les entrepreneurs d'aucune chose: au

contraire ont osté le moyen de bien faire, en temps qu'ils ont

peu. Et pour ouvrir le chemin à cest affaire, j'avois pense

préparer quelque voye, qui fut seure & advantageuse pour les

entrepreneurs, afin qu'avec plus de courage & asseurance, ils

entreprinssent ce dessein.

Qui estoit d'attirer quelques nombres de sauvages prés de nous,

& y avoir une telle confiance, que nous ne puissions estre

desceus ny trompez d'eux, & pour cet effect, j'avois pratiqué

l'amitié d'un sauvage appelle Miristou, qui avoit tout plein

d'inclination particulière à aymer les François, &

recognoissant qu'il estoit desireux de commander, & estre chef

d'une trouppe, comme estoit son feu père, il m'en parla

plusieurs fois, avec tout plein de protestations d'amitié qu'il

me dit nous porter, bien que se jugeasse que ce n'estoit en

38/1022 partie que pour parvenir à son dessein, mais il faut tenter la

fortune, & me dit que si je pouvois faire en sorte qu'il peust

obtenir ceste grade de Capitaine, qu'il feroit merveille pour

nous: Je l'entretins une bonne espace de temps, depuis

l'Automne jusques au Printemps, où conférant avec luy, je luy

dis, Si tu es esleu par les François, j'y feray consentir tes

compagnons, & te tiendront pour leur chef, mais aussi qu'au

préalable, il devoit nous tesmoigner une parfaite amitié, ce

qu'il promit faire.

Le 8 de Juin[533] arriva le sieur Santein, l'un des commis de

la nouvelle societé, qui me donna advis de la reunion des deux

societés, que l'ancienne ayma mieux entrer en la aocieté

nouvelle, que donner dix mille livres à la nouvelle, ayant cinq

douziesme, & la nouvelle pour les sept durant quinze années, &

ainsi que le conseil par arrest l'avoit ordonné.

[Note 533: 1622.]

La première chose que je dis à ce sauvage, estoit qu'avec ses

compagnons ils cultiveroient les terres proches de Québec,

faisant une demeure arrestée, luy et ses compagnons, qui

estoient au nombre de trente, qu'ayant mis les terres en

labeur, ils recueilleroient du bled d'Inde pour leurs

necessitez, sans endurer quelques fois la faim qu'ils ont, &

par ainsi nous les tiendrions comme frères. De plus nous

monstrions un chemin à l'advenir aux autres sauvages, que quand

ils voudroient eslire un chef, que ce seroit avec le

consentement des François, qui feroit commencer à prendre

quelque domination sur eux, & pour les mieux instruire en

nostre créance.

39/1023 Il me promit de faire ainsi, & de fait il fit si bien avec ses

compagnons (desquels il avoit gaigné l'affection) que pour

monstrer un tesmoignage de sa bonne volonté, premier que

d'estre receu Capitaine. Ils commencèrent à deserter tous

ensemble au Printemps, à demie lieue de nostre habitation, &

s'ils eussent eu de bon bled dinde ceste année là, ils

l'eussent ensemencé, ce qu'ils ne peurent faire qu'en une

partie, laquelle contient prés de sept arpents de terre[534],

assez pour une premiere fois. Quelques jours après descendirent

des sauvages des trois rivieres, où ils se trouverent trois à

quatre competiteurs, qui pretendoient la mesme charge, & y eut

beaucoup de discours & conseils entr'eux, sur ce fait Miristou

me vint treuver, luy sixiesme des plus anciens, me faisant

entendre tout ce qui s'estoit passé, je l'asseuray qu'il ne se

mit en peine, que je le ferois eslire chef, & que nous n'en

cognoistrions point d'autre que luy en sa troupe, & le ferois

entendre à ses compagnons, & à ceux qui luy disputoient ceste

charge: le contentement qu'il eut, fit qu'il me presenta

quelques quarante castors, & luy en fis donner une partie, pour

avoir des vivres pour le festin de ses compagnons.

[Note 534: C'est probablement ce que l'on a appelé plus tard le désert

des Sauvages, qui était situé à la Canardière, au pied du second coteau

parallèle au fleuve. (Voir Concession de Michel Hupé, 1652, greffe

d'Audouard.)]

