[Note 381: Chapitre VI de la première édition.]
Nous partismes de Honnefleur le 24e jour d'Aoust[382] 1615,
avec quatre Religieux[383], & fismes voile avec vent fort
favorable, & voguasmes sans rencontre de glaces, ny autres
hazards, & en peu de temps arrivasmes à Tadoussac le 25e jour
de May, où nous rendismes grâces à Dieu, de nous avoir conduit
si à propos au port de salut.
[Note 382: Le 24 avril. (Voir 1619, p. 9, note 1.)]
[Note 383: Voir 1619, p. 7, 8, 9, où il y a d'intéressants détails sur
l'arrivée de ces religieux.]
242/898 On commença à mettre des hommes en besongne pour accommoder nos
barques, afin d'aller à Québec, lieu de nostre habitation, & au
grand Sault Sainct Louys, où estoit le rendez-vous des Sauvages
qui y viennent traitter[384]. Incontinent que je fus arrivé au
Sault[385], je visitay ces peuples, qui estoient fort desireux
de nous voir, & joyeux de nostre retour, sur l'esperance qu'ils
avoient que nous leur donnerions quelques-uns d'entre nous pour
les assister en leurs guerres contre leurs ennemis, nous
remonstrans que mal aisément ils pourroient venir à nous, si
nous ne les assistions, parce que les Yroquois leurs anciens
ennemis, estoient tousjours sur le chemin, qui leur fermoient
le passage; outre que je leur avois tousjours promis de les
assister en leurs guerres, comme ils nous firent entendre par
leur truchement. Sur quoy j'advisay[386] qu'il estoit
tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger
davantage à nous aimer, que pour moyenner la facilité de mes
entreprises, & descouvertures, qui ne se pouvoient faire en
apparence que par leur moyen, & aussi que cela leur seroit
comme un acheminement & préparation pour venir au
243/899 Christianisme, en faveur de quoy je me resolus d'y aller
recognoistre leurs pays, & les assister en leurs guerres, afin
de les obliger à me faire voir ce qu'ils m'avoient tant de fois
promis.
[Note 384: Il est bon de remarquer qu'on a omis, dans l'édition de 1632,
tous les détails qui ont rapport aux Pères Récollets. Ici, l'édition de
1619 s'étendait assez au long sur ce qui se passa à leur arrivée
(_Conf_. 1619, p. 9-14). Il faut se rappeler de plus, qu'au moment où
cette édition de 1632 se publiait, les Récollets faisaient d'inutiles
efforts pour venir reprendre leurs missions. Maintenant, en jetant un
coup-d'oeil sur ces passages de 1619 auxquels nous renvoyons, on
comprend aisément, à voir l'obscurité et l'embarras de la narration,
qu'il n'y avait que Champlain lui-même qui pût ou compléter le récit,
ou le remettre dans un ordre plus clair, et tout autre que Champlain
devait renoncer à débrouiller le chaos. De sorte que, tout bien
considéré, il semble que l'édition de 1632 n'ait pas été faite, ou
surveillée, par l'auteur lui-même, et de plus qu'elle ait été confiée
à un père jésuite ou à un ami de leur ordre, comme on peut encore en
trouver d'autres raisons ailleurs.]
[Note 385: Vers le 20 de juin (1619, p. 14, note 1).]
[Note 386: L'édition de 1619 porte: «Sur quoy ledit du Pont & moy
advisasmes» (p. 14, note 2).]
Je les fis tous assembler pour leur dire ma volonté, laquelle
entendue, ils promirent nous fournir deux mil cinq cents hommes
de guerre, qui feroient merveilles, & qu'à ceste fin je menasse
de ma part le plus d'hommes qu'il me seroit possible: ce que je
leur promis faire, estant fort aise de les voir si bien
délibérez. Lors je commençay à leur descouvrir les moyens qu'il
falloit tenir pour combattre, à quoy ils prenoient un singulier
plaisir, avec demonstration d'une bonne esperance de victoire.
Toutes ces resolutions prises, nous nous separasmes, avec
intention de retourner pour l'exécution de nostre entreprise.
