CHAPITRE VI.

La cognoissance que de long temps j'ay eue, en la recherche &

descouverture de ces terres, m'a tousjours augmenté le courage

de rechercher les moyens qui m'ont esté possible, pour parvenir

à mon dessein, de cognoistre parfaictement les choses que

plusieurs ont douté. Ce que je tiens pour certain selon les

relations des peuples, & ce que j'ay peu conjecturer de

l'assiete du pays, qui sans doute me donne une grande

esperance, que l'on peut faire une chose digne de remarque, &

de louange, estant assisté des peuples des contrées, lesquels

il faut contenter par quelque moyen que ce toit, ce qui (à mon

opinion) sera aisé, & à tout le moins arrive ce qui pourra,

pourveu que Dieu conserve les Entrepreneurs, il ne peut qu'il

45/1029 n'en revienne de grandes commoditez, qui serviront beaucoup en

ceste affaire. Il y a long temps que j'ay proposé & donné mon

advis à Nosseigneurs du Conseil, qui ont tousjours esté bien

receus; mais la France a esté si brouillée ces années

dernières, que l'on recherche à faire la paix, ne pouvant y

faire despence. Je peux bien asseurer, que s'il ne se faict

rien en ce temps, malaisément se pourra-il faire quelque chose

à l'advenir: tous hommes ne sont pas propres à risquer, la

peine & la fatigue est grande; mais l'on a rien sans peine:

c'est ce qu'il faut s'imaginer en ces affaires; ce sera quand

il plaira à Dieu: de moy, je prepareray tousjours le chemin à

ceux qui voudront après moy, l'entreprendre.

Il y a quelque temps, que nos Sauvages moyennerent la paix avec

les Yrocois, leurs ennemis; & jusques à present, il y a eu

tousjours quelque accroche pour la méfiance qu'ils ont des uns

& des autres; ils m'en ont parlé plusieurs fois, & assez

souvent m'ont prié d'en donner mon advis, leurs ayant donné, &

treuvé bon qu'ils vesquissent en paix les uns avec les autres,

& que nous les assisterions: mais quand il est question de

faire la paix avecques des Nations, qui sont sans loy, il faut

bien penser à ce que l'on doit faire, pour y avoir une

parfaicte seureté. Je leur proposay, leur en donner des moyens,

& seroit un grand bien proche de nous; l'augmentation du

trafic, & la descouverture plus aysée, & la seureté pour la

chasse de nos Sauvages, qui vont aux Castors, qui n'osent aller

46/1030 en de certains lieux, où elle abonde, pour la crainte qu'ils

ont les uns des autres; & y ont tousjours travaillé jusques à

present.

Le 6 dudit mois de Juin, arriverent deux Yrocois aux trois

rivieres, pour traitter de ceste paix: le Capitaine m'en donne

aussi-tost advis, & y envoyerent deux Canaux, pour les amener à

leurs Cabanes, proche de Québec, où ils estoient logez.

Le 9, ils vindrent aux Cabanes de nos Sauvages, lesquels ne

manquèrent de m'envoyer une chalouppe, pour aller voir la

réception qu'il leur feroit: le m'enbarquay, accompagné dudit

Sentein, & de cinq de mes compagnons, avec chacun son mousquet,

où arrivant sur le bord du rivage, devant leurs cabanes, Le

Capitaine Mahigan Aticq, accompagné de ses compagnons, avec les

deux Yrocois à son costé, s'en vient au devant de nous, battant

leurs mains, & la mettant en la nostre, & en firent faire

autant aux deux Yrocois, nous tenans chacun par la main,

jusques à ce que nous fussions à la Cabane dudit Capitaine; où

arrivant, nous trouvasmes nombre de peuples assis, chacun selon

son rang. Ledit Chef, me tesmoigna estre fort satistaict, &

tous ses compagnons, de ce que je m'estois acheminé vers eux,

pour voir les Yrocois, lesquels firent rapport, envers les

leurs, de la bonne intelligence qui estoit entre nous, & eux.

Ce faict, trois de nos Sauvages, avec les deux Yrocois,

danserent, & après m'avoir demandé si je l'aurois agréable, je

leur tesmoignay estre contant.

Ceste dance dura une bonne espace de temps; & achevé qu'ils

eurent de danser, chacun d'eux baisa sa main, & me la vindrent

47/1031 mettre en la mienne, en signe de paix, & bien-vueillance. Le

meurtrier estoit l'un de ces trois danseurs, qui voulut mettre

sa main dans la mienne, je ne le voulus jamais regarder; ce qui

luy donna un grand desplaisir, de se voir ainsi mesprisé devant

les Yrocois, & de toute l'assemblée: il n'arresta gueres qu'il

ne sortist de la cabane. Ce pendant le Chef commanda à tous les

hommes, femmes & filles, de danser; ce qu'ils firent quelque

temps: La danse finie, il me remercia à sa façon, & me pria de

tousjours les maintenir en amitié: le luy dis, qu'il ne devoit

point douter de mon affection, lors qu'il se comportera

doucement avec nous.

