CHAPITRE IV.

Le Dimanche 13 Avril[517] arriva ledit du Pont, dans une

moyenne barque, luy treiziesme avec marchandises de traitte,

lequel fut receu comme les précédents, luy ayant fait entendre

le commandement que j'avois tant du Roy que de mondit Seigneur,

de conserver ceste place, & la maintenir en son obeissance, &

tenir toutes choses en paix, faisant recognoistre son

authorité: & que attendant nouvelle desdits vaisseaux, qui

devoient venir, pour voir & sçavoir particulièrement ce qui se

seroit passé au Conseil de sa Majesté, sur les différents

qu'ils avoient eus avec mondit Seigneur qui les avoit exclus de

la societé, pour y adjoindre la Nouvelle societé. Il me dit

qu'il croyoit que tout seroit d'accord, estant sur lesdits

termes quand il partit de Honnefleur. Je luy dis que je

m'estonnois comme il avoit quitté son vaisseau, puisque sa

presence y eust esté bien requise à la venue dudit sieur de

Caen: il respondit que pour y estre il n'auroit pas mieux fait,

& que l'ordre qu'il avoit laissé à un appellé la Vigne, dudit

Honnefleur, qui commandoit en son absence, estoit tel que si

22/1006 l'on apportoit un arrest du Conseil en bonne forme, qu'il eust

à y subir sans aucune resistance, que s'ils estoient d'accord

avec leur societé, qu'il eust à l'assister de tout ce qui

seroit en son possible & pouvoir, si autrement qu'il se

conservast du mieux qu'il pourroit, suivant l'ordre qu'il luy

avoit laissé, & que l'on ne pouvoit rien prétendre, que l'on ne

vit l'arrest des Messeigneurs du Conseil: ce qu'attendant je

leurs rendisse la justice, laquelle m'avoit esté enchargée: ce

que je promis faire. Je luy fis aussi entendre comme j'avois

retenu les peleteries qui estoient en ceste habitation, pour

subvenir aux necessitez qui pourroient arriver; il me dit que

c'estoit bien fait: le lendemain il s'en alla aux trois

rivieres, pour traitter avec les sauvages.

[Note 517: Le 13 de juin était un dimanche.]

Le 15 dudit mois[518] arriva un Canau où il y avoit un homme

appelé Halard, de l'esquipage dudit sieur de Caen, qui

m'apporta une lettre par laquelle il me donnoit advis de son

arrivée, & la contrariété du temps qu'il avoit eu au passage,

ayant chose importante à me communiquer, de la part de

Monseigneur le Viceroy, qui ne pouvoit estre si tost par delà:

d'autant qu'il croit avoir affaire avec ledit sieur du Pont, &

de plus me prioit d'envoyer une chalouppe advertir les sauvages

de sa venue, & du nombre des marchandises qu'il leur apportoit,

qu'il m'envoyeroit le sieur de la Ralde, pour communiquer

quelques affaires en renvoyant ledit du May: que si je pouvois

l'aller treuver que je le fisse, mais alors le temps, & les

affaires, ne me le peurent permettre: Car ce n'estoit pas la

23/1007 saison de laisser l'habitation ny le fort, veu tant de dangers

arrivez à ceux qui ont fait semblables choses.

[Note 518: La suite donne à entendre que c'était le 15 juillet.]

Le Vendredy 16[519], n'ayant point de chalouppe, je délibéré

d'envoyer un Canau avec ledit Halard, & un gentilhomme appellé

du Vernay[520], de l'esquipage dudit du May, avec un autre de

l'habitation, advertir les sauvages de la venue dudit sieur de

Caen.

[Note 519: Le 16 juillet, qui était en effet un vendredi.]

[Note 520: Ce gentilhomme avait déjà voyagé au Brésil. (Sagard, Hist. du

Canada, p. 658.)]

