CHAPITRE VII.[461]

[Note 461: Chapitre VIII de la première édition.]

Le quatrième jour de Decembre nous partismes de ce lieu,

marchant sur la riviere qui estoit gelée, & sur les lacs &

estangs glacez, & par les bois, l'espace de dix-neuf jours, qui

273/929 n'estoit pas sans beaucoup de peine & travail, tant pour les

Sauvages qui estoient chargez de cent livres pesant chacun

comme de moy-mesme qui portois la pesanteur de 20 livres. Il

est bien vray que j'estois quelquefois soulagé par nos

Sauvages, mais nonobstant je ne laissois pas de recevoir

beaucoup d'incommoditez. Quant à eux, pour traverser plus

aisément les glaces, ils ont accoustumé de faire de certaines

traînées[462] de bois, sur lesquels ils mettent leurs charges,

& les traisnent après eux sans aucune difficulté, & vont fort

promptement. Quelques jours après il arriva un grand dégel qui

nous tourmenta grandement: car il nous falloit passer par

dedans des sapinieres pleines de ruisseaux, estangs, marais &

pallus, avec quantité de boisées renversées les unes sur les

autres, qui nous donnoit mille maux, avec des embarrassemens

qui nous apportoient de grandes incommoditez, pour estre

tousjours mouillez jusques au dessus du genouil. Nous fusmes

quatre jours en cet estat, à cause qu'en la plus grande partie

des lieux les glaces ne portoient point: & fismes tant, que

nous arrivasmes à nostre village[463] le 23e jour dudit mois,

où le capitaine Yroquet vint hyverner avec ses compagnons, qui

sont Algommequins, & son fils, qu'il amena pour faire traitter

& penser, lequel allant à la chasse avoit esté fort offensé

d'un ours, le voulant tuer.

[Note 462: Traînes. (Voir 1619, p. 56, note 1.)]

[Note 463: Cahiagué.]

M'estant reposé quelques jours je deliberay d'aller voir[464]

les peuples en l'hyver, que l'esté & la guerre ne m'avoient peu

274/930 permettre de visiter. Je partis de ce village le 14[465] de

Janvier ensuivant, après avoir remercié mon hoste du bon

traittement qu'il m'avoit fait: & croyant ne le revoir de trois

mois, je prins congé de luy. Menant avec moy quelques

François[466], je m'acheminay à la nation du petum[467], où

j'arrivay le 17 dudit mois de Janvier. Ces peuples sement le

maïs, appellé par deçà bled de Turquie, & ont leur demeure

arrestée comme les autres. Nous fusmes en sept autres villages

leurs voisins & alliez, avec lesquels nous contractasmes

amitié, & nous promirent de venir un bon nombre à nostre

habitation. Ils nous firent fort bonne chère, & nous firent

present de chair & poisson pour faire festin, comme est leur

coustume, où tous les peuples accouroient de toutes parts pour

nous voir, en nous faisant mille demonstrations d'amitié, &

nous conduisoient en la plus-part du chemin. Le pays est remply

de costaux, & petites campagnes, qui rendent ce terroir

agréable. Ils commençoient à bastir deux villages, par où nous

passasmes, au milieu des bois, pour la commodité qu'ils

trouvent d'y bastir & les enclorre. Ces peuples vivent comme

les Attignouaatitans, & mesmes coustumes, & sont proches de la

nation neutre, qui est puissante, qui tient une grande estendue

de pays, à trois journées d'eux.

[Note 464: _Conf_ 1619, p. 57. Ici encore l'édition de 1632 fait une

suppression assez significative: elle ôte simplement le nom du P.

Joseph, qui, comme on sait, était récollet.]

[Note 465: Ou plutôt probablement le 4. Ici, comme dans le texte de

1619, il y a erreur quelque part; mais il nous paraît évident qu'il faut

faire la correction en cet endroit. Arrivé à Cahiagué le 23 décembre,

Champlain se repose quelques jours. Il repart pour aller rejoindre le

P. Joseph le 4 janvier; le 5, il est à Carhagouha, où il demeure avec

lui quelques jours. Le 15, ils partent ensemble pour aller visiter les

Tionnontatés, où ils arrivent le 17. Après s'être rendus chez les

Cheveux-Relevés, ils reviennent vers la mi-février.]

[Note 466: _Conf_. 1619, p. 57.]

[Note 467: Les Tionnoncatéronons.]

275/931 Après avoir visité ces peuples, nous partismes de ce lieu, &

fusmes à une nation de Sauvages, que nous avons nommez les

cheveux relevez[468], lesquels furent fort joyeux de nous

revoir, avec lesquels nous fismes aussi amitié, & qui

pareillement nous promirent de nous venir trouver, & voir à

ladite habitation. En cet endroit[469] il m'a semblé à propos

de les dépeindre, & faire une description de leurs pays,

moeurs, & façons de faire. En premier lieu, ils font la guerre

à une autre nation de Sauvages, qui s'appellent Asistagueronon,

qui veut dire gens de feu, esloignez d'eux de dix journées. Ce

fait, je m'informay fort particulièrement de leur pays, & des

nations qui y habitent, quels ils sont, & en quelle quantité.

Icelle nation sont en grand nombre, & la plus-part grands

guerriers, chasseurs, & pescheurs. Ils ont plusieurs Chefs qui

commandent chacun en leur contrée. La plus grand' part sement

des bleds d'Inde, & autres. Ce sont chasseurs qui vont par

troupes en plusieurs régions & contrées, où ils trafiquent avec

d'autres nations esloignées de plus de quatre à cinq cents

lieues. Ce sont les plus propres Sauvages en leurs mesnages que

j'aye veu, & qui travaillent le plus industrieusement aux

façons des nattes, qui sont leurs tapis de Turquie. Les femmes

ont le corps couvert, & les hommes descouvert, sans aucune

chose, sinon qu'une robbe de fourrure, qu'ils mettent sur leurs

corps, qui est en façon de manteau, laquelle ils laissent

276/932 ordinairement, & principalement en esté. Les femmes & les

filles ne sont non plus émeues de les voir de la façon, que si

elles ne voyoient rien, qui sembleroit estrange. Elles vivent

fort bien avec leurs maris, & ont ceste coustume que lors

qu'elles ont leurs mois, elles se retirent d'avec leurs maris,

ou les filles d'avec leurs pères & mères, & autres parents,

s'en allans en de certaines maisonnettes, où elles se retirent

pendant que le mal leur tient, sans avoir aucune compagnie

d'hommes, lesquels leur font porter des vivres & commoditez

jusques à leur retour, & ainsi l'on sçait celles qui les ont,

& celles qui ne les ont pas. Ce sont gens qui font de grands

festins, & plus que les autres nations. Ils nous firent fort

bonne chère, & nous receurent fort amiablement, & me prièrent

fort de les assister contre leurs ennemis, qui sont sur le

bord de la mer douce, esloignée de deux cents lieues; à quoy je

leur dis que ce seroit pour une autre fois, n'estant accommodé

des choses necessaires.

[Note 468: Les Andatahouats. (Voir 1619, p. 24 et 58.)]

[Note 469: _Conf_. 1619, p. 58.]

