Partant du cap de la Héve jusques à Sesambre[175], qui est une
isle ainsi appellée par quelques Mallouins, distante de la Héve
de 15 lieues, se trouvent en ce chemin quantité d'isles,
qu'avons nommées les Martyres, pour y avoir eu des François
autrefois tuez par les Sauvages. Ces isles sont en plusieurs
culs de sac & bayes, en l'une desquelles y a une riviere
appellée Saincte Marguerite distante de Sesambre de 7 lieues,
qui est par la hauteur de 44 degrez, & 25 minutes de latitude.
Les isles & costes sont remplies de quantité de pins, sapins,
bouleaux, & autres meschans bois. La pesche du poisson y est
abondante, comme aussi la chasse des oiseaux.
[Note 175: Aujourd'hui Sambro.]
De Sesambre passasmes une baye fort saine[176] contenant 7 à 8
lieues, où il n'y a aucunes isles sur le chemin horsmis au
fonds, qui est à l'entrée d'une petite riviere de peu d'eau, &
fusmes à un port distant de Sesambre de 8 lieues, mettant le
105/761 cap au nordest quart d'est, qui est assez bon pour des
vaisseaux du port de cent à six vingts tonneaux. En son entrée
y a une isle de laquelle on peut de basse mer aller à la grande
terre. Nous avons nommé ce lieu le port Saincte Heleine[177],
qui est parla hauteur de 44 degrez 40 minutes peu plus ou moins
de latitude.
[Note 176: La baie de Chibouctou, aujourd'hui le havre d'Halifax.]
[Note 177: Probablement ce qu'on appelle aujourd'hui le havre de
Jeddore.]
De ce lieu fusmes à une baye appellée la baye de toutes isles
[178], qui peut contenir 14 à 15 lieues: lieux qui sont
dangereux à cause des bancs, bases, & battures qu'il y a. Le
pays est tres-mauvais à voir, remply de mesmes bois que j'ay
dit cy-dessus.
[Note 178: Voir 1613, p. 128, note 2.]
De là passasmes proche d'une riviere qui en est distante de six
lieues, qui s'appelle la riviere de l'isle verte[179], pour y
en avoir une en son entrée. Ce peu de chemin que nous fismes
est remply de quantité de rochers qui jettent prés d'une lieue
à la mer, où elle brise fort, & est par la hauteur de 45 degrez
un quart de latitude.
[Note 179: La rivière Sainte-Marie. (Voir 1613, p. 128, note 3.)]
De là fusmes à un lieu où il y a un cul de sac[180] & deux ou
trois isles, & un assez beau port, distant de l'isle verte
trois lieues. Nous passasmes aussi par plusieurs isles qui sont
rangées les unes proches des autres, & les nommasmes les isles
rangées, distantes de l'isle verte de 6 à 7 lieues. En après
passasmes par une autre baye[181] où il y a plusieurs isles, &
fusmes jusques à un lieu où trouvasmes un vaisseau qui faisoit
pesche de poisson entre des isles qui sont un peu esloignées de
106/762 la terre, distantes des isles rangées 4 lieues, & appellasmes
ce lieu le port de Savalette[182], qui estoit le maistre du
vaisseau qui faisoit pesche, qui estoit Basque.
[Note 180: Aujourd'hui _Country Harbour_.]
[Note 181: Aujourd'hui _Torbay_.]
[Note 182: Probablement White Haven. (Voir 1613, p. 129, note 3.)]
Partant de ce lieu arrivasmes à Canseau[183] le 27 du mois,
distant du port de Savalette six lieues, où passasmes par
quantité d'isles jusques audit Canseau, ausquelles y a telle
abondance de framboises, qu'il ne se peut dire plus.
[Note 183: Voir 1613, p. 130, note I.]
Toutes les costes que nous rangeasmes depuis le cap de Sable
jusques en ce lieu, sont terres médiocrement hautes, & costes
de rochers, en la plus-part des endroits bordées de nombre
d'isles & brisans qui jettent à la mer par endroits prés de
deux lieues, qui sont fort mauvais pour l'abord des vaisseaux:
neantmoins il ne laisse d'y avoir de bons ports & rades le long
des costes & isles. Pour ce qui est de la terre, elle est plus
mauvaise, & mal agréable qu'en autres lieux qu'eussions veus,
excepté en quelques rivieres ou ruisseaux, où le pays est assez
plaisant: & ne faut douter qu'en ces lieux l'hyver n'y soit
froid, durant prés de six mois[184].
[Note 184: L'édition de 1640 porte «prés de six à sept mois,» comme
l'édition de 1613.]
Ce port de Canseau est un lieu entre des isles, qui est de fort
mauvais abord, si ce n'est de beau temps, pour les rochers &
brisans qui sont autour. Il s'y fait pesche de poisson verd &
sec.
De ce lieu jusques à l'isle du cap Breton, qui est par la
hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude[185], & 14.
107/763 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aymant y a huict lieues,
& jusques au cap Breton 25 où entre les deux y a une grande
baye[186] qui entre environ 9 ou 10 lieues dans les terres, &
fait partage entre l'isle du cap Breton, & la grand'terre qui
va rendre en la grande baye Sainct Laurent, par où on va à
Gaspé & isle Percée, où se fait pesche de poisson. Ce passage
de l'isle du cap Breton est fort estroit. Les grands vaisseaux
n'y passent point, bien qu'il y aye de l'eau assez, à cause des
grands courans & transports de marées qui y sont, & avons nommé
ce lieu le passage courant[187], qui est par la hauteur de 45
degrez trois quarts de latitude.
[Note 185: La latitude du cap Breton est d'environ 45° 57', et la
variation de l'aiguille y est aujourd'hui de près de 24° de déclinaison
occidentale.]
[Note 186: La baie de Chédabouctou.]
[Note 187: Aujourd'hui le détroit de Canseau.]
Ceste isle du cap Breton est en forme triangulaire, qui a 80
lieues de circuit, & est la plus-part terre montagneuse,
toutesfois en quelques endroits agréable. Au milieu d'icelle y
a une manière de lac[188], où la mer entre par le costé du nort
quart du nordest, & du sud quart du suest[189], & y a quantité
d'isles remplies de grand nombre de gibbier, & coquillages de
plusieurs sortes, entre autres des huistres qui ne sont de
grande saveur. En ce lieu y a plusieurs ports & endroits où
l'on fait pesche de poisson, sçavoir le port aux Anglois[190],
distant du cap Breton environ deux à trois lieues: & l'autre,
Niganis, 18 ou 20 lieues plus au nort. Les Portugais autrefois
voulurent habiter ceste isle, & y passerent un hyver: mais la
rigueur du temps & les froidures leur firent abandonner leur
108/764 habitation. Toutes ces choses veues, je repassay en France,
après avoir demeuré quatre ans tant à l'habitation de Saincte
Croix, qu'au port Royal[191].
[Note 188: Le Bras-d'or, ou Labrador.]
[Note 189: Voir 1613, p. 132, note 2.]
[Note 190: Appelé depuis Louisbourg.]
[Note 191: Champlain partit de Canseau le 3 septembre 1607; il avait
quitté le Havre au commencement d'avril 1604: il y avait donc trois ans
et cinq mois qu'il, était à l'Acadie.]
_Fin du second Livre._
109/765
LES VOYAGES
DU SIEUR DE
CHAMPLAIN.