[Note 428: Chapitre VII de la première édition.]
Le dix-septiesme jour d'Aoust j'arrivay à Cahiagué, ou le fus
receu avec grande allegresse, & recognoissance de tous les
Sauvages du pays[429]. Ils receurent nouvelles comme certaine
nation de leurs alliez[430], qui habitent à trois bonnes
journées plus haut que les Entouhonorons[431], ausquels[432]
les Hiroquois font aussi la guerre, les vouloient assister en
ceste expédition de cinq cents bons hommes, & faire alliance, &
jurer amitié avec nous, ayans grand desir de nous voir, & que
nous fissions la guerre tous ensemble, & tesmoignoient avoir du
contentement de nostre cognoissance: & moy pareillement d'avoir
trouvé ceste opportunité, pour le desir que j'avois de sçavoir
des nouvelles de ce pays là. Ceste nation est fort belliqueuse,
à ce que tiennent ceux de la nation des Attigouotans. Il ny a
254/910 que trois villages qui sont au milieu de plus de vingt autres,
ausquels ils font la guerre, ne pouvans avoir de secours de
leurs amis, d'autant qu'il faut passer par le pays des
Chouontouarouon[433], qui est fort peuplé, ou bien faudroit
prendre un bien grand tour de chemin.
[Note 429: _Conf_. 1619, p. 32.]
[Note 430: Les Carantouanais. (Voir 1619, p. 32, note 1.)]
[Note 431: Entouhoronons, ou Tsonnontouans. (Voir 1619, p. 33, note 1.)]
[Note 432: Auxquels alliés. (Voir 1619, p. 33, note 2.)]
[Note 433: Ou Sountouaronon, Tsonnontouans. (Voir 1619, p. 34, note 1.)]
Arrivé que je fus en ce village, où il me convint sejourner,
attendant que les hommes de guerre vinsent des villages
circonvoisins, pour nous en aller au plustost qu'il nous seroit
possible, pendant lequel temps on estoit tousjours en festins &
dances, pour la resjouissance en laquelle ils estoient de nous
voir si resolus de les assister en leur guerre, & comme
s'asseurans desja de la victoire.
La plus grande partie de nos gens assemblez, nous partismes du
village le premier jour de Septembre, & passasmes sur le bord
d'un petit lac[434], distant dudit village de trois lieues, où
il se fait de grandes pescheries de poisson, qu'ils conservent
pour l'hyver. Il y a un autre lac[435] tout joignant, qui a 26
lieues de circuit, descendant dans le petit par un endroit où
se fait la grande pesche dudit poisson, par le moyen de
quantité de pallissades, qui ferment presque le destroit, y
lainant seulement de petites ouvertures où ils mettent leurs
filets, où le poisson se prend, & ces deux lacs se deschargent
dans la mer douce. Nous sejournasmes quelque peu en ce lieu
pour attendre le reste de nos Sauvages, où estans tous
assemblez avec leurs armes, farines, & choses necessaires, on
255/911 se délibéra de choisir des hommes des plus resolus qui je
trouveroient en la troupe, pour aller donner advis de nostre
partement à ceux qui nous devoient assister de cinq cents
hommes pour nous joindre, afin qu'en un mesme temps nous nous
trouvassions devant le fort des ennemis. Ceste délibération
prinse, ils depescherent deux canaux, avec douze Sauvages des
plus robustes, & par mesme moyen l'un de nos truchemens[436],
qui me pria luy permettre faire le voyage, ce que je luy
accorday facilement, puis qu'il en avoit la volonté, & par ce
moyen verroit leur pays, & recognoistroit[437] les peuples qui
y habitent. Le danger n'estoit pas petit, dautant qu'il falloit
passer par le milieu des ennemis. Nous continuasmes nostre
chemin vers les ennemis, & fismes environ cinq à six lieues
dans ces lacs [438], & de là les Sauvages portèrent leurs
canaux environ dix lieues par terre, & rencontrasmes un autre
lac[439] de l'estendue de six à sept lieues de long, & trois de
large. C'est d'où sort une riviere[440] qui se va descharger
dans le grand lac des Entouhoronons[441]. Et ayans traversé ce
lac, nous passasmes un sault d'eau, continuant le cours de
ladite riviere, tousjours à val, environ soixante-quatre
lieues, qui est l'entrée dudit val [442] des Entouhonorons, &
passasmes cinq sauts par terre, les uns de quatre à cinq lieues
256/912 de long, où y a plusieurs lacs qui sont d'assez belle estendue;
comme aussi ladite riviere qui passe parmy, est fort abondante
en bons poissons, & est tout ce pays fort beau & plaisant. Le
long du rivage il semble que les arbres y ayent esté plantez
par plaisir en la pluspart des endroits: aussi que tous ces
pays ont esté autrefois habitez de Sauvages, qui depuis ont
esté contraints de l'abandonner, pour la crainte de leurs
ennemis. Les vignes & noyers y sont en grande quantité, & les
raisins y viennent à maturité, mais il y reste tousjours une
aigreur acre, ce qui provient à faute d'estre cultivez: car ce
qui est deserté en ces lieux est assez agréable.