Le 17 de Juillet arriva une chaloupe, où estoit Rommier[521],

l'un des Commis de la nouvelle societé: qui l'an précèdent

avoit hyverné en ceste habitation, avec ledit du Pont, lequel

m'apporta plusieurs despesches, avec lettres des sieurs Dolu,

de Villemenon, & dudit de Caen, lequel surprit quelque lettres,

avec coppie de l'arrest en faveur des anciens Associez, que

l'on envoyoit audit du Pont, par lesquelles nous vismes, que

l'arrest avoit esté signifié audit sieur de Caen, estant en son

vaisseau, à la radde de Dieppe: lequel avoit protesté de

nullité, & fut ledit arrest publié à son de trompe, dans ladite

ville de Dieppe, & autres lieux où besoin a esté.

[Note 521: Ou Roumier, il avait été sous-commis dans l'ancienne société

(ci-dessus, p. 7).]

Après avoir veu & consideré toutes ces choses, avec l'advis de

ceux que je trouvay à propos, & voyant que sur le procès advenu

entre les deux societés, sa Majesté a ordonné que lesdits

articles seroient representez, pour après iceux estant veus &

examinés, y estre pourveu, soit par la réunion des deux

societés, ou par l'establissement d'une nouvelle, ce pendant

24/1008 permis aux associez des deux compagnies, de trafiquer, & faire

traitte, pour l'année 1621 seulement, tant par les deux

vaisseaux ja partis, que par deux autres à eux appartenans,

chargés & prest à partir, sans se donner aucun empeschement, ny

user d'aucune violence, à peine de la vie: à la charge qu'ils

seront tenus de contribuer pour la presente année, esgalement &

par moitié, à l'entretenement des Capitaines, soldats, & des

religieux establis & residens en l'habitation: & neantmoins

deffences sont faictes ausdits Porée[522], & à tous autres, de

sortir à l'advenir aucuns vaisseaux des ports & havres de ce

Royaume, ny faire embarquement, sans prendre congé dudit sieur

Admiral, en la manière accoustumée, à peine de confiscation des

vaisseaux & marchandises, & autres plus grandes peines s'il y

eschet. Signifié le 26 dudit mois[523]. Voila l'arrest du

Conseil de sa Majesté. Lesdits articles dudit sieur Dolu,

furent confirmez par le Conseil, le 12 de Janvier 1621 hormis

quelques uns.

[Note 522: Les principaux associés de Thomas Forée, étaient Lucas

Legendre, Louis Vermeulle, Mathieu Dusterlo, Daniel Boyer, et autres,

tous membres de l'ancienne société. (Voir M. Ferland, I, p. 200, note

1.)]

[Note 523: Probablement le 26 de novembre 1620, les lettres de la

nouvelle société étant du 8 novembre de cette même année. (Voir M.

Ferland, I, 200, note 1.)]

Il fut resolu que ledit père George prendroit la peine d'aller

à Tadoussac en diligence, & Guers avec luy, dans la mesme

chaloupe, pour treuver ledit de Caen, & apporter le remède

requis à toutes ces affaires, sçachant bien que ledit du Pont

voudroit jouir du bénéfice dudit arrest, où il y alloit de la

vie, à celuy des deux qui useroit de violence: & pour ce qui

25/1009 estoit de la faute qu'ils avoient commise, de partir sans congé

de l'Admirauté: ledit arrest monstroit qu'on en avoit fait

mention, & instance au Conseil, où estoit porté, que si à

l'advenir ils partoient sans congé, il y auroit confiscation du

vaisseau, & marchandises, avec autres punitions, sans despens,

& que chacun partiroit par moitié aux frais de l'habitation,

aux hyvernans, & que chacun jouiroit du bénéfice de la traitte

à son proffit.