Je le priay de me venir voir le lendemain, & douze de ses

principaux, & les deux Yrocois (nous traiterons du subjet de

leur venue) ce qu'ils m'accordèrent; & leur fis tirer quelques

coups de mousquets: de là, nous nous r'embarquasmes pour

retourner en nostre habitation. Le lendemain, ils ne faillirent

à venir avec les deux Yrocois; peu après leur arrivée, je leur

fis festin, suivant leur façon de faire: Après qu'ils eurent

repeu, nous entrasmes en discours, sur ce qui estoit du traicté

de paix avec les Yrocois, le leur demanday comment ils

entendoient faire ce traicté: ils dirent que l'entreveue des

uns aux autres, estoit avec amitié, tirant parolles de leurs

ennemis, de ne les nuire ny empescher de chasser par tout le

païs; & eux au semblable en feroient de mesme envers les

Yroquois: & ainsi, ils n'avoient d'autres traictez à faire leur

paix.

Je leur dis que parlementer, estoit véritablement faire les

48/1032 approches à une paix, mais il falloit les seuretez d'icelle; &

puis qu'ils m'en demandoient mon advis, je leur en dirois ce

qui m'en sembleroit, s'ils me vouloient croire, à quoy ils

accorderent, & me prierent derechef, de leur en donner mon

advis qu'ils suivroient au mieux qu'il leur seroit possible; &

qu'aussi bien, ils estoient las & fatiquez des guerres qu'ils

avoient eues, depuis plus de cinquante ans[536]; & que leurs

pères n'avoient jamais voulu entrer en traicté, pour le desir

de vengeance qu'ils avoient de tirer du meurtre de leurs parens

& amis, qui avoient esté tuez; mais qu'ayant consideré le bien

qui en pourroit revenir, ils se resoudoient, comme dit est, de

faire la paix.

[Note 536: Ce passage nous donne, au moins d'une manière approximative,

l'époque de cette fameuse querelle dont parlent Nicolas Perrot et la

Relation de 1660 (ch. II), et qui fit des Algonquins et des Iroquois

d'irréconciliables ennemis. Cette profonde division remonterait donc

vers l'an 1570, si toutefois ce n'était pas une simple recrudescence

d'une inimitié encore plus ancienne; car les sauvages que Cartier trouva

dans le pays, et qui semblent avoir été ce que l'on a appelé les _bons

Iroquois_, avaient déjà pour ennemie, dès 1535, une nation vers le sud,

appelée alors Toudamans (les mêmes sans doute que les Tsountouans, ou

Tsonnontouans), «qui leur menoient continuellement la guerre.»]

Response à la première question que je leur fis sçavoir, si ces

deux Yrocois estoient venus pour leur particulier, ou s'ils

avoient esté envoyez de leur nation.

Ils me dirent, qu'ils estoient venus de leur propre mouvement:

& le desir qu'ils avoient de voir leurs parens & amis, qui

estoient parmy eux détenus prisonniers de longue main, les

avoit fait venir; & l'asseurance qu'ils avoient du traitté de

paix, commencé depuis quelque temps, estans comme en tresve les

uns & les autres, jusqu'à ce que la paix fut du tout asseurée

ou rompue. Je leurs dis que puisque ces hommes n'estoient

députez du pays, qu'ils les devoient traitter amiablement, avec

49/1033 toute sorte de paix & amitié, non pas en la façon comme s'ils

estoient députez du pays, & qu'ils devoient estre receuz, avec

plus d'allegresse & de cérémonie. De plus puisqu'ils voulaient

venir à une bonne paix, qu'il falloit qu'ils choisissent

quelque homme d'esprit parmy eux, & l'envoyer avec ces deux

Yrocois, ayant charge de traitter de paix, & les inciter à

envoyer en ce lieu de Québec de leur part: lors qu'ils

verroient que nous y assisterions, que cela seroit occasion de

se mieux asseurer, comme estans obligez à les maintenir.

Ils trouverent cet advis bon, & de fait ils se resolurent d'y

envoyer quatre hommes, sçavoir deux aux Yrocois, distans de

Québec de cent cinquante lieues, & leur fis donner la valleur

de 38 castors de marchandises, des cent dont ils leurs avoient

fait presents, & ces marchandises estoient pour faire present à

leurs ennemis à leur arrivée, comme est leur coustume, & ainsi

s'en allèrent fort contens. Voila un bon acheminement.

_Arrivée du Sieur du Pont & de la Ralde avec vivres. L'Autheur

leur raconte la paix faicte entre les sauvages. Lettre du Roy à

l'Autheur. Arrivée du sieur de la Ralde à Tadoussac. Ce qui se

passa le reste de l'année 1622, & aux premiers mois de 1623._

Oeuvres de Champlain · 第 197 / 415 题