Mais auparavant que faire ce voyage, qui ne pouvoit estre
moindre que de trois ou quatre mois, il estoit à propos que je
fisse un voyage à nostre habitation, pour donner ordre, pendant
mon absence, aux choses qui y estoient necessaires. Et le jour
ensuivant[387], je partis de là pour retourner à la riviere des
Prairies, avec deux canaux de Sauvages[388].
[Note 387: L'édition de 1619 porte; «Et.....le jour de.....ensuivant.»
Vraisemblablement le 23 de juin. (Voir 1619, p. 16, note 1.)]
[Note 388: Ici encore, l'édition de 1619 renferme d'assez amples détails
sur les Récollets, et sur les premières messes qu'ils dirent dans ce
pays (p. 16-19).]
Le 9 dudit mois[389] je m'embarquay moi troisiesme, à sçavoir
l'un de nos truchemens, & mon homme, avec dix Sauvages, dans
lesdits deux canaux, qui est tout ce qu'ils pouvoient porter,
d'autant qu'ils estoient fort chargez & embarrassez de hardes,
ce qui m'empeschoit de mener des hommes davantage.
[Note 389: Le 9 de juillet 1615. (Voir 1619, p. 19.)]
244/900 Nous continuasmes nostre voyage amont le fleuve Sainct Laurent
environ six lieues, & fusmes par la riviere des Prairies, qui
descharge dans ledit fleuve, laissant le sault sainct Louys
cinq ou six lieues plus à mont, à la main senextre, ou nous
passasmes plusieurs petits sauts par cette riviere, puis
entrasmes dans un lac[390], lequel passé, r'entrasmes dans la
riviere, où j'avois esté autrefois, laquelle va & conduit aux
Algoumequins, distante du sault sainct Louis de 89 lieues[391],
de laquelle riviere j'ay fait ample description cy-dessus[392].
Continuant mon voyage jusques au lac des Algoumequins[393],
r'entrasmes dedans une riviere [394] qui descend dedans ledit
lac, & fusmes à mont icelle environ trente-cinq lieues, &
passasmes grande quantité de sauts, tant par terre, que par
eau, & en un pays mal agréable, remply de sapins, bouleaux, &
quelques chesnes, force rochers, & en plusieurs endroits un peu
montagneux. Au surplus fort desert, sterile, & peu habité, si
ce n'est de quelques Sauvages Algoumequins, appeliez
Otaguottouemin[395], qui se tiennent dans les terres, & vivent
de leurs chasses & pescheries qu'ils font aux rivieres,
estangs, & lac, dont le pays est assez muny. Il est vray qu'il
semble que Dieu a voulu donner à ces terres affreuses &
desertes quelque chose en sa saison, pour servir de
245/901 rafraischissement à l'homme, & aux habitans de ces lieux. Car
je vous asseure qu'il se trouve le long des rivieres si grande
quantité de blues[386], qui est un petit fruict fort bon à
manger, & force framboises, & autres petits fruicts, & en telle
quantité, que c'est merveille: desquels fruicts ces peuples qui
y habitent en font seicher pour leur hyver, comme nous faisons
des pruneaux en France, pour le Caresme. Nous laissasmes icelle
riviere qui vient du nort[397], & est celle par laquelle les
Sauvages vont au Sacquenay pour traitter des pelleteries, pour
du petum. Ce lieu est par les 46 degrez[398] de latitude, assez
agréable à la veue, encores que de peu de rapport.
[Note 390: Le lac des Deux-Montagnes.]
[Note 391: Lisez: 8 à 9 lieues. (Voir 1619, p. 19, 20.)]
[Note 392: Livre IV, chapitre I, II et III.]
[Note 393: Le lac des Allumettes. (Voir 1619, p. 20, note 4.)]
[Note 394: La rivière Creuse, qui est une partie de l'Outaouais. (1619,
p. 20, note 5.)]
[Note 395: _Outaoukotouemiouek_ suivant la Relation de 1650, et
_Kotakoutouemi_ suivant celle de 1640. (Voir 1619, p. 20, note 6.)]
[Note 396: Voir 1619, p. 21, note 1.]
[Note 397: Voir 1619, p. 21, note 2.]
[Note 398: Voir 1619, p. 21, note 3.]