Ledit Père partit ce mesme jour 17 de Juillet, avec plain

pouvoir de moy, d'accommoder toutes choses à l'amiable, avec le

sieur de Caen, & par mesme moyen le satisfaire des plaintes

qu'il faisoit, des Pères Paul[524] & Guillaume, qui avoient

esté saisis de quelques lettres, usé de paroles & de menaces à

son desavantage, taschant le mettre mal avec son esquipage:

qu'il les avoit traittez favorablement, selon le rapport qui en

fut fait, & ne peut on si bien faire, qu'il ne tombast quelque

lettre entre les mains dudit du Pont, & une autre que je receus

de leur part, où il me faisoit entendre ce qui s'estoit passé,

& que j'eusse à rendre la justice selon la volonté du Roy, &

quelqu'autres discours de compliment: je donne les lettres au

Père, pour les faire voir au sieur de Caen.

[Note 524: Le P. Paul Huet, venu en Canada dès 1617, était repassé en

France avec Champlain en 1618. «On lui avait donné ordre d'y solliciter

les pouvoirs et les aumônes nécessaires pour commencer l'établissement

d'un couvent régulier à Québec, en titre de séminaire, où les enfants

seraient entretenus et instruits.» (Prem. établiss. de la Foy, I, 150.)

Il était de retour à Québec, avec le P. Guillaume Poullain, depuis le

mois de juin 1619. (_Ibid_. P. 154.).]

Le 24 de Juillet, arriva ledit père George, lequel me dit que

ledit sieur de Caen, se vouloit saisir du vaisseau dudit du

26/1010 Pont, en son arrivée: & estant sur le point de l'exécuter,

comme le confirmoient les lettres dudit sieur de Caen, & qu'il

ne passeroit plus outre, attendant ma venue, ce qui m'estonna

grandement, considerant ledit arrest, qui defendoit sur peine

de la vie, de ne s'inquiéter: Je renvoyay la chaloupe avec

ledit Guers, & lettres adressantes audit sieur de Caen, où je

luy fis entendre, que pour les incommoditez qu'il y avoit en la

chaloupe, que je n'y pouvois aller, & que dans neuf jours au

plus tost, je serois audit Tadoussac. Je despesché promptement

un canau, & mandé audit du Pont qu'il m'envoyast une de ses

barques pour m'en aller à Tadoussac, ce qu'il fit, que dans six

jours la barque fut à Québec, & ledit du Pont dedans, pour

sçavoir ce qu'il auroit à faire, avec ledit sieur de Caen,

estant arrivé à Québec: je m'embarquay à la solicitation dudit

Père, n'estant pas mon dessein de partir de l'habitation, &

mander seulement ce qui me sembloit, de la volonté qu'il avoit

de se saisir dudit vaisseau.

Mais les persuasions avec les raisons que me donnoit ledit

Père, m'y firent resoudre, ayant laissé ledit, du May, en ma

place pour commander, & enchargé à tous mes compagnons de luy

obeir, comme à moy mesme, je m'embarquay[525] le dernier de

Juillet; ce mesme jour nous fismes telle diligence, que le

lendemain au soir arrivasmes à demie lieue de Tadoussac, prés

la poincte aux allouettes, où je fis mouiller l'ancre.

27/1011 Aussi-tost[526] ledit sieur de Caen me vient trouver, où il me

fit entendre ce qui estoit de son dessein: je luy dis que le

service du Roy, & l'honneur de mondit Seigneur, m'avoit amené

en ce lieu pour luy donner les conseils que je croyois qui luy

seroient necessaires, & raisonnables, s'il les vouloit suivre,

qui estoient de ne rien altérer au service de sa Majesté, ny de

ses arrests; & que l'authorité de Monseigneur demeurast en son

entier: il me dit, qu'il n'avoit autre intention.

[Note 525: Avec le P. George, comme on le voit plus loin.]

[Note 526: Par cette expression «aussitost», il semble qu'il faut

entendre «dès le lendemain matin.» Car, d'après les dates qui précèdent,

Champlain serait arrivé à la pointe aux Alouettes le premier d'août; et,

quelques lignes plus bas, il dit: «le lendemain 3 d'Aoust.»]

