CHAPITRE VI.

LE lendemain[147] doublasmes le cap S. Louys, que nous avons

ainsi nommé, terre médiocrement basse, souz la hauteur de 42

degrez 3 quarts de latitude[148], & fismes ce jour 2 lieues de

coste sablonneuse; & passant le long d'icelle, nous y veismes

quantité de cabannes & jardinages, & entrasmes dedans un petit

cul de sac. Il vint à nous 2 ou 3 canaux, qui venoient de la

pesche des morues, & autres poissons, qui sont là en quantité,

qu'ils peschent avec des haims faits d'un morceau de bois,

auquel ils fichent un os, qu'ils forment en façon de harpon, &

lient fort proprement, de peur qu'il ne sorte, le tout estant

en forme d'un petit crochet. La corde qui y est attachée est de

chanvre, à mon opinion, comme celuy de France; & me dirent

qu'ils en cueilloient l'herbe dans leur terre sans la cultiver,

en nous monstrant la hauteur comme de 4 à 5 pieds. Ledit canau

s'en retourna à terre advertir ceux de son habitation, qui nous

firent des fumées, & apperceusmes 18 ou 20 Sauvages qui

vindrent sur le bord de la coste, & se mirent à dancer. Nostre

canau fut à terre pour leur donner quelques bagatelles, dont

ils furent fort contents. Il en vint aucuns devers nous qui

nous prièrent d'aller en leur riviere. Nous levasmes l'anchre

91/747 pour ce faire: mais nous n'y peusmes entrer à cause du peu

d'eau que nous y trouvasmes estans de base mer, & fusmes

contraints de mouiller l'anchre à l'entrée d'icelle. Je

descendis à terre, où j'en veis quantité d'autres qui nous

receurent fort gracieusement, & fus recognoistre la riviere,

où je n'y veis autre chose qu'un bras d'eau qui s'estend

quelque peu dans les terres, qui sont en partie desertées,

dedans lequel il n'y a qu'un ruisseau qui ne peut porter

bateaux, sinon de pleine mer. Ce lieu peut avoir une lieue de

circuit, en l'une des entrées duquel y a une manière d'isle

couverte de bois, & principalement de pins, qui tient d'un

costé à des dunes de sable, qui sont assez longues: l'autre

costé est une terre assez haute. Il y a deux islets dans

ladite baye, qu'on ne voit point si l'on n'est dedans, &

autour d'icelle, la mer asseche presque toute de basse marée.

Ce lieu est fort remarquable de la mer, d'autant que la coste

est fort basse, horsmis le cap de l'entrée de la baye, qu'avons

nommé le port du cap Sainct Louys[149], distant dudit cap deux

lieues, & dix du cap aux isles. Il est environ par la hauteur

du cap Sainct Louys.

[Note 147: Le 18 juillet 1605.]

[Note 148: 46° 6'.]

[Note 149: Les Pèlerins _(Pilgrim Fathers)_ lui donnèrent, quinze ans

plus tard, le nom de Plymouth.]

Nous partismes[1509] de ce lieu, & rangeant la coste comme au

sud, nous fismes 4 à 5 lieues, & passasmes proche d'un rocher

qui est à fleur d'eau. Continuant nostre routte, nous

apperceusmes des terres que jugions estre isles, mais en estans

plus prés, nous recogneusmes que c'estoit terre ferme, qui nous

demeuroit au nort norouest, qui estoit le cap d'une grande baye

92/748 contenant plus de 18 à 19 lieues de circuit, où nous nous

engouffrasmes tellement, qu'il nous fallut mettre à l'autre

bord pour doubler le cap qu'avions veu, lequel nous nommasmes

le cap Blanc[151], pource que c'estoient sables & dunes, qui

paroissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu,

car autrement nous eussions esté en danger d'estre jettez à la

coste. Ceste baye est fort saine, pourveu qu'on n'approche la

terre que d'une bonne lieue, n'y ayant aucunes isles ny rochers

que celuy dont j'ay parlé, qui est proche d'une riviere, qui

entre assez avant dans les terres, que nommasmes Saincte

Suzanne du cap Blanc [152], d'où jusques au cap Sainct Louys y

a dix lieues de traverse. Le cap Blanc est une pointe de sable

qui va en tournoyant vers le sud environ six lieues. Ceste

coste est assez haute eslevée de sables, qui sont fort

remarquables venant de la mer, où on trouve la sonde à prés de

15 ou 18 lieues de la terre à 30, 40, 50 brasses d'eau,

jusques à ce qu'on vienne à dix brasses en approchant de la

terre, qui est tres-saine. Il y a une grande estendue de pays

descouvert sur le bord de la coste devant que d'entrer dans les

bois, qui sont fort agréables, & plaisans à voir. Nous

mouillasmes l'anchre à la coste, & veismes quelques Sauvages,

vers lesquels furent 4 de nos gens, qui cheminans sur une dune

de sable, advisèrent comme une baye & des cabannes qui la

bordoient tout à l'entour. Estans environ une lieue & demie de

nous, vint à eux dançant (comme ils nous rapportèrent) un

83/749 Sauvage, qui estoit descendu de la haute coste, lequel s'en

retourna peu après donner advis de nostre venue à ceux de son

habitation.