Il y a aussi à deux ou trois journées d'iceux une autre nation

de Sauvages, d'un costé tirant au sud, qui font grand nombre de

petum, lesquels s'appellent la nation neutre[470], qui sont

grand nombre de gens de guerre, qui habitent vers le midy de la

mer douce, lesquels assistent les Cheveux relevez contre les

gens de feu. Mais entre les Yroquois & les nostres, ils ont

paix, & demeurent comme neutres. J'avois grand desir de voir

ceste nation, mais ils m'en dissuaderent, disans que l'année

précédente un des nostres en avoit tué un, estant à la guerre

277/933 des Entouhonorons, & qu'ils en estoient faschez: nous

representans qu'ils sont fort subjects à la vengeance, ne

regardans point à ceux qui ont fait le coup, mais le premier

qu'ils rencontrent de la nation, ou bien de leurs amis, ils

leur font porter la peine, quand ils en peuvent attraper, si

auparavant on n'avoit fait accord avec eux, & avoir donné

quelques dons & presens aux parens du defunct; qui m'empescha

pour lors d'y aller, encores qu'aucuns d'icelle nation nous

asseurerent qu'ils ne nous feroient aucun mal pour cela. Ce qui

nous donna sujet & occasion de retourner par le mesme chemin

que nous estions venus: & continuant mon voyage, j'allay

trouver la nation des Pisierinij[471], qui avoient promis de me

mener plus outre en la continuation de mes desseins &

descouvertures: mais je fus diverty pour les nouvelles qui

survindrent de nostre grand village, & des Algommequins, d'où

estoit le Capitaine Yroquet, à sçavoir que ceux de la nation

des Attignouantans avoient mis & déposé entre ses mains un

prisonnier de nation ennemie, esperant que ledit Capitaine

Yroquet deust exercer sur ce prisonnier la vengeance ordinaire

entr'eux. Mais au lieu de ce, l'auroit non seulement mis en

liberté, ains l'ayant trouvé habile, excellent chasseur, & tenu

comme son fils, les Attignouantans seroient entrez en jalousie,

& resolus de s'en venger: & de faict avoient disposé un homme

pour entreprendre d'aller tuer ce prisonnier, ainsi allié qu'il

estoit. Comme il fut exécuté en la presence des principaux de

la nation Algommequine, qui indignez d'un tel acte, & meus de

278/934 colère, tuèrent sur le champ ce téméraire entrepreneur

meurtrier; duquel meurtre les Attignouantans se trouvans

offensez, & comme injuriez en ceste action, voyans un de leurs

compagnons mort, prindrent les armes, & se transporterent aux

tentes des Algommequins (qui viennent hyverner proche de

leurdit village) lesquels offenserent fort ledit Capitaine

Yroquet, qui fut blessé de deux coups de flesche; & une autre

fois pillèrent quelques cabannes desdits Algommequins, sans

qu'ils se peussent mettre en defense, aussi le party n'eust

pas esté égal. Neantmoins cela, lesdits Algommequins ne furent

pas quittes, car il leur fallut accorder, & contraints pour

avoir la paix, de donner ausdits Attignouantans quelques

colliers de pourceline, avec cent brasses d'icelle, ce qu'ils

estiment de grand valeur entr'eux: & outre ce, nombre de

chaudières & haches, avec deux femmes prisonnieres en la place

du mort. Bref ils furent en grande dissention (c'estoit

ausdits Algommequins de souffrir patiemment ceste grande

furie) & penserent estre tous tuez, n'estans pas bien en

seureté, nonobstant leurs presens, jusques à ce qu'ils se

veirent en un autre estat. Ces nouvelles m'affligèrent fort,

me representant l'inconvenient qui en pourroit arriver, tant

pour eux, que pour nous, qui estions en leur pays.

[Note 470: Les Attiouandaronk. (Voir 1619, p. 58 et 60, note 2.)]

[Note 471: _Nipissirini_, ou Nipissingues.]

Ce fait, je rencontray deux ou trois Sauvages de nostre grand

village, qui me solliciterent fort d'y aller, pour les mettre

d'accord, me disans que si je n'y allois, aucuns d'eux ne

reviendroient plus vers les François, ayans guerre avec lesdits

Algommequins, & nous tenans pour leurs amis. Ce que voyant, je

279/935 m'acheminay au plustost, & en partant je visitay les Pisirinis

pour sçavoir quand ils seroient prests pour le voyage du nort;

que je trouvay rompu pour le sujet de ces querelles &

batteries, ainsi que nostre truchement me fit entendre, & que

ledit Capitaine Yroquet estoit venu à toutes ces nations pour

me trouver, & m'attendre. Il les pria de se trouver à

l'habitation des François, en mesme temps que luy, pour voir

l'accord qui se feroit entr'eux, & les Atignouaanitans, &

qu'ils remissent ledit voyage du nort à une autre fois. Pour

cet effect ledit Yroquet avoit donné de la pourceline pour

rompre ledit voyage, & nous promirent de se trouver à nostred.

habitation au mesme temps qu'eux. Qui fut bien affligé ce fut

moy, m'attendant bien de voir en ceste année, ce qu'en

plusieurs autres précédentes j'avois recherché avec beaucoup de

soing & de labeur. Ces peuples vont négocier avec d'autres qui

se tiennent en ces parties Septentrionales, estans une bonne

partie de ces nations en lieu fort abondant en chasses, & où il

y a quantité de grands animaux, dont j'ay veu plusieurs peaux:

& m'ayans figuré leur forme, j'ay jugé estre des buffles: aussi

que la pesche du poisson y est fort abondante. Ils sont 40

jours à faire ce voyage, tant à aller, que retourner.

Je m'acheminay vers nostred. village le 15e jour de Fevrier,

menant avec moy six de nos gens, où estans arrivez, les

habitans furent fort aises, comme aussi les Algommequins, que

j'envoyay visiter par nostre truchement[472], pour sçavoir

comme le tout s'estoit passé tant d'une part que d'autre, n'y

280/936 ayant voulu aller pour ne leur donner ny aux uns ny aux autres

aucun soupçon. Deux jours se passèrent pour entendre des uns &

des autres comme le tout s'estoit passé: ce fait, les

principaux & anciens du lieu s'en vindrent avec nous, & tous

ensemble allasmes vers les Algommequins, où estant en l'une de

leurs cabannes, après quelques discours, ils demeurèrent

d'accord de tenir, & avoir agréable tout ce que je dirois,

comme arbitre sur ce sujet; & ce que je leur proposerois, ils

le mettroient en exécution. Colligeant & recherchant la volonté

& inclination de l'une & de l'autre partie, & jugeant qu'ils ne

demandoient que la paix, je leur representay que le meilleur

estoit de pacifier le tout, & demeurer amis, pour resister plus

facilement à leurs ennemis, & partant je les priay qu'ils ne

m'appellassent point pour ce faire, s'ils n'avoient intention

de future de poinct en poinct l'advis que je leur donnerois cur

ce différend, puis qu'ils m'avoient prié d'en dire mon opinion.

Sur quoy ils me dirent derechef, qu'ils n'avoient desiré mon

retour à autre fin. Moy d'autre-part jugeant bien que si je ne

les mettois d'accord, & en paix, ils sortiroient mal contents

les uns des autres, chacun d'eux pensant avoir le meilleur

droict, aussi qu'ils ne fussent allez à leurs cabannes, si je

n'eusse esté avec eux, ny mesme vers les François, si je ne

m'embarquois, & prenois comme la charge & conduitte de leurs

affaires. A cela je leur dis, que pour mon regard je n'avois

autre intention que de m'en aller avec mon hoste, qui m'avoit

tousjours bien traitté, & mal-aisément en pourrois-je trouver

281/937 un si bon, car c'estoit en luy que les Algommequins mettoient

la faute, disans qu'il n'y avoit que luy de Capitaine qui fist

prendre les armes. Plusieurs discours se passerent tant d'une

part que d'autre, & la fin fut, que je leur dirais mon advis,

& ce qui m'en sembleroit.

[Note 472: Voir. 1619, p. 64, note 2.]

Voyant qu'ils remettoient le tout à ma volonté, comme à leur

pere, & me promettans en ce faisant qu'à l'advenir je pourrois

disposer d'eux ainsi que bon me sembleroit; je leur fis

response que j'estois tres-aise de les voir en une si bonne

volonté de suivre mon conseil, leur protestant qu'il ne seroit

que pour le bien et utilité des peuples.

D'autre costé j'estois fort affligé d'avoir entendu d'autres

tristes nouvelles, à sçavoir la mort de l'un de leur parents &

amis, que nous tenions comme le nostre, & que ceste mort avoit

peu causer une grande desolation, dont il ne s'en fust ensuivy

que guerre perpetuelles entre les uns et les autres avec

plusieurs grand dommages, & alteration de leur amitié, et par

consequent les François privez de leur veue & frequentation, &

contraints d'aller chercher d'autres nations & ce d'autant que

nous nous aimions comme freres, laissant à nostre Dieu le

chastiment de ceux qui l'avoient merité.