[Note 434: Le lac Couchichine. (Voir 1619, p. 34, note 2.)]
[Note 435: Le lac Simcoe. (Voir 1619, p. 34, note 3.)]
[Note 436: Étienne Brûlé, (Voir 1619, pages 35 et 133.)]
[Note 437: L'édition de 1640 porte: recognoistre.]
[Note 438: La traverse du lac Simcoe de l'ouest à l'est est d'environ
cinq lieues.]
[Note 439: Le lac à l'Éturgeon _(Sturgem lake)_. (Voir 1619, p. 35,
note 3.)]
[Note 440: La rivière Otonabi, qui, au-dessous du lac au Riz, prend le
nom de Trent, et se jette dans la baie de Quinté.]
[Note 441: Le lac Ontario.]
[Note 442: Lisez: lac.]
La chasse des cerfs & des ours y est fort fréquente. Nous y
chassasmes, & en prismes bon nombre en descendant. Pour ce
faire, ils se mettoient quatre ou cinq cents Sauvages en haye
dans le bois, jusques à ce qu'ils eussent attaint certaines
pointes qui donnent dans la riviere, & puis marchans par ordre
ayans l'arc & la flesche en la main, en criant & menant un
grand bruit pour estonner les bestes, ils vont tousjours
jusques à ce qu'ils viennent au bout de la pointe. Or tous les
animaux qui se trouvent entre la pointe & les chasseurs, sont
contraints de se jetter à l'eau, sinon qu'ils passent à la
mercy des flesches qui leur sont tirées par les chasseurs, &
cependant les Sauvages qui sont dans les canaux posez & mis
exprés sur le bord du rivage, s'approchent des cerfs, & autres
animaux chassez & harassez, & fort estonnez. Lors les chasseurs
les tuent facilement avec des lames d'espées emmanchées au bout
d'un bois, en façon de demie pique, & font ainsi leur chasse;
257/913 comme aussi au semblable dans les isles, où il y en a à
quantité. Je prenois un singulier plaisir à les voir ainsi
chasser, remarquant leur industrie. Il en fut tué beaucoup de
coups d'harquebuze, dont ils s'estonnoient fort. Mais il
arriva par malheur qu'en tirant sur un cerf, un Sauvage se
rencontra devant le coup, & fut blessé d'une harquebuzade, n'y
pensant nullement, comme il est à presupposer, dont il
s'ensuivit une grande rumeur entre eux, qui neantmoins
s'appaisa, en donnant quelques presens au blessé, qui est la
façon ordinaire pour appaiser & amortir les querelles. Et où le
blessé decederoit, on fait les presens & dons aux parens de
celuy qui aura esté tué. Pour le gibbier, il y est en grande
quantité lors de la saison. Il y a aussi force grues blanches
comme les cygnes, & plusieurs autres especes d'oiseaux
semblables à ceux de France.
Nous fusmes à petites journées jusques sur le bord du lac des
Entouhonorons, tousjours chassant, comme dit est cy-dessus, où
estans, nous fismes la traverse[443] en l'un des bouts, tirant
à l'Orient, qui est l'entrée de la grande riviere Sainct
Laurent, par la hauteur de quarante-trois degrez[444] de
latitude, où il y a de belles isles fort grandes en ce passage.