[Note 150: Le 19 juillet 1605. (Édit. 1613, liv. I, c. VIII.)]

[Note 151: Le capitaine Gosnold lui avait déjà donné, dès 1602, le nom

de cap Cod, qu'il conserve encore aujourd'hui.]

[Note 152: Probablement la baie de Wellfleet.]

Le lendemain[153] nous fusmes en ce lieu que nos gens avoient

apperceu, que trouvasmes estre un port fort dangereux, à cause

des bases & bancs, où nous voyons briser de toutes parts. Il

estoit presque de basse mer lors que nous y entrasmes, & n'y

avoit que 4 pieds d'eau par la passée du nort; de haute mer il

y a 2 brasses. Comme nous fusmes dedans, nous veismes ce lieu

assez spacieux, pouvant contenir 3 à 4 lieues de circuit, tout

entourée de maisonnettes, à l'entour desquelles chacun a autant

de terre qu'il luy est necessaire pour sa nourriture. Il y

descend une petite riviere qui est assez belle, où de basse mer

y a environ 3 pieds & demy d'eau, & y a 2 ou 3 ruisseaux bordez

de prairies. Ce lieu est très-beau, si le havre estoit bon.

J'en prins la hauteur, & trouvay 42 degrez de latitude, & 18

[154] degrez 40 minutes de declinaison de la Guide-aymant. Il

vint à nous quantité de Sauvages, tant hommes que femmes, qui

accouroient de toutes parts en dançant. Nous nommasmes ce lieu

le port de Mallebarre[155].

[Note 153: Le 20 juillet 1605.]

[Note 154: Voir 1613, p. 65; note 1.]

[Note 155: Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41°

50'.]

Le lendemain nous fusmes voir leur habitation avec nos armes, &

fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que

d'arriver à leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ semé

de bled d'Inde, à la façon que nous avons dit cy-dessus. Il

estoit en fleur, & avoit de haut 5 pieds & demy, & d'autre

94/750 moins advancé, qu'ils sement plus tard. Nous veismes aussi

force feves de Bresil, & des citrouilles de plusieurs

grosseurs, bonnes à manger; du petum & des racines qu'ils

cultivent, lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont

remplis de chesnes, noyers, & de très beaux cyprés[156], qui

sont rougeastres, & ont fort bonne odeur. Il y avoit aussi

plusieurs champs qui n'estoient point cultivez, d'autant qu'ils

laissent reposer les terres; & quand ils y veulent semer, ils

mettent le feu dans les herbes, & puis labourent avec leurs

besches de bois. Leurs cabannes sont rondes, couvertes de

grosses nattes faites de roseaux, & par en haut il y a au

milieu environ un pied & demy de descouvert, par où fort la

fumée du feu qu'ils y font. Nous leur demandasmes s'ils avoient

leur demeure arrestée en ce lieu, & s'il y negeoit beaucoup: ce

que ne peusmes bien sçavoir, pour ne pas entendre leur langage,

bien qu'ils s'y efforçassent par signes, en prenant du sable en

leur main, puis l'espandant sur la terre, & monstrant estre de

la couleur de nos rabats &, qu'elle venoit sur la terre de la

hauteur d'un pied, & d'autres nous monstroient moins; nous

donnans aussi à entendre que le port ne geloit jamais: mais

nous ne peusmes sçavoir si la nege estoit de longue durée. Je

tiens neantmoins que le pays est tempéré, & que l'hyver n'y est

pas rude.

[Note 156: Le _Juniperus Virginiana_. (Voir 1613, p. 66, note 1.)]

