[Note 491: Chapitre IV de la première édition.]
Estant arrivé en France, nous eusmes nouvelles de la
détention de Monseigneur le Prince[492], qui me fit juger que
nos envieux ne tarderoient gueres à vomir leur poison, & qu'ils
feroient ce qu'ils n'avoient osé faire auparavant: car le chef
estant malade, les membres ne peuvent estre en santé. Aussi dés
lors les affaires changerent de face, & firent naistre un
nouveau Vice-roy, par l'entremise d'un certain personnage,
lequel s'addresse au Sieur de Beaumont Maistre des Requestes,
lequel estoit amy de Monsieur le Mareschal de Themines, qui
donne advis de demander la charge de Lieutenant de Roy de la
nouvelle France, pendant la détention de mond. Seigneur le
Prince: lequel l'obtint de la Royne-mere Régente. Cet
entremetteur va trouver Monsieur le Mareschal de Themines, luy
fait voir que l'on donnoit un cheval de mille escus à
Monseigneur le Prince, & qu'il en pourroit bien avoir un de
quatre mil cinq cents livres, par les moyens qu'il luy dira,
311/967 moyennant que mond. sieur luy face quelque gratification, & le
continue en la charge de faire les affaires de la Compagnie, &
pouvoir estre son Secrétaire. Il luy dit qu'en consideration de
l'advis qu'il luy avoit fait donner, & aussi pour le soin qu'il
avoit des affaires, il le recognoistroit, comme dit est. Cela
accordé, ledit Solliciteur dit aux associez, Qu'il avoit appris
que Monsieur de Themines avoit l'affaire de Canada, & demandoit
cinq cents escus davantage que les mille, d'autant qu'il y en
avoit d'autres qui vouloient prendre ce party, & luy offroient,
mais qu'il les vouloit préférer. Ces associez adjoustent foy à
cecy, jusques à ce que la mesche fust descouverte par l'un des
Secrétaires de mond. Sieur de Themines, fasché de ce que ce
personnage emportoit ce qui luy devoit estre acquis. En ces
entrefaites, on donne advis à Monseigneur le Prince de tout ce
qui se passoit, qui donna charge à Monsieur Vignier de mesnager
ceste affaire: lequel fait arrest de ce qui estoit deub à mond.
Seign. le Prince, & que s'ils payoient à Monsieur de Themines,
ils payeroient deux fois. Voila un procez qui s'esmeut au
Conseil entre les associez, Monseigneur le Prince, le Sieur de
Themines, & le Sieur de Villemenon, comme Intendant de
l'Admirauté, qui s'y entremet pour Monseigneur de Montmorency,
sur quelque poinct qui dependoit de la charge dudit Sieur, pour
le bien de la Société, qui desiroit aussi que les mille escus
fussent employez au bien du païs: chose qui eust esté
tres-raisonnable. Ils sont tous au Conseil, & de là renvoyez à
la Cour de Parlement. Laissons les plaider, pour aller
312/968 appareiller nos vaisseaux, qui ne perdoient temps pour aller
secourir les hyvernans de l'habitation.
[Note 492: Le prince de Condé avait été arrêté le premier de septembre
de cette année 1616. (Mercure français, t. IV, an. 1616, p. 195 et
suiv.)]
En ce mesme temps remonstrances furent faites à Messieurs les
associez du peu de fruict qu'ils avoient fait cognoistre à
advancer le progrez de l'habitation, & qu'il n'y avoit chose
plus capable de rompre leur societé, s'ils n'y remedioient par
quelque augmentation de faire bastir, & envoyer quelques
familles pour défricher les terres.
Ils se resolurent donc d'y remédier, & pour cet effect le Sieur
de Mons desirant de voir de plus en plus fructifier ce dessein,
met la plume à la main, fait quelques articles, par lesquels
lad. Compagnie s'obligeoit à l'augmentation des hommes pour la
conservation du pays, munitions de guerre, & des vivres
necessaires pour deux ans, attendant que la terre peust
fructifier.
Ces articles furent mis entre les mains de Monsieur de
Marillac, pour estre rapportez au Conseil. Voicy un bel
acheminement sans profit: car le tout s'en alla en fumée, par
je ne sçay quels accidents, & Dieu ne permit pas que ces
articles eussent lieu. Neantmoins Monsieur de Marillac trouva
tout cela juste, & s'en resjouit, grandement porté à
l'advancement de ceste affaire.