Nous fismes environ quatorze lieues pour passer jusques à
l'autre costé du lac, tirant au sud, vers les terres des
ennemis. Les Sauvages cachèrent tous leurs canaux dans les
bois, proches du rivage. Nous fismes par terre environ 4 lieues
258/914 sur une playe de sable, où je remarquay un pays fort agréable &
beau, traversé de plusieurs petits ruisseaux, & deux petites
rivieres[445] qui se deschargent audit lac, & force estangs &
prairies, où il y avoit un nombre infiny de gibbier, force
vignes & beaux bois, grand nombre de chastaigniers, dont le
fruict estoit encore en son escorce, qui est fort petit, mais
d'un bon goust. Tous les canaux estans ainsi cachez, nous
laissasmes le rivage du lac, qui a 80 lieues de long, & 25 de
large[446]; la plus grande partie duquel est habité de Sauvages
sur les costes des rivages d'iceluy, & continuasmes nostre
chemin par terre 25 à 30 lieues. Durant quatre journées nous
traversasmes quantité de ruisseaux, & une riviere[447],
procédante d'un lac[448] qui se descharge dans celuy des
Entouhonorons. Ce lac est de l'estendue de 25 ou 30 lieues de
circuit, où il y a de belles isles, & est le lieu où les
Hiroquois ennemis font leur pesche de poisson, qui y est en
abondance.
[Note 443: De la baie de Quinté à la pointe à la Traverse, aujourd'hui
_Stoney point_, (Voir 1619, p. 38, note 2.)]
[Note 444: Quarante-quatre degrés et quelques minutes.]
[Note 445: Probablement la rivière des Sables et la rivière à la Famine
(dont on a fait _Salmon river._)]
[Note 446: Le lac Ontario a environ soixante-dix lieues de long, et
dix-sept ou dix-huit de large.]
[Note 447: La rivière Chouaguen, ou Ochouaguen. Les Anglais disent
_Oswego_.]
[Note 448: Le lac des Onneyouts, appelé encore aujourd'hui _Oneida_.]
Le 9 du mois d'Octobre nos Sauvages allans pour descouvrir,
rencontrèrent unze Sauvages qu'ils prindrent prisonniers, à
sçavoir 4. femmes, trois garçons, une fille, & trois hommes,
qui alloient à la pesche de poisson, esloignez du fort des
ennemis de 4 lieues. Or est à noter que l'un des chefs voyant
ces prisonniers, coupa le doigt à une de ces pauvres femmes
pour commencer leur supplice ordinaire. Sur quoy je survins sur
ces entrefaites, & blasmay le Capitaine Hiroquet, luy
259/915 representant que ce n'estoit l'acte d'un homme de guerre,
comme il se disoit estre, de se porter cruel envers les
femmes, qui n'ont defense aucune que les pleurs, lesquelles à
cause de leur imbécillité & foiblesse, on doit traitter
humainement. Mais au contraire qu'on jugeroit cet acte
provenir d'un courage vil & brutal, & que s'il faisoit plus de
ces cruautez, il ne me donneroit courage de les assister, ny
favoriser en leur guerre[449]. A quoy il me répliqua pour toute
response, que leurs ennemis les traittoient de mesme façon.
Mais puis que ceste façon m'apportoit du desplaisir, il ne
feroit plus rien aux femmes, mais bien aux hommes.
[Note 449: Cette remontrance, pleine de courage et dictée par un profond
sentiment d'humanité, est une preuve entre mille que Champlain ne
s'était pas joint aux sauvages alliés pour faire un «usage meurtrier des
armes à feu contre les Iroquois,» comme l'avance l'auteur de l'_Histoire
de la Colonie Française en Canada_ t. I, p. 137. Il est bien évident que
cette expédition se fit aussi régulièrement qu'il était possible de le
faire alors, et suivant les règles d'une bonne guerre.]
Le lendemain sur les trois heures après midy nous arrivasmes
devant le fort[450] de leurs ennemis, où les Sauvages firent
quelques escarmouches les uns contre les autres, encores que
nostre dessein ne fust de nous descouvrir jusques au lendemain:
mais l'impatience de nos Sauvages ne le peut permettre, tant
pour le desir qu'ils avoient de voir tirer sur leurs ennemis,
comme pour delivrer quelques-uns des leurs qui s'estoient par
trop engagez. Lors je m'approchay, & y fus, mais avec si peu
d'hommes que j'avois: neantmoins nous leur monstrasmes ce
qu'ils n'avoient jamais veu, ny ouy. Car aussi tost qu'ils nous
veirent, & entendirent les coups d'harquebuze, & les balles
siffler à leurs oreilles, ils se retirèrent promptement en leur
260/916 fort, emportans leurs morts & blessez, & nous aussi
semblablement fismes la retraite en nostre gros, avec cinq ou
six des nostres blessez, dont l'un y mourut.
[Note 450: Ce fort devait être situé vers le fond du lac de Canondaguen,
ou _Canandaiga_, dans le comté d'Ontario, état de New-York. (Voir 1619,
p. 40, note 1.)]