Je leur remonstray, que ces façons de faire entre deux nations,

amis, & freres, comme ils se disoient, estoit indigne entre des

hommes raisonnables, ains plustost que c'estoit à faire aux

bestes brutes. D'ailleurs, qu'ils estoient assez empeschez à

repousser leurs ennemis qui les poursuivoient, les battans le

plus souvent, & les prenans prisonniers, jusques dans leurs

282/938 villages: lesquels voyans une telle division, & des guerres

civiles entr'eux, se resjouiroient & en feroient leur profit, &

les pousseroient & encourageroient à faire & exécuter de

nouveaux desseins, sur l'esperance qu'ils auroient de voir bien

tost leur ruine, du moins s'affoiblir par eux-mesmes, qui

seroit le vray & facile moyen pour les vaincre & triompher

d'eux, & se rendre les maistres de leurs contrées, n'estans

point secourus les uns des autres. Qu'ils ne jugeoient pas le

mal qui leur en pouvoit arriver. Que pour la mort d'un homme

ils en mettoient dix mille en danger de mourir, & le reste de

demeurer en perpétuelle servitude. Qu'à la vérité un homme

estoit de grande consequence, mais qu'il falloit regarder comme

il avoit esté tué, & considerer que ce n'estoit pas de propos

délibéré, ny pour commencer une guerre civile parmy eux; cela

estant trop evident que le defunct avoit premièrement orienté

en ce que de guet-à-pens il avoit tué le prisonnier dans leurs

cabannes, chose trop audacieusement entreprise, encores qu'il

fust ennemy.

Ce qui esmeut les Algommequins: car voyans un homme si

téméraire d'avoir tué un autre en leur cabane, auquel ils

avoient donné la liberté, & le tenoient comme un d'entr'eux,

ils furent emportez de la promptitude, & le sang esmeu à

quelques-uns plus qu'aux autres se seroient advancez, ne se

pouvans contenir, ny commander à leur colère, & auroient tué

cet homme dont est question: mais pour cela ils n'en vouloient

nullement à toute la nation, & n'avoient dessein plus avant à

l'encontre de cet audacieux, & qu'il avoit bien mérité ce qu'il

283/939 avoit eu, puis qu'il l'avoit luy-mesme recherché. Et

d'ailleurs, qu'il falloit remarquer que l'Entouhonoron se

sentant frapé de deux coups dedans le ventre, arracha le

cousteau de sa playe, que son ennemy y avoit laissé, & luy en

donna deux coups, à ce qu'on m'avoit certifié: de façon qu'on

ne pouvoit sçavoir au vray si c'estoient Algommequins qui

eussent tué. Et pour monstrer aux Attigouantans que les

Algommequins n'aimoient pas le prisonnier, & que Yroquet ne luy

portoit pas tant d'affection comme ils pensoient bien, ils

l'avoient mangé, d'autant qu'il avoit donné des coups de

cousteau à son ennemy, chose neantmoins indigne d'homme, mais

plustost de bestes brutes. D'ailleurs, que les Algommequins

estoient fort faschez de tout ce qui s'estoit passé, & que

s'ils eussent pensé que telle chose fust arrivée, ils leur

eussent donné cet Yroquois en sacrifice. D'autre part, qu'ils

avoient recompensé icelle mort, & faute, (si ainsi il la

falloit appeller) avec de grands presens, & deux prisonniers,

n'ayans sujet à present de se plaindre, & qu'ils devoient se

gouverner plus modestement en leurs deportemens envers les

Algommequins, qui sont de leurs amis; & que puis qu'ils

m'avoient promis toutes choses mises en délibération, je les

priois les uns & les autres d'oublier tout ce qui s'estoit

passé entr'eux, sans jamais plus y penser, ny se porter aucune

haine & mauvaise volonté, & ce faisant, qu'ils nous

obligeroient à les aimer, & les assister, comme l'avois fait

par le passé. Et ou ils ne seroient contents de mon advis, je

les priois de se trouver le plus grand nombre d'entr'eux qu'ils

284/940 pourroient à nostre habitation, où devant tous les Capitaines

des vaisseaux on confirmeroit d'avantage ceste amitié, &

adviseroit-on de donner ordre pour les garentir de leurs

ennemis, à quoy il falloit penser.

Lors ils dirent qu'ils tiendroient tout ce que je leur avois

dit, & fort contents en apparence s'en retournèrent en leurs

cabanes, sinon les Algommequins, qui dérogèrent pour faire

retraitte en leur village: mais selon mon opinion ils faisoient

demonstration de n'estre pas trop contents, d'autant qu'ils

disoient entr'eux qu'ils ne viendroient plus hyverner en ces

lieux. La mort de ces deux hommes leur ayant par trop

cousté[473], je m'en retournay chez mon hoste, à qui je donnay

le plus de courage qu'il me fut possible, afin de l'esmouvoir à

venir à nostre habitation, & d'y amener tous ceux du pays.

[Note 473: Il est évident que ces mots doivent se rattacher à la phrase

précédente.]

Pendant quatre mois que dura l'hyver, j'eus assez de loisir

pour considerer leur païs, moeurs, coustumes, & façon de vivre,

& la forme de leurs assemblées, & autres choses, que je

descriray cy-aprés. Mais auparavant il est necessaire de parler

de la scituation du païs[474], & contrées, tant pour ce qui

regarde les nations, que pour les distances d'iceux. Quant à

l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident, elle contient prés

de quatre cents cinquante lieues de long, & deux cents par

endroits de largeur du Midy au Septentrion, souz la hauteur de

quarante & un degré de latitude, jusques à quarante-huict &

quarante-neuf. Ceste terre est comme une isle, que la grande

285/941 riviere Sainct Laurent enceint, partant par plusieurs lacs de

grande estendue, sur le rivage desquels il habite plusieurs

nations, parlans divers langages, qui ont leurs demeures

arrestées, les uns[475] amateurs du labourage de la terre, &

autres qui ne le sont pas, lesquels neantmoins ont diverses

façons de vivre, & de moeurs, & les uns meilleurs que les

autres. Au costé vers le nort d'icelle grande riviere tirant au

surouest environ cent lieues par delà vers les Attigouantans,

le pays est partie montagneux, & l'air y est assez tempéré,

plus qu'en aucun autre lieu desdites contrées, souz la hauteur

de quarante & un degré de latitude. Toutes ces parties &

contrées sont abondantes en chasses, comme de cerfs, caribous,

eslans, daims, buffles, ours, loups, castors, regnards,

fouines, martes, & plusieurs autres especes d'animaux que nous

n'avons pas par deçà. La pesche y est abondante en plusieurs

sortes & especes de poisson, tant de ceux que nous avons, que

d'autres que nous n'avons pas aux costes de France. Pour la

chasse des oyseaux, elle y est aussi en quantité, & qui y

viennent en leur temps & saison. Le pays est traversé de grand

nombre de rivieres, ruisseaux & estangs, qui se deschargent

les uns dans les autres & en leur fin aboutissent dedans le

fleuve Sainct Laurent, & dans les lacs par où il passe. Le pays

est fort plaisant, estant chargé de grandes & hautes forests,

remplies de bois de pareilles especes que ceux que nous avons

en France. Bien est-il vray qu'en plusieurs endroits il y a

quantité de pays deserté, où ils sement des bleds d'Inde: aussi

286/942 ce pays est abondant en prairies, pallus, & marescages, qui

sert pour la nourriture desdits animaux. Le pays du nort de

ceste grande riviere n'est si agréable que celuy du midy, souz

la hauteur de quarante-sept à quarante-neuf degrez de latitude,

remply de forts rochers en quelques endroits, à ce que j'ay peu

voir, lesquels sont habitez de Sauvages, qui vivent errans

parmy le pays, ne labourans & ne faisans aucune culture, du

moins si peu que rien, & sont ambulatoires[476], estans ores en

un lieu, & tantost en un autre, le pays y estant assez froid &

incommode. L'estendue d'icelle terre du nort souz la hauteur de

quarante-neuf degrez de latitude de l'Orient à l'Occident, a

six cents lieues de longitude, qui est aux lieux dont nous

avons ample cognoissance. Il y a aussi plusieurs belles &

grandes rivieres qui viennent de ce costé, & se deschargent

dedans ledit fleuve, & d'autres qui (à mon opinion) se

deschargent en la mer, par la partie & costé du nort, souz la

hauteur de cinquante à cinquante & un degrez de latitude,

suivant le rapport & relation que m'en ont fait ceux qui vont

négocier, & traitter avec les peuples qui y habitent.[477]

[Note 474: _Du pays en général_, c'est-à-dire, de la Nouvelle-France.

C'est ce que n'a pas compris Sagard. (Hist. du Canada, p. 201, 202.)]

[Note 475: _Conf_. 1619, p. 69.]

[Note 476: _Conf_. édit. 1619, et 1627, _verso_ 74.]

[Note 477: 1619, p. 71, note 3.]