Poursuivant nostre chemin par terre, en laissant ladite riviere
des Algoumequins, nous passasmes par plusieurs lacs, où les
Sauvages portent leurs canaux, jusques à ce que nous entrasmes
dans le lac des Nipisierinij[3999], par la hauteur de
quarante-six degrez & un quart de latitude. Et le
vingt-sixiesme jour dud. mois[400], après avoir fait tant par
terre, que par les lacs vingt-cinq lieues, ou environ. Ce fait,
nous arrivasmes aux cabannes des Sauvages, où nous sejournasmes
deux jours avec eux. Ils nous firent fort bonne réception, &
estoient en bon nombre. Ce sont gens qui ne cultivent la terre
que fort peu. A, vous monstre l'habit de ces peuples allans à
la guerre. B, celuy des femmes, qui ne diffère en rien de celuy
des montagnars, & Algommequins, grands peuples, & qui
s'estendent fort dans les terres[401].
[Note 399: Le lac Nipissing.]
[Note 400: Le 26 de juillet. Cette phrase, évidemment, doit se rattacher
à la précédente.]
[Note 401: Voir les figures indiquées par les lettres A et B.]
246/902 Durant le temps que je fus avec eux, le Chef de ces peuples, &
autres des plus anciens, nous festoyerent en plusieurs festins,
selon leur coustume, & mettoient peine d'aller pescher &
chasser, pour nous traitter le plus délicatement qu'ils
pouvoient. Ils estoient bien en nombre de sept à huict cents
âmes, qui se tiennent ordinairement sur le lac, où il y a grand
nombre d'isles fort plaisantes, & entr'autres une qui a plus de
six lieues de long, où il y a trois ou quatre beaux estangs, &
nombre de belles prairies, avec de très-beaux bois qui
l'environnent, & y a grande abondance de gibbier, qui se retire
dans cesdits petits estangs, où les Sauvages y prennent du
poisson. Le costé du Septentrion dudit lac est fort agréable.
Il y a de belles prairies pour la nourriture du bestail, &
plusieurs petites rivieres qui se deschargent dedans.
Ils faisoient lors pescherie dans un lac fort abondant de
plusieurs sortes de poisson, entre autres d'un très-bon, qui
est de la grandeur d'un pied de long, comme aussi d'autres
especes, que les Sauvages peschent pour faire secher, & en font
provision. Ce lac[402] a en son estendue environ 8 lieues de
large, & 25 de long, dans lequel descend une riviere[403] qui
vient du norouest, par où ils vont traitter les marchandises
que nous leur donnons en trocq, & retour de leurs pelleteries,
247/903 & ce avec ceux qui y habitent[404], lesquels vivent de chasse,
& de pescherie, parce que ce pays est grandement peuplé tant
d'animaux, oiseaux, que poisson.
[Note 402: Le lac Nipissing.]
[Note 403: La rivière aux Esturgeons. (Voir 1619, p. 23, notes 2 et 3.)]
[Note 404: Les Outimagami, qui demeuraient vraisemblablement au lac
Timiscimi, les Ouachegami, les Mitchitamou, les Outurbi, et les
Kiristinons, ou Cris. (Voir Relat, 1640, ch. x.)]
Après nous estre reposez deux jours avec le Chef desdits
Nipisierinij, nous nous r'embarquasmes en nos canaux, &
entrasmes dans une riviere[405] par où ce lac se descharge, &
fismes par icelle environ 33 lieues, & descendismes par
plusieurs petits sauts, tant par terre, que par eau, jusques au
lac Attigouantan. Tout ce pays est encores plus mal agréable
que le précèdent, car je n'y ay point veu le long d'iceluy dix
arpents de terre labourable, sinon rochers, & montagnes. Il est
bien vray que proche du lac des Attigouantan[406] nous
trouvasmes des bleds d'Inde, mais en petite quantité, où nos
Sauvages prirent des citrouilles, qui nous semblerent bonnes,
car nos vivres commençoient à nous faillir, par le mauvais
mesnage des Sauvages, qui mangèrent si bien au commencement,
que sur la fin il en restoit fort peu, encores que ne fissions
qu'un repas le jour: & nous aidèrent beaucoup ces blues &
framboises (comme j'ay dit cy dessus) autrement nous eussions
esté en danger d'avoir de la necessité.
[Note 405: La rivière des Français.]
[Note 406: Le lac Huron. (Voir note 2 de la page suivante et note 3 de
la page 249.)]
