Du passage de l'isle Longue, mettant le cap au nordest 6
lieues, il y a une ance[74] où les vaisseaux peuvent mouiller
l'anchre à 4, 5, 6, & 7 brasses d'eau. Le fonds est sable. Ce
61/717 lieu n'est que comme une rade. Continuant au mesme vent deux
lieues, l'on entre en l'un des beaux ports qui soit en toutes
ces costes, où il pourroit grand nombre de vaisseaux en
seureté. L'entrée est large de 800 pas, & sa profondeur de 25
brasses d'eau; a deux lieues de long, & une de large, que je
nommay[75] port Royal, où descendent trois rivieres, dont il y
en a une assez grande, tirant à l'est, appellée la riviere de
l'Esquille, qui est un petit poisson de la grandeur d'un
esplan, qui s'y pesche en quantité; comme aussi on fait du
haranc, & plusieurs autres sortes de poissons qui y sont en
abondance en leurs saisons. Ceste riviere a prés d'un quart de
lieue de large en son entrée, où il y a une isle[76], laquelle
peut contenir demie lieue de circuit, remplie de bois ainsi que
tout le reste du terroir, comme pins, sapins, pruches,
bouleaux, trembles, & quelques chesnes qui sont parmy les
autres bois en petit nombre.
[Note 74: La fosse de Gulliver.]
[Note 75: Voir Voyages 1613, p. 18, note I.]
[Note 76: L'île aux Chèvres, que l'on trouve indiquée, dans la carte de
Lescarbot, sous le nom de Biencourville.]
Il y a deux entrées en ladite riviere, l'une du costé du
nort[77], l'autre au sud de l'isle[78]. Celle du nord est la
meilleure, où les vaisseaux peuvent mouiller l'anchre à l'abry
de l'isle à 5, 6, 7, 8, & 9 brasses d'eau: mais il faut se
donner garde de quelques bases qui sont tenant à l'isle, & à la
grande terre, fort dangereuses, si on n'a recogneu l'achenal.
je fus 14 ou 15 lieues où la mer monte, & ne va pas beaucoup
plus avant dedans les terres pour porter bateaux. En ce lieu
62/718 elle contient 60 pas de large, & environ brasse & demie d'eau.
Le terroir de ceste riviere est remply de force chesnes,
fresnes, & autres bois. De l'entrée de la riviere jusques au
lieu où nous fusmes, y a nombre de prairies, mais elles sont
inondées aux grandes marées, y ayant quantité de petits
ruisseaux qui traversent d'une part & d'autre, par où des
chaloupes & bateaux peuvent aller de plaine mer. Dedans le
port y a une autre isle[79], distante de la première prés de
deux lieues, où il y a une autre petite riviere[80] qui va
assez avant dans les terres, que j'ay nommée la riviere Sainct
Antoine [81]. Son entrée est distante du fonds de la baye
Saincte Marie d'environ quatre lieues par le travers des bois.
Pour ce qui est de l'autre riviere, ce n'est qu'un ruisseau
remply de rochers, où on ne peut monter en aucune façon que ce
soit, pour le peu d'eau. Ce lieu est par la hauteur de 45
degrez de latitude[82], & 17 degrez 8 minutes de declinaison
de la Guide-aimant.
[Note 77: La Bonne-Passe.]
[Note 78: La Passe-aux-Fous.]
[Note 79: L'île d'Hébert, appelée aussi Imbert, et enfin _Bear Island_.]
[Note 80: Voir Voyages 1613, note 2 de la page 19.]
[Note 81: Lescarbot l'appelle rivière Hébert. Elle a pris plus tard le
nom d'Imbert, et les Anglais l'ont appelée _Bear River_.]
[Note 82: La latitude de ce premier Port-Royal, qui était situé au nord
du port, était d'environ 44° et trois quarts. Il ne faut pas le
confondre avec le second Port-Royal, qui a pris le nom d'Annapolis; ce
dernier était au sud du port Royal, et situé un peu plus haut que le
premier.]