Pendant ces choses, je fus à Honnefleur pour aller au voyage,
où estant, un de la compagnie, aussi malicieux, que grand
chicaneur, appellé Boyer, comparoissant pour toute icelle
Compagnie, me tait signifier un arrest de Messieurs de la Cour
de Parlement, par lequel il disoit que je ne pouvois plus
313/969 prétendre l'honneur de la charge de Lieutenant de Monseigneur
le Prince, attendu que la Cour avoit ordonné que les Seigneurs
Prince de Condé, de Montmorency, & de Themines, sans
prejudicier à leurs qualitez, ne pourroient recevoir aucuns
deniers de ce qu'ils pouvoient prétendre, & defense aux
associez de ne rien donner, sur les peines du quadruple. Tout
cela ne me touchoit point; car ayant servy comme j'avois fait,
ils ne me pouvoient oster ny la charge, ny moins les
appointemens, à quoy volontairement ils s'estoient obligez lors
que je les associay. Voila la recompense de ces Messieurs les
associez, qui se deschargeoient sur ledit Boyer, que ce qu'il
avoit fait estoit de son mouvement. Je protestay au contraire,
attendant le retour de mon voyage.
Je m'embarquay donc pour le voyage de l'an 1617. où il ne se
pana rien de remarquable[493]. Estant de retour à Paris, je fus
trouver mond. sieur de Themines, duquel j'avois eu la
commission de son Lieutenant pendant la détention de mond.
Seigneur le Prince. Il obtient lettres du Conseil de sa Majesté
pour y faire renvoyer l'affaire, qui n'avoit pas esté jugée à
son profit. Estant au Conseil, la Compagnie ne demande
maintenant que la descharge de ce qu'elle doit payer, & qu'ils
ne payent point à deux. Ordonné que l'on donnera l'argent à
mond. sieur de Themines. Neantmoins led. sieur Vignier
Intendant de Monseig. le Prince, dit que les Associez regardent
ce qu'ils font, à ce qu'un jour ils ne payent derechef. Ceste
Compagnie se trouve en peine, & eust voulu qu'ils se fussent
accordez.
[Note 493: Voir 1619, p. 108, 109, 110, où nous avons donné un résumé de
ce voyage.]
314/970 Quoy que c'en soit, ils payent à M. de Themines, en vertu de
l'arrest du Conseil. Or c'est à faire à payer encore une autre
fois, s'il y eschet (dirent-ils). Au lieu que tous devroient
contribuer à ce sainct dessein, on en oste les moyens. Car les
associez disent qu'ils ne peuvent faire aucun advancement au
pays, si on ne les veut assister, & employer le peu d'argent
qu'ils donnent annuellement, ou le donner aux Religieux, pour
aider à faire leur Séminaire: lesquels perdirent ceste occasion
envers mond. Seigneur le Prince.
Estans pour lors empeschez à des affaires qui leur touchoient
d'avantage que celles de cette entreprise, ils ne s'y voulurent
employer, disans qu'ils avoient assez d'affaires pour eux en
France, sans solliciter pour celles de Canada. Cecy fut
froidement sollicité; qui est le moyen de ne rien faire, si
Dieu n'eust suscité d'autres voyes.
En ceste mesme année arrive un autre assault des effects du
malin esprit. Les envieux croyent qu'ils auroient meilleur
marché pendant la détention de Monseigneur le Prince, pour
faire rompre sa commission & par consequent celle de Monsieur
de Themines; & font tant que Messieurs des Estats de Bretagne
tentent la fortune pour la seconde fois, afin de les favoriser,
& de coucher en leurs articles celuy de la traitte libre pour
la Province de Bretagne. Ils viennent à Paris, presentent leurs
cahiers à Messieurs du Conseil; lesquels leur accordent cet
article, sans avoir ouy les parties, qui estoient engagées bien
avant en ceste affaire. J'en parlay au feu sieur Evesque de
315/971 Nantes, député pour lors des Estats, & à Moniteur de Sceaux,
qui avoit les régistres des Estats de Bretagne, lequel me
disant que c'estoit la vérité, je luy repartis: _Monsieur,
comment est-il possible que l'on aye octroyé si promptement cet
article sans ouyr partie?_ Il me respondit, _L'on ny a pas
songé_. Je fais aussi tost presenter une requeste à Messieurs
du Conseil, qui ordonnèrent des Commissaires pour juger
l'affaire. Cependant l'article est sursis, jusques à ce qu'il
en aye esté autrement ordonné, & que les parties seroient
appellées & ouïes sur ce faict. J'escris aussi tost à nos
associez à Rouen, qu'ils eussent à venir promptement, ce qu'ils
firent, car la chose leur touchoit de prés. Estans venus, les
Commissaires s'assemblent chez Monsieur de Chasteau-neuf.