Quant aux parties qui tirent plus à l'Occident, nous n'en

pouvons sçavoir bonnement le trajet, dautant que les peuples

n'en ont aucune cognoissance, sinon de deux ou trois cents

lieues, ou plus, vers l'Occident, d'où vient ladite grande

riviere, qui passe entre autres lieux par un lac qui contient

prés de trente journées de leurs canaux, à sçavoir celuy

287/943 qu'avons nommé la mer douce, eu esgard à sa grande estendue,

ayant quarante journées de canaux[478] de Sauvages, avec

lesquels nous avons accez, qui ont guerre avec d'autres

nations, tirant à l'Occident dudit grand lac, qui est la cause

que nous n'en pouvons pas avoir plus ample cognoissance, sinon

qu'ils nous ont dit par plusieurs & diverses fois, que

quelques prisonniers de ces lieux leur ont rapporté y avoir

des peuples semblables à nous en blancheur, ayans veu de leur

chevelure, qui est fort blonde. Je ne puis que penser là

dessus, sinon que ce soient gens plus civilisez qu'eux. Pour

en bien sçavoir la vérité, il faudroit les voir, mais il faut

de l'assistance, & n'y a que le temps & le courage de quelques

personnes de moyens, qui puissent ou vueillent entreprendre ce

dessein.

[Note 478: Quarante _journées de canot_ peuvent donner environ quatre

cents lieues; ce qui est à peu près la mesure de l'immense contour du

lac Huron. (Voir ci-dessus, p. 248, note 3.)]

Pour ce qui est du Midy de ladite grande riviere, elle est fort

peuplée, & beaucoup plus que le costé du Nort, de diverses

nations, ayans guerre les uns contre les autres. Le pays y est

fort agréable, beaucoup plus que le costé du Septentrion, &

l'air plus tempéré, y ayant plusieurs especes d'arbres &

fruicts qu'il n'y a pas au nort dudit fleuve, aussi n'est-il

pas de tant de profit & d'utilité quant aux lieux où se font

les traittes de pelleteries. Pour ce qui est des terres du

costé de l'Orient, elles sont assez cogneues, d'autant que la

grand' mer Oceane borne ces endroits là, à sçavoir les costes

de Labrador, Terre-neufve, Cap Breton, l'Acadie, Almouchiquois,

comme aussi des peuples qui y habitent, en ayant fait ample

description cy-dessus.

288/944 La contrée de la nation des Attigouantan est souz la hauteur de

44 degrez & demy de latitude, & 230 lieues de longitude à

l'Occident[479]. Il y a 18 villages, dont 8[480] sont clos &

fermez de pallissades de bois à triple rang, entre-lacez les

uns dans les autres, où au dessus y a des galeries qu'ils

garnissent de pierres & d'eau, pour ruer & esteindre le feu,

que leurs ennemis pourroient appliquer contre. Ce pays est beau

& plaisant, la plus-part deserté, ayant la forme & mesme

scituation que la Bretagne, estant presque environné & enceint

de la mer douce. Ces 18 villages (selon leur dire) sont peuplez

de 2000 hommes de guerre, sans en ce comprendre le commun, qui

peut faire en nombre 20000. ames[481]. Leurs cabanes sont en

façon de tonnelles, ou berceau, couvertes d'escorces d'arbres

de la longueur de 25 à 30 toises, plus ou moins, & six de

large, laissant par le milieu une allée de dix à douze pieds de

large, qui va d'un bout à l'autre. Aux deux costez y a une

manière d'establie[482], de la hauteur de quatre pieds où ils

couchent en esté, pour eviter l'importunité des pulces, dont

ils ont grande quantité: & en hyver ils couchent en bas sur des

nattes, proches du feu, pour estre plus chaudement. Ils font

provision de bois sec, & en emplissent leurs cabanes, pour se

289/945 chauffer en hyver. Au bout d'icelles cabanes y a une espace,

où ils conservent leurs bleds d'Inde, qu'ils mettent en de

grandes tonnes faites d'escorces d'arbres, au milieu de leur

logement. Il y a des bois qui sont suspendus, où ils mettent

leurs habits, vivres, & autres choses, de peur des souris, qui

y sont en grande quantité. En telle cabane y aura 12 feux, qui

font 24 mesnages, où il fume à bon escient en hyver, qui fait

que plusieurs en reçoivent de grandes incommoditez aux yeux, à

quoy ils sont subjects, jusques à en perdre la veue sur la fin

de leur aage, n'y ayant fenestre aucune, ny ouverture, que

celle qui est au dessus de leurs cabanes, par où la fumée sort.

Ils changent quelquefois leur village de dix, vingt, ou trente

ans, & le transportent d'une, deux, ou trois lieues, d'autant

que leur terre se lasse d'apporter du bled sans estre amendée,

& par ainsi vont deserter en autre lieu, & aussi pour avoir le

bois plus à commodité, s'ils ne sont contraints par leurs

ennemis de desloger, & s'esloigner plus loin, comme ont fait

les Antouhonorons de quelque 40 à 50 lieues. Voila la forme de

leurs logemens, qui sont separez les uns des autres, comme de

trois à quatre pas, pour la crainte du feu, qu'ils appréhendent

fort.

[Note 479: _Conf_. 1619, p. 73. Cette phrase, qui d'abord, en 1619,

avait été mal lue par un typographe, est devenue, par une malheureuse

suppression, absolument inintelligible. Voici, suivant nous, ce qu'a

voulu dire l'auteur: La contrée des Attigouantan, c'est-à-dire, le pays

huron, est sous la hauteur de 44 degrés et demi, et a douze ou treize

lieues de longitude (longueur) de l'Orient à l'Occident, et dix de

latitude (largeur).]

[Note 480: L'édition de 1619, et celle de 1627 portent «six.»]

[Note 481: Les éditions de 1619 et de 1627 portent «30000.»]

[Note 482: Qu'ils appellent _endicha_.» (Sagard, Hist. du Canada, p.

248.)]

Leur vie est miserable au regard de la nostre, mais heureuse

entr'eux qui n'en ont pas gousté de meilleure, croyans qu'il ne

s'en trouve pas de plus excellente. Leur principal manger &

vivre ordinaire est le bled d'Inde, & febves du Bresil, qu'ils

accommodent en plusieurs façons. Ils en pilent en des mortiers

de bois, & le reduisent en farine, de laquelle ils prennent la

290/946 fleur par le moyen de certains vans faits d'escorce d'arbres,

& d'icelle farine font du pain avec des febves, qu'ils font

premièrement bouillir un bouillon, comme le bled d'Inde, pour

estre plus aisé à battre, & mettent le tout ensemble:

quelquefois ils y mettent des blues, ou des framboises seches;

autrefois des morceaux de graisse de cerf: puis ayans le tout

destrempé avec eau tiède, ils en font des pains en forme de

gallettes ou tourteaux, qu'ils font cuire souz les cendres, &

estans cuites ils les lavent,& les enveloppent de fueilles de

bled d'Inde, qu'ils y attachent, & mettent en l'eau bouillante,

mais ce n'est pas leur ordinaire, ains ils en font d'une autre

sorte qu'ils appellent migan, à sçavoir, ils prennent le bled

d'Inde pilé, sans oster la fleur, duquel ils mettent deux ou

trois poignées dans un pot de terre plain d'eau, le font

bouillir, en le remuant de fois à autre, de peur qu'il ne

brusle, ou qu'il ne se prenne au pot; puis mettent en ce pot

un peu de poisson frais, ou sec, selon la saison, pour donner

goust audit migan, qui est le nom qu'ils luy donnent, & en font

fort souvent, encores que ce soit chose mal odorante,

principalement en hyver, pour ne le sçavoir accommoder, ou pour

n'en vouloir prendre la peine. Ils en font de deux especes, &

l'accommodent assez bien quand ils veulent, & lors qu'il y a de

ce poisson, ledit migan ne sent pas mauvais, ains seulement à

la venaison. Le tout estant cuit, ils tirent le poisson, &

l'escrasent bien menu, ne regardans de si prés à oster les

arestes, les escailles, ny les tripailles, comme nous faisons,

& mettent le tout ensemble dedans le pot, qui cause le plus

291/947 souvent le mauvais goust: puis estant ainsi fait, ils en

départent à chacun quelque portion. Ce migan est fort clair, &

non de grande substance, comme on peut bien juger. Pour le

regard du boire, il n'est point de besoin, estant ledit migan

assez clair de soy-mesme. Ils ont une autre sorte de migan, à

sçavoir, ils font greller du bled nouveau, premier qu'il soit

à maturité, lequel ils conservent, & le font cuire entier avec

du poisson, ou de la chair, quand ils en ont une autre façon,

ils prennent le bled d'Inde bien sec, le font greller dans les

cendres, puis le pilent, & le reduisent en farine, comme

l'autre cy-devant, lequel ils conservent pour les voyages

qu'ils entreprennent, tant d'une part que d'autre: lequel

migan fait de ceste façon est le meilleur, à mon goust. Pour le

faire, ils font cuire force viande & poisson, qu'ils découpent

par morceaux, puis la mettent dans de grandes chaudières qu'ils

emplissent d'eau, la faisant fort bouillir: ce fait, ils

recueillent avec une cueillier la graisse de dessus, qui

provient de la chair & poisson, puis mettent d'icelle farine

grullée dedans, en la mouvant tousjours jusques à ce que ledit

migan soit cuit, & rendu espois comme bouillie. Ils en donnent

& départent à chacun un plat, avec une cueillerée de ladite

graisse: ce qu'ils ont coustume de faire aux festins. Or est-il

que ledit bled nouveau grullé, est grandement estimé entr'eux.