Le lendemain 3 d'Aoust nous entrasmes audict Port de Tadoussac,

où ledit sieur de Caen me receut avec toutes sortes de

courtoisies, m'offrant son vaisseau pour m'y retirer, le

remerciant de tout mon coeur & le priant me permettre de

demeurer en ma barque, pour ne me monstrer passionné à un

party, ny à l'autre, puisqu'il estoit question de rendre

justice, & voyant qu'il estoit à propos de ne m'en aller que

tout ne fut en paix. Il fut question de traitter d'affaire,

ledit de Caen fit quelque proposition sur le fait de la

peleterie; que l'on ne treuva à propos, & luy en donna-on les

raisons: il s'opiniastre & dit avoir des commandements

particuliers, je le somme de les monstrer pour y obéir, il m'en

fait refus, je luy offre de mettre papiers sur table, & qu'il

en fit de mesme, ce qu'il ne voulut, & dit qu'il desiroit avoir

le vaisseau dudit du Pont, pour aller à la guerre, contre les

ennemis qui estoient en la riviere: je luy remonstre, qu'il

regarde de ne contrevenir à l'arrest, je luy dis les raisons

qui l'obligoient de s'en distraire: & pour ce qui estoit de

chasser les ennemis, il avoit trois vaiseaux, deux entr'autres

28/1012 capables de courir toutes les costes, avec cent cinquante

hommes, & qu'il avoit plus de force qu'il n'en failloit: il

persiste de vouloir avoir ledit vaisseau, je le somme de donner

ses advis, il le fait; après avoir fait quelque refus, je luy

respons par articles: je luy envoye la response avec les

articles, qu'il ne trouve à sa fantaisie.

Il avoit fait faire une protestation audit du Pont, contenant

un grand discours, des interests qu'il avoit sur ledit du Pont,

& veut avoir son vaisseau: ledit du Pont me presente requeste

sur ce que veut faire ledit de Caen contre les arrests du Roy,

& prevoyant la ruine manifeste qui pouvoit arriver, de voir un

arrest enfraint, bien que ledit sieur de Caen dit, qu'il n'y

veut rien attenter au contraire: Le pere[527] & ledit sieur de

Caen, eurent plusieurs paroles, qui apportoient plustost de

l'altération, que la paix, voyant ne pouvoir rien gaigner sur

luy, je fais des ouvertures, comme il peut servir le Roy, je

m'offre d'aller dans le vaisseau dudit du Pont, courir sur les

ennemis, le suivre par tout, non seulement dans des vaisseaux,

mais dans des barques, chalouppes, ou canaus, par terre s'il en

est besoin. Je luy dis qu'il ne peut refuser l'offre que je luy

fais, me donnant de ses hommes, estant en lieu qui despende de

ma charge, & luy remonstre qu'en ce faisant, ce sera servir le

Roy, & mondit Seigneur, & qu'ainsi il n'usera de violence, & ne

contreviendra aux arrests de sa Majesté, & mondit Seigneur y

sera servy, & que s'il a des prétentions, il les vuidera en

France.

[Note 527: Le P. George.]

29/1013 Il n'en veut rien faire, il s'attache à sa charge, & aux

particuliers commandemens qu'il avoit du Roy, & de mondit

Seigneur. Je le prie & conjure derechef, me les monstrer pour y

satisfaire: il s'opiniastre plus que jamais; le voyant ainsi

resolu, je prens le vaisseau dudit sieur du Pont en ma

sauvegarde, & voulant le conserver pour l'authorité du Roy, &

l'honneur de mondit Seigneur, devant tout son esquipage, &

après qu'il en useroit comme bon luy sembleroit la forme de

justice, qu'il falloit que je fisse ainsi.

Ledit sieur de Caen, proteste devant tout son esquipage, de

s'aller saisir dudit vaisseau, & qu'il chastiera ceux qui

voudront resister, disant qu'il ne recognoissoit de justice en

ce lieu.

