CHAPITRE VII.

Comme nous fusmes à six lieues de Malebarre, nous mouillasmes

l'anchre proche de la coste, dautant que n'avions bon vent. Le

long d'icelle nous advisasmes des fumées que faisoient les

Sauvages, ce qui nous fit délibérer de les aller voir, & pour

cet effect on équipa la chaloupe. Mais quand nous fusmes proche

de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes l'aborder, car la

houlle estoit trop grande. Ce que voyans les Sauvages, ils

mirent un canau à la mer, & vindrent à noua 8 ou 9 en chantant,

& faisans signe de la joye qu'ils avoient de nous voir, puis

nous monstrerent que plus bas il y avoit un port, où nous

pourrions mettre nostre barque en seureté. Ne pouvant mettre

pied à terre, la chaloupe s'en revint à la barque, & les

Sauvages retournèrent à terre, après les avoir traicté

humainement.

99/755 Le lendemain[167] le vent estant favorable, nous continuasmes

nostre routte au nort 5 lieues[168], & n'eusmes pas plustost

fait ce chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau, estans

esloignez une lieue & demie de la coste. Et allans un peu de

l'avant, le fonds nous haussa tout à coup à brasse & demie, &

deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehension, voyans la

mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel

nous peussions retourner sur nostre chemin, car le vent y

estoit entièrement contraire.

[Note 167: Le 3 octobre 1606.]

[Note 168: Voir 1613, p. 99, note 1.]

De façon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable,

il fallut passer au hazard, selon que l'on pouvoit juger y

avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que 4 pieds

au plus, & vinsmes parmy ces brisans jusques à quatre pieds &

demy. En fin nous fismes tant, avec la grâce de Dieu, que nous

passasmes par dessus une pointe de sable, qui jette prés de

trois lieues à la mer, au sud suest, lieu fort dangereux.

Doublant ce cap, que nous nommasmes le cap Batturier[169], qui

est à douze ou treize lieues de Mallebarre, nous mouillasmes

l'anchre à deux brasses & demie d'eau, d'autant que nous nous

voiyons entourez de toutes parts de brisans & battures, reservé

eu quelques endroits où la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On

envoya la chaloupe pour trouver un achenal, afin d'aller à un

100/756 lieu que jugions estre celuy que les Sauvages nous avoient

donné à entendre; & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere,

où nous pourrions estre en seureté.

[Note 169: Ce cap Batturier paraît correspondre à la tête de Sankaty,

qui forme la pointe sud-est de l'île de Nantucket, et qui est en effet à

environ douze lieues du port de Mallebarre, ou Nauset.]

Nostre chaloupe y estant, nos gens mirent pied à terre, &

considererent le lieu, puis revindrent avec un Sauvage qu'ils

amenèrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions

entrer, ce qui fut resolu; & aussi tost levasmes l'anchre, &

fusmes par la conduite du Sauvage, qui nous pilota, mouiller

l'anchre à une rade qui est devant le port à six brasses d'eau,

& bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans à cause que la

nuict nous surprint.

Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc

de sable qui est à l'emboucheure du port; puis la plaine mer

venant y entrasmes à 2 brasses d'eau. Comme nous y fusmes, nous

louasmes Dieu d'estre en lieu de seureté. Nostre gouvernail

s'estoit rompu, que l'on avoit accommodé avec des cordages, &

craignions que parmy ces bases & fortes marées il ne rompist

derechef, qui eust esté cause de nostre perte.

Dedans ce port[170] il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine

mer deux; à l'est y a une baye qui refuit au nort environ trois

lieues, dans laquelle se voyent une isle & deux autres petits

culs de sac, qui décorent le pays: là sont beaucoup de terres

défrichées, & force petits costaux, où ils font leur labourage

de bled & autres grains dont ils vivent. Il y a aussi de

tresbelles vignes, quantité de noyers, chesnes, cyprés, & peu

de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du

101/757 labourage, & font provision de bled d'Inde pour l'hyver, lequel

ils conservent en la façon qui ensuit.

[Note 170: Le port de Chatham, que l'auteur appelle plus loin port

Fortuné.]

Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le fable 5

à 6 pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds & autres

grains, qu'ils mettent dans de grands sacs d'herbe, qu'ils

jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de fable 3 ou 4

pieds par dessus le superfice de la terre, pour en prendre à

leur besoin, & se conserve aussi bien qu'il sçauroit faire en

nos greniers.