Ils mangent aussi des febves, qu'ils font bouillir avec le gros

de la farine grullée, y meslant un peu de graisse, & poisson.

Les chiens sont de requeste en leurs festins, qu'ils font

souvent les uns aux autres, principalement durant leurs

292/948 l'hyver, qu'ils sont de loisir. Que s'ils vont à la chasse aux

cerfs, ou au poisson, ils les reservent pour faire ces festins,

ne leur demeurant rien en leurs cabanes que le migan clair pour

ordinaire, lequel ressemble à de la branée que l'on donne à

manger aux pourceaux. Ils ont une autre manière de manger le

bled d'Inde, & pour l'accommoder ils le prennent par espics, &

le mettent dans l'eau, souz la bourbe, le laissant deux ou

trois mois en cet estat, jusques à ce qu'ils jugent qu'il soit

pourry, puis ils l'ostent de là, & le font bouillir avec la

viande ou poisson, puis le mangent: aussi le font-ils gruller,

& est meilleur en ceste façon que bouilly. Il n'y a rien qui

sente si mauvais que ce bled sortant de l'eau tout boueux, &

neantmoins les femmes & enfans le succent, comme on fait les

cannes de sucre, n'y ayant chose qui leur semble de meilleur

goust, ainsi qu'ils le demonstrent. D'ordinaire ils ne font que

deux repas le jour.

Ils engraissent aussi des ours, qu'ils gardent deux ou trois

ans, pour se festoyer: & ay recognu que s'ils avoient du

bestial, ils en seroient curieux, & le conserveroient fort

bien, leur ayant monstré la façon de le nourrir, chose qui leur

seroit aisée, attendu qu'ils ont de bons pasturages, & en

grande quantité, soit pour chevaux, boeufs, vaches, moutons,

porcs, & autres especes: à faute dequoy on les juge miserables,

comme il y a de l'apparence. Neantmoins avec toutes leurs

miseres je les estime heureux entr'eux, d'autant qu'ils n'ont

autre ambition que de vivre, & de se conserver, & sont plus

asseurez que ceux qui sont errans par les forests, comme bestes

293/949 brutes, aussi mangent-ils force citrouilles, qu'ils font

bouillir, & rostir souz les cendres. Quant à leurs habits, ils

sont faits de plusieurs sortes & façons de diverses peaux de

bestes sauvages, tant de celles qu'ils prennent, que d'autres

qu'ils eschangent pour leur bled d'Inde, farines, pourcelines,

& filets à pescher, avec les Algommequins, Piserinis, & autres

nations, qui sont chasseurs, & n'ont leurs demeures arrestées.

Ils passent & accommodent assez raisonnablement les peaux,

faisans leur brayer d'une peau de cerf moyennement grande, &

d'une autre le bas de chausses, ce qui leur va jusques à la

ceinture, estant fort plissé. Leurs souliers sont de peaux de

cerfs, ours, & castors, dont ils usent en bon nombre. Plus ils

ont une robbe de mesme fourrure, en forme de couverte, qu'ils

portent à la façon Irlandoise, ou Egyptienne, & des manches qui

s'attachent avec un cordon par le derrière. Voila comme ils

sont habillez durant l'hyver, ainsi qu'il se voit en la figure

D. Quand ils vont par la campagne, ils ceignent leur robbe

autour du corps, mais estans à leur village, ils quittent leurs

manches, & ne se ceignent point. Les passements de Milan pour

enrichir leurs habits sont de colle, & de la raclure desdites

peaux, dont ils font des bandes en plusieurs façons, ainsi

qu'ils s'advisent, y mettans par endroits des bandes de

peinture rouge-brun, parmy celles de colle, qui paroissent

tousjours blancheastres, n'y perdant point leurs façons,

quelques sales qu'elles puissent estre. Il y en a entre ces

nations qui sont bien plus propres à passer les peaux les uns

que les autres, & ingénieux pour inventer des compartimens à

294/950 mettre dessus leurs habits. Sur tous autres nos Montagnais &

Algommequins y prennent plus de peine, lesquels mettent à leurs

robbes des bandes de poil de porc-espy, qu'ils teindent en fort

belle couleur d'escarlate. Ils tiennent ces bandes bien chères

entr'eux, & les détachent pour les faire servir à d'autres

robbes, quand ils en veulent changer, plus pour embellir la

face, & avoir meilleure grâce. Quand ils se veulent bien parer,

ils se peindent le visage de noir & rouge, qu'ils démeslent

avec de l'huile, faite de la graine d'herbe au Soleil, ou bien

avec de la graisse d'ours ou autres animaux. Comme aussi ils se

teindent les cheveux, qu'ils portent les uns longs, les autres

courts, les autres d'un costé seulement. Pour les femmes & les

filles, elles les portent tousjours d'une mesme façon. Elles

sont vestues comme les hommes, horsmis qu'elles ont tousjours

leurs robbes ceintes, qui leur viennent jusqu'au genouil. Elles

ne sont point honteuses de monstrer leur corps, à sçavoir

depuis la ceinture en haut, & depuis la moitié des cuisses en

bas, ayans tousjours le reste couvert, & sont chargées de

quantité de pourceline, tant en colliers, que chaisnes,

qu'elles mettent devant leurs robbes, pendant à leurs

ceintures, bracelets, & pendans d'oreilles, ayans les cheveux

bien peignez, peints, & graissez, & ainsi s'en vont aux dances,

ayans un touffeau de leurs cheveux par derrière, qui sont liez

de peaux d'anguilles, qu'ils accommodent & font servir de

cordon, où quelquefois ils attachent des platines d'un pied en

quarré, couvertes de ladite pourceline, qui pend par derrière,

295/951 & en ceste façon vestues & habillées poupinement, elles se

monstrent volontiers aux dances leurs pères & mères les

envoyent, n'espargnans rien pour les embellir & parer, & puis

asseurer avoir veu en des dances, telle fille qui avoit plus de

douze livres de pourceline sur elle, sans les autres bagatelles

dont elles sont chargées & atourées. Cy-contre se voit comme

les femmes sont habillées, comme monstre F. & les filles allans

à la dance, G. Se voit aussi comme les femmes pilent leur bled

d'Inde, lettre H.

[Illustration relocation]

Ces peuples sont d'une humeur assez joviale (bien qu'il y en

aye beaucoup de complexion triste & saturnienne). Ils sont bien

formez & proportionnez de leurs corps, y ayant des hommes forts

& robustes. Comme aussi il y a des femmes & des filles fort

belles & agréables, tant en la taille, couleur (bien

qu'olivastre) qu'aux traits du visage, le tout à proportion, &

n'ont point le sein ravalé que fort peu, si elles ne sont

vieilles. Il s'en trouve parmy elles de fort puissantes, & de

hauteur extraordinaire, ayans presque tout le soing de la

maison, & du travail: car elles labourent la terre, sement le

bled d'Inde, font la provision de bois pour l'hyver, tillent la

chanvre, & la filent, dont du filet ils font les rets à

pescher, & prendre le poisson, & autres choses necessaires.

Comme aussi de faire la cueillette de leurs bleds, les serrer,

accommoder à manger, & dresser leur mesnage. De plus, elles

suivent leurs maris de lieu en lieu, aux champs, où elles

servent de mulles à porter le bagage.