J'envoye prendre possession dudit vaisseau, & ledit sieur de

Caen y envoya un homme, pour faire inventaire de ce qu'il y

avoit, & ainsi s'en saisit, comme ayant la force en main: voila

comme se passa cette affaire. Or premier que ledit sieur de

Caen entrait au vaisseau, dudit du Pont, je leve l'ancré le 12

d'Aoust, & m'en allay passer le Saguenay, pour ne me trouver à

la prise que feroit ledit de Caen, lequel le lendemain me vient

trouver avec sa chalouppe, pour traicter de l'ordre que nous

devions tenir, pour la conservation de ladite habitation: je le

priay de me donner quelques Charpentiers pour achever le

magazin encommencé, & qu'il n'y avoit aucun lieu où l'on peust

mettre aucune chose à couvert; il me dit qu'il avoit affaire de

ses hommes, pour accommoder son vaisseau, qu'il vouloit partir

30/1014 promptement, pour aller à Gaspey, & autres lieux, courir sur

l'ennemy, si lieu avoit, avec sa barque, & qu'il me

l'envoyeroit avec le reste des hommes, qui devoient hiverner à

l'habitation.

Il me demande le payement des vivres qu'il avoit vendus audit

du Pont, pour ceux qui devoient hyverner de leur part à

l'habitation, pour le prix de mille Castors, & sept cens pour

les marchandises, qui avoient esté estimées en sa barque,

suivant la traicte qui se faisoit avecques les Sauvages,

d'autant que nous avions interdit ladite traicte, pour les

raisons que j'ay dit cy dessus. Aussi tost que ledit sieur de

Caen se fut saisi du vaisseau dudit du Pont, il luy remit entre

les mains, disant qu'il n'estoit point armé comme il falloit.

Ledit père fut à Tadoussac, le 14 dudit mois, luy faire

delivrer les Castors, & ainsi nous nous separasmes.

Le lendemain, ledit sieur de Caen envoya faire une protestation

par Hébert [528]: s'il eust voulu suivre le conseil que je luy

voulus donner, il eust fait ses affaires, sans rien altérer, &

avec suject de pretendre de grands interests pour le Roy, &

Monseigneur, dautant que ledit du Pont n'avoit apporté aucuns

vivres pour les hyvernans, & qu'à faute de ce, l'habitation

pouvoit estre abandonnée, & le service du Roy, altéré.

[Note 528: Louis Hébert, apothicaire, qui était dans le pays depuis

quatre ans.]

C'estoit à moy (à faute que ledit du Pont ne m'eust fourny les

commoditez) de les demander audit de Caen, pour conserver la

place; & en me les delivrant, avecques hommes pour hyverner,

31/1015 j'estois tenu, par la voye de justice, de renvoyer tous ceux de

l'ancienne societé, prendre ceux dudit de Caen, & retenir

toutes les marchandises, traictées ou à traicter, sans les

delivrer qu'à son retour, qu'indubitablement ils luy eussent

esté adjugées par voye de justice: Mais au contraire, les

vivres que n'avoit ledit du Pont, pour fournir 25 hommes en

leur part, ledit sieur de Caen luy vendit les tiens, ce qu'il

ne devoit faire, & fut ce qui m'estonnoit, ne pouvant gouster

ceste proposition, croyant selon mon opinion, que mille

Castors, qu'il tiroit contant, luy estoient plus aseurez en les

apportant, que ce qu'il eust peu esperer par justice, de ceux

qui estoient entre mes mains, qui néantmoins estoit chose bien

asseurée.

Ce pendant que l'on s'amusoit à toutes ces contestations, il y

avoit un petit vaisseau Rochelois, qui traittoit avec les

sauvages, à quelque cinq lieues de Tadoussac, dans une Isle

appellée l'Isle verte[529], où ledit sieur de Caen envoya après

nostre département: mais c'estoit trop tard, les oyseaux s'en

estoient allez un jour ou deux auparavant, & n'y treuvast on

que le nid, qui estoit quelque retranchement de pallissade

qu'ils avoient fait, pour se garder de surprise, pendant qu'ils

traittoient, l'on mit bas les pallissades y mettant le feu.