Partant du port Royal, mettant le cap au nordest 8 ou 10
lieues, rangeant la coste du port Royal, je traversay une
partie de la baye, comme de quelque 5 ou 6 lieues, jusques à un
lieu qu'ay nommé le Cap des deux Bayes[83], & passay par une
isle[84] qui en est à une lieue, laquelle contient autant de
63/719 circuit, eslevée de 40 ou 45 toises de haut, toute entourée de
gros rochers, horsmis en un endroit qui est en talus, au pied
duquel y a un estang d'eau salée, qui vient par dessous une
pointe de cailloux, ayant la forme d'un esperon. Le dessus de
l'isle est plat, couvert d'arbres, avec une fort belle source
d'eau. En ce lieu y a une mine de cuivre. De là j'allay à un
port[85] qui en est à une lieue & demie, où il y a aussi une
mine de cuivre. Ce port est souz les 45 degrez deux tiers de
latitude[86], lequel asseche de basse mer. Pour entrer dedans
il faut ballizer & recognoistre une batture de sable qui est à
l'entrée, laquelle va rangeant un canal, suivant l'autre costé
de terre ferme, puis on entre dans une Baye qui contient prés
d'une lieue de long, & demie de large. En quelques endroits le
fonds est vaseux & sablonneux, & les vaisseaux y peuvent
eschouer. La mer y pert & croist de 4 à 5 brasses. Ce Cap des
deux Bayes où est le port aux mines est ainsi appellé, parce
qu'au nort & sud dudit cap y a deux Bayes[87] qui courent vers
l'est nordest, & nordest quelques 12 à 15 lieues, & y a un
destroit à chaque Baye qui ne contient pas plus de demie lieue
de large. Cela passé, il s'eslargit tout d'un coup d'environ 3,
4, à 5 lieues. Il y a aussi quelques isles en ceste Baye[88] où
il y a des estangs, & deux ou trois petites rivieres qui y
descendent avec les canaux des Sauvages, qui y vont à Tregaté,
& Misamichy dans le golphe Sainct Laurent, partie par eau,
partie par terre.
[Note 83: Le cap de Chignectou.]
[Note 84: L'île Haute.]
[Note 85: Le port aux Mines, appelé plus tard Havre à l'Avocat.]
[Note 86: 45° 25'.]
[Note 87: La baie de Chignectou, et le bassin des Mines.]
[Note 88: Celle de Chignectou.]
64/720 Tout le pays que j'ay veu depuis le petit passage de l'isle
Longue rangeant la coste, ne sont que rochers, où il n'y a
aucun endroit où les vaisseaux se puissent mettre en seureté,
sinon le port Royal. Le pays est remply de quantité de pins &
bouleaux, & à mon advis n'est pas trop bon.
Nous fismes l'ouest deux lieues jusques au Cap des deux Bayes,
puis le nort[89] cinq ou six lieues, & traversasmes l'autre
Baye. Faisant l'ouest quelques six lieues, y a une petite
riviere[90], à l'entrée de laquelle y a un cap assez bas, qui
advance à la mer, & un peu dans les terres une montagne qui a
la forme d'un chapeau de Cardinal. En ce lieu y a une mine de
fer, & n'y a anchrage que pour des chaloupes. A quatre lieues à
l'ouest surouest y a une pointe de rocher qui advance un peu
vers l'eau, où il y a de grandes marées, qui sont fort
dangereuses. Proche de la pointe y a une ance[91] qui a environ
demie lieue de circuit, en laquelle est une autre mine de fer,
qui est tresbonne. A quatre lieues encores plus avant y a une
belle Baye[92] qui entre dans les terres, où au fonds y a trois
isles & un rocher, deux sont à une lieue du cap tirant à
l'ouest, & l'autre est à l'emboucheure d'une riviere des plus
grandes & profondes que j'eusse encores veu, que je nommay la
riviere Sainct Jean, pource que ce fut ce jour là que j'y
arrivay, & des Sauvages elle est appellée Ouygoudy. Ceste
riviere est dangereuse, si on ne recognoist bien certaines
65/721 pointes & rochers qui sont des deux costez. Elle est estroite
en son entrée, puis vient à s'eslargir, & ayant doublé une
pointe elle estressit derechef, & fait comme un sault entre
deux grands rochers, où l'eau y court d'une si grande vistesse,
qu'en y jettant du bois il enfonce en bas, & ne le voit-on
plus: mais attendant la plaine mer, l'on peut passer fort
aisément ce destroit, & lors elle s'eslargit environ une lieue
par aucuns endroits, où il y a trois isles, auxquelles y a
grande quantité de prairies & beaux bois, comme chesnes,
hestres, noyers, & lambruches de vignes sauvages. Les habitans
du pays vont par icelle riviere jusques à Tadoussac, qui est
dans la grande riviere de Sainct Laurent, & ne passent que peu
de terre pour y parvenir. De la riviere Sainct Jean jusques à
Tadoussac y a 65 lieues [93]. A l'entrée d'icelle, qui est par
la hauteur de 45 degrez deux tiers[94], y a une mine de fer.
Les chaloupes ne peuvent aller plus de quinze lieues dans
ceste riviere, à cause des saults qui ne se peuvent naviger
que par les canaux des Sauvages.
[Note 89: Par les détails que l'auteur donne un peu plus loin, il paraît
évident qu'il traversa la baie de Chignectou plutôt dans la direction du
nord-nord-ouest, vers la hauteur de la tête Saint-Martin.]
[Note 90: La rivière et la tête de Quaco.]
[Note 91: Cette ance porte aujourd'hui le nom de Gardner.]
[Note 92: Le havre de Saint-Jean, qui forme l'embouchure de la rivière
Saint-Jean.]
[Note 93: De l'embouchure de la rivière Saint-Jean à Tadoussac, il y a
en ligne droite, environ cent lieues.]
[Note 94: 45° et un tiers.]