Cela estant fait, nous nous retirasmes à la portée d'un canon,
hors de la veue des ennemis, néantmoins contre mon advis, & ce
qu'ils m'avoient promis. Ce qui m'esmeut à leur user & dire des
paroles assez rudes & fascheuses, afin de les inciter à se
mettre en leur devoir, prevoyant que si toutes choses alloient
à leur fantaisie, & selon la conduitte de leur conseil, il n'en
pouvoit réussir que du mal à leur perte & ruine. Neantmoins je
ne laissay pas de leur envoyer & proposer des moyens dont il
falloit user pour avoir leurs ennemis, qui fut de faire un
cavallier avec de certains bois, qui leur commanderoit par
dessus leurs pallisades, sur lequel on poseroit quatre ou cinq
de nos harquebuziers, qui tireroient par dessus leurs
pallissades & galleries qui estoient bien munies de pierres &
par ce moyen on deslogeroit les ennemis qui nous offensoient de
dessus leurs galleries, & cependant nous donnerions ordre
d'avoir des ais pour faire une manière de mantelets, pour
couvrir & garder nos gens des coups de flesches & de pierres.
Lesquelles choses, à sçavoir ledit cavallier, & les mantelets,
se pourroient porter à la main à force d'hommes, & y en avoit
un fait en telle sorte que l'eau ne pouvoit pas esteindre le
feu, que l'on appliqueroit devant le fort. Se ceux qui seroient
sur le cavallier feroient leur devoir, avec quelques
harquebuziers qui y seroient logez, & en ce faisant nous nous
défendrions en sorte, qu'ils ne pourroient approcher pour
261/917 esteindre le feu que nous appliquerions à leurs clostures. Ce
que trouvans bon, le lendemain[451] ils se mirent en besongne
pour bastir & dresser lesdits cavalliers & mantelets, & firent
telle diligence, qu'ils furent faits en moins de quatre heures.
Ils esperoient que ledit jour les cinq cents hommes promis
viendroient, desquels neantmoins on se doutoit, parce que ne
s'estans point trouvez au rendez-vous, comme on leur avoit
donné charge, & l'avoient promis, cela affligeoit fort nos
Sauvages. Mais voyans qu'ils estoient bon nombre pour prendre
leur fort, & jugeant de ma part que la longueur en toutes
affaires est tousjours prejudiciable, du moins à beaucoup de
choses, je les pressay d'attaquer led. fort, leur remonstrant
que les ennemis ayans recogneu leurs forces, & l'effect de nos
armes, qui perçoient ce qui estoit à l'espreuve des flesches,
ils se seroient barricadez & couverts, comme de faict ils y
remédièrent fort bien: car leur village estoit enclos de quatre
bonnes pallissades de grosses pièces de bois entrelassées les
unes parmy les autres, où il n'y avoit pas plus de demy pied
d'ouverture entre deux, de la hauteur de trente pieds, & les
galeries comme en manière de parappel, qu'ils avoient garnies
de double pièces de bois, à l'espreuve de nos harquebuzes, &
estoient proches d'un estang, où l'eau ne leur manquoit
aucunement, avec quantité de goutieres qu'ils avoient mises
entre deux, lesquelles jettoient l'eau au dehors, & la
mettoient par dedans à couvert pour esteindre le feu. Voilà la
façon dont ils usent tant en leurs fortifications, qu'en leurs
262/918 defenses,& bien plus forts que les villages des Attigouautan, &
autres.
[Note 451: Le 11 octobre.]
