CHAPITRE III.

Le 3 de Juin arriva ledit de May dans une chalouppe luy

onziesme, qui me donna advis de l'arrivée du sieur du Pont, en

un vaisseau de cent cinquante tonneaux nommé la Salemande, avec

soixante cinq hommes d'esquipage, accompagnés de tous les

commis de l'ancienne Société, & sçavoir en quoy je le voudrois

employer. Voicy qui rejouit grandement les commis de l'ancienne

Société, & un chacun des hommes qui dependoient d'eux: c'est un

renfort qui leur vient, & si nous les eussions desobligez sans

un pouvoir absolu du Roy, ou de monseigneur, par la saisie de

leurs marchandises, ils pouvoient nous nuire grandement, car le

petit vaisseau dudit du May, qui estoit à Tadoussac pouvoit

estre pris, où il n'y avoit que dix-huict hommes, & quelque

douze que j'avois à Québec avec moy, lesquels avoient fort peu

de vivres qui fut l'occasion que j'en secourus ledit du May.

17/1001 Ce qu'ayant entendu, je me délibéré de mettre ledit du May en

un petit fort, ja commencé, contre le sentiment dudit commis,

avec mon beau-frère Boullé, & huict hommes, & quatre de ceux

des pères Recollets qu'ils me donnèrent: & quatre autres hommes

de l'ancienne societé, faisant porter quelques vivres, armes,

poudre, plomb, & autres choses necessaires, au mieux qu'il me

fut possible, pour la defence de la place: en ceste façon nous

pouvions parler à cheval, faisant tousjours continuer le

travail du fort pour le mieux mettre en defence.

Pour mon particulier je demeuray en l'habitation, avec trois

hommes dudit du May, & quatre autres des pères Recollets, &

Guers commissionnaire, & le reste des hommes de l'habitation:

le fort asseuroit tout, avec l'ordre que j'avois donné audit

Capitaine du May.

Le Lundy 7e jour du mois arriva la barque de nostre habitation,

où estoient les commis des anciens associez au nombre de trois,

ce que voyant je fais prendre les armes, donnant à chacun son

quartier, & semblablement au fort, & fis lever le pont-levis de

l'habitation: le père George accompagné de Guers furent sur le

bort du rivage, attendant que lesdits commis vinssent à terre,

& sçavoir avec quelle ordre ils venoient, quelle commission ils

avoient, n'ignorant point ce qui ce passoit en France, sur les

advis que nous avions receus. Ils dirent qu'ils n'avoient autre

ordre que de leur compagnie, pour estre encore au droict du

contract & articles que je leurs avois donnez, sous le bon

18/1002 plaisir de Monseigneur le Prince, attendant un arrest de

Nosseigneurs du Conseil, qu'ils esperoient avoir favorable

contre la nouvelle societé, qui les vouloit demettre de leur

societé, devant que leur temps fut fini. De plus qu'ils avoient

protesté contre ceux de l'admirauté, qui ne leurs avoient pas

voulu donner de congé, & que voyant les dangers evidents où

toutes les affaires devoient aller, tant pour les hommes qui

estoient icy, comme pour recevoir leurs marchandises, que l'on

ne pouvoit prétendre qu'injustement, qu'il s'estoit mis en tout

devoir d'obéir au Roy.

Ils dirent tout ce qu'ils voulurent, avec plusieurs autres

discours, monstrant avoir un grand desplaisir de se voir receus

ainsi extraordinairement, ce qu'ils n'avoient accoustumé.

Ledit père ayant ouy une partie de leurs plaintes, il leur

demanda s'ils nous apportoient des vivres pour nous maintenir,

ils dirent que ouy, & qu'ils croyoient asseurement estre

d'accord avec mondit seigneur, ou qu'ils auroient un arrest

favorable: Tous ces discours passez ledit père leur dit, qu'il

me venoit treuver pour me donner advis, & sçavoir ce que je

voudrois faire, lequel m'ayant rapporté ce qu'ils disoient,

nous advisasmes pour le mieux ce qu'il falloit faire.