[Note 529: C'est, sans doute, parce que les Rochelois venaient faire la

traite à cette île, malgré les privilèges des compagnies, qu'elle était

appelée île de la Guerre, dès le temps de Jean Alphonse.]

Le Capitaine le Grand qui y avoit esté, s'en reuint, comme il

estoit party. Nous fismes voilles de la pointe aux allouettes

le 15 d'Aoust, & arrivasmes à Québec le 17 où estant je donné

32/1016 ordre à faire parachever le magazin, & ledit sieur de Caen

envoya les armes, que le Roy nous donnoit pour la defence du

fort.

_S'ensuit les armes qui me furent livrées, par les commis tant

du sieur de Caen & Guers, commis de Monseigneur de Montmorency,

que par Jean Baptiste Varin, & Halard, le Mercredy 18 d'Aoust

1621._

12 Hallebardes, le manche de bois blanc, peintes de noir. 12

Harquebuses à rouet, de cinq à six pieds de long. 2 autres à

mesche de mesme longueur. 523 livres de bonne mesche. 187 autre

de pourrie. 50 Piques communes. 2 Petarts de fonte verte,

pesant 44 livres chacun. Une tante de guerre en forme de

pavillon. 2 Armets de Gens-d'armes, & une senderiere. 64 Armes

de Piquers sans brasards. 2 Barils de plomb en balles à

Mousquets pesant 439 livres.

Lesdites armes & munitions cy-dessus ont esté contées & receues

à Québec, par monsieur de Champlain Lieutenant général de

Monseigneur le Viceroy en la Nouvelle France, present le sieur

Jean Baptiste Varin, envoyé exprés en ce lieu par monsieur de

Caen, & de moy commissionnaire de mondit seigneur. Fait audit

Québec, le susdit jour que dessus. Signé Guers commissionnaire,

& au dessous Jean Baptiste Varin.

J'ay soussigné Jaques Hallard, confesse avoir mis entre les

mains de monsieur de Champlain Lieutenant de Monseigneur de

Montmorency, Viceroy de ces terres, trois cens dix livres de

33/1017 Poudre à canon, en deux Barils, & 2479 livres de plomb, en

balles à mousquet, en six barils, ne sçachant dire si cesdites

munitions sont du Roy ou de monsieur de Caen. A Québec ce

jourd'huy dernier jour d'Aoust 1621. Signé Isaac[530] Halard.

[Note 530: Jacques. Ce Jacques Halard, ou Allard, paraît être celui

qu'on retrouve plus tard établi dans le pays.]

Je demanday ausdits commis si ledit sieur de Caen ne m'envoyoit

point de mousquets, & d'avantage de poudre, & meilleure que

celle à canon, pour les mousquets: ils me dirent qu'ils

n'avoient receu que les armes qu'ils m'avoient données. Je ne

me pouvois imaginer que sadite Majesté n'eust ordonné des armes

à feu avec de la poudre, qui sont les choses principales &

necessaires, pour la defence d'une place, & se maintenir contre

les ennemis: & ainsi fallut s'en passer, à mon grand regret.

Je ne me pouvois imaginer que sa Majesté nous eust envoyé si

peu de munitions de guerre, veu les lettres qu'elle m'avoit

fait l'honneur de m'escrire, accompagnées de celle de Monsieur

de Puisieux, comme j'ay dit cy-devant.

Quelques jours après, ledit sieur de Caen envoya des vivres,

pour la nourriture des hommes qui devoient hyverner au nombre

de 25, comme j'avois demandé à chacun des deux societés, qui

m'avoient esté promis pour la conservation de la place, il n'en

vint que 18 de sa part, & trente que laissa l'ancienne societé.