Nous veismes en ce lieu cinq à six cents Sauvages, qui estoient

tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une petite

peau de faon, ou de loup marin. Les femmes aussi couvrent la

leur avec des peaux, ou des fueillages, & ont les cheveux tant

l'un que l'autre bien peignez, & entrelacez en plusieurs

façons, à la manière de ceux de Choüacoet, & sont bien

proportionnez de leurs corps, ayans le teint olivastre. Ils se

parent de plumes, de patenostres de porceline, & autres

jolivetez, qu'ils accommodent fort proprement en façon de

broderie. Ils ont pour armes des arcs, flesches, & massues: &

ne sont pas si grands chasseurs comme bons pescheurs &

laboureurs.

Pour ce qui est de leur police, gouvernement, & Leur croyance,

je n'en ay peu que juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre

que nos Sauvages Souriquois & Canadiens, lesquels n'adorent ny

le Soleil, ny la Lune, ny aucune chose, & ne prient non plus

que les bestes. Bien ont-ils parmy eux quelques gens qu'ils

disent avoir intelligence avec le diable, à qui ils ont grande

102/758 croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir,

encores qu'ils mentent le plus souvent: c'est pourquoy ils les

tiennent comme Prophètes, bien qu'ils les enjaulent comme les

Egyptiens & Bohémiens font les bonnes gens de village. Ils ont

des chefs à qui ils obeissent en ce qui est de la guerre, mais

non autrement, lesquels travaillent, & ne tiennent non plus de

rang que leurs compagnons.

Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres

que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond,

couverts de natte, ou fueille de bled d'Inde, garnis seulement

d'un lict ou deux, eslevez un pied de terre, faits avec

quantité de petits bois qui sont pressez les uns contre les

autres, dessus lesquels ils dressent un estaire à la façon

d'Espagne (qui est une manière de natte espoisse de deux ou

trois doigts) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre de

pulces en esté, mesme parmy les champs. En nous allans

pourmener nous en fusmes remplis en telle quantité, que nous

fusmes contraints de changer d'habits.

Tous les ports, bayes & costes depuis Choüacoet sont remplis de

toutes sortes de poisson, semblable à celuy qui est aux costes

d'Acadie, & en telle abondance, que je puis asseurer qu'il

n'estoit jour ne nuict que nous ne veissions & entendissions

passer aux costez de nostre barque plus de mille marsouins, qui

chassoient le menu poisson. Il y a aussi quantité de plusieurs

especes de coquillages, & principalement d'huistres. La chasse

des oiseaux y est fort abondante.

103/759 C'est un lieu fort propre pour y bastir, & jetter les fondemens

d'une République, si le port estoit un peu plus profond, &

l'entrée plus seure qu'elle n'est. Il fut nommé le port

Fortuné, pour quelque accident qui y arriva[171]. Il est par la

hauteur de 41 & un tiers de latitude, à 13 lieues de

Mallebarre. Nous visitasmes tout le pays circonvoisin, lequel

est fort beau, comme j'ay dit cy-dessus, où nous veismes

quantité de maisonnettes ça & là.

[Note 171: Voir 1613, p. 105, 106, 107.]

Partans du port Fortuné, ayans fait six ou sept lieues, nous

eusmes cognoissance d'une isle, que nous nommasmes la

Soupçonneuse [172], pour avoir eu plusieurs fois croyance de

loing que ce fust autre chose qu'une isle. Rangeant la coste au

surouest prés de douze lieues, passasmes proche d'une riviere

qui est fort petite, & de difficile abord, à cause des bases &

rochers qui sont à l'entrée, que j'ay nommée de mon nom. Ce que

nous veismes de ces costes sont terres basses & sablonneuses,

qui ne laissent d'estre belles & bonnes, toutesfois de

difficile abord, n'ayans aucunes retraites, les lieux fort

batturiers, & peu d'eau à prés de deux lieues de terre. Le plus

que nous en trouvasmes, ce fut en quelques fosses sept à huict

brasses, encores cela ne duroit que la longueur du câble, aussi

tost l'on revenoit à deux ou trois brasses, & ne s'y fie qui

voudra qu'il ne l'aye bien recognue la sonde à la main.

[Note 172: Probablement _Martha's Vineyard_.]

Voila toutes les costes que nous descouvrismes tant à l'Acadie,

que és Etechemins & Almouchiquois[173], desquelles je fis la

104/760 carte fort exactement de ce que je veis, que je fis graver en

l'an 1604[174] qui depuis a esté mite en lumière aux discours

de mes premiers voyages.

[Note 173: Depuis 1604, jusqu'à l'automne de 1606.]

[Note 174: Champlain ne put faire graver, en 1604, que la carte du

voyage d'exploration qu'il fit dans le Saint-Laurent, en 1603, avec

Pont-Gravé. Cette première carte est encore à retrouver.]

_Descouverture depuis le Cap de la Héve jusques à Canseau, fort

particulièrement._

Oeuvres de Champlain · 第 163 / 415 题