Tous ces Sauvages depuis le cap aux isles ne portent point de

robbes, ny de fourrures, que fort rarement, & sont icelles

robbes faites d'herbes, & de chanvre, qui à peine leur couvrent

le corps, & leur vont jusques aux jarrets. Ils ont seulement la

95/751 nature cachée d'une petite peau, & les femmes aussi, qui leur

descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrière, tout le

reste du corps estant nud & lors qu'elles nous venoient voir,

elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes

se coupent le poil dessus la teste, comme ceux de la riviere de

Choüacoet. Je vey entre autres choses une fille coiffée assez

proprement, d'une peau teinte de couleur rouge, brodée par

dessus de petites patenostres de porceline; une partie de ses

cheveux estoient pendans par derrière, & le reste entre-lacé de

diverses façons. Ces peuples se peindent le visage de rouge,

noir, & jaulne. Ils n'ont presque point de barbe, & se

l'arrachent à mesure qu'elle croist, & sont bien proportionnez

de leur corps. Je ne sçay quelle loy ils tiennent, & croy qu'en

cela ils ressemblent à leurs voisins, qui n'en ont point du

tout, & ne sçavent adorer, ny prier. Pour armes, ils n'ont que

des picques, massues, arcs, & flesches. Il semble à les voir

qu'ils soient de bon naturel, & meilleurs que ceux du nort,

mais à dire vray ils sont meschans, & si peu de fréquentation

que l'on a avec eux, les fait aisément cognoistre. Ils sont

grands larrons, & s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils

taschent de le faire avec les pieds, comme nous l'avons

esprouvé souventefois: & se faut donner garde de ces peuples, &

vivre en méfiance avec eux, sans toutefois leur faire

appercevoir. Ils nous troquèrent leurs arcs, flesches, &

carquois, pour des espingles & des boutons, & s'ils eussent eu

autre chose de meilleur, ils en eussent fait autant. Ils nous

96/752 donnèrent quantité de petum, qu'ils font secher, puis le

reduisent en poudre[157]. Quand ils mangent le bled d'Inde ils

le font bouillir dedans des pots de terre, qu'ils font d'autre

manière que nous[158]. Il le pilent aussi dans des mortiers de

bois, & le reduisent en farine, puis en font des gasteaux &

galettes, comme les Indiens du Pérou.

[Note 157: Voir 1613, p. 70, note 1.]

[Note 158: Voir 1613, p. 70, note 2.]

Il y a quelques terres défrichées[159], & en défrichoient tous

les jours. En voicy la façon. Ils coupent les arbres à la

hauteur de trois pieds de terre, puis font brusler les

branchages sur le tronc, & sement leur bled entre ces bois

coupez, & par succession de temps ostent les racines. Il y a

aussi de belles prairies pour y nourrir nombre de bestail. Ce

port[160] est très-beau & bon, où il y a de l'eau assez pour

les vaisseaux, & où on se peut mettre à l'abry derrière des

isles. Il est par la hauteur de 43 degrez de latitude, &

l'avons nommé le Beau-port[161].

[Note 159: Il s'agit du Beau-Port. L'on passe, ici, du voyage de M. de

Monts à celui de M. de Poutrinconrt, en 1606.]

[Note 160: Le Beau-Port. (Voir 1613, p. 96.)]

[Note 161: La baie de Gloucester, ou havre du cap Anne.]

Le dernier de Septembre[162] nous partismes du Beau-port, &

passasmes par le cap Sainct Louys, & fismes porter toute la

nuict pour gaigner le cap Blanc. Au matin une heure devant le

jour nous nous trouvasmes à vau le vent du cap Blanc en la baye

blanche[163] à huict pieds d'eau, esloignez de la terre une

lieue, où nous mouillasmes l'anchre, pour n'en approcher de

plus prés, en attendant le jour, & voir comme nous estions de

la marée. Cependant envoyasmes sonder avec nostre chaloupe, &

97/753 ne trouva-on plus de 8 pieds d'eau, de façon qu'il fallut

délibérer attendant le jour ce que nous pourrions faire. L'eau

diminua jusques à 5 pieds & nostre barque talonnoit quelquefois

sur le sable sans toutesfois s'offenser, ny faire aucun dommage

car la mer estoit belle, & n'eusmes point moins de 3 pieds

d'eau souz nous, lors que la mer commença à croistre, qui nous

donna grande esperance.

[Note 162: De l'année 1606.]

[Note 163: La baie du cap Cod.]

Le jour estant venu, nous apperceusmes une coste de sable fort

basse, où nous estions le travers plus à val le vent, & d'où on

envoya la chaloupe pour sonder vers un terroir qui est assez

haut, où on jugeoit y avoir beaucoup d'eau, & de faict on y en

trouva 7 brasses. Nous y fusmes mouiller l'anchre, & aussi tost

appareillasmes la chaloupe avec neuf ou dix hommes, pour aller

à terre voir un lieu où jugions y avoir un beau & bon port pour

nous pouvoir sauver si le vent se fust eslevé plus grand qu'il

n'estoit. Estant recogneu, nous y entrasmes à 2. 3. & 4.

brasses d'eau. Quand nous fusmes dedans, nous en trouvasmes 5 &

6 Il y avoit force huistres qui estoient tresbonnes, ce que

n'avions encores apperceu, & le nommasmes le port aux

Huistres[164], & est par la hauteur de 42 degrez de latitude

[165]. 11 y vint à nous trois canaux de Sauvages. Ce jour le

vent nous fut favorable, qui fut cause que nous levasmes

l'anchre pour aller au cap Blanc, distant de ce lieu de 5

lieues, au nort un quart du nordest, & le doublasmes.

[Note 164: La baie de Barnstable.]

[Note 165: 41° 45'.]

98/754 Le lendemain 2 d'Octobre [166] arrivasmes devant Mallebarre, où

sejournasmes quelque temps, pour le mauvais vent qu'il faisoit,

durant lequel nous fusmes avec la chaloupe, avec douze à quinze

hommes, visiter le port, où il vint au devant de nous cent

cinquante Sauvages, en chantant & dançant, selon leur coustume.

Après avoir veu ce lieu, nous nous en retournasmes en nostre

vaisseau, où le vent venant bon, fismes voile le long de la

coste courant au sud.

[Note 166: De l'année 1606.]

_Continuation des susdites descouvertures jusques au port

Fortuné, & quelque vingt lieues par delà._

Oeuvres de Champlain · 第 162 / 415 题