Ledit sieur de Caen ayant mis ordre à ses affaires, partit de

Tadoussac le 29e jour d'Aoust.

34/1018 Et le mardy 7 de Septembre partit aussi ledit sieur du Pont, &

le père George[531], de Québec, qui me promit communiquer audit

sieur Dolu, tout ce qui s'estoit passé & fait: ne doutant

point, que ce faisant tout iroit à l'amiable, & auroit esté en

paix, & que tant de discours inutils qui s'estoient faits &

passez par delà, se fussent appaisez; esperant avoir plus de

repos à l'advenir: & oster le plus que l'on pourroit les

chicaneries. Deux mesnages retournerent. Car depuis deux ans,

35/1019 ils n'avoient pas deserté une vergée de terre, ne faisant que

se donner du bon temps, à chasser, pescher, dormir, & s'enyvrer

avec ceux qui leurs en donnoient le moyen: je fis visiter ce

qu'ils avoient fait, où il ne se trouva rien de deserté, sinon

quelques arbres couppez, demeurans avec le tronc & leurs

racines: c'est pourquoy je les renvoyay comme gens de néant,

qui despensoient plus qu'ils ne valloient: c'estoient des

familles envoyées, à ce que l'on m'avoit dit, de la part dudit

Boyer en ces lieux, au lieu d'y envoyer des gens laborieux & de

travail, non des bouchers & faiseurs d'aiguilles, comme

estoient ces hommes qui s'en retournèrent, il me sembla bon,

pour esviter aux chicaneries, de faire quelques ordonnances,

pour tenir chacun en son devoir. Lesquelles je fis publier le

12 de Septembre[532].

[Note 531: Le P. George était porteur de la requête suivante:

