En suitte de celle de sa Majesté, j'en receus une autre de
Monsieur de Puisieux, Secrétaire de ses commandements, par
laquelle entr'autres choses, il me mandoit que le sieur Dolu
avoit demandé des armes pour m'envoyer, à laquelle chose on
avoit pourveu, & icelles envoyées. Auparavant Monseigneur le
Duc de Montmorency m'écrivit la présente.
«Monsieur Champlain, pour plusieurs raisons J'ay estimé à
propos, d'exclure les anciens Associez de Rouen, & de sainct
Malo, pour la traitte de la Nouvelle France, d'y retourner. Et
pour vous faire secourir, & pourvoir de ce qui vous y est
necessaire, j'ay choisi les sieurs de Caen[513] oncle & nepveu,
& leurs Associez, l'un est bon Marchand, & l'autre bon
Capitaine de mer, comme il vous sçaura bien ayder & faire
recognoistre l'authorité du Roy de delà sous mon gouvernement.
Je vous recommande de l'assister, & ceux qui iront de sa part,
contre tous autres, pour les maintenir en la jouissance des
articles que je leur ay accordez. J'ay chargé le sieur Dolu
Intendant des affaires du pays, de vous envoyer coppie du
traitté par le premier voyage, afin que vous scachiez à quoy
ils sont tenus, pour les faire executer, comme je desire leur
11/995 entretenir ce que je leur ay promis. J'ay eu soing de faire
conserver vos appointements, comme je croy que vous continuerez
au desir de bien servir le Roy, ainsi que continue en la bonne
volonté, Monsieur Champlain, Vostre plus affectionné & parfait
amy, _signé_, MONTMORANCY, DE PARIS le 2 Fevrier 1621.»
[Note 513: Guillaume de Caen, marchand, et son neveu, Émery ou Émeric,
alors capitaine de vaisseau.]
Les lettres du sieur Dolu me mandoient que j'eusse à fermer les
mains des Commis, & me saisir de toutes les marchandises tant
traittées que à traitter, pour les interests que le Roy &
mondit Seigneur pretendoient contre ladite Société ancienne,
pour ne s'estre acquittée au peuplement comme elle estoit
obligée, & que pour le sieur de Caen, bien qu'il fust de la
religion contraire, on se promettoit tant de luy, qu'il donnoit
esperance de se faire Catholique, & que pour ce qui estoit de
l'exercice de sa religion que je luy die qu'il n'en devoit
faire ny en terre ny en mer, remettant le reste à ce que j'en
pouvois juger. Celle du sieur de Villemenon Intendant de
l'admiraulté, ne tendoit qu'à la mesme fin: la lettre dudit
sieur de Caen se conformant aussi à la sienne, & qu'il venoit
avec deux bons vaisseaux bien armez & munitionnez de toutes les
choses necessaires, tant pour luy que pour nostre habitation,
avec de bons arrests qu'il esperoit apporter en sa faveur.
Davantage ayant fait assembler le sieur de May & Guers
commissionnaire, & le père George[514], auquel Monseigneur, &
les sieurs Dolu, & Villemenon, luy avoient escrit des lettres à
12/996 mesme fin que celles qu'ils m'escrivoient, m'enchargeant de ne
rien faire sans luy communiquer, & resolu que rien ne se
perderoit en quelque façon que ce fut, & qu'il ne falloit
innover aucune chose attendant ledit sieur de Caën, qui estoit
assez fort, ayant l'arrest en main à son advantage, pour se
saisir des vaisseaux & marchandises, & ce pendant je
conserverois toutes les pelleteries, jusqu'à ce que l'on vit
dequoy les pouvoir prendre & saisir justement.
[Note 514: Le P. Georges le Baillif, «illustre par sa naissance, par son
mérite personnel, & par l'estime singuliere dont sa Majesté l'honoroit.»
(Premier Établiss. de la Foy, I, 162.)]
De plus qu'il falloit considerer les inconveniens qui en
pourroient arriver d'autre part, ne voyant aucun pouvoir du
Roy, à quoy ledit commis [515]vouloit obéir, & non aux advis
que nous avions receus de France. Ledit commis fut adverty de
ce, par les Matelots du sieur de May, qui faisoient courir un
bruit que ledit sieur de Caen, se saisiroit de tout ce qui leur
appartenoit, quand il seroit arrivé: ils donnèrent tellement en
l'esprit du Commis & de tous, qu'ils deliberoient entr'eux de
ne permettre de se saisir de leurs marchandises, jusques à ce
que je leur fisse apparoir lettre ou commandement de sa
Majesté, ce que je ne pouvois, & tous les hommes qui
dependoient des associez & gagez, craignans de perdre leurs
gages, comme on leur donnoit à entendre, pretendoient comme les
plus forts de l'empescher s'ils eussent peu, quand j'eusse eu
la volonté de saisir leurs marchandises. C'est pourquoy pendant
qu'une societé, en un païs comme cetuy-cy, tient la bource,
elle paye, donne & assiste qui bon luy semble: ceux qui
13/997 commandent pour sa Majesté sont fort peu obéis n'ayant personne
pour les assister, que sous le bon plaisir de la Compagnie, qui
n'a rien tant à contre coeur: que les personnes qui sont mis
par le Roy ou les Vice-rois, comme ne dépendant point d'eux, ne
desirant que l'on voye & juge de ce qu'ils font, ny de leurs
actions & deportemens en telles affaires, veulent tout attirer
à eux, ne s'en soucient ce qu'il arrive, pourveu qu'ils y
trouvent leur compte. De forts & forteresses, ils n'en veulent
que quand la necessité le requiert, mais il n'est plus temps.