Messieurs les Députez des Estats & moy s'y trouvent avec nos
associez, pour décider de ceste affaire. L'on fut long temps à
débattre sur ce que les Bretons pretendoient la préférence de
ce négoce aux autres subject de ce Royaume, & plusieurs raisons
furent agitées d'un costé & d'autre. Je n'y oubliay rien de ce
que j'en sçavois, & avois peu apprendre par des Autheurs dignes
de foy. Le tout bien consideré, fut dit, que l'article seroit
rayé, jusques à ce que plus à plain il en fust ordonné, &
cependant defenses faites aux Bretons, de par le Roy, de
trafiquer en aucune manière que ce soit de pelleterie, avec les
Sauvages, sans le consentement de lad. Société: & tans l'advis
que j'en eus, l'affaire eust esté rompue pour lors. Car combien
de querelles & procez se fussent-ils émeus tant en la nouvelle
France, qu'au Conseil de sa Majesté?
316/972 En la mesme année 1618, les Associez craignans d'estre démis de
la traitte de pelleterie, pour ne faire quelque chose de plus
que ce qu'ils estoient obligez par leurs articles, comme de
passer des hommes par delà pour habiter & défricher les terres;
à quoy je les portois le plus qu'il m'estoit possible; & au
default des personnes, s'offroient d'en mener, en leur
accordant les mesmes privileges qu'ils avoient. Que de moy
j'avois à informer sad. Majesté & Monseig. le Prince, du
progrés qui se faisoit de temps en temps comme j'avois fait.
Que les troubles ordinaires qui avoient esté en France avoient
empesché sad. Majesté d'y remédier, & qu'ils eussent à mieux
faire. Qu'autrement, ils pourroient estre depossedez de toutes
leurs prétentions, qui ne tendoient qu'à leur profit
particulier, bien dissemblable aux miennes, qui n'avois autre
dessein que de voir le pays habité de gens laborieux, pour
défricher les terres, afin de ne point s'assubjectir à porter
des vivres annuellement de France, avec beaucoup de despense, &
laisser les hommes tomber en de grandes necessitez, pour
n'avoir dequoy se nourrir, comme il estoit ja advenu, les
vaisseaux ayans retardé prés de deux mois plus que l'ordinaire,
& pensa y avoir une émotion & revolte à ce sujet les uns contre
les autres.
A tout cecy nosd. Associez disoient, que les affaires de France
estoient si muables, qu'ayans fait une grande despense, ils
n'avoient lieu de seureté pour eux, ayans veu ce qui s'estoit
passé au sujet du Sieur de Mons. Je leur dis, qu'il y avoit
bien de la différence de ce temps là à cestuy cy, entant que
316/973 c'estoit un Gentil-homme qui n'avoit pas assez d'authorité pour
se maintenir en Court contre l'envie dans le Conseil de sa
Majesté. Que maintenant ils avoient un Prince pour protecteur,
& Viceroy du pays, qui les pouvoit protéger & défendre envers &
contre tous, souz le bon plaisir du Roy. Mais j'appercevis bien
qu'une plus grande crainte les tenoit; que si le pays
s'habitoit leur pouvoir se diminueroit, ne faisans en ces lieux
tout ce qu'ils voudroient, & seroient frustrez de la plus
grand' partie des pelleteries, qu'ils n'auroient que par les
mains des habitans du pays, & peu après seroient chassez
par ceux qui les auroient installez avec beaucoup de despense.
Considerations pour jamais n'y rien faire, par tous ceux qui
auront de semblables desseins; & ainsi souz de beaux prétextes
promettent des merveilles pour faire peu d'exécution, &
empescher ceux qui eussent eu bonne envie de s'habituer en ces
terres, qui volontiers y eussent porté leur bien, & leur vie,
s'ils n'en eussent esté empeschez. Et si cela eust réussi,
jamais l'Anglois n'y eust esté, comme il a fait, par le moyen
des rebelles François.
A force de solliciter lesd. Associez, ils s'assemblerent, &
firent un estat du nombre d'hommes & familles qu'ils y devoient
envoyer, outre celles qui y estoient: duquel estat j'en pris
copie pardevant Notaires, comme il s'ensuit.