SCACHENT TOUS QU'IL APPARTIENDRA. Que l'an de grâce 1621, le 18e jour

d'Aoust, du Règne de très-haut, tres-puissant & tres-Chrestien Monarque

Louys 13e du nom, Roy de France, de Navarre & de la nouvelle France

ditte Occidentale, du Gouvernement de haut & puissant Seigneur Messire

Henry Duc de Montmorency & de Dampville, Pair & Admiral de France,

Gouverneur & Lieutenant général pour le Roy en Languedoc, & Viceroy des

pays & terres de la nouvelle France ditte Occidentale, de la Lieutenance

de noble homme Samuel de Champlain, Capitaine ordinaire pour le Roy en

la Marine, Lieutenant général esdits pays & terres dudit seigneur

Viceroy, que par permission dudit sieur Lieutenant se seroit faicte une

assemblée générale de tous les François habitans de ce païs de la

nouvelle France, afin d'aviser des moiens les plus propres sur la ruyne

& desolation de tout ce païs, & pour chercher les moiens de conserver la

Religion Catholique, Apostolique & Romaine en son entier, l'authorité du

Roy inviolable & l'obeissance deue audit Seigneur Viceroy, après que par

ledit sieur Lieutenant, Religieux & habitans, presence du sieur

Baptiste Guers Commissaire dudit seigneur Viceroy, a esté conclud &

promis de ne vivre que pour la conservation de ladicte Religion,

obeissance inviolable au Roy & conservation de l'autorité dudit Seigneur

Viceroy, voyant cependant la prochaine ruine de tout le pays, a esté

d'une pareille voix délibéré, que l'on feroit choix d'une personne de

l'assemblée pour estre député de la part de tout le général du pays,

afin d'aller aux pieds du Roy, faire les très humbles submissions

ausquelles la nature christianisme & obligation, rendent tous sujects

redevables, & presenter avec toute humilité le Cahier du pays, auquel

seront contenus les desordres arrivez en ce pays, & notamment ceste

année mil six cens vingt-un. Et aussi qu'iceluy député aille trouver

nostre-dit seigneur Viceroy, pour luy communiquer semblablement des

mesmes desordres, & le supplier se joindre à leur complainte, pour la

demande de l'ordre necessaire à tant de mal-heurs, qui menacent ces

terres d'une perte future, & finallement pour qu'iceluy député puisse

agir, requérir, convenir, traicter & accorder pour le Général dudit

pays, en tout & par tout ce qui sera l'advantage dudit pays. Et pour ce

tous d'un pareil consentement & de la mesme voix cognoissant la saincte

ardeur à la Religion Chrestienne, le zèle inviolable au service du Roy,

& de l'affection passionnée à la conservation de l'autorité dudit

seigneur Viceroy, qu'à tousjours constamment & fidellement tesmoigné le

Reverend Père Georges le Baillif Religieux de l'ordre des Recollects,

joint sa grande probité, doctrine & prudence. Nous l'avons commis,

député, & délégué, avec plain pouvoir & charge de faire, agir,

representer, requérir, convenir, escrire & accorder, pour & au nom de

tous les habitans de ceste terre, suppliant avec toute humilité sa

Majesté, son conseil & nostre-dit seigneur Viceroy, d'agréer ceste

nostre délégation, conserver & protéger ledit R. Père en ce qu'il ne

soit troublé ny molesté de quelque personne que ce soit, ny sous quelque

pretexte que ce puisse estre, à ce que paisiblement il puisse faire,

agir & poursuivre les affaires du pais, auquel nous donnons de rechef

pouvoir de réduire tous les advis à luy donnez par les particuliers en

un cahier général, & à iceluy apposer sa signature avec ample

déclaration que nous faisons, d'avoir pour aggreable & tenir pour

vallable tout ce qui sera par iceluy Reverend Père faist, signé, requis,

negotié & accordé pour ce qui concernera ledit pays, & de plus luy

donnons pouvoir de nommer & instituer un ou deux Advocats au Conseil de

sa Majesté, Cours souveraines & jurisdictions, pour & en son nom & au

nostre, escrire, consulter, signer, plaider & requérir de sa Majesté &

de son Conseil, tout ce qui concernera les affaires de ceste nouvelle

France. Si requérons humblement tous les Princes, Potentats, Seigneurs,

Gouverneurs, Prélats, Justiciers & tous qu'il appartiendra, de donner

assistance & faveur audit Reverend Père, & empêcher qu'iceluy allant,

venant, ou sejournant en France, ne soit inquiété ou molesté en ceste

délégation avec particulière obligation de recognoissance, autant qu'il

sera à nous possibles. Donné à Kebec en la nouvelle France sous la

signature des principaux habitans, faisans pour le général, lesquels

pour autentiquer d'avantage ceste délégation, ont prié le tres-Reverend

Père en Dieu Denis Jamet, Commissaire des Religieux, qui sont en ces

terres d'apposer son sceau Ecclesiastique ce jour & an que dessus, signé

Champlain, Frère Denis Lamet Commissaire, Frère Joseph le Caron, Hébert

Procureur du Roy, Gilbert Courseron Lieutenant du Prevost, Boullé,

Pierre Reye, le Tardif, I. Le Groux, P. Desportes, Nicolas Greffier de

la jurisdiction de Kebec & Greffier de l'assemblée, Guers Commissionné

de Monseigneur le Viceroy & present en ceste eslection, & seellée

en placard du seel dudit Reverend Père Commissaire.

(Sagard, Hist. du Canada, p. 73 et suiv.)]

[Note 532: Le 12 de septembre était un dimanche.--«L'on ne trouve plus

de copie, dit M. Ferland, des règlements faits par Champlain. Il serait

fort intéressant de connaître cette première ébauche d'un code

canadien.» (Cours d'Hist. du Canada, I, note 1 de la p. 202.)]

36/1020

_L'Autheur faict travailler au fort de Quebec. Voye asseurée

qu'il prépare aux Entrepreneurs des descouvertures. Est

expédient d'attirer quelques sauvages. Arrivée du sieur Santin

commis du sieur Dolu. Réunion des deux sociétés._

Oeuvres de Champlain · 第 195 / 415 题