De la riviere Sainct Jean je fus à quatre isles, en l'une
desquelles y a grande quantité d'oiseaux appellez margos, dont
les petits sont aussi bons que pigeonneaux. Ceste isle est
esloignée de la terre ferme de trois lieues. Plus à l'ouest y a
d'autres isles: entre autres une contenant six lieues, qui
s'appelle des Sauvages Menane[95], au sud de laquelle il y a
entre les isles plusieurs ports, bons pour les vaisseaux.
[Note 95: Menane est le vrai nom de cette île. L'auteur, par
inadvertance sans doute, avait mis dans l'édition de 1613, Manthane.
Quelques exemplaires, sous le millésime 1632 et 1640, portent encore
Manthane, dans la marge, et Menane dans le texte.]
66/722 Des isles aux Margos[96] je fus à une riviere en la grande
terre, qui s'appelle la riviere des Etechemins[97], nation de
Sauvages ainsi nommée en leur pays, & passe-t'on par si grande
quantité d'isles, assez belles, que je n'en ay peu sçavoir le
nombre; les unes contenans deux lieues, les autres trois, les
Cul de sac autres plus ou moins. Elles sont toutes en un cul de
sac[98], qui contient à mon jugement plus de quinze lieues de
circuit, y ayant plusieurs endroits bons pour y mettre tel
nombre de vaisseaux que l'on voudra; autour desquelles y a
bonne pescherie de mollues, saulmons, bars, harancs, flaitans,
& autres poissons en grand nombre. Faisant l'ouest norouest
trois lieues par les isles, l'on entre dans une riviere[99] qui
a presque demie lieue de large en son entrée, où ayant fait une
lieue ou deux, il y a deux isles, l'une fort petite proche de
la terre de l'ouest, & l'autre au milieu, qui peut avoir huict
ou neuf cents pas de circuit, elevée de tous costez de trois à
quatre toises de rochers, fors un petit endroit d'une pointe de
sable & terre grasse, laquelle peut servir à faire briques, &
autres choses necessaires. Il y a un autre lieu à couvert pour
mettre des vaisseaux de quatre vingts à cent tonneaux, mais il
asseche de basse mer. L'isle est remplie de sapins, bouleaux,
érables, & chesnes. De soy elle est en fort bonne scituation, &
n'y a qu'un costé où elle baisse d'environ 40 pas, qui est aisé
67/423 à fortifier: les costes de la terre ferme en estans des deux
costez éloignées d'environ neuf cents à mille pas, les
vaisseaux ne pourroient passer sur la riviere qu'à la mercy du
canon d'icelle, qui est le lieu que l'on jugea le meilleur,
tant pour la scituation, bon pays, que pour la communication
que l'on pretendoit avec les Sauvages de ces costes, & du
dedans des terres, estans au milieu d'eux, lesquels avec le
temps on esperoit pacifier, & amortir les guerres qu'ils ont
les uns contre les autres, pour en tirer à l'advenir du
service, & les réduire à la foy Chrestienne. Ce lieu fut nommé
par le sieur de Mons l'isle Saincte Croix[100]. Passant plus
outre, on voit une grande baye en laquelle y a deux isles,
l'une haute, & l'autre platte, & trois rivieres, deux
médiocres, dont l'une tire vers l'Orient, & l'autre au nort, &
la troisiesme grande, qui va vers l'Occident: c'est celle des
Etechemins. Allant dedans icelle deux lieues, il y a un sault
d'eau, où les Sauvages portent leurs canaux par terre environ
500 pas, puis r'entrent dedans icelle, d'où en après en
traversant un peu de terre, on va dans la riviere de
Norembegue[101] & de Sainct Jean. En ce lieu du sault les
vaisseaux ne peuvent passer, à cause que ce ne sont que
rochers, & qu'il n'y a que 4 à 5 pieds d'eau. En May & Juin il
s'y prend si grande abondance de harancs & bars, que l'on y en
pourroit charger des bateaux. Le terroir est des plus beaux, &
y a 15 ou 20 arpents de terre défrichée. Les Sauvages s'y
retirent quelquefois cinq ou six sepmaines durant la pesche.
68/724 Tout le reste du pays sont forests fort espoisses. Si les
terres estoient défrichées, les grains y viendroient fort bien.
Ce lieu est par la hauteur de 45 degrez un tiers de latitude, &
17 degrez 32 minutes de declinaison de la Guide-aymant. En cet
endroit y fut faite l'habitation en l'an 1604.
[Note 96: Ces îles ont été aussi appelées îles aux Oiseaux. Aujourd'hui
elles portent le nom de _Wolves Islands_.]
[Note 97: La rivière Sainte-Croix, ou _Scoudic_.]
[Note 98: La baie Passamaquoddi, y compris sans doute celle de
Capscouk.]
[Note 99: C'est ici proprement l'embouchure de la rivière Sainte-Croix.]
[Note 100: Voir 1613, p. 25, et la carte de l'île Sainte-Croix, _ibid_.]
[Note 101: Le Pénobscot.]
_De la coste, peuples, & riviere de Norembeque._