_Estat des personnes qui doivent estre menées & entretenues en
l'habitation de Quebec, pour l'année 1619._
Il y aura 80 personnes, y compris le Chef, trois Peres
Recollets, commis, officiers, ouvriers, & laboureurs.
317/974 Deux personnes auront un matelas, paillasse, deux couvertes,
trois paires de linceulx neufs, deux habits à chacun, six
chemises, quatre paires de souliers, & un capot.
Pour les armes, 40 mousquets avec leurs bandolieres, 24 piques,
4 harquebuzes à rouet de 4 à 5 pieds, 1000 livres de poudre
fine, 1000 de poudre à canon, 1000 livres de balles pour les
pièces, six milliers de plomb, un poinçon de mesche.
Pour les hommes, une douzaine de faux avec leur manche,
marteaux, & le reste de l'équipage, 12 faucilles, 24 besches
pour labourer, 12 picqs, 4000 livres de fer, 2 barils d'acier,
10 tonneaux de chaulx (l'on n'en avoit encore point trouvé
audit pays comme l'on a fait depuis) dix milliers de tuille
creuse, ou vingt mille de platte, dix milliers de brique pour
faire un four & des cheminées, deux meules de moulin, car il ne
s'y en estoit trouvé que depuis trois ans.
Pour le service de la table du Chef, 36 plats, autant
d'escuelles & d'assiettes, 6 salieres, 6 aiguieres, 2 bassins,
6 pots de deux pintes chacun, 6 pintes, 6 chopines, 6
demy-septiers, le tout d'estain, deux douzaines de nappes,
vingt-quatre douzaines de serviettes.
Pour la cuisine, une douzaine de chaudières de cuivre, 6 paires
de chesnets, 6 poisles à frire, 6 grilles.
Sera aussi porté deux taureaux d'un an, des genices, & des
brebis ce que l'on pourra: de toutes sortes de graines pour
semer.
319/975 Il y eust bien fallu plusieurs autres commoditez qui manquoient
en ce mémoire: mais ce n'eust pas esté peu, s'il eust esté
accomply comme il estoit.
De plus y avoit: Celuy qui commandera à l'habitation, se
chargera des armes & munitions qui y sont, & de celles qui y
seront portées, durant qu'il y demeurera.
Et le Commis qui sera à l'habitation pour la traitte des
marchandises, se chargera d'icelles, ensemble des meubles &
ustensiles qui seront à la compagnie, & de tout il envoyera par
les navires un estat, lequel il signera.
Sera aussi porté une douzaine de materas garnis, comme ceux des
familles, qui seront mis dans le magazin, pour aider aux
malades & blessez.
Il sera besoin aussi que le navire qui pourra estre acheté pour
la compagnie, ou frété, aille à Québec, & qu'il soit porté par
la charte partie, & selon la facilité qui se trouvera, il
faudra aussi faire monter le grand navire de la compagnie.
Fait & arresté par nous souz-signez, & promettons accomplir en
ce qui sera possible le contenu cy dessus. En tesmoin dequoy
nous avons signé ces presentes. A Paris le 21 Décembre
1619[494]. Ainsi signé, Pierre, Dagua[495], Le Gendre, tant
pour luy que pour les Vermulles, Bellois, & M. Dustrelot.
[Note 494: 1618.]
[Note 495: Pierre Dugua.]
Collationné à l'original en papier. Ce fait rendu par les
Notaires souz-signez, l'an 1619, le 11e jour de Janvier.
GUERREAU. FOURCY.
Je portay cet estat à Monsieur de Marillac, pour le faire voir
320/976 à Messieurs du Conseil, qui trouverent très-bon qu'il
s'executast, recognoissans la bonne volonté qu'avoient lesdits
Associez de se porter au bien de ceste affaire, & ne voulurent
entendre d'autres propositions qui leur estoient faites par
ceux de Bretagne, la Rochelle, & Sainct Jean de Lus. Quoy que
ce soit, ce fut un bruit & une demonstration de bien augmenter
la peuplade, qui ne sortit pourtant à nul effect. L'année
s'escoula, & ne se fit rien, non plus que la suivante, que l'on
recommença à crier, & se plaindre de ceste Société, qui donnoit
des promesses, sans rien effectuer.
Voila comme ceste affaire se passa, & sembloit que tous
obstacles se mettoient au devant, pour empescher que ce sainct
dessein ne reussist à la gloire de Dieu.