Nous fismes rencontre de 300 hommes d'une nation que nous
nommasmes les cheveux relevez, pour les avoir fort relevez &
ageancez, & mieux peignez que nos Courtisans, & n'y a nulle
comparaison, quelques fers & façons qu'ils y puissent apporter:
ce qui semble leur donner une belle apparence. A. C. monstre la
248/904 façon qu'ils s'arment allant à la guerre. Ils n'ont pour armes
que l'arc & la flesche, fait en la façon que voyez dépeints,
qu'ils portent ordinairement, & une rondache de cuir bouilly,
qui est d'un animal comme le bufle[407]. Quand ils sortent de
leurs maisons ils portent la massue. Ils n'ont point de brayer,
& sont fort découpez par le corps, en plusieurs façons de
compartiment: & se peindent le visage de diverses couleurs,
ayans les narines percées, & les oreilles bordées de
patenostres. Les ayant visitez, & contracté amitié avec eux,
je donnay une hache à leur Chef, qui en fut aussi content &
resjouy, que si je luy eusse fait quelque riche present. Et
m'enquerant sur ce qui estoit de son païs, il me le figura
avec du charbon sur une escorce d'arbre: & me fit entendre
qu'ils estoient venus en ce lieu pour faire secherie de ce
fruict appellé blues, pour leur servir de manne en hyver, lors
qu'ils ne trouvent plus rien.
[Note 407: _Conf_. 1619, p. 25. Tout ce passage a été remanié, dans
l'édition de 1632.]
Le lendemain nous nous separasmes, & continuasmes nostre chemin
le long du rivage de ce lac des Attigouantan[408], où il y a un
grand nombre d'isles, & fismes environ 45 lieues, costoyant
tousjours cedit lac. Il est fort grand, & a prés de trois[409]
cents lieues de longueur de l'Orient à l'Occident, & de large
249/905 cinquante[410]; & à cause de sa grande estendue, je l'ay nommé
la mer douce. Il est fort abondant en plusieurs especes de
très-bons poissons, tant de ceux que nous avons, que de ceux
que n'avons pas, & principalement des truittes qui sont
monstrueusement grandes, en ayant veu qui avoient jusques à
quatre pieds & demy de long, & les moindres qui se voyent sont
de deux pieds & demy. Comme aussi des brochets au semblable, &
certaine manière d'esturgeon, poisson fort grand, & d'une
merveilleuse bonté. Le pays qui borne ce lac en partie est
aspre du costé du nort, & en partie plat, & inhabité de
Sauvages, quelque peu couvert de bois, & de chesnes. Puis après
nous traversasmes une baye[411], qui fait une des extremitez du
lac, & fismes environ sept lieues[412], jusques à ce que nous
arrivasmes en la contrée des Attigouantan[413], à un village
appelle Otouacha[414], qui fut le premier jour d'Aoust, ou
trouvasmes un grand changement de pays, cestuy-cy estant fort
beau, & la plus grande partie deserté, accompagné de force
collines, & de plusieurs ruisseaux, qui rendent ce terroir
agréable. Je fus visiter leurs bleds d'Inde, qui estoient lors
fort advancez pour la saison.
[Note 408: Attignouantan, ou Attignaouantan; c'est le lac Huron, ou mer
Douce. Les Attignaouantan, nation des Ours, formaient l'une des tribus
huronnes les plus considérables, et demeuraient plus proche du lac que
les autres tribus.]
[Note 409: L'édition de 1640, pour se conformer sans doute à celle de
1619, a remis dans le texte comme à la marge: «quatre cents.» Le lac
Huron n'a environ que quatre-vingts lieues de longueur; mais, dans son
immense contour, on peut bien compter quatre cents lieues, et c'est
peut-être ce que Champlain a voulu dire, ou ce que lui auront dit les
sauvages. Il est possible aussi que le manuscrit portât en toutes
lettres _quatre vint_, et que le typographe ait lu _quatre cent_.]
[Note 410: L'édition 1640 ajoute le mot «lieues.»]
[Note 411: La baie de Matchidache.]
[Note 412: C'est-à-dire, la traverse même de cette baie de Matchidache.
(Voir 1619, p. 26, note 2.)]