Quant aux hommes, ils ne font rien qu'aller à la chasse du

296/952 cerf, & autres animaux, pescher du poisson, faire des

cabannes, & aller à la guerre. Ces choses faites, ils vont aux

autres nations, où ils ont de l'accez & cognoissance, pour

traitter & faire des eschanges de ce qu'ils ont, avec ce qu'ils

n'ont point; & estans de retour, ils ne bougent des festins

dances, qu'ils se font les uns aux autres, & à l'issue se

mettent à dormir, qui est le plus beau de leur exercice.

Ils ont une espece de mariage parmy eux, qui est tel, que quand

une fille est en l'aage d'onze, douze, treize, quatorze, ou

quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs, selon ses bonnes

grâces, qui la rechercheront, & la demanderont aux père & mère,

bien que souvent elles ne prennent pas leur contentement, fors

celles qui sont les plus sages & mieux advisées, qui se

souzmettent à leur volonté. Cet amoureux ou serviteur

presentera à la fille quelques colliers, chaisnes & bracelets

de pourceline. Si la fille a ce serviteur agréable, elle reçoit

ce present: ce fait, il viendra coucher avec elle trois ou

quatre nuicts sans luy dire mot, où ils recueillent le fruict

de leurs affections. Et arrivera le plus souvent qu'après avoir

passé huict ou quinze jours ensemble, s'ils ne se peuvent

accorder, elle quittera son serviteur, lequel y demeurera

engagé pour ses colliers, & autres dons par luy faits. Frustré

de son esperance, il en recherchera une autre, & elle aussi un

autre serviteur, & continuent ainsi jusques à une bonne

rencontre. Il y en a telle qui aura passé ainsi sa jeunesse

avec plusieurs maris, lesquels ne sont pas seuls en la

jouyssance de la beste, quelques mariez qu'ils soient: car la

297/953 nuict venue, les jeunes femmes courent d'une cabane à une

autre, comme font les jeunes hommes de leur costé, qui en

prennent par où bon leur semble, toutesfois sans aucune

violence, remettant le tout à la volonté de la femme. Le mary

fera le semblable à sa voisine, sans que pour cela il y ait

aucune jalousie entr'eux, ou peu, & n'en reçoivent aucune

infamie, ny injure, la coustume du pays estant telle.

Quand elles ont des enfans, les maris précédents reviennent

vers elles, leur remonstrer l'amitié & l'affection qu'ils leur

ont portée par le passé, & plus que nul autre, & que l'enfant

qui naistra est à luy, & est de son faict. Un autre luy en dira

autant; & par ainsi il est au choix & option de la femme de

prendre & d'accepter celuy qui luy plaira le plus, ayant en ses

amours gaigné beaucoup de pourceline. Elles demeurent avec luy

sans plus le quitter, ou si elles le laissent, il faut que ce

soit avec un grand sujet, autre que l'impuissance, car il est à

l'espreuve: neantmoins estans avec ce mary, elles ne laissent

pas de se donner carrière, mais se tiennent & resident

tousjours au mesnage, faisans bonne mine: de façon que les

enfans qu'ils ont ensemble ne se peuvent asseurer légitimes:

aussi ont-ils une coustume, prevoyans ce danger qu'ils ne

succedent jamais à leurs biens; mais font leurs héritiers &

successeurs les enfans de leurs soeurs, desquels ils sont

asseurez d'estre issus & sortis.

Pour la nourriture & eslevation de leurs enfans, ils les

mettent durant le jour sur une petite planche de bois, & les

vestent & enveloppent de fourrures, ou peaux, & les bandent sur

298/954 ladite planchette: puis la dressent debout, & y laissent une

petite ouverture par où l'enfant fait ses petites affaires. Si

c'est une fille, ils mettent une fueille de bled d'Inde entre

les cuisses, qui presse contre sa nature, & font sortir le bout

de ladite fueille dehors, qui est renversée, & par ce moyen

l'eau de l'enfant coule par ceste fueille, sans qu'il soit

gasté de ses eaues. Ils mettent aussi souz les enfans du duvet

fait de certains roseaux, que nous appelions pied de lievre,

sur quoy ils sont couchez fort mollement, & le nettoyent du

mesme duvet: & pour le parer, ils garnissent lad. planchette de

patenostres, & en mettent à son col, si petit qu'il soit. La

nuict ils les couchent tout nuds entre les peres & meres, où

faut considérer en cela la providence de Dieu, qui les

conserve de telle façon, sans estre estouffez, que fort

rarement. Ces enfans sont grandement libertins, pour n'avoir

esté chastiez, & sont de si perverse nature, qu'ils battent

leurs pères & mères, qui est une espece de malédiction que Dieu

leur envoye.

Ils n'ont aucunes loix parmy eux, ny chose qui en approche, n'y

ayant aucune correction ny reprehension à l'encontre des

mal-faicteurs, rendans le mal pour le mal, qui est cause que

souvent ils sont en dissentions & en guerres pour leurs

différents.

Comme aussi ils ne recognoissent aucune Divinité, & ne croyent

en aucun Dieu, ny chose quelconque, vivans comme bestes brutes.

Ils ont quelque respect au diable, ou d'un nom semblable, parce

que souz ce mot qu'ils prononcent, sont entendues diverses

significations, & comprend en soy plusieurs choses: de façon

299/955 que mal-aisément peut-on sçavoir & discerner s'ils entendent

le diable, ou autre chose: mais ce qui fait croire que c'est

le diable, est, que lors qu'ils voyent un homme faire quelque

chose extraordinaire, ou est plus habile que le commun,

vaillant guerrier, furieux, & hors de soy-mesme, ils

l'appellent Oqui, comme si nous disions un grand esprit, ou un

grand diable. Il y a de certaines personnes entr'eux qui sont

les Oqui, ou Manitous (ainsi appeliez par les Algommequins &

Montagnais) lesquels se meslent de guarir les malades, penser

les blessez, & prédire les choses futures. Ils persuadent à

leurs malades de faire, ou faire faire des festins, en

intention d'y participer; & souz esperance d'une prompte

guerison, leur font faire plusieurs autres cérémonies, croyans

& tenans pour vray tout ce qu'ils leur disent.

Ces peuples ne sont possedez du malin esprit comme d'autres

Sauvages plus esloignez qu'eux, qui fait croire qu'ils se

reduiroient en la cognoissance de Dieu, si leur pays estoit

habité de personnes qui prissent la peine & le soin de les

enseigner par bons exemples à bien vivre. Car aujourd'huy

ont-ils desir de s'amender, demain ceste volonté leur changera,

quand il conviendra supprimer leurs sales coustumes, la

dissolution de leurs moeurs, & leurs incivilitez. Maintefois

les entretenant[483] sur ce qui estoit de nostre croyance, loix

& coustumes, ils m'escoutoient avec grande attention en leurs

conseils, puis me disoient: _Tu dis des choses qui surpassent

nostre esprit & nostre entendement, & que ne pouvons comprendre

300/956 par discours. Mais si tu desires que les sçachions, il est

necessaire d'amener en ce pays femmes & enfans, afin

qu'apprenions la façon de vivre que tu meines, comme tu adores

ton Dieu, comme tu obéis aux loix de ton Roy, comme tu

cultives & ensemences les terres, & nourris les animaux. Car

voyans ces choses, nous apprendrons plus en un an, qu'en vingt,

jugeans nostre vie miserable au prix de la tienne._ Leurs

discours me sembloient d'un bon sens naturel, qui demonstre le

desir qu'ils ont de cognoistre Dieu[484].

[Note 483: Conf. 1619, p. 87.]