Quand je leurs parlois de fortifier, c'estoit leur grief,
j'avois beau leur remonstrer les inconvenients qui en
pourroient arriver, ils estoient sourds: & tout cela n'estoit
que la crainte en laquelle ils estoient, que s'il y avoit un
fort ils seroient maistrisez, & qu'on leur feroit la loy. Ce
pendant ces pensées, ils mettoient tout le pays & nous en proye
du Pirate ou ennemy, qui pensant faire du butin n'estant en
estat de se deffendre ira tout ravager. J'en escrivois assez à
messieurs du Conseil, il falloit y donner ordre, qui jamais
n'arrivoit: & si sa Majesté eust seulement donné le commerce
libre aux associez avoir leur magazin avec leur commis. Pour le
reste des hommes qui devoient estre en la plaine puissance du
Lieutenant du Roy audit pays, pour les employer à ce qu'il
jugeroit estre necessaire, tant pour le service de sa Majesté,
qu'à se fortifier, & défricher la terre, pour ne venir aux
famines qui pourroient arriver s'il arrivoit fortune aux
vaisseaux. Si cela se pratiquoit, l'on verroit plus
d'advencement & de progrez en dix ans, qu'en trente, en la
14/998 façon que l'on fait: & permettre aussi qu'à ceux qui iroient
pour habiter en desertant les terres, qu'ils pourroient
traitter avec les Sauvages de peleteries, & des commoditez que
le pays produit: en les livrant au commis à un pris
raisonnable, pour donner courage à un chacun d'y habiter, & ne
pouvant traitter que ce qui viendroit du pays, sur les peines
portées qu'il plairoit à sa Majesté, 11 n'y a point de doute
que la Société en eut receu quatre fois plus de bien qu'elle ne
pouvoit esperer par autre voye, d'autant qu'il est fort malaisé
à des peuples d'un pays de pouvoir empescher de s'accommoder de
ce qui croist au lieu: Car dire qu'on ne les pourra contraindre
à une certaine quantité pour une necessité: c'est la mer à
boire, car ils feront tout le contraire, quand ils deveroient
perdre tout ce qu'ils en auroient, plustost qu'on s'en saisit
sans leur payer: l'expérience a fait assez cognoistre ces
choses. Voila ce que j'avois à vous dire sur ce sujet.
[Note 515: Jean Caumont, dit le Mons. (Voir ci-dessus, p. 7.)]
Pour revenir à la suitte du discours, ledit commis & tous les
autres ensemble, commencèrent à murmurer: disant, Qu'on leur
vouloit faire perdre leurs salaires, & qu'il valloit autant
qu'ils perdissent la vie que de les traitter de la façon: ce
qui donna suject audit commis de m'en parler de rechef, & me
faire ses plaintes, que si j'avois commandement du Roy, qu'il
ne falloit que le monstrer pour le contenter, & maintenir
chacun en paix. Je luy dis qu'on ne luy feroit point de tort,
ny à ses marchandises, & qu'il pouvoit traitter avec autant
d'asseurance comme il avoit fait par le passé, il se contenta,
& un chacun. Je fis une réprimande aux matelots du sieur de
15/999 May, qui leur avoient donné cette crainte, & semé ce bruit, &
de plus qu'ils s'asseurassent que je n'innoverois rien que
ledit de Caen ne sut arrivé avec arrest de sa Majesté, qui
donneroit ordre à toute chose, auquel il faudroit obéir.
D'avantage fut advisé si l'on permettoit[516] la traitte au
sieur de May, qui avoit apporté des marchandises pour eschanger
à des castors avec les sauvages: il fut arresté que pour lever
tout ombrage l'on ne le permetteroit point, & aussi qu'ils
n'avoient aucun pouvoir de ce faire, les deux societez estant
en procez au Conseil de sa Majesté, quand ils partirent de
France, & que l'ancienne pouvoit tousjours jouir des privileges
que le Roy leur avoit accordez sous l'authorité de monseigneur
le Prince, attendant qu'il en fut autrement ordonné: mais que
si messieurs du Conseil donnoient un arrest si favorable qu'il
confisquast au profit de la Nouvelle Société, que cela ne
servoit de rien, puisque le tout luy demeureroit, comme il se
promettoit, & que si autrement il avoit permission de traitter
comme l'ancienne Société, que l'on verroit la facture des
marchandises que l'on avoit envoyées, & que suivant icelles
l'on donneroit des castors du magazin pour la valleur des
marchandises, suivant la traitte qui se faisoit alors, & par
ainsi ladite barque ne perderoit rien de ce qu'elle pouvoit
prétendre, pour ne traitter jusques à ce qu'on eust l'arrest du
Conseil, que devoit apporter ledit sieur de Caen: Ainsi fut
arresté en la presence dudit sieur de May & Guers, faisant pour
ladite nouvelle Société.
[Note 516: Permettroit.]
16/1000 Ce délibéré, je fais partir le Capitaine du May, le 25 de May,
pour donner advis audit sieur de Caen de tout ce qui s'estoit
passé, de l'Estat en quoy il nous avoit laissé, & m'envoyer des
hommes de renfort.
_Arrivée du sieur du Pont à la Nouvelle France, & de Hallard
avec l'equipage du sieur de Caen. L'Autheur fait advertir les
sauvages de la venue dudit de Caen. Arrest du Conseil
permettant le trafic aux deux Compagnies. De Caen saisit par
force le vaisseau du sieur du Pont._