Donc nous nous approchasmes pour attaquer ce village, faisant
porter nostre cavallier par deux cents hommes des plus forts,
qui le poserent devant à la longueur d'une pique, où je fis
monter quatre[452] harquebuziers, bien à couvert des flesches &
pierres qui leur pouvoient estre tirées & jettées. Cependant
l'ennemy ne laissa pour cela de tirer & jetter grand nombre de
flesches & de pierres par dessus leurs pallissades. Mais la
multitude des coups d'harquebuze qu'on leur tiroit, les
contraignit de desloger, & d'abandonner leurs galeries. Et
comme on portoit le cavallier, au lieu d'apporter les mantelets
par ordre, & celuy où nous devions mettre le feu, il les
abandonnèrent & se mirent à crier contre leurs ennemis, en
tirant des coups de flesches dedans le fort, qui (à mon
opinion) ne faisoient pas beaucoup d'exécution. Il les faut
excuser, car ce ne sont pas gens de guerre, & d'ailleurs ils ne
veulent point de discipline, ny de correction, & ne font que ce
qui leur semble bon. C'est pour quoy inconsiderément un mit le
feu contre le fort tout au rebours de bien, & contre le vent,
tellement qu'il ne fit aucun effect. Le feu passé, la plus-part
des Sauvages commencèrent à apporter du bois contre les
pallissades, mais en si petite quantité, que le feu ne fit
grand effect aussi le désordre qui survint entre ce peuple fut
si grand, qu'on ne se pouvoit entendre. J'avois beau crier
après eux, & leur remonstrer au mieux qu'il m'estoit possible,
263/919 le danger où ils se mettoient par leur mauvaise intelligence,
mais ils n'entendoient rien pour le grand bruit qu'ils
faisoient. Et voyant que c'estoit me rompre la teste de crier,
& que mes remonstrances estoient vaines, & n'y avoit moyen de
remédier à ce désordre, je me resolus avec mes gens de faire
ce qui me seroit possible, & tirer sur ceux que nous pourrions
descouvrir, & appercevoir. Cependant les ennemis faisoient
profit de nostre désordre: ils alloient à l'eau, & en
jettoient en telle abondance, qu'on eust dit que c'estoient
ruisseaux qui tomboient par leurs goutieres, tellement qu'en
moins de rien le feu fut du tout esteint, & ne cessoient de
tirer plusieurs coups de flesches, qui tomboient sur nous
comme gresle. Ceux qui estoient sur le cavallier en tuèrent &
estropierent beaucoup. Nous fusmes en ce combat environ trois
heures. Il y eut deux de nos Chefs, & des principaux blessez,
à sçavoir un appelle Ochateguain, l'autre Orani, & environ
quinze d'autres particuliers. Les autres de leur costé voyans
leurs gens blessez, & quelques-uns de leurs Chefs, commencèrent
à parler de retraitte sans plus combattre, attendant les cinq
cents hommes[453], qui ne devoient plus gueres tarder à venir,
& ainsi se retirèrent, n'ayans que ceste boutade de désordre.
Au reste, les Chefs n'ont point de commandement absolu sur
leurs compagnons, qui suivent leur volonté, & font à leur
fantaisie, qui est la cause de leur désordre, & qui ruine
toutes leurs affaires. Car ayans resolu quelque chose
entr'eux, il ne faudra qu'un belistre, pour rompre leur
resolution, & faire un nouveau dessein. Ainsi les uns pour les
264/920 autres ils ne font rien, comme il se peut voir par ceste
expédition.
[Note 452: _Conf_. Éd. 1619, p. 43.]
[Note 453: Les Carantouanais, qui arrivèrent deux jours trop tard. (Voir
1619, p. 135.)]
Ayant esté blessé de deux coups de flesche, l'un dans la jambe,
& l'autre au genouil, qui m'apporta une grande incommodité,
nous nous retirasmes en nostre fort. Où estans tous assemblez,
je leur fis plusieurs remonstrances sur le desordre qui
s'estoit passe, mais tous mes discours ne servirent de rien, &
ne les esmeut aucunement, disans que beaucoup de leurs gens
avoient esté blessez, & moy-mesme, & que cela donneroit
beaucoup de fatigue & d'incommodité aux autres faisant la
retraite, pour les porter. Que de retourner plus contre leurs
ennemis, comme je leur proposois, il n'y avoit aucun moyen:
mais bien qu'ils attendroient encores quatre jours les cinq
cents hommes qui devoient venir, & estans venus, ils feroient
encores un second effort contre leurs ennemis, & executeroient
mieux ce que je leur dirois, qu'ils n'avoient fait par le
passé. Il en fallut demeurer là, à mon grand regret. Cy devant
est representé comme ils fortifient leurs villes, & par ceste
figure l'on peut entendre & voir, que celles des amis & ennemis
sont semblablement fortifiées.
Le lendemain[454] il fit un vent fort impétueux qui dura deux
jours, grandement favorable à mettre derechef le feu au fort
des ennemis; sur quoy je les pressay fort: mais craignans
d'avoir pis, & d'ailleurs se representans leurs blessez, cela
fut cause qu'ils n'en voulurent rien faire.
[Note 454: Le 12 octobre.]
265/921 Nous fusmes campez jusques au 16 dudit mois, où durant ce temps
il se fit quelques escarmouches entre les ennemis & les
nostres, qui demeuroient le plus souvent engagez parmy eux,
plustost par leur imprudence, que faute de courage; & vous
puis certifier qu'il nous falloit à toutes les fois qu'ils
alloient à la charge, les aller desgager de la presse, ne se
pouvans retirer qu'en faveur de nos harquebuzades, que les
ennemis redoutoient & apprehendoient fort. Car si tost qu'ils
appercevoient quelqu'un de nos harquebuziers, ils se
retiroient promptement, nous disans par forme de persuasion,
que nous ne nous meslassions point en leurs combats, & que
leurs ennemis avoient bien peu de courage de nous requérir de
les assister, avec tout plein d'autres discours sur ce sujet.