[Note 484: _Conf_. 1619, p. 88, 89]

Quand ils sont malades, ils envoyent quérir l'Oqui, lequel

après s'estre enquis de leur maladie, fait venir grand nombre

d'hommes, femmes & filles, avec trois ou quatre vieilles

femmes, ainsi qu'il sera ordonné par ledit Oqui, lesquels

entrent en leurs cabanes en dançant, ayans chacune une peau

d'ours, ou d'autres bestes sur la teste, mais celle d'ours est

la plus ordinaire, comme la plus monstrueuse, & y a deux ou

trois autres vieilles qui sont proches du patient ou malade,

qui l'est souvent par imagination: mais de cette maladie ils

sont bien tost guéris, & font des festins aux despens de leurs

parents ou amis, qui leur donnent dequoi mettre en leur

chaudière, outre les dons & presens qu'ils reçoivent des

danceurs & danceuses, comme de la pourceline, & autres

bagatelles, ce qui fait qu'ils sont bien tost guéris. Car comme

ils voyent ne plus rien esperer, ils se levent, avec ce qu'ils

ont peu amasser: mais les autres qui sont fort malades,

difficilement se guerissent-ils de tels jeux, dances, & façons

de faire. Les vieilles qui sont proches du malade reçoivent les

301/957 presens, chantans chacune à son tour, puis cessent de chanter:

& lors que tous les presens sont faits, ils commencent à lever

leurs voix d'un mesme accord, chantans toutes ensemble, &

frapans à mesure avec des bâtons sur des escorces seiches

d'arbres; puis toutes les femmes & filles se mettent au bout de

la cabanne, comme s'ils vouloient faire l'entrée d'un ballet,

les vieilles marchans les premières avec leurs peaux d'ours sur

leurs testes. Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont

quelque proportion, l'une de quatre pas, & l'autre de douze,

comme si on dançoit le trioly de Bretagne, & ont assez bonne

grâce. Il s'y entremet souvent avec elles de jeunes hommes,

lesquels ayans dancé une heure ou deux, les vieilles prendront

le malade, qui fera mine de se lever tristement, puis se mettra

en dance, où estant, il dancera & s'esjouira comme les autres.

Quelquefois le Médecin y acquiert de la réputation, de voir si

tost son malade guery & debout: mais ceux qui sont accablez &

languissans, meurent plustost que de recevoir guerison. Car ils

font un tel bruit & tintamarre depuis le matin, jusques à deux

heures de nuict, qu'il est impossible au patient de le

supporter, sinon avec beaucoup de peine. Que s'il luy prend

envie de faire dancer les femmes & les filles ensemble, il faut

que ce soit par l'ordonnance de l'Oqui: car luy & le Manitou,

accompagnez de quelques autres, font des singeries & des

conjurations, & se tourmentent de telle façon, qu'ils sont le

plus souvent hors d'eux-mesmes, comme fols & insensez, jettans

le feu par la cabanne d'un costé & d'autre, mangeans des

302/958 charbons ardans (les ayans tenus un espace de temps en leurs

mains) puis jettent des cendres toutes rouges sur les yeux des

spectateurs. L'on diroit les voyant de la sorte, que le diable

Oqui, ou Manitou (si ainsi les faut appeller) les possedent, &

les font tourmenter e la sorte. Ce bruit & tintamarre ainsi

fait, ils se retirent chacun chez soy: mais les femmes de ces

possedez & ceux de leurs cabanes sont en grande crainte, qu'ils

ne bruslent tout ce qui est dedans, qui fait qu'ils ostent tout

ce qui y est. Car lors qu'ils arrivent, ils viennent tout

furieux, les yeux estincellans & effroyables, tantost debout, &

tantost assis, ainsi que la fantaisie les prend, & empoignans

tout ce qu'ils trouvent & rencontrent, le jettent d'un costé &

d'autre, puis se couchent & dorment quelque espace de temps, &

se reveillans comme en sursault, ils prennent du feu & des

pierres, qu'ils jettent de toutes parts, sans aucun égard.

Cette furie se passe par le sommeil qui les reprend, puis

venans à suer, ils appellent leurs amis pour suer avec eux,

croyans estre le vray remede pour recouvrer leur sante. Ils se

couvrent de leurs robbes, & de grandes escorces d'arbres, ayans

au milieu d'eux quantité de cailloux qu'ils font rougir au feu,

chantans tousjours durant qu'ils suent. Et d'autant qu'ils sont

fort altérez, ils boivent grande quantité d'eau, qui est

l'occasion que de fols ils deviennent sages. Il arrive par

rencontre, plustost que par science, que trois ou quatre de ces

malades se portent bien, ce qui leur confirme leur fausse

croyance d'avoir esté guéris par le moyen de ces cérémonies,

sans considerer qu'il en meurt dix autres.

303/959 Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, & marchent

sur les mains & pieds comme bestes, mais elles ne font tant de

mal. Ce que voyant l'Oqui, il commence à chanter, puis faisant

quelques mines il la soufflera, luy ordonnant à boire de

certaines eaues, & qu'elle face un festin, soit de chair, ou de

poisson, qu'il faut trouver. La crierie faite, & le banquet

finy, chacun se retire en sa cabane, jusques à une autre fois

qu'il la reviendra visiter, la soufflant & chantant avec

plusieurs autres appellez pour cet effect, tenans en la main

une tortue seiche remplie de petits cailloux, qu'ils font

sonner aux oreilles du malade, luy ordonnant qu'elle face trois

ou quatre festins tout de suitte, une partie de chanterie &

dancerie, où toutes les filles se trouvent parées & peintes,

avec des mascarades, & gens desguisez. Ainsi assemblez, ils

vont chanter prés du lict de la malade, puis se promènent tout

le long du village, cependant que le festin s'appreste & se

prépare.

Pour ce qui concerne leur mesnage & vivre, chacun vit de ce

qu'il peut pescher & recueillir, ayant autant de terre comme il

leur est necessaire. Ils la desertent avec grand' peine, pour

n'avoir des instrumens propres pour ce faire, puis émondent les

arbres de toutes ses branches, qu'ils bruslent au pied

d'iceluy, pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre

entre les arbres, puis sement leur bled de pas en pas, où ils

mettent en chacun endroit environ dix grains, & continuent

ainsi jusques à ce qu'ils en ayent assez pour trois ou quatre

ans de provision, craignans qu'il ne leur arrive quelque

mauvaise année, sterile & infructueuse.

304/960 S'il y a quelque fille qui se marie en hyver, chasque femme &

fille est tenue de porter à la nouvelle mariée un fardeau de

bois pour sa provision (car chaque mesnage est fourny de ce qui

luy est necessaire) d'autant qu'elle ne le pourroit faire

seule, & aussi qu'il convient vacquer à d'autres choses qui

sont lors de temps & saison.

Pour ce qui est de leur gouvernement, les anciens & principaux

s'assemblent en un conseil, où ils décident & proposent tout ce

qui est de besoin pour les affaires du village; ce qui se fait

par la pluralité des voix, ou du conseil de quelques uns

d'entr'eux, qu'ils estiment estre de bon jugement; lequel

conseil ainsi donné, est exactement suivy. Ils n'ont point de

Chefs particuliers qui commandent absolument, mais bien

portent-ils de l'honneur aux plus anciens & vaillans, qu'ils

nomment Capitaines.

Quant aux chastiemens ils n'en usent point, ains font le tout

par prieres des anciens, & à force de harangues &

remonstrances, & non autrement. Ils parlent tous en général, &

là où il se trouve quelqu'un de l'assemblée qui s'offre de

faire quelque chose pour le bien du village, ou aller en

quelque part pour le service du commun, si on le juge capable

d'exécuter ce qu'il promet, on luy remonstre & persuade par

belles paroles qu'il est homme hardy, propre à telles

entreprises, & qu'il y acquerra beaucoup de réputation. S'il

veut accepter, ou réfuter ceste charge, il luy est permis, mais

il s'en trouve peu qui la réfutent.

Quant ils veulent entreprendre des guerres, ou aller au pays de

305/961 leurs ennemis, deux ou trois des anciens ou vaillans Capitaines

entreprendront ceste conduitte pour ceste fois, & vont aux

villages circonvoisins faire entendre leur volonté, en leur

donnant des presens, pour les obliger de les accompagner. Puis

ils délibèrent le lieu où ils veulent aller, disposant des

prisonniers qui seront pris, & autres choses de consideration.

S'ils font bien, ils en reçoivent de la louange, s'ils font mal

ils en sont blasmez. Ils font des assemblées générales chacun

an en une ville qu'ils nomment, où il vient un Ambassadeur de

chaque Province, & là font de grands festins & dances durant un

mois ou cinq sepmaines, selon qu'ils advisent entr'eux,

contractans nouvelle amitié, decidans ce qu'il faut faire pour

la conservation de leur pays, & se donnans des presens les uns

aux autres. Cela estant fait, chacun se retire en son quartier.

Quand quelqu'un est décédé, ils enveloppent le corps de

fourrures, & le couvrent d'escorces d'arbres fort proprement,

puis ils l'eslevent sur quatre pilliers, sur lesquels ils font

une cabanne aussi couverte d'escorces d'arbres de la longueur

du corps. Ces corps ne sont inhumez en ces lieux que pour un

temps, comme de huict ou dix ans, ainsi que ceux du village

advisent le lieu où se doivent faire leurs cérémonies, ou pour

mieux dire, conseil général, où tous ceux du païs assistent.