[Note 413: La contrée des Attignaouantan, ou des Ours, se composait
principalement de cette pointe du comté actuel de Simcoe, qui s'étend de
inq à six lieues vers le nord-ouest dans la baie Géorgienne, entre la
baie de Matchidache et celle de Nataouassagué.]
[Note 414: Otouacha, qui est probablement le même que Toanché, ou
Toanchain, paraît avoir été situé à environ un mille du fond de la baie
du Tonnerre. Il ne faut pas confondre ce premier emplacement d'Otouacha,
ou de Touanché, avec le second dont parle la Relation de 1635, qui était
encore un mille plus loin de la baie. (Voir 1619, p. 26, notes 3 et 4.)]
250/906 Ces lieux me semblerent tres-plaisans, au regard d'une si
mauvaise contrée d'où nous venions de sortir. Le lendemain je
fus à un autre village appelle Carmaron[413], distant d'iceluy
d'une lieue, où ils nous receurent fort amiablement, nous
faisans festin de leur pain, citrouilles, & poisson. Pour la
viande, elle y est fort rare. Le chef dudit village me pria
fort d'y sejourner, ce que je ne peus luy accorder, ains m'en
retournay à nostre village[414].
[Note 415: A environ trois ou quatre milles au sud-est d'Otouacha, l'on
trouve encore les restes d'un village qui doit avoir été Carmaron. Ce
nom, que l'auteur semble donner comme huron, a probablement été mal lu
par le typographe, la langue huronne n'ayant pas de labiales. Il est
très-possible que Champlain ait écrit _Cannaron_, ou _Connarea_, mot qui
se rapproche beaucoup de _Kontarea_, mentionné dans les Relations et
dans la carte de Ducreux; or la position de ce dernier village pourrait
répondre à celle de Carmaron. (Voir 1619, p. 27, note 2.)]
[Note 416: _Conf_. 1619, p. 27.]
Le lendemain[417] je partis de ce village pour aller à un
autre, appellé Touaguainchain[418], & à un autre appellé
Tequenonquiaye[419], esquels nous fusmes receus des habitans
desdits lieux fort amiablement, nous faisans la meilleure chere
qu'ils pouvoient de leurs bleds d'Inde en plusieurs façons,
tant ce pays est beau & bon, par lequel il fait beau cheminer.
[Note 417: Probablement le 3 d'août.]
[Note 418: Il semble que Touaguainchain soit le nom huron de ce que les
Pères Jésuites appelèrent plus tard Sainte-Madeleine. Il devait être à
environ quatre milles au sud d'Otouacha, et deux milles à l'ouest de
Carmaron. (Voir 1619, p. 28, note 2.)]
[Note 419: «Autrement nommé, dit Sagard, _Quieuindohian,_ par quelques
François la Rochelle, & par nous la ville de sainct Gabriel.» (Hist. du
Canada, p. 208.) Quelques années plus tard, la Rochelle portait le nom
d'Ossossané, et les Jésuites y établirent la résidence de la Conception.
(Voir 1619, p. 28, note 3.) Ce village était à environ quatre lieues au
sud-sud-est d'Otouacha, et par conséquent deux lieues plus au sud que
Carmaron. (Sagard, et Relations des Jésuites.)]
De là je me fis conduire à Carhagouha[420], fermé de triple
pallissade de bois, de la hauteur de trente-cinq pieds, pour
251/907 leur defense & leur conservation. Estant en ces lieux[421] le
12 d'Aoust[422], j'y trouvay 13 à 14 François[423] qui estoient
partis devant moy de ladite riviere des Prairies. Et voyant que
les Sauvages apportoient une telle longueur à faire leur gros,
& que j'avois du temps pour visiter leur pays, je deliberay de
m'en aller à petites journées de village en village à
Cahiagué[424], où devoit estre le rendez-vous de toute l'armée,
distant de Carantouan[425] de 14 lieues, & partis de ce village
le 14 d'Aoust avec dix de mes compagnons. Je visitay cinq des
principaux villages[426], fermez de pallissades de bois,
jusques à Cahiagué, le principal village du pays, où il y a
deux cents cabannes assez grandes, où tous les gens de guerre
se devoient assembler. Par tous ces villages ils nous receurent
fort courtoisement & humainement. Ce païs est très-beau, souz
la hauteur de quarante quatre degrez & demy de latitude, & fort
deserté, où ils sement grande quantité de bleds d'Inde, qui y
vient très-beau, comme aussi des citrouilles, herbe au Soleil,
dont ils font de l'huile de la graine, de laquelle ils se
frottent la teste. Il est fort traversé de ruisseaux qui se
deschargent dedans le lac: & y a force vignes & prunes, qui
sont très-bonnes, framboises, fraises, petites pommes sauvages,
noix, & une manière de fruict qui est de la forme & couleur de
petits citrons, comme de la grosseur d'un oeuf. La plante qui
252/908 le porte a de hauteur deux pieds & demy, & n'a que trois à
quatre fueilles pour le plus, de la forme de celle du figuier,
& n'apporte que deux pommes chaque plante. Les chesnes,
ormeaux, & hestres y sont en quantité, comme aussi force
sapinieres, qui est la retraite ordinaire des perdrix & lapins.