Il s'en alla fort satisfait & content, je parlay à tous ses

compagnons & competiteurs, leurs faisant entendre le suject qui

m'esmouvoit à desirer qu'il fut chef, ils m'entendirent

patiemment, & tous tesmoignerent qu'ils en estoient contens

puisque je le desirois.

40/1024 Ils s'en retournerent avec volonté de l'eslire pour chef, &

faire les cérémonies accoustumées. Cela fait il me vint

treuver, accompagné de tous les principaux Sauvages, avec un

present de 65 Castors, disant, J'ay esté esleu pour chef, comme

tels & tels que tu as cognus, l'un estoit mon père qui avoit

succedé à un autre de qui il portoit le nom de

_Annadabijou_[535] il entretenoit le païs parmy les nations, &

les François, j'en desire faire de mesme, & me tenir tellement

lié avec vous que ce ne sera qu'une mesme volonté, & les

presens qu'il m'avoit donnez n'estoient à autre intention, que

pour tousjours estre en mon amitié, & me devoit appeller son

frère, pour plus de tesmoignage d'affection, chose qui avoit

esté resolue de l'advis de ses compagnons.

[Note 535: Annadabijou.]

Je le confirmé en tout & par tout, l'asseurant que tant qu'ils

seroient bons nous les aymerions comme nos frères, & que je les

assisterois contre ceux qui voudroient leur faire du

desplaisir: ils monstroient signe d'une grande resjouissance, &

souvent se levoient en me venant mettre leurs mains dans les

miennes, avec inclination, pour monstrer le contentement qu'ils

avoient.

Et me dit qu'il avoit changé son nom qui estoit _Mahigan

aticq_, qui veut dire loup & cerf, _aticq_ veut dire cerf, &

_Mahigan_ loup, je luy demandé pourquoy ils luy donnoient ces

deux noms si contraires, il me dit qu'en leur païs il n'y avoit

beste si cruelle qu'un loup, & un animal plus doux qu'un cerf,

41/1025 & qu'ainsi il seroit bon, doux, & paisible, mais s'il estoit

outragé & offencé il seroit furieux & vaillant.

Je fus assez satisfait de ceste response pour un sauvage:

voyant leur bonne volonté, je me deliberé luy faire un festin,

& à tous ses compagnons tant hommes que femmes & enfans, afin

que devant tous il fut receu capitaine: pour plus de marque je

fis le festin de la valleur de 40 castors, où ils se remplirent

bien leur ventre, sans quelque petit trouble qui survint, il y

eut eu plus de plaisir, mais le père & le meurtrier son fils se

trouverent à ce festin, ausquels j'avois défendu d'y assister,

& mesme de venir à nostre habitation, mais l'effronterie &

l'audace de ces coquins fut grande & extrême, ce que sçachant,

je parlé au chef pour voir comme il s'acquiteroit en sa

nouvelle charge, luy disant, qu'il sçavoit bien pourquoy nous

ne le désirions voir, & qu'il eut à le renvoyer, ce que fit

aussi tost ledit _Mahigan aticq_, le meurtrier fait semblant de

s'en aller, & le chef me le vint dire, je luy tesmoignay que je

n'estois bien content, & ne me trouvay point au festin, où tous

nos sauvages ne laissoient perdre un moment de temps à

festiner, pendant que _Mahigan aticq_ m'entretenoit un peu.

Après un de nos gens me vint dire que le meurtrier ne s'estoit

point retiré, je fais semblant d'estre plus en collere que je

n'estois, en me levant je fis prendre une arme pour aller

treuver ledit meurtrier, ce que voyant _Mahigan aticq_, il me

dit, je te prie de sursoir & ne l'aller chercher, & que

c'estoit un fol, ce qu'il fit, & luy dit rudement & en collere,

qu'il se retiraft, ce que firent le père & le fils, qui fut le

42/1026 subjet que la cérémonie ne se passa pas comme je me l'estois

promis. Pour lors tous nos sauvages s'en retournèrent fort

saouls & remplis de viandes ayant fait faire la cuisine en une

chaudière à brasser de la bière, qui tenoit prés d'un tonneau.