Voyant que les cinq cents hommes ne venoient point, ils
délibérèrent de partir, & faire retraite au plustost, &
commencèrent à faire certains paniers pour porter les blessez,
qui sont mis là dedans, entassez en un monceau, pliez &
garrotez de telle façon, qu'il est impossible de se mouvoir,
moins qu'un petit enfant en son maillot, & n'est pas sans leur
faire ressentir de grandes douleurs. Je le puis certifier,
ayant esté porté quelques jours sur le dos de l'un de nos
Sauvages ainsi lié & garroté, ce qui me faisoit perdre
patience. Aussi tost que je peux avoir la force de me
soustenir, je sortis de ceste prison, ou à mieux dire, de la
géhenne.
Les ennemis nous poursuivirent environ demie lieue de loin,
pour essayer d'attraper quelques-uns de ceux qui faisoient
l'arrière-garde: mais leurs peines furent inutiles, & se
retirèrent.
266/922 Tout ce que j'ay remarqué de bon en leur guerre, est qu'ils
font leur retraite fort seurement, mettans tous les blessez &
les vieux au milieu d'eux, estans sur le devant, aux
aisselles[455], & sur le derrière bien armez, & arrangez par
ordre de la façon, jusques à ce qu'ils soient en lieu de
seureté, sans rompre leur ordre. Leur retraite estoit fort
longue, comme de 25 à 30 lieues, qui donna beaucoup de fatigue
aux blessez, & à ceux qui les portoient, encores qu'ils se
changeassent de temps en temps.
[Note 455: _Aux aisles_. Étant bien armés sur le devant, aux ailes et sur le derrière.]
Le 18 dudit mois il tomba force neiges, qui durerent fort peu,
avec un grand vent, qui nous incommoda fort: neantmoins nous
fismes tant que nous arrivasmes sur le bord dudit lac des
Entouhonorons, & au lieu où estoient nos canaux cachez, que
l'on trouva tous entiers: car on avoit eu crainte que les
ennemis les eussent rompus. Estans tous assemblez, & prests de
se retirer à leur village, je les priay de me remener à nostre
habitation; ce qu'ils ne voulurent m'accorder du commencement:
mais en fin ils s'y resolurent, & cherchèrent 4 hommes pour me
conduire, lesquels s'offrirent volontairement. Car (comme j'ay
dit cy-dessus) les Chefs n'ont point de commandement sur leurs
compagnons, qui est cause que bien souvent ils ne font pas ce
qu'ils voudroient bien. Ces 4 hommes estans prests, il ne se
trouva point de canau, chacun ayant affaire du sien. Ce
n'estoit pas me donner sujet de contentement, au contraire cela
m'affligeoit, fort, d'autant qu'ils m'avoient promis de me
remener & conduire après leur guerre, à nostre habitation:
267/923 outre que j'estois fort mal accommodé pour hyverner avec eux,
car autrement je ne m'en fusse pas soucié. Quelques jours après
j'apperceus que leur dessein estoit de me retenir, & mes
compagnons aussi, tant pour leur seureté, craignans leurs
ennemis, que pour entendre ce qui se passoit en leurs conseils
& assemblées, que pour resoudre ce qu'il convenoit faire à
l'advenir.