Il y a aussi quantité de petites cerises[427], & merises, & les
mesmes especes de bois que nous avons en nos forests de France,
sont en ce pays là. A la vérité ce terroir me semble un peu
sablonneux, mais il ne laisse pas d'estre bon pour cet espece
de froment. Et en ce peu de pays j'ay recogneu qu'il est fort
peuplé d'un nombre infiny d'ames, sans en ce comprendre les
autres contrées où je n'ay pas esté, qui sont (au rapport
commun) autant ou plus peuplées que ceux cy-dessus: me
representant que c'est grand pitié que tant de créatures vivent
& meurent, sans avoir la cognoissance de Dieu, & mesmes sans
aucune religion, ny loy, soit divine, politique, ou civile,
establie parmy eux. Car ils n'adorent & ne prient en aucune
façon, ainsi que j'ay peu recognoistre en leur conversation.
Ils ont bien quelque espece de cérémonie entr'eux, que je
descriray en son lieu, comme pour ce qui est des malades, ou
pour sçavoir ce qui leur doit arriver, mesme touchant les
morts; mais ce sont de certains personnages qui s'en veulent
faire accroire, tout ainsi que faisoient, ou se faisoit du
temps des anciens Payens, qui se laissoient emporter aux
persuasions des enchanteurs & devins: neantmoins la plus-part
de ces peuples ne croyent rien de ce qu'ils font, & disent. Ils
253/909 sont assez charitables entr'eux, pour ce qui est des vivres,
mais au reste fort avaricieux, & ne donnent rien pour rien. Ils
sont couverts de peaux de cerfs, & castors, qu'ils traittent
avec les Algommequins & Nipisierinij, pour du bled d'Inde, &
farines d'iceluy.
[Note 420: Voir 1619, p. 28, note 4.]
[Note 421: _Conf_. 1619, p. 28, 29. Les détails omis ici, dans l'édition
de 1632, ont rapport au P. le Caron. Cette suppression est assez
significative, et prouve jusqu'à l'évidence que l'éditeur tenait à ne
point nuire à la cause des Pères Jésuites. Voilà pourquoi, sans doute,
le Mémoire des Récollets de 1637 insiste sur ce point d'une manière
remarquable.]
[Note 422: Champlain arriva à Carhagouha vers le 4 ou le 5 d'août. (Voir
1619, p. 28, 29.)]
[Note 423: Le P. Joseph était parti avec douze français, non pas
précisément de la rivière des Prairies, mais du saut Saint-Louis. (1619,
p. 18, 19.)]
[Note 424: Cahiagué ne peut être autre chose que le nom huron du village
que les missionnaires appelèrent plus tard Saint-Jean-Baptiste. Ce
village devait être situé vers le centre de la presqu'île entourée par
la rivière Matchidache ou Sévern. (Voir 1619, p. 20 note 4.)]
[Note 425: Il faut lire Carhagouha. (Voir 1619, p. 19.)]
[Note 426: À part Tequenonkiayé et Carhagouha, qu'il venait de visiter,
il dut passer par Scanonahenrat, Teanaustayaé, et Taenhatentaron. (Voir
1619 p. 30 note 1.)]
[Note 427: L'édition de 1640 a remis le texte de 1619: «cerises
petites.»]
_Nostre arrivée à Cahiagué. Description de la beauté du pays:
naturel des Sauvages qui y habitent, & les incommodités que
nous receusmes._