Cela fait, chacun s'en retourne à son village, prenant tous les

ossemens des deffuncts, qu'ils nettoyent & rendent fort nets, &

les gardent soigneusement; puis les parens & amis les prennent,

avec leurs colliers, fourrures, haches, chaudières, & autres

306/962 choses de valeur, avec quantité de vivres qu'ils portent au

lieu destiné, où estans tous assemblez, ils mettent ces vivres

où ceux de ce village ordonnent, y faisans des festins & dances

continuelles l'espace de dix jours que dure la feste, pendant

lesquels les autres nations y accourent de toutes parts, pour

voir les cérémonies qui s'y font, par le moyen desquelles ils

contractent une nouvelle amitié, disans que les os de leurs

parents & amis sont pour estre mis tous ensemble, posans une

figure, que tout ainsi qu'ils sont assemblez en un mesme lieu,

aussi doivent-ils estre unis en amitié & concorde, comme

parents & amis, sans s'en pouvoir separer. Ces os estans ainsi

meslez, ils font plusieurs discours sur ce sujet, puis après

quelques mines ou façons de faire, ils font une grande fosse,

dans laquelle ils les jettent, avec les colliers, chaisnes de

pourceline, haches, chaudières, lames d'espées, couteaux, &

autres bagatelles, lesquelles ils prisent beaucoup, & couvrans

le tout de terre, y mettent plusieurs grosses pièces de bois,

avec quantité de piliers à l'entour & une couverture sur iceux.

Aucuns d'eux croyent l'immortalité des âmes, disans qu'aprés

leur deceds ils vont en un lieu où ils chantent comme les

corbeaux.

Reste à déclarer la forme & manière qu'ils usent en leurs

pesches. Ils font plusieurs trous en rond sur la glace, & celuy

par où ils doivent tirer la seine a environ cinq pieds de long,

& trois de large, puis commencent par ceste ouverture à mettre

leur filet, lequel ils attachent à une perche de bois de six à

sept pieds de long, & la mettent dessouz la glace, & la font

307/963 courir de trou en trou, où un homme ou deux mettent les mains

par iceux, prenant la perche où est attaché un bout du filet,

jusques à ce qu'ils viennent joindre l'ouverture de cinq à six

pieds. Ce fait, ils laissent couler le rets au fonds de l'eau,

qui va bas, par le moyen de certaines petites pierres qu'ils

attachent au bout, & estans au fonds de l'eau, ils le retirent

à force de bras par ses deux bouts, & ainsi amènent le poisson

qui se trouve prins dedans.

Après avoir discouru amplement des moeurs, coustumes,

gouvernement, & façon de vivre de nos Sauvages, nous reciterons

qu'estans assemblez pour venir avec nous, & reconduire à nostre

habitation, nous partismes de leur pays le 20e jour de

May[485], & fusmes 40 jours sur les chemins, où peschasmes

grande quantité de poisson de plusieurs especes: comme aussi

nous prismes plusieurs sortes d'animaux, & gibbier, qui nous

donna un singulier plaisir, outre la commodité que nous en

receusmes, & arrivasmes vers nos François[486] sur la fin du

mois de Juin, où je trouvay le sieur du Pont, qui estoit venu

de France avec deux vaisseaux, qui desesperoit presque de me

revoir pour les mauvaises nouvelles qu'il avoit entendues des

Sauvages que j'estois mort.

[Note 485: Voir 1619, p. 102, note 3.]

[Note 486: Au saut Saint-Louis. (Voir plus loin.)]

Nous veismes aussi tous les Pères Religieux, qui estoient

demeurez à nostre habitation, lesquels furent fort contents de

nous revoir, & nous aussi eux: puis je me disposay de partir du

Sault Sainct Louis, pour aller à nostre habitation, menant avec

308/964 moy mon hoste Darontal. Parquoy prenant congé de tous les

Sauvages, & les asseurant de mon affection, je leur dis que je

les reverrois quelque jour pour les assister, comme j'avois

fait par le passé, & leur apporterois des presens pour les

entretenir en amitié les uns avec les autres, les priant

d'oublier les querelles qu'ils avoient eues ensemble, lors que

je les mis d'accord, ce qu'ils me promirent faire. Nous

partismes le 8e jour de Juillet, & arrivasmes à nostre

habitation le 11 dudit mois, où trouvasmes chacun en bon estat,

& tous ensemble, avec nos Pères Religieux, rendismes grâces à

Dieu, en le remerciant du soin qu'il avoit eu de nous conserver

& preserver de tant de périls & dangers où nous nous estions

trouvez.

Pendant cecy, je faisois la meilleure chère que je pouvois à

mon hoste Darontal, lequel admirant nostre bastiment,

comportement, & façon de vivre, me dit en particulier, Qu'il ne

mourroit jamais content qu'il ne veist tous ses amis, ou du

moins bonne partie, venir faire leur demeure avec nous, afin

d'apprendre à servir Dieu, & la façon de nostre vie, qu'il

estimoit infiniment heureuse, au regard de la leur. Que ce

qu'il ne pouvoit comprendre par le discours, il l'apprendroit

beaucoup mieux & plus facilement par la fréquentation qu'il

auroit avec nous[487]. Que pour l'advancement de cet oeuvre

nous fissions une autre habitation au Sault Sainct Louys, pour

leur donner la seureté du passage de la riviere, pour la

crainte de leurs ennemis, & qu'aussi tost ils viendroient en

309/965 nombre à nous pour y vivre comme frères: ce que je luy promis

faire le plustost qu'il me seroit possible. Ainsi après avoir

demeuré 4 ou 5 jours ensemble, & luy ayant donné quelques

honnestes dons (desquels il se contenta fort) il s'en retourna

au Sault Sainct Louys, où ses compagnons l'attendoient[488].

[Note 487: Ici encore, dans l'édition de 1632, a été retranché comme à

dessein un passage où se trouvait mentionné le P. Joseph. (Voir 1619, p.

104.)]

[Note 488: En cet endroit, l'édition de 1619 (p. 105, et 106) renferme

de plus quelques détails sur les travaux faits à l'habitation et sur le

passage des PP. Denis et Joseph en France.]

Pendant mon sejour à l'habitation, je fis couper du bled

commun, à sçavoir du bled François qui y avoit esté semé,

lequel estoit très-beau, afin d'en apporter en France, pour

tesmoigner que ceste terre est très-bonne & fertile. Aussi y

avoit-il du bled d'Inde fort beau, & des entes & arbres que

nous y avions porté[489].

[Note 489: L'édition de 1632 retranche encore ici un passage important,

où il est question des Pères Récollets: «Nous estans,» dit Champlain,

«sur le point de nostre partement, nous laissasmes deux de nos Religieux

à nostre habitation, à sçavoir les Pères Jean d'Elbeau & Père

Paciffique» (P. Jean d'Olbeau et Frère Pacifique), «fort content de tout

le temps qu'ils avoient passé audit lieu, & resoulds d'y attendre le

retour du Père Joseph qui les debvoit retourner voir comme il fit

l'année suivante.» (1619, p. 107.)]

Je m'embarquay en nos barques le 20e jour de Juillet, & arrivay

à Tadoussac le 23e jour dudit mois, où le sieur du Pont nous

attendoit avec son vaisseau prest & appareillé, dans lequel

nous nous embarquasmes, & partismes le troisiesme jour du mois

d'Aoust, & eusmes le vent si à propos que nous arrivasmes à

Honnefleur le 10 jour de Septembre 1616, où nous rendismes

louange & action de grâces à Dieu de nous avoir preservez de

tant de périls & hazards où nous avions esté exposez, & de nous

avoir ramenez en santé dans nostre patrie. A luy donc soit

gloire & honneur à jamais. Ainsi soit-il[490].

[Note 490: _Conf_. 1619, p. 108. Ici se termine le voyage de 1615;

l'édition de 1619 renferme en outre le voyage de 1618, que l'édition de

1632 n'a pas cru devoir reproduire soit qu'on ait jugé de peu

d'importance les faits qui y sont rapportés, soit qu'on ait trouve

difficile de retrancher la part qu'y ont eue les Pères Récollets.]

310/966 Changement de Viceroy de feu M. le Mareschal de Themines, qui

obtient la charge de Lieutenant général du Roy en la nouvelle

France, de la Royne Régente. Articles du sieur de Mons à la

Compagnie. Troubles qu'eut l'Autheur par ses envieux.

Oeuvres de Champlain · 第 187 / 415 题