Le lendemain 28 dudit mois, chacun commença à se préparer, les
uns pour aller à la chasse des cerfs, les autres aux ours,
castors, autres à la pesche du poisson, autres à se retirer en
leurs villages. Et pour ma retraite & logement, il y eut un des
principaux Chefs appelle Darontal[456], avec lequel j'avois
quelque familiarité, qui me fit offre de sa cabanne, vivres, &
commoditez, lequel prit aussi le chemin de la chasse du cerf,
qui est tenue pour la plus noble entr'eux. Après avoir traversé
le bout du lac de ladite isle[457], nous entrasmes dans une
riviere[458] environ 12 lieues, puis ils portèrent leurs canaux
par terre demie lieue, au bout de laquelle nous entrasmes en un
lac qui a d'estendue 10 à 12 lieues de circuit, ou il y avoit
grande quantité de gibbier, comme cygnes, grues blanches,
outardes, canards, sarcelles, mauvis, allouettes, beccassines,
oyes, & plusieurs autres sortes de vollatilles que l'on ne peut
nombrer, dont j'en tuay bon nombre, qui nous servit bien,
attendant la prise de quelque cerf, auquel lieu nous fusmes en
268/924 un certain endroit esloigné de dix lieues, où nos Sauvages
jugeoient qu'il y en avoit quantité. Ils s'assemblerent 25
Sauvages, & se mirent à bastir deux ou trois cabannes de
pièces de bois, accommodées les unes sur les autres, & les
calfeutrèrent avec de la mousse, pour empescher que l'air n'y
entrast, les couvrant d'escorces d'arbres. Ce qu'estant fait,
ils furent dans le bois, proche d'une petites sapiniere, où
ils firent un clos en forme de triangle, fermé des deux
costez, ouvert par l'un d'iceux. Ce clos fait de grandes
pallissades de bois fort pressé, de la hauteur de 8 à 9 pieds,
& de long de chacun costé prés de mil cinq cents pas; au bout
duquel triangle y a un petit clos, qui va tousjours en
diminuant, couvert en partie de branchages, y laissant
seulement une ouverture de cinq pieds, comme la largeur d'un
moyen portail, par où les cerfs devoient entrer. Ils firent si
bien, qu'en moins de dix jours ils mirent leur clos en estat.
Cependant d'autres Sauvages alloient à la pesche du poisson,
comme truites & brochets de grandeur monstrueuse, qui ne nous
manquèrent en aucune façon. Toutes choses estans faites, ils
partirent demie heure devant le jour pour aller dans le bois,
à quelque demie lieue de leurdit clos, s'esloignant les uns
des autres de quatre vingts pas, ayant chacun deux bastons,
desquels ils frapent l'un sur l'autre, marchant au petit pas
en cet ordre, jusques à ce qu'ils arrivent à leur clos. Les
cerfs oyans ce bruit s'enfuyent devant eux, jusques à ce
qu'ils arrivent au clos, où les Sauvages les pressent d'aller,
& se joignent peu à peu vers l'ouverture de leur triangle, où
269/925 les cerfs coulent le long desdites pallissades, jusques à ce
qu'ils arrivent au bout, où les Sauvages les poursuivent
vivement, ayant l'arc & la flesche en main, prests à descocher,
& estant au bout de leurdit triangle ils commencent à crier, &
contrefaire les loups, dont y a quantité, qui mangent les
cerfs: lesquels oyans ce bruit effroyable, sont contraints
d'entrer en la retraitte par la petite ouverture, où ils sont
poursuivis fort vivement à coups de flesches, & là sont pris
aisément: car cette retraitte est si bien close & fermée,
qu'ils n'en peuvent sortir. Il y a un grand plaisir en ceste
chasse, qu'ils continuoient de deux jours en deux jours, si
bien qu'en trente-huict jours[459] ils en prirent six vingts,
desquels ils se donnent bonne curée, reservans la graine pour
l'hyver, & en usent comme nous faisons du beurre, & quelque peu
de chair qu'ils emportent à leurs maisons, pour faire des
festins entr'eux, & des peaux ils en font des habits.
[Note 456: Voir 1619, p. 49, note 1.]
[Note 457: Voir 1619, p. 49, note 2.]
[Note 458: Probablement celle de Cataracoui. (Voir 1619, p. 50, note
1.)]
[Note 459: Du 28 octobre au 4 décembre.]
Ils ont d'autres inventions à prendre les cerfs, comme au
piège, dont ils en font mourir beaucoup, ainsi que voyez
cy-devant dépeinte la forme de leur chasse, clos, & pièges.
Voila comme nous passasmes le temps attendant la gelée, pour
retourner plus aisément, d'autant que le pays est grandement
marescageux.