Il fut conclud en suitte de la première resolution, voyant que

ledit sieur de Caen n'estoit encore venu, pour esviter aux

dangers qui pouvoient arriver.

Il fut arresté qu'on laisseroit entrer les commis au nombre de

19/1003 cinq, qu'on leur livreroit leurs marchandises, pour traitter

amont ledit fleuve sainct Laurent, & les assister de ce qu'ils

auroient affaire, ce qu'ils acceptèrent.

Ils entrèrent en l'habitation, où particulièrement je leur fis

entendre la volonté de sa Majesté, & ce qu'ils avoient commis

contre l'intention du Roy, qui me commandoit de maintenir le

pays en paix, & sous son obeissance, comme faisoit aussi

monseigneur, qui les avoit exclus de la societé par une

nouvelle: qu'ils ne dénotent pas venir sans un bon arrest en

main de Nosseigneurs du Conseil, & attendant la venue des

autres vaisseaux, qui apporteroient tout ordre, on leur

livreroit en bref des marchandises pour traittes, ce qu'ils

acceptèrent, & leurs furent livrées sans tirer à la rigueur:

ils demandèrent des armes, ce que je ne leurs pus accorder,

leur disant qu'ils ne devoient pas venir sans cela: ils

chargèrent deux barques, & me demandèrent les castors qui

estoient en l'habitation: je leur refusay, leurs disant, qu'ils

ne pouvoient partir de l'habitation, que nous n'eussions des

vivres pour maintenir parmy nous l'authorité du Roy, en cas

qu'il arrivast quelque accident audit sieur de Caen, & qu'ayant

des peleteries nous aurions des vivres que nous apporteroient

les vaisseaux qui estoient à Gaspay. Ils firent tout ce qu'ils

peurent pour les avoir, menaçant de faire des protestations,

sur ce que je refusois leurs peleteries, & munitions: & de plus

que j'eusse à faire sortir ledit Capitaine de May, & ses

hommes, du fort & habitation, où je l'avois mis sans

20/1004 commandement du Roy: Je leur dis que sadite Majesté me

commandoit de maintenir le pays, & conserver la place: que le

mandement que j'avois de Monseigneur suffisoit, qui estoit

celuy du Roy, & qu'à cela j'obeissois, recevant ledit Capitaine

du May pour y avoir toute fiance. Cela seroit bon, dirent ils,

s'il avoit apporté un arrest du Conseil, ce qu'il n'avoit fait,

en attendant je me maintiendrais au mieux qu'il me seroit

possible, & qu'ils fissent telles protestations qu'ils

voudroient pour leurs descharges.

Quand il fut question de les faire, je les sceus bien rembarer

sur leurs protestations, leur monstrant qu'ils ne sçavoient pas

en quelle forme il la falloit faire, ce qui leur fit changer

d'advis, craignant de s'engager mal à propos, en chose qui leur

eust peu nuire: & ainsi ils s'embarquèrent pour aller aux trois

rivieres, & y traitter: qui fut le 9 de Juin.

Ce mesme jour, je fis esquipper la chalouppe dudit Capitaine du

May, avec six hommes pour aller à Tadoussac advertir ledit

sieur de Caen, qu'aussi tost qu'il seroit arrivé il ne manquast

à nous envoyer des hommes pour nous r'enforcer: me persuadant

qu'il auroit arrest en sa faveur, comme il m'avoit fait esperer

par ses lettres.

21/1005 _Arrivée du sieur du Pont & du Canau d'Halard, & du sieur de

Caen qui apporte plusieurs despesches. Envoy du père George à

Tadoussac. Dessein du sieur de Caen. Embarquement de l'Autheur

pour aller à Tadoussac. Différents entr'eux. Magasin de Québec

achevé par l'Autheur. Armes pour le fort de Québec._

Oeuvres de Champlain · 第 194 / 415 题