Une partie de cesdits associez estoient de la religion
prétendue reformée, qui n'avoient rien moins à coeur que la
nostre s'y plantast, bien qu'ils consentoient d'y entretenir
des Religieux, parce qu'ils sçavoient que c'estoit la volonté
de sa Majesté. Les Catholiques en estoient très-contents, &
c'estoit la chambre my-partie: car au commencement on n'y avoit
peu faire davantage, & ne se trouvoit des Catholiques qui
voulussent tant hazarder, qui fit que l'on receut les prétendus
reformez, à la charge neantmoins que l'on n'y feroit nul
exercice de leur religion. Ce qui occasionnoit en partie tant
de divisions & procez les uns contre les autres, que ce l'un
vouloit, l'autre ne le vouloit pas, vivans ainsi avec une telle
mesfiance, que chacun avoit son commis, pour avoir égard à tout
ce qui se passeroit, qui n'estoit qu'augmentation de despense.
321/977 Et de plus, combien ont-ils eu de procez contre les Rochelois,
qui n'en vouloient perdre leur part, souz des passe-ports
qu'ils obtenoient par surprise, sans rien contribuer? & autres
sans commission se mettoient en mer à la desrobée pour aller
voler & piller contre les défenses de sadite Majesté, & ne
pouvoit-on avoir aucune raison ny justice en l'enclos de leur
ville: car quand on alloit pour faire quelque exploict de
Justice, le Maire disoit: _Je crois ne vous faire pas peu de
faveur & de courtoisie, en vous conseillant de ne faire point
de bruit, & de vous retirer au plustost. Que si le peuple sçait
que veniez en ce lieu, pour exécuter les commandemens de
Messieurs du Conseil vous courez fortune d'estre noyez dans le
port de la Chaisne, à quoy je ne pourrois remédier._
Si faut-il que je dise encore, que ce qui sembloit n'estre à
leur advantage, l'estoit plus qu'ils ne pensoient; d'autant que
c'est chose certaine, qu'outre le bien spirituel, le temporel
s'accroît infiniment par les peuplades, & plus il y a de gens
laborieux, plus de commoditez peut-on esperer, lesquels ayant
leur nourriture & logement, se plaisent à faire valloir les
commoditez qui y sont, & le débit ne se peut faire que par les
vaisseaux qui y vont porter des marchandises qui leur sont
necessaires, pour les eschanger en celles du pays: & par ainsi
ceux qui ont les commissions de sa Majesté, d'aller seuls
trafiquer privativement à tous autres avec les François
habituez, pour subvenir à la despense qu'ils pourroient avoir
faite à y mener des hommes de toutes conditions, avec ce qui
leur seroit necessaire, ils peuvent s'asseurer que pendant le
322/978 temps de leur commission les habitans de ces lieux seroient
contraints & forcez de porter au magazin des associez ce qu'ils
pourroient avoir de pelleterie, qui sont de mauvaise garde pour
un long temps, pour les inconveniens qui en peuvent arriver: en
les faisant valoir un honneste prix pour recevoir de France
beaucoup de choses qui leur seroient necessaires. Que les
vouloir contraindre à ne traitter avec les Sauvages, cela leur
donneroit tel mescontentement, qu'ils tascheroieht à perdre le
tout, plustost que les porter au magazin, comme j'ay veu
plusieurs fois. Car à quoy penseroit-on que ces peuples
voulurent faire amas de pelleterie que pour leur usage, &
traitter le reste pour avoir des commoditez du magazin, dont
ils ne se peuvent passer? Au contraire, trafiquant & négociant,
en leur laissant la traitte libre, ils prendront courage de
travailler, & d'aller en plusieurs contrées faire ce négoce
avec les Sauvages, pour trouver quelque advantage en ce
commerce.