Au commencement que nous sortismes pour aller chasser, je
m'engageay tellement dans les bois à poursuivre un certain
oiseau, qui me sembloit estrange, ayant le bec approchant d'un
perroquet, & de la grosseur d'une poulie, le tout jaulne, fors
270/926 la teste rouge, & les aisles bleues, & alloit de vol en vol
comme une perdrix. Le desir que l'avois de le tuer me le fit
poursuivre d'arbre en arbre fort long temps, jusques à ce qu'il
s'envolla. Et perdant toute esperance, je voulus retourner sur
mes brisées, où je ne trouvay aucun de nos chasseurs, qui
avoient tousjours gaigné pays jusques à leur clos: & taschant
de les attraper, allant ce me sembloit droit où estoit ledit
clos, je m'esgaray parmy les forests, allant tantost d'un
costé, tantost d'un autre, sans me pouvoir recognoistre, & la
nuict survenant, je la passay au pied d'un grand arbre. Le
lendemain je commençay à faire chemin jusques sur les 3 heures
du soir, où je rencontray un petit estang dormant, & y
apperceus du gibbier, & tuay trois ou quatre oiseaux. Las &
recreu je commençay à me reposer, & faire cuire ces oiseaux
dont je me repeus. Mon repas pris, je pensay à par-moy ce que
je devois faire, priant Dieu qu'il luy pleust m'assister en
mon infortune dans ces deserts, car trois tours durant il ne
fit que de la pluye entre-meslée de nege.
Remettant le tout en sa misericorde, je repris courage plus que
devant, allant ça & là tout le jour sans appercevoir aucune
trace ou sentier que celuy des bestes sauvages, dont j'en
voyois ordinairement bon nombre, & passay ainsi la nuict sans
aucune consolation. L'aube du jour venu (après avoir un peu
repeu) je pris resolution de trouver quelque ruisseau, & le
costoyer, jugeant qu'il falloit de necessité qu'il s'allast
descharger en la riviere, ou sur le bord où estoient nos
chasseurs. Ceste resolution prise, je l'executay si bien, que
sur le midy se me trouvay sur le bord d'un petit lac, comme de
271/927 lieue & demie, où l'y tuay quelque gibbier, qui m'accommoda
fort, & avois encores huict à dix charges de poudre. Marchant
le long de la rive de ce lac pour voir où il deschargeoit, je
trouvay un ruisseau assez spacieux, que je suivis jusques sur
les cinq heures du soir, que j'entendis un grand bruit: &
prestant l'oreille, je ne peus comprendre ce que c'estoit,
jusques à ce que j'entendis ce bruit plus clairement, & jugeay
que c'estoit un sault d'eau de la riviere que je cherchois.
M'approchant de plus prés, j'apperceus une escluse, où estant
parvenu, je me rencontray en un pré fort grand & spacieux, où
il y avoit grand nombre de bestes sauvages. Et regardant à la
main droite, je veis la riviere large & spacieuse. Desirant
recognoistre cet endroit, & marchant en ce pré, je me
rencontray en un petit sentier, où les Sauvages portent leurs
canaux. Ayant bien consideré ce lieu, je recogneus que c'estoit
la mesme riviere, & que j'avois passée par là. Bien aise de
cecy, je soupay de si peu que j'avois, & couchay là la nuict.
Le matin venu, considerant le lieu où j'estois, je jugeay par
certaines montagnes qui sont sur le bord de ladite riviere, que
je ne m'estois point trompé, & que nos chasseurs devoient estre
au dessus de moy de quatre ou cinq bonnes lieues, que je fis à
mon aise, costoyant le bord de lad. riviere, jusques à ce que
j'apperceus la fumée de nosd. chasseurs: auquel lieu j'arrivay
avec beaucoup de contentement, tant de moy, que de deux[460]
qui me cerchoient, & avoient perdu esperance de me revoir, & me
272/928 prièrent de ne m'escarter plus d'eux, ou que je portasse mon
cadran sur moy, lequel j'avois oublié, qui m'eust peu remettre
en mon chemin. Ils me disoient: _Si tu ne fusses venu, & que
nous n'eussions peu te trouver, nous ne serions plus allez aux
François, de peur qu'ils ne nous eussent accusez de t'avoir
fait mourir._ Du depuis Darontal estoit fort soigneux de moy
quand j'allois à la chasse, me donnant toujours un Sauvage pour
m'accompagner. Retournant à mon propos, ils ont une certaine
resverie en ceste chasse, telle, qu'ils croyent que s'ils
faisoient rostir de la viande prise en ceste façon, ou qu'il
tombast de la graisse dans le feu, ou que quelques os y fussent
jettez, qu'ils ne pourroient plus prendre de cerfs, & pour ce
sujet me prioient de n'en point faire rostir. Pour ne les
scandaliser, je m'en deportois, estant devant eux: puis leur
ayant dit que j'en avois fait rostir, ils ne me vouloient
croire, disans que si cela eust esté, ils n'auroient pris
aucuns cerfs, telle chose ayant esté commise.
[Note 460: _Conf_. 1619, p. 54.]
_Comme les Sauvages traversent les glaces. Des peuples du
petum. Leur forme de vivre. Peuples appellez la nation neutre._