Le lendemain nos sauvages me vindrent trouver, avec tous les

principaux, faisant apporter cent castors, en me disant que je

n'eusse aucun desplaisir de ce qui s'estoit passé, & que cela

n'arriveroit plus: entr'autre estoit un sauvage, qui avoit

prétendu d'estre chef, fils d'un premier _Annadabigeou_, qui

avoit esté capitaine de ces lieux la, me representant les

grands biens qu'avoit son feu père, & qu'il estoit descendu de

l'un des plus grands chefs qui fut en ces contrées, & autres

discours sur ce suject & que quoy qu'il n'eust esté esleu chef

avec la forme accoustumée, que neantmoins il estoit capitaine,

ayant tousjours porté une affection particuliere aux François,

qu'il venoit pour se faire recognoistre non comme principal

chef, mais comme le second après _Mahigan aticq_.

_Mahigan aticq_ reprenant la parole, dit qu'il l'advouoit pour

tel, & comme sa seconde personne: & qu'à son defaut il

commanderoit, & que nous devions avoir la mesme confiance qu'en

luy, & que se joignant ensemble ils tiendroient tout le monde

en paix, que quand lesdits capitaines François seroient arrivez

à Tadoussac, sçavoir les sieurs de Caen & du Pont, estans en ce

lieu ils les aseureroient derechef de leur bonne affection &

fidélité, sieurs de donnant lesdits cent castors à nous trois:

pour estre bien réunis ensemble, à les maintenir de nostre

43/1027 part. Je leurs fis responce que si par le passé, ils avoient

veu quelque chose entre les François, ce n'estoit pas jusques

là pour en venir à une guerre comme ils croyoient, estant tous

bons amis, & que maintenant ils ne verroient plus de dispute

entr'eux comme ils avoient veu par le passé, entre lesdits de

Caen & du Pont, de plus qu'ils seroient fort satisfaits de

l'eslection qui avoit esté faite.

Tous ces discours finis, je m'imaginay que puisqu'ils ne

vouloient estre esleuz, que par contentement des François, &

pour leur donner quelque sorte d'envie & d'honneur

extraordinaire, tant pour eux que pour leurs descendans à

l'advenir: qu'il estoit à propos de les recevoir capitaines

avec quelques formalitez que je leurs fis entendre, que quand

on recevoit un chef, que l'on obligeoit tels capitaines, à

porter les armes contre ceux qui nous voudroient offencer, ce

qu'il promit faire, je luy donnay deux espées, qu'il eut pour

agréables, & de ceste bonne réception & present, il fallut

aller monstrer ces presens à tous ses compagnons, & leur faire

entendre tout ce qui s'estoit passé, & leur fis donner de quoy

faire festin, ce que je fis à la valeur de quelque nombre de

castors: & après s'en allèrent. Ainsi je cherchois quelque

moyen de les attirer à une parfaite amitié, qui pourroit un

jour leur faire cognoistre en partie l'erreur où ils sont

jusques à present, ou à leurs enfans qui seroient proche de

nous: incitant les pères à nous envoyer leurs enfans, pour les

instruire à nostre Foy, & par ainsi estans habitez, si la

volonté leur continuoit, l'on pourroit estre asseurez, que si

on les menoit en quelque lieu aux descouvertures, qu'ils ne

44/1028 nous fausseront point compagnie, ayant de si bons ostages prés

de nous, comme, leurs femmes & enfans: car sans les sauvages,

il nous seroit impossible de pouvoir descouvrir beaucoup de

chose dans un grand pays, & se servir d'autres nations, car il

n'y auroit pas grande seureté, & ne leurs faudroit que prendre

une quinte pour vous laisser au milieu de la course.

_L'Autheur s'est acquis une parfaite cognoissance aux

decouvertes. Advis qu'il a souvent donnez à Messieurs du

Conseil. Des commodités qui reviendroient de ces decouvertures.

Paix que ces sauvages traittent avec les Yroquois. Forme de

faire la paix entr'eux._

Oeuvres de Champlain · 第 196 / 415 题