Les Associez ayans leur arrest en main, font nouveaux
équipages, & apprestent leur vaisseau. Je me mets en estat de
partir avec ma famille, & leur fais sçavoir, lesquels entrent
en doute: neantmoins ils me mandent qu'ils me feront bonne
réception, & qu'ils avoient advisé entr'eux que le Sieur du
Pont devoit demeurer pour commander à l'habitation sur leurs
gens, & moy à m'employer aux descouvertes, comme estant de mon
faict, & à quoy je m'estois obligé. C'estoit en un mot, qu'ils
pensoient avoir le gouvernement à eux seuls, & faire là comme
323/979 une Republique à leur fantaisie, & se servir des Commissions de
sa Majesté pour effectuer leurs passions, sans qu'il y eust
personne qui les peust controller, pour tousjours tirer le bon
bout devers eux, sans y rien adjouster, s'ils n'estoient bien
pressez. Ils n'ont plus affaire de personne, & tout ce que
j'avois fait pour eux n'entre point en consideration. Je suis
honneste homme, mais je ne dépens pas d'eux. Ils ne considerent
plus leurs articles, & à quoy ils s'estoient obligez tant
envers le Roy, qu'envers Monseigneur le Prince, & moy. Ils
n'estiment rien leurs contracts & promesses qu'ils avoient
faites souz leur seing, & sont sur le haut du pavé. Je ne sçay
pas en fin ce qui en sera, mais je sçay bien qu'ils n'avoient
point de raison ny de justice de plaider contre leur seing.
Tout cecy s'esmouvoit à la sollicitation de Boyer, qui dans le
tracas vivoit des chicaneries qu'il exerçoit: car s'il
despensoit un sol, il en comptoit pour le moins quatre à
chacun, ainsi que j'ay ouy dire depuis.
Voyant ce qu'ils m'avoient mandé, je leur escrivis, &
m'achemine à Rouen avec tout mon équipage[496]. Je leur monstre
les articles, & comme Lieutenant de Monseigneur le Prince, que
j'avois droict de commander en l'habitation, & à tous les
hommes qui y seroient, fors & excepté au magazin où estoit leur
premier Commis, qui demeuroit pour mon Lieutenant en mon
absence. Que pour les descouvertes, ce s'estoit point à eux de
324/980 me donner la loy: que je les faisois, quand je voyois
l'occurence des temps propres à cet effect, comme j'avois fait
par le passé. Que je n'estois pas obligé à plus que ce que les
articles portoient, qui ne disoient rien de tout cela. Que pour
le Sieur du Pont j'estois son amy, & que son aage me le feroit
respecter comme mon père: mais de consentir qu'on luy donnast
ce qui m'appartenoit par droict & raison, je ne le soufrirois
point. Que les peines, risques, & fortunes de la vie que
j'avois couru aux descouvertes des terres & peuples amenez à
nostre cognoissance, dont ils en recevoient le bien, m'avoient
acquis l'honneur que je possedois. Que le Sieur du Pont & moy
ayans vescu par le passé en bonne amitié, je desirois y
perseverer. Que je n'entendois point faire le voyage qu'avec la
mesme auctorité que j'avois eue auparavant: autrement, que je
protestois tous despens, dommages & interests contre eux à
cause de mon retardement. Et sur cela, je leur presentay ceste
lettre de sa Majesté.
[Note 496: Il est évident que, par cette expression «mon équipage»,
Champlain veut parler ici du personnel de sa maison; car, après les
articles convenus et signés (ci-dessus, p. 322), c'est-à-dire, au
printemps de 1619, «il se mit en état départir avec sa famille.» Madame
de Champlain serait donc venue au Canada dès 1619, sans les difficultés
que soulevèrent les associés. (Voir ci-après, p. 325.)]
«DE PAR LE ROY.
Chers & bien-aimez, Sur l'advis qui nous a esté donné, qu'il
y a eu cy-devant du mauvais ordre en l'establissement des
familles & ouvriers que l'on a menez en l'habitation de Quebec,
& autres lieux de la Nouvelle France, Nous vous escrivons ceste
lettre, pour vous déclarer le desir que nous avons que toutes
choses aillent mieux à l'advenir: & vous mander, que nous
aurons à plaisir que vous assistiez, autant que vous le pourrez
325/981 commodément, le sieur de Champlain, des choses requises &
necessaires pour l'execution du commandement qu'il a receu de
Nous, de choisir des hommes expérimentez & fidèles pour
employer à descouvrir, habiter, défricher, cultiver, &
ensemencer les terres, & faire tous les ouvrages qu'il jugera
necessaires pour l'establissement des Colonies que nous
desirons de planter audit pays, pour le bien de nostre service,
& l'utilité de nos Subjects, sans que pour raison desdites
descouvertures & habitations, vos Facteurs, Commis, &
Entremetteurs au faict: du trafic de la pelleterie, soient
troublez ny empeschez en aucune façon & manière que ce soit,
durant le temps que nous vous avons accordé. Et à ce ne
faites faute. Car tel est nostre plaisir. Donné à Paris le
12e